Dans le domaine de la psychologie du sport et de la dynamique de groupe, la catégorisation des activités physiques selon leur degré d’interdépendance structurelle constitue un préalable indispensable à l’analyse de la performance collective. Le sport coactif représente une modalité singulière où des athlètes concourent côte à côte ou sous une même bannière organisationnelle sans que la réalisation technique de leur tâche motrice n’exige une interaction directe ou une passe physique avec un partenaire. Cette configuration spécifique soulève des interrogations fondamentales quant à la nature de la cohésion d’équipe, aux mécanismes de facilitation sociale et aux sources intrinsèques de motivation psychologique.
Sport coactif
1. Définition concise
Le sport coactif désigne une discipline sportive au sein de laquelle les participants exécutent leur tâche motrice de manière individuelle, en parallèle ou successivement, sans dépendre d’une interaction physique, motrice ou tactique directe et simultanée avec leurs coéquipiers pour l’accomplissement immédiat de l’action. Même lorsque les athlètes appartiennent à une même équipe et que leurs résultats individuels sont agrégés pour déterminer le classement général, l’exécution technique de chaque performance demeure autonome et fermée aux interventions directes des partenaires en cours d’épreuve.
Sur le plan de la psychologie du sport, cette absence d’interdépendance motrice directe distingue radicalement le sport coactif du sport interactif. Alors que les sports interactifs (comme le football, le basketball ou le rugby) reposent sur une coordination dynamique, une communication verbale et non verbale instantanée et une synergie d’actions motrices partagées, les sports coactifs (tels que la natation, l’athlétisme sur piste individuelle, le tir à l’arc, la gymnastique ou le golf) exigent avant tout une régulation cognitive interne et une gestion autonome des ressources attentionnelles, le groupe agissant principalement comme un environnement psycho-social de soutien.
Ainsi, le concept de sport coactif ne renvoie pas à une absence de vie d’équipe, mais à une configuration structurelle où la responsabilité de la tâche motrice repose exclusivement sur les épaules de l’exécutant au moment précis où le geste sportif est déployé. Cette spécificité impose une réévaluation des modèles classiques d’efficacité collective et de cohésion sociale, démontrant que l’unité d’un groupe coactif s’articule autour d’objectifs normatifs partagés plutôt que d’une synchronisation technique en temps réel.
2. Étymologie et origines linguistiques
L’expression « sport coactif » est issue de la transposition francophone de la terminologie anglo-saxonne coactive sport, popularisée au cours de la seconde moitié du vingtième siècle par les théoriciens de la dynamique des groupes restreints appliqués aux sciences du mouvement. Le vocable se décompose à partir du préfixe d’origine latine co- (variante de cum, signifiant « avec », « ensemble » ou « conjointement ») et de l’adjectif « actif », qui découle du verbe latin agere (signifiant « agir », « mener », « exécuter »).
Sur le plan conceptuel, le terme exprime l’idée d’une action menée conjointement dans l’espace ou dans le temps, mais sans fusion opérationnelle des actes moteurs individuels. L’adjectif « coactif » a d’abord été forgé dans le vocabulaire de la psychologie sociale expérimentale pour décrire des situations d’apprentissage ou de travail où plusieurs individus accomplissent la même tâche les uns à côté des autres (conditions de co-action), avant d’être transposé formellement dans la taxonomie des activités physiques et sportives pour qualifier les disciplines à coordination motrice segmentée.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français standard, la locution nominale masculine se prononce [spɔʁ kɔ.ak.tif] au singulier et [spɔʁ kɔ.ak.tif] au pluriel (« sports coactifs »). Sa déclinaison féminine correspond à l’expression « activité coactive » [ak.ti.vi.te kɔ.ak.tiv] ou « discipline coactive ».
Sur le plan syntaxique, « sport coactif » fonctionne comme un syntagme nominal composé d’un substantif recteur masculin (« sport ») et d’un adjectif relationnel (« coactif »). Ce terme s’emploie principalement au singulier à titre de concept générique (« le sport coactif favorise l’autorégulation ») ou au pluriel pour désigner une classe typologique d’épreuves athlétiques (« les sports coactifs diffèrent des sports collectifs interactifs »). On observe également l’usage dérivé du substantif « coactivité », qui désigne l’état ou la condition structurelle dans laquelle évoluent les athlètes au sein de ces contextes.
4. Explication conceptuelle détaillée
L’appréhension exhaustive du sport coactif nécessite d’analyser en profondeur les frontières structurales qui délimitent la tâche motrice de l’athlète. Dans une discipline coactive, la performance finale dépend de l’efficience d’un individu face à un environnement stable ou prévisible, ou face à un standard chronométrique ou métrique absolu. Bien que l’athlète puisse partager un vestiaire, un entraîneur, un maillot et une identité de club avec d’autres sportifs, son acte compétitif immédiat est imperméable à l’action motrice de ses pairs. Lorsqu’un lanceur de poids pénètre dans l’aire de lancer, la trajectoire, la puissance et la réussite de son geste n’appartiennent qu’à lui ; aucun coéquipier ne peut compenser une erreur technique à cet instant précis.
Cette indépendance instrumentale induit une dynamique psychologique singulière en matière de responsabilité causale. Dans un sport interactif, l’échec ou la réussite peuvent être dilués au sein du collectif via des mécanismes d’attribution externe (« la passe était imprécise », « le marquage a fait défaut »). Dans le sport coactif, l’athlète fait face à une transparence absolue de son rendement : son score lui est directement et exclusivement imputable. Cette configuration engendre une pression évaluative intense, propice à l’apparition de l’anxiété de performance si les stratégies de gestion du stress et d’auto-efficacité ne sont pas solidement ancrées.
Néanmoins, il serait erroné de réduire le sport coactif à un isolement psychologique absolu. La coactivité s’inscrit au sein d’une dialectique constante entre autonomie d’action et affiliation sociale. Les membres d’une équipe coactive (comme une sélection nationale de natation ou une équipe universitaire de ski alpin) s’entraînent quotidiennement ensemble, partagent des routines de préparation mentale, traversent les mêmes épreuves physiologiques et concourent pour un classement collectif combiné. Le groupe joue alors un rôle fondamental de régulateur émotionnel et de pourvoyeur de soutien social, protégeant l’athlète contre le découragement et renforçant son engagement motivationnel.
Un autre paramètre déterminant concerne la nature de la rivalité au sein du groupe. Dans un environnement coactif, un coéquipier peut simultanément constituer un partenaire d’entraînement bienveillant et un adversaire direct pour une qualification olympique ou une médaille individuelle. Cette dualité statutaire (« partenaire d’équipe mais concurrent direct ») crée des tensions interpersonnelles complexes qui nécessitent un encadrement psychologique pointu afin d’éviter la dégradation du climat motivationnel et l’émergence d’attitudes dysfonctionnelles ou de rivalités délétères.
5. Développement historique
L’émergence formelle de la notion de coactivité remonte aux travaux fondateurs de la psychologie sociale expérimentale à la fin du dix-neuvième siècle. En 1898, Norman Triplett a mené ce qui est considéré comme l’une des premières études empiriques en psychologie expérimentale et sportive, observant que les cyclistes enregistraient des temps plus rapides lorsqu’ils roulaient en présence d’autres concurrents que lorsqu’ils couraient seuls contre la montre. Bien que cette étude ait mis en lumière le phénomène de la facilitation sociale, elle a également posé les jalons de la compréhension des effets de la simple présence d’autrui sur la production motrice.
Durant les années 1960 et 1970, le psychologue social Robert Zajonc a affiné cette conceptualisation en formulant sa célèbre théorie de la présence d’autrui, démontrant que la situation de co-action (réaliser une tâche parallèlement à d’autres individus sans compétition directe formelle) élève le niveau d’éveil général (*arousal*), ce qui favorise l’émission de réponses dominantes ou bien apprises, mais peut inhiber l’apprentissage de gestes complexes ou mal maîtrisés.
L’introduction systématique de la distinction entre sports coactifs et sports interactifs dans le champ de la psychologie sportive est principalement attribuable aux travaux d’Ivan Steiner (1972) sur les processus de groupe et la productivité des tâches, ainsi qu’aux recherches ultérieures d’Albert Carron et de ses collègues au cours des années 1980. En observant les divergences méthodologiques et conceptuelles qui apparaissaient lors de l’évaluation de la cohésion d’équipe, Carron a souligné que les corrélations positives robustes observées entre la cohésion opératoire et la performance dans les sports interactifs (comme le basket-ball) ne se retrouvaient pas de manière systématique dans les sports coactifs (comme le bowling ou le tir sportif). Cette prise de conscience a révolutionné la modélisation de la psychodynamique des équipes athlétiques.
6. Fondements théoriques
Le cadre conceptuel des sports coactifs s’appuie sur plusieurs piliers théoriques majeurs de la psychologie générale et sportive :
Le premier fondement repose sur la taxonomie des tâches de Steiner (1972). Steiner a classé les performances de groupe selon la manière dont les contributions individuelles se combinent pour former le résultat collectif. Les sports coactifs relèvent presque exclusivement de tâches dites « additifs » ou « compensatoires », où la performance totale de l’équipe représente la somme arithmétique ou la moyenne pondérée des performances indépendantes de chacun (par exemple, le total des points obtenus par chaque archer d’une équipe). Selon la formule classique de Steiner : Productivité réelle = Productivité potentielle – Pertes dues aux processus défectueux. Dans les sports coactifs, les pertes dues à une mauvaise coordination motrice sont nulles par définition, les seules pertes possibles découlant d’un déficit de motivation ou d’une mauvaise gestion de l’anxiété individuelle.
Le second cadre est constitué par la théorie de la cohésion d’Albert Carron (1982, 1985). Carron a conceptualisé la cohésion comme un processus dynamique reflétant la tendance d’un groupe à se souder et à demeurer uni dans la poursuite de ses objectifs instrumentaux ou pour la satisfaction des besoins affectifs de ses membres. Son modèle multidimensionnel distingue :
- L’intégration du groupe par rapport à la tâche ;
- L’intégration du groupe sur le plan social ;
- Les attractions individuelles envers le groupe sur le plan de la tâche ;
- Les attractions individuelles envers le groupe sur le plan social.
Dans les sports coactifs, la recherche théorique a démontré que la cohésion opératoire (liée à la tâche) présente une corrélation beaucoup plus modérée, voire parfois nulle, avec la performance brute que dans les sports interactifs. En revanche, la cohésion sociale y joue un rôle prépondérant en offrant un réseau de sécurité émotionnelle face à l’isolement compétitif.
Le troisième socle théorique fait appel à la théorie de l’auto-efficacité d’Albert Bandura (1997). Dans les contextes coactifs, l’auto-efficacité de l’athlète repose sur des sources internes stables : les expériences de maîtrise passées, les états physiologiques et émotionnels autodéterminés, et la persuasion verbale ciblée émanant de l’encadrement technique. L’efficacité collective (la croyance partagée du groupe en sa capacité à réussir) s’y construit de façon cumulative plutôt que transactionnelle.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’analyse structurelle des sports coactifs permet d’identifier plusieurs dimensions et sous-catégories selon l’organisation de l’environnement compétitif :
- L’indépendance cinématique et motrice : Absence complète de contact physique ou de synchronisation gestuelle directe avec les pairs durant l’acte moteur.
- La coactivité en confrontation simultanée : Les compétiteurs s’élancent ou évoluent au même instant sur des couloirs distincts et étanches (ex. : natation en bassin, sprint sur piste en athlétisme, aviron en skiff). Les athlètes perçoivent visuellement et auditivement leurs pairs et rivaux, ce qui mobilise des stimuli de comparaison sociale immédiate.
- La coactivité séquentielle ou différée : Les compétiteurs réalisent leur passage individuellement et successivement (ex. : gymnastique artistique, saut à la perche, plongeon acrobatique, golf). La pression temporelle est suspendue jusqu’à l’entrée en lice de l’athlète, sollicitant des capacités de régulation attentionnelle prolongées.
- L’agrégation normative des résultats : Le mécanisme par lequel les performances individuelles sont compilées (addition de points, barèmes de temps, conversion en tables de cotation) pour former un résultat d’équipe, sans rétroaction motrice réciproque entre les équipiers.
- La nature de l’adversité : L’opposition peut être médiatisée par des cibles ou des engins (tir, lancer), par des éléments naturels (ski alpin, surf) ou par la comparaison indirecte à une grille de jugement esthétique et technique (patinage artistique, dressage équestre).
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la dynamique spécifique du sport coactif, considérons le cas emblématique d’une équipe universitaire de cross-country ou d’athlétisme. Lors d’un championnat, sept coureurs représentant la même université prennent le départ d’une course de dix kilomètres. Bien qu’ils portent le même maillot et partagent la consigne tactique de rapporter le titre collectif, chaque athlète court avec ses propres sensations physiologiques, son propre seuil lactique et sa propre gestion du rythme. Un coureur qui subit une défaillance métabolique au sixième kilomètre ne peut être porté ou physiquement assisté par ses coéquipiers sous peine de disqualification. La performance globale de l’équipe découle de l’addition des places obtenues par les cinq meilleurs finisseurs. Cet exemple montre parfaitement comment l’effort est coactif : l’esprit d’équipe nourrit la résistance morale, mais la locomotion motrice demeure strictement individuelle.
Un autre cas représentatif est celui de l’équipe olympique de gymnastique artistique. Lors des finales par équipes, chaque gymnaste monte successivement sur les agrès (barres asymétriques, poutre, sol, saut). Lorsqu’une gymnaste exécute son enchaînement à la poutre, elle est seule face à l’engin d’une largeur de dix centimètres. Ses coéquipières restent au bord du praticable, applaudissant et encourageant vocalement, mais aucune interaction motrice n’intervient. L’influence psychologique des partenaires s’exprime avant l’entrée sur le plateau (encouragements, sécurisation) et après l’exercice (réconfort ou célébration), illustrant la fonction exclusivement périphérique et psychosociale de l’équipe durant l’épreuve.
Enfin, le cas du golf en tournoi de type Ryder Cup met en lumière les subtilités de la coactivité. Lors des sessions de simples, deux golfeurs s’affrontent en duel singulier pour apporter un point à leur équipe continentale respective. Le capitaine et les coéquipiers n’interviennent pas dans la frappe de balle. La gestion de la solitude face au coup décisif, amplifiée par la conscience que le destin collectif repose sur un putt de trois mètres, illustre le paroxysme de la tension psychologique propre aux sports coactifs.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation des processus psychologiques au sein des sports coactifs mobilise des instruments psychométriques validés, adaptés à la compréhension de l’autonomie et de la dynamique de groupe :
Pour mesurer la cohésion, le Group Environment Questionnaire (GEQ), développé par Carron, Brawley et Widmeyer (1985), demeure le standard international incontournable. Il évalue les quatre dimensions fondamentales de la cohésion (tâche/sociale, intégration/attraction). Dans les disciplines coactives, les praticiens surveillent particulièrement les scores de cohésion sociale et d’attraction personnelle au groupe, qui agissent souvent comme de meilleurs prédicteurs de la persévérance et de l’adhésion que la cohésion instrumentale.
Pour appréhender l’anxiété de performance et l’état psychologique compétitif, l’inventaire Competitive State Anxiety Inventory-2R (CSAI-2R) évalue l’anxiété cognitive, l’anxiété somatique et la confiance en soi. Dans les sports coactifs, les scores d’anxiété cognitive ont tendance à être plus élevés en période précompétitive que dans les sports d’équipe interactifs, en raison de l’impossibilité de partager le contrôle direct de l’action avec autrui.
Par ailleurs, l’évaluation du climat motivationnel perçu s’effectue via le Perceived Motivational Climate in Sport Questionnaire (PMCSQ-2) de Newton, Duda et Yin (2000). Cet outil permet de distinguer si l’environnement d’entraînement coactif valorise l’apprentissage, la maîtrise et le progrès personnel (climat de maîtrise) ou s’il exacerbe la rivalité interne et la démonstration de supériorité normative (climat d’ego), ce dernier s’avérant particulièrement toxique au sein d’une équipe coactive.
10. Applications et portée pratique
La compréhension des singularités du sport coactif guide directement les interventions des préparateurs mentaux, des entraîneurs et des psychologues du sport :
En premier lieu, l’entraînement aux habiletés d’autorégulation est central. Les athlètes coactifs doivent maîtriser des protocoles rigoureux d’imagerie mentale, de restructuration cognitive et de gestion du discours interne (*self-talk*). Privés de rétroaction motrice immédiate provenant de partenaires, ils doivent apprendre à devenir leurs propres régulateurs en situation de compétition, en développant des routines pré-performance imperméables aux perturbations extérieures.
En deuxième lieu, le management d’une équipe coactive requiert une gestion subtile de la cohésion de soutien. Puisque la synchronisation technique n’est pas requise, l’entraîneur doit délibérément consacrer du temps à la consolidation des liens affectifs et à l’instauration d’un climat de sécurité psychologique. L’objectif consiste à transformer ce qui pourrait n’être qu’une juxtaposition d’individualités en un collectif bienveillant où chaque membre puise de la force mentale sans craindre d’être jugé par ses pairs.
En troisième lieu, ces principes trouvent une application féconde dans le milieu organisationnel et entrepreneurial. De nombreux départements professionnels (tels que les équipes de vente, les cabinets de conseil ou les laboratoires de recherche) fonctionnent selon une logique strictement coactive : chaque collaborateur gère son propre portefeuille ou mène ses propres analyses de manière autonome, mais les résultats sont mutualisés à l’échelle de l’entreprise. Les modèles de cohésion et de motivation issus des sports coactifs permettent aux managers de concevoir des incitations collectives tout en préservant l’autonomie et la responsabilité individuelle des employés.
11. Recherche et données empiriques
La littérature scientifique en psychologie du sport s’est abondamment penchée sur le paradoxe cohésion-performance à travers des méta-analyses majeures. L’étude fondamentale menée par Carron, Colman, Wheeler et Stevens (2002), synthétisant des décennies de travaux sur la relation entre la cohésion et le succès sportif, a mis en évidence un résultat structurant : bien que la corrélation positive entre cohésion et performance soit observée tant dans les sports interactifs que coactifs, sa magnitude et ses déterminants sous-jacents varient de façon substantielle.
Dans les sports interactifs, la relation est bidirectionnelle et très robuste concernant la cohésion opératoire, car la fluidité des passes et des combinaisons tactiques découle directement de la coordination collective. En revanche, dans les sports coactifs, les données empiriques indiquent que des niveaux élevés de cohésion opératoire ne sont pas indispensables pour obtenir des performances de pointe. Des études menées auprès de lanceurs de poids, de nageurs ou de tireurs d’élite ont parfois montré que des athlètes maintenant une certaine distance psychologique vis-à-vis de la vie de groupe réalisaient des performances de niveau mondial, pourvu que leur auto-efficacité et leur préparation technique soient optimales.
Cependant, les travaux ultérieurs de Beauchamp et Eys (2007) ont nuancé ces constats en démontrant que dans les sports coactifs, la cohésion sociale exerce un effet tampon (*buffering effect*) capital contre le syndrome d’épuisement professionnel (burnout) et l’abandon sportif. Les recherches confirment également que lorsque les athlètes coactifs perçoivent que leurs coéquipiers investissent un haut niveau d’engagement personnel à l’entraînement, cela active le principe d’aspiration normative et élève la persistance face à la douleur et à la fatigue chronique.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La perception et l’intégration psychologique du sport coactif varient considérablement selon les matrices culturelles dans lesquelles évoluent les athlètes. Les recherches en psychologie interculturelle, s’appuyant sur les dimensions d’individualisme et de collectivisme de Geert Hofstede ou d’Harry Triandis, mettent en lumière des dynamiques contrastées :
Dans les cultures à dominante individualiste (caractéristiques de l’Europe occidentale et de l’Amérique du Nord), le sport coactif est souvent célébré comme le triomphe de la volonté personnelle, de l’indépendance et de l’affirmation de soi. L’athlète est perçu comme l’unique artisan de son succès, et le groupe est envisagé de manière utilitariste comme une ressource facilitatrice. Les athlètes y développent fréquemment une motivation d’accomplissement fortement centrée sur des objectifs personnels d’auto-dépassement.
À l’inverse, dans les cultures à orientation collectiviste (notamment en Asie de l’Est ou dans certaines nations africaines), la pratique d’un sport coactif est investie d’une signification morale profondément communautaire. Un athlète pratiquant le plongeon ou le tir à l’arc ne concourt pas uniquement pour son compte : il porte l’honneur de sa famille, de son institution ou de sa nation. Cette perspective collectiviste redéfinit la tâche coactive : bien que le geste moteur demeure solitaire, la charge symbolique de l’acte est vécue comme éminemment collective, ce qui peut accroître de façon vertigineuse le sentiment de responsabilité sociale et l’anxiété d’évaluation liée à la peur de faire perdre la face au groupe.
13. Critiques, débats et limites
L’un des principaux débats entourant la notion de sport coactif réside dans le caractère parfois rigide ou artificiel de la dichotomie stricte « coactif versus interactif ». Des chercheurs ont fait valoir que très peu de sports peuvent être qualifiés de purement coactifs dans toutes leurs dimensions :
D’une part, de nombreuses disciplines intègrent des épreuves mixtes ou combinées. Par exemple, l’athlétisme et la natation comportent des courses de relais (relais 4x100m, 4x400m, 4x100m nage libre), où la transition (passage de témoin ou prise de relais au plot) nécessite une synchronisation motrice et visuelle hyper-précise, basculant temporairement la discipline dans le champ de l’interactivité. De même, les épreuves de cyclisme sur route sur longue distance, bien qu’individuelles sur le papier, impliquent des phénomènes d’aspiration aérodynamique en peloton et des tactiques d’équipe complexes de protection du leader, brouillant les frontières de la coactivité pure.
D’autre part, certains psychologues du sport critiquent la sous-estimation de la communication informelle dans les modèles coactifs traditionnels. Ils soulignent que la co-présence physique et l’observation mutuelle induisent des processus de contagion émotionnelle immédiats. L’attitude corporelle abattue d’un premier relayeur ou d’un gymnaste venant de chuter peut affecter insidieusement la confiance des coéquipiers qui s’apprêtent à passer après lui, prouvant que l’indépendance motrice n’équivaut nullement à une indépendance psychologique ou affective.
14. Termes connexes et distinctions
Pour clarifier sans ambiguïté la place du sport coactif au sein de la psychologie du sport, il convient de le confronter aux concepts adjacents :
- Sport interactif : Discipline sportive où les athlètes coopèrent directement par des actions motrices interdépendantes, coordonnées et continues (ex. : football, basket-ball, water-polo). Contrairement au sport coactif, l’issue de l’action dépend de la qualité de la circulation de l’information et de l’alignement tactique dynamique entre coéquipiers.
- Sport individuel : Concept structurel désignant toute discipline disputée par une seule personne pour son propre compte, sans rattachement obligatoire à un collectif. Bien que la plupart des sports coactifs soient des sports individuels pratiqués en équipe, un sport individuel peut être pratiqué en dehors de toute équipe, supprimant la composante de coactivité institutionnelle.
- Co-action : Terme général de psychologie sociale désignant l’exécution simultanée d’une tâche par deux individus ou plus en présence les uns des autres. La co-action est le mécanisme psychologique fondamental à l’œuvre dans le sport coactif.
- Sport réactif : Discipline où l’action motrice de l’athlète est conditionnée de manière réflexe ou adaptée aux initiatives motrices et aux trajectoires imposées par l’adversaire direct (ex. : tennis, escrime, arts martiaux). Si ces sports sont individuels, l’interaction directe avec l’adversaire les éloigne de la coactivité fermée telle qu’on la retrouve en tir sportif ou en natation de couloir.
- Facilitation sociale : Amélioration ou détérioration de la performance motrice d’un individu provoquée par la simple présence d’autrui (spectateurs ou co-acteurs). C’est le principal processus psychophysiologique régissant le rendement des athlètes dans les épreuves coactives simultanées.
15. Résumé et points clés
Le concept de sport coactif éclaire un pan fondamental des sciences du sport en démontrant que l’absence d’interdépendance technique n’annule pas la complexité des dynamiques humaines et motivationnelles :
En synthèse, les spécificités du sport coactif se résument ainsi :
- L’acte moteur compétitif est accompli de façon totalement autonome, sans passe ni relais physique direct entre coéquipiers durant l’exécution.
- Le score ou classement d’équipe résulte de la simple agrégation ou addition des performances individuelles indépendantes.
- La responsabilité psychologique de l’échec ou de la réussite incombe pleinement et sans détour à l’athlète individuel.
- La cohésion sociale y exerce un impact régulateur et protecteur souvent plus déterminant pour le bien-être et la persévérance que la cohésion opératoire liée à la tâche.
- L’encadrement psychologique doit prioriser l’autorégulation, la gestion du discours interne, la maîtrise de l’anxiété de performance et l’instauration d’un climat de maîtrise préservant la solidarité face à la compétition intra-équipe.
Références
- Bandura, A. (1997). Self-efficacy: The exercise of control. W. H. Freeman. https://psycnet.apa.org/record/1997-08589-000
- Carron, A. V., Brawley, L. R., & Widmeyer, W. N. (1985). The development of an instrument to assess cohesion in sport teams: The Group Environment Questionnaire. Journal of Sport Psychology, 7(3), 244-266. https://doi.org/10.1123/jsp.7.3.244
- Carron, A. V., Colman, M. M., Wheeler, J., & Stevens, D. (2002). Cohesion and performance in sport: A meta-analysis. Journal of Sport and Exercise Psychology, 24(2), 168-188. https://doi.org/10.1123/jsep.24.2.168
- Steiner, I. D. (1972). Group process and productivity. Academic Press. https://psycnet.apa.org/record/1972-20925-000
- Zajonc, R. B. (1965). Social facilitation. Science, 149(3681), 269-274. https://doi.org/10.1126/science.149.3681.269