Le rétrécissement cognitif représente une altération fondamentale du fonctionnement psychique au cours de laquelle le champ attentionnel, conceptuel et perceptif d’un individu se contracte de manière drastique sous l’effet du stress aigu, de la douleur émotionnelle ou de la surcharge cognitive. Ce phénomène adaptatif à court terme, mais potentiellement délétère lorsqu’il se pérennise, restreint l’accès aux représentations abstraites et aux alternatives de résolution de problèmes. En explorant les dynamiques de cette restriction mentale, la psychologie contemporaine met en lumière la façon dont l’esprit humain privilégie l’immédiateté opérationnelle au détriment de la pensée globale et prospective.
Rétrécissement cognitif
1. Définition concise
Le rétrécissement cognitif (souvent désigné en anglais sous les termes de cognitive narrowing ou cognitive constriction) désigne une réduction transitoire ou prolongée de l’étendue du traitement de l’information, caractérisée par une focalisation exclusive sur des stimuli immédiats, concrets et proximaux, accompagnée d’une mise à l’écart des perspectives à long terme, des pensées réflexives et des alternatives comportementales.
Sur le plan psychologique, cet état se traduit par une incapacité temporaire à mobiliser des fonctions exécutives d’ordre supérieur, telles que la pensée divergente, la planification stratégique et l’évaluation métacognitive. L’individu se retrouve enfermé dans une forme de « vision en tunnel » cognitive où seules les informations perçues comme urgentes ou directement reliées à la menace, à la détresse ou à la tâche immédiate sont traitées. Cette restriction n’est pas nécessairement le signe d’un déficit intellectuel structurel, mais plutôt le résultat d’un basculement fonctionnel des ressources attentionnelles vers un mode de traitement simplificateur et pragmatique.
Dans ses manifestations les plus sévères, le rétrécissement cognitif conduit à une rigidité décisionnelle et à une pensée dichotomique de type « tout ou rien », réduisant considérablement la capacité d’adaptation de la personne face à des contextes complexes ou conflictuels.
2. Étymologie et origine linguistique
Le syntagme « rétrécissement cognitif » combine deux racines linguistiques distinctes qui illustrent la spatialisation métaphorique des processus mentaux. Le mot « rétrécissement » provient du verbe français « rétrécir », issu de l’ancien français « estreir » et « estrecier », dérivés du latin strictus (participe passé de stringere, signifiant « serrer », « étreindre » ou « lier étroitement »), préfixé par la particule itérative ou intensive « re- ». Sur le plan lexical, il exprime l’action de rendre plus étroit un espace ou un conduit physique.
L’adjectif « cognitif » dérive pour sa part du latin classique cognoscere, formé du préfixe cum (« avec », « ensemble ») et de noscere (« apprendre », « savoir »), qui a donné naissance au concept de cognition au sens de faculté d’acquérir, d’organiser et d’utiliser la connaissance. L’association de ces deux termes s’est cristallisée dans la littérature psychologique de la seconde moitié du XXe siècle pour désigner la compression fonctionnelle de l’espace mental de travail, traduisant les concepts anglo-saxons formulés successivement dans les travaux sur l’attention sélective, le stress et la suicidologie clinique.
3. Prononciation et forme grammaticale
Le terme s’articule phonétiquement sous la forme /ʁe.tʁe.si.s.mɑ̃ kɔɡ.ni.tif/ en alphabet phonétique international (API). Il s’agit d’un groupe nominal masculin singulier, composé d’un substantif déverbal masculin (« le rétrécissement ») et d’un adjectif qualificatif relationnel masculin (« cognitif »), s’accordant au pluriel sous la graphie « rétrécissements cognitifs ».
Dans l’usage académique et clinique, l’expression fonctionne comme une locution nominale invariable dans son acception conceptuelle. On rencontre fréquemment des constructions verbales périphrastiques telles que « induire un rétrécissement cognitif », « opérer sous un rétrécissement cognitif » ou « observer un état de rétrécissement cognitif ». Bien que proche de locutions comme « constriction cognitive » ou « vision tunnel attentionnelle », le terme conserve une identité spécifique en soulignant la dimension à la fois perceptive, exécutive et sémantique du phénomène.
4. Explication conceptuelle détaillée
Le rétrécissement cognitif constitue un réaménagement global de l’architecture cognitive face à des contraintes environnementales ou internes excessives. En temps normal, le système cognitif humain opère selon un équilibre dynamique entre traitement focalisé (permettant la concentration sur une tâche donnée) et traitement diffus (permettant la surveillance de l’environnement, l’intégration de signaux contextuels et la génération de solutions novatrices). Lorsque le rétrécissement cognitif s’installe, cet équilibre est rompu au profit d’une focalisation hyper-sélective qui atrophie les zones périphériques du champ perceptif et conceptuel.
Ce phénomène s’accompagne d’une régression du niveau d’abstraction. Selon la théorie des niveaux d’action, les actions humaines peuvent être conceptualisées à des niveaux élevés (axés sur les significations, les valeurs morales, les implications identitaires et les buts lointains) ou à des niveaux subordonnés (axés sur les mouvements mécaniques, les paramètres physiques immédiats et les séquences temporelles secondes par secondes). Le rétrécissement cognitif opère un rabattement systématique vers les niveaux subordonnés : le sujet cesse de s’interroger sur le sens ou les répercussions de ses actes pour se concentrer uniquement sur la mécanique immédiate de son comportement ou sur le stimulus aversif saillant.
Par ailleurs, le répertoire mnésique accessible se trouve considérablement appauvri. Les souvenirs autobiographiques complexes, la mémoire épisodique distale et les représentations des expériences positives passées deviennent temporairement inaccessibles à la récupération consciente. Le traitement de l’information s’effectue alors en circuit fermé, alimenté uniquement par des indices sensoriels immédiats ou des cognitions stéréotypées. Ce verrouillage empêche l’intégration d’informations contradictoires qui pourraient infirmer les conclusions hâtives du sujet, instaurant une rigidité cognitive prononcée.
Sur le plan temporel, le rétrécissement cognitif abolit l’horizon temporel étendu. Le futur cesse d’exister en tant qu’espace de potentialités ou de planification stratégique, tandis que le passé est neutralisé. L’individu vit dans un présent étriqué et oppressant, où chaque fraction de seconde est entièrement monopolisée par l’effort de faire face à la menace perçue ou d’échapper à une détresse psychologique intolérable. Cette contraction temporelle explique pourquoi les décisions prises sous l’empire d’un rétrécissement cognitif privilégient systématiquement le soulagement immédiat au détriment des conséquences à long terme.
5. Évolution historique
L’étude systématique du rétrécissement cognitif trouve son origine dans les travaux de psychophysiologie expérimentale du milieu du XXe siècle. En 1959, le psychologue canadien Colin Easterbrook publie un article fondateur introduisant « l’hypothèse de l’utilisation des indices » (cue utilization hypothesis). Easterbrook postule qu’une élévation du niveau d’éveil physiologique (arousal) entraîne une réduction progressive du nombre d’indices environnementaux exploités par l’organisme. Si cette restriction élimine d’abord les indices non pertinents (améliorant ainsi les performances), un niveau d’activation excessif conduit à l’exclusion d’indices centraux indispensables à la tâche, provoquant une détérioration de la performance.
Durant les années 1960 et 1970, le concept est investi par la suicidologie sous l’impulsion d’Edwin Shneidman. Fondateur du Centre de prévention du suicide de Los Angeles, Shneidman introduit la notion de « constriction cognitive » (cognitive constriction), qu’il définit comme le principal dénominateur commun de l’état psychologique précédant le passage à l’acte suicidaire. Pour Shneidman, la constriction représente une limitation drastique du champ de la conscience, transformant une palette complexe de choix existentiels en un dilemme binaire insoluble : trouver une solution immédiate à la souffrance psychique insupportable (le psychache) ou mourir.
Au début des années 1990, le psychologue social Roy Baumeister approfondit le concept en formulant sa théorie de l’échappement de soi (escape from the self). Baumeister démontre que le rétrécissement cognitif (ou déconstruction cognitive) est souvent recherché activement par l’individu comme un mécanisme de défense destiné à fuir une conscience de soi douloureuse générée par un écart cuisant entre les idéaux personnels et la réalité. Cette perspective intègre l’étude du rétrécissement cognitif non plus seulement comme une réponse passive au stress biologique, mais comme une stratégie régulatrice dysfonctionnelle sous-tendant des comportements tels que l’hyperphagie boulimique, les dépendances comportementales et le suicide.
Au cours des deux premières décennies du XXIe siècle, l’avènement des neurosciences cognitives a permis d’objectiver ces observations historiques grâce à l’imagerie cérébrale fonctionnelle. Les modèles contemporains relient désormais le rétrécissement cognitif aux interactions dynamiques entre le réseau de saillance, l’amygdale cérébrale et les régions dorsolatérales du cortex préfrontal, validant empiriquement les intuitions des pionniers de la psychologie clinique et expérimentale.
6. Fondements théoriques
L’analyse du rétrécissement cognitif repose sur la convergence de plusieurs cadres conceptuels majeurs de la psychologie cognitive, de la psychologie sociale et des neurosciences comportementales.
Le premier socle théorique repose sur le modèle des ressources attentionnelles limitées développé par Daniel Kahneman. Selon cette approche, l’attention humaine constitue un réservoir fini de capacités de traitement. Lorsqu’une menace aiguë, une douleur somatique ou une émotion intense monopolise une part substantielle de cette capacité, le volume de ressources résiduelles allouables aux tâches périphériques s’effondre. Le rétrécissement attentionnel agit comme un mécanisme homéostatique visant à allouer l’intégralité de la bande passante cognitive disponible au traitement prioritaire du danger identifié.
Le second pilier théorique est la théorie de la déconstruction cognitive formulée par Roy Baumeister. Cette conceptualisation postule que l’individu submergé par l’anxiété ou la culpabilité démantèle volontairement ou automatiquement les structures sémantiques de haut niveau. Ce processus se caractérise par quatre manifestations interdépendantes : un refus des significations abstraites et symboliques, une focalisation exclusive sur les paramètres temporels immédiats, une orientation exclusive vers les micro-actions motrices concrètes, et une rigidité de la pensée. La déconstruction cognitive permet de neutraliser provisoirement les affects négatifs liés à l’auto-évaluation critique, au prix d’une perte d’inhibition comportementale et d’une altération du jugement rationnel.
Un troisième cadre fondamental est fourni par la théorie des émotions différentielles et les modèles d’interaction entre affect et cognition, notamment la théorie d’élargissement et de construction (broaden-and-build) de Barbara Fredrickson. Fredrickson met en évidence que si les émotions positives élargissent le répertoire cognitif et comportemental, les émotions négatives fondamentales (telles que la peur, la colère ou le dégoût) ont précisément pour fonction évolutive de contracter ce répertoire. Ce rétrécissement permet de sélectionner de manière ultra-rapide des patrons de survie stéréotypés (fuite, attaque, immobilisation), interdisant toute délibération réflexive superflue dans les contextes d’urgence vitale.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
Le rétrécissement cognitif ne se réduit pas à une altération uniforme, mais se compose de plusieurs dimensions interactives que l’on peut classer selon les domaines d’expression psychologique :
- Rétrécissement attentionnel et perceptif : Réduction du champ visuel et auditif effectif, souvent qualifiée d’« effet tunnel ». Les stimuli périphériques ne sont plus encodés sensoriellement, l’attention étant verrouillée sur la cible centrale.
- Constriction sémantique et conceptuelle : Incapacité à conceptualiser des situations de manière nuancée. La pensée adopte une structure binaire et polarisée (dichotomie manichéenne : réussir ou échouer, vivre ou mourir, ami ou ennemi), éliminant toute gradation intermédiaire.
- Myopie temporelle : Écrasement de la perspective chronologique. Les projections futures à moyen et long termes sont oblitérées ; seule la résolution de l’état présent immédiat conserve une valeur motivationnelle.
- Désactivation métacognitive : Chute drastique de la réflexivité. Le sujet perd sa capacité à « penser sur sa pensée », à identifier ses propres biais ou à questionner la pertinence de ses interprétations.
- Inflexibilité comportementale : Persévération dans des réponses motrices ou stratégiques inefficaces. Même lorsque le comportement échoue manifestement, l’individu continue de le répéter en raison de l’impossibilité d’élaborer des trajectoires alternatives.
8. Exemples et cas illustratifs
L’observation du rétrécissement cognitif dans des contextes réels permet de saisir son omniprésence dans le comportement humain, tant en milieu critique qu’en clinique psychiatrique.
Un cas emblématique relève de la psychologie légale et ergonomique à travers l’« effet de focalisation sur l’arme » (weapon focus effect). Lors d’une agression à main armée, une victime ou un témoin se concentre de manière quasi exclusive sur l’arme brandie par l’agresseur, au détriment de l’enregistrement des traits de son visage, de sa taille, de ses vêtements ou de la présence d’autres complices. Ce rétrécissement attentionnel extrême produit des dépositions testimoniales paradoxales où l’arme est décrite avec un niveau de détail minutieux, tandis que les caractéristiques d’identification de l’auteur sont totalement omises.
En aéronautique et dans la gestion de crise industrielle, l’accidentologie fournit de nombreux exemples de désastres imputables au rétrécissement cognitif des opérateurs. Le crash du vol Eastern Air Lines 401 en 1972 illustre tragiquement ce mécanisme : l’équipage s’est entièrement focalisé sur le dysfonctionnement d’un voyant lumineux de train d’atterrissage, oubliant de surveiller les instruments de bord primaires et la déconnexion inopinée du pilote automatique, ce qui a conduit l’aéronef à une descente non maîtrisée vers le sol dans les marais des Everglades.
Sur le plan clinique, une personne traversant une crise suicidaire aiguë illustre la constriction cognitive conceptualisée par Shneidman. Face à une souffrance morale ressentie comme permanente et incurable (consécutive à une rupture, un deuil ou un effondrement professionnel), le champ de conscience se contracte jusqu’à ne laisser apparaître que le geste fatal comme unique échappatoire possible. Les soutiens affectifs existants, les solutions thérapeutiques envisageables et l’impact de la disparition sur les proches deviennent temporairement invisibles pour le patient, piégé dans une géométrie mentale close.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation du rétrécissement cognitif s’avère complexe compte tenu de son caractère souvent transitoire et lié au contexte émotionnel du sujet. La recherche et la pratique clinique utilisent une pluralité d’approches directes et indirectes.
Dans le domaine de la neuropsychologie expérimentale, les paradigmes de temps de réaction et d’attention sélective fournissent des indicateurs quantitatifs précis. La tâche de Posner, les tâches de détection périphérique combinées à une charge centrale élevée, ainsi que les épreuves d’interférence comme le test de Stroop ou le paradigme de Flanker permettent d’objectiver la contraction du faisceau attentionnel. L’enregistrement des mouvements oculaires (oculométrie ou eye-tracking) constitue un outil privilégié, mesurant directement la réduction de l’amplitude des saccades et la concentration anormale des fixations sur une zone restreinte du stimulus visuel.
En psychologie clinique et en suicidologie, l’évaluation repose principalement sur des instruments psychométriques évaluant la rigidité cognitive, l’intolérance à l’ambiguïté et la vision dichotomique. L’échelle de pensée dichotomique, les questionnaires de flexibilité cognitive (comme le Cognitive Flexibility Inventory de Dennis et Vander Wal) et les grilles d’évaluation clinique du potentiel suicidaire intègrent explicitement des items mesurant le degré de constriction cognitive. L’entretien clinique semi-structuré demeure irremplaçable pour déceler des marqueurs verbaux caractéristiques, tels que l’emploi exclusif d’adverbes absolus (« toujours », « jamais », « rien », « personne ») et l’absence totale de formulation d’options décisionnelles multiples.
10. Applications et portée pratique
La compréhension des mécanismes du rétrécissement cognitif irrigue de multiples domaines d’application, allant de l’optimisation des environnements à haut risque jusqu’aux interventions thérapeutiques de pointe.
En ergonomie des systèmes critiques et en ingénierie des facteurs humains, l’anticipation du rétrécissement cognitif guide la conception des postes de pilotage d’aéronefs, des salles de contrôle nucléaire et des interfaces médicales d’urgence. Les ingénieurs conçoivent désormais des alarmes sonores et visuelles hiérarchisées afin d’éviter la saturation sensorielle et d’orienter stratégiquement l’attention des opérateurs sans provoquer de vision en tunnel. De même, les protocoles d’urgence (check-lists opérationnelles) sont standardisés pour décharger la mémoire de travail et empêcher les prises de décision chaotiques sous l’emprise du stress aigu.
Dans le champ de la psychothérapie, notamment au sein des approches cognitives et comportementales (TCC), l’assouplissement de la constriction cognitive constitue un levier thérapeutique central. Les interventions ciblent la restructuration cognitive pour contrecarrer les distorsions polarisées, l’entraînement à la résolution de problèmes pour réapprendre à générer un éventail d’alternatives face à un dilemme, et les thérapies basées sur la pleine conscience (mindfulness) pour élargir la perspective expérientielle et suspendre la réactivité émotionnelle automatique.
Dans la gestion de crise, la négociation d’otages et les interventions policières, la gestion du rétrécissement cognitif de l’assaillant ou du forcené constitue le cœur de la tactique psychologique. Les négociateurs s’attachent méthodiquement à ralentir le rythme temporel des échanges, à introduire des éléments de réalité concrets et à ouvrir progressivement des alternatives acceptables, restaurant ainsi un espace de délibération rationnelle chez un individu initialement enfermé dans une posture rigide.
11. Recherches et preuves empiriques
Une abondante littérature expérimentale corrobore la réalité et la dynamique du rétrécissement cognitif sous diverses modalités de provocation émotionnelle et somatique.
Les études de neuro-imagerie fonctionnelle menées notamment par des chercheurs comme Joseph LeDoux et ses contemporains ont mis en évidence la voie sous-corticale rapide reliant le thalamus sensoriel à l’amygdale sans passer par le néocortex. Ce « court-circuit » neurobiologique permet une activation immédiate des réponses de défense face à une menace, tout en inhibant simultanément les projections efférentes vers le cortex préfrontal dorsolatéral. Il en résulte une désactivation temporaire des réseaux responsables de la planification complexe, documentant biologiquement la contraction des capacités de raisonnement élargi.
Dans le domaine de la psychologie sociale expérimentale, les recherches de Roy Baumeister et de ses collaborateurs ont démontré que la menace de l’estime de soi induit des patterns de pensée concrets et désaffiliés. Des sujets soumis à un feedback d’échec humiliant privilégient systématiquement des descriptions d’actions axées sur les composantes physiques de bas niveau plutôt que sur leurs implications conceptuelles, illustrant la bascule active vers la déconstruction cognitive.
Des travaux empiriques récents sur la privation de sommeil et la fatigue cognitive extrême ont également validé la survenue d’un rétrécissement cognitif marqué. Les recherches de Harrison et Horne ont montré que des opérateurs privés de sommeil démontrent une incapacité flagrante à adapter leur stratégie face à des environnements changeants, persévérant de manière obsessionnelle dans des choix devenus obsolètes, un phénomène directement corrélé à la chute d’activation du cortex préfrontal.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Bien que le substrat neurophysiologique du rétrécissement attentionnel sous stress soit universel et hérité de l’évolution de l’espèce humaine, ses modalités d’expression, sa tolérance sociale et ses déclencheurs varient significativement selon les contextes culturels.
Dans les cultures individualistes occidentales, où l’accent est mis sur l’autonomie, l’affirmation personnelle et la réussite individuelle, le rétrécissement cognitif est souvent déclenché par des situations d’échec professionnel, de faillite personnelle ou de perte de statut social. La rupture entre l’exigence de performance et la réalité vécue engendre une détresse introspective aiguë qui active la fuite dans la déconstruction cognitive conceptualisée par Baumeister.
À l’inverse, dans les cultures collectivistes, particulièrement en Asie de l’Est, les déclencheurs majeurs relèvent préférentiellement de la rupture des liens communautaires, de la honte publique ou de la déchéance de l’honneur familial (concepts de perte de « face »). Les études transculturelles en psychologie de la pensée suggèrent également que le style cognitif global — plus holistique dans les sociétés d’Asie orientale et plus analytique dans les sociétés occidentales (comme l’a démontré Richard Nisbett) — module la vitesse d’apparition du rétrécissement cognitif. Une disposition cognitive habituelle au traitement holistique des scènes visuelles et sociales offre parfois une résilience temporaire accrue face à la contraction perceptive, bien que celle-ci finisse inévitablement par s’imposer lorsque les seuils de stress critique sont franchis.
13. Critiques, débats et limites
Le concept de rétrécissement cognitif suscite plusieurs interrogations théoriques et méthodologiques au sein de la communauté scientifique.
Le premier point de débat réside dans la dialectique entre adaptabilité et dysfonctionnement. Une frange de psychologues évolutionnistes souligne que qualifier systématiquement le rétrécissement cognitif de « biais » ou d’altération péjorative est réducteur. Dans un contexte de prédation ou de combat létal, l’élimination des stimuli contextuels superflus et la concentration absolue sur l’axe d’attaque ou de repli constituent un avantage adaptatif majeur assurant la survie de l’individu. Le rétrécissement n’est délétère que lorsqu’il se déploie de manière anachronique au sein d’environnements sociaux ou technologiques modernes nécessitant au contraire une intégration d’informations multivariées.
Un second axe critique concerne l’hétérogénéité des opérationnalisations du concept dans la recherche. La frontière entre rétrécissement attentionnel (au sens d’Easterbrook), constriction cognitive (au sens de Shneidman) et déconstruction cognitive (au sens de Baumeister) demeure parfois poreuse dans les études empiriques. Cette variabilité définitoire complique les méta-analyses, certains auteurs mesurant une variable physiologique ou perceptive (comme l’amplitude du champ visuel), tandis que d’autres évaluent une posture philosophique ou attitudinale face à l’existence (la rigidité d’un choix de vie).
Enfin, les limites inhérentes à l’évaluation en laboratoire posent la question de la validité écologique. Il est éthiquement impossible d’induire expérimentalement des niveaux de détresse psychologique comparables à ceux précédant une tentative de suicide ou un effondrement existentiel authentique. Par conséquent, une part importante des données repose sur des études rétrospectives ou sur des simulations dont le niveau de représentativité par rapport au traumatisme réel continue d’être débattu.
14. Termes connexes et distinctions
Pour appréhender le rétrécissement cognitif avec précision, il convient de le situer au regard de concepts voisins avec lesquels il est fréquemment confondu :
- Constriction cognitive : Terme introduit par Shneidman, centré sur la dimension suicidologique. Il s’agit d’une composante spécifique du rétrécissement cognitif appliquée à la résolution existentielle de la souffrance psychique par l’élimination des alternatives vitales.
- Vision en tunnel attentionnelle (tunnel vision) : Phénomène purement perceptif et attentionnel caractérisé par la perte de vision périphérique. Le rétrécissement cognitif englobe la vision en tunnel mais s’étend aux processus conceptuels, mnésiques et métacognitifs.
- Rigidité cognitive : Trait ou état psychologique caractérisé par l’incapacité à modifier une règle d’action ou une croyance malgré l’accumulation de preuves de son inefficacité. La rigidité cognitive est l’une des conséquences fonctionnelles majeures du rétrécissement cognitif.
- Pensée dichotomique : Distorsion cognitive consistant à interpréter le réel selon des catégories exclusives et polarisées sans nuances intermédiaires. C’est la forme sémantique dominante prise par la pensée lors d’un rétrécissement cognitif.
- Focalisation sur l’arme (weapon focus) : Manifestation particulière du rétrécissement de l’attention en psychologie du témoignage, où un stimulus hautement menaçant capture l’ensemble du faisceau attentionnel d’un observateur.
15. Synthèse et points clés à retenir
Le rétrécissement cognitif constitue un processus d’adaptation psychophysiologique et comportementale caractérisé par la restriction drastique du champ attentionnel, conceptuel et décisionnel d’un individu soumis à un stress critique, une menace ou une souffrance morale aiguë.
Ce phénomène engendre une mise en sommeil des processus métacognitifs d’ordre supérieur, une myopie temporelle focalisée sur l’immédiateté et une régression vers des niveaux d’action purement concrets. Si ce mécanisme favorise la mobilisation rapide d’énergies pour répondre à une urgence simple, il devient éminemment dangereux lorsqu’il s’applique à des situations complexes, menant à des erreurs décisionnelles majeures, des accidents industriels ou, dans le cadre de la crise suicidaire, à l’occultation totale des solutions d’aide disponibles.
La reconnaissance de cet état de fermeture mentale est indispensable tant pour les praticiens de la santé mentale que pour les concepteurs de systèmes critiques, ouvrant la voie à des interventions ciblées visant à restaurer la flexibilité de la pensée et la capacité d’élaboration prospective.
Références
- Baumeister, R. F. (1990). Suicide as escape from self. Psychological Review, 97(1), 90–113. https://psycnet.apa.org/record/1990-13789-001
- Easterbrook, J. A. (1959). The effect of emotion on cue utilization and the organization of behavior. Psychological Review, 66(3), 183–201. https://psycnet.apa.org/record/1960-03714-001
- Fredrickson, B. L. (2001). The role of positive emotions in positive psychology: The broaden-and-build theory of positive emotions. American Psychologist, 56(3), 218–226. https://psycnet.apa.org/record/2001-00294-002
- Kahneman, D. (1973). Attention and effort. Prentice-Hall.
- Shneidman, E. S. (1993). Suicide as psychache: A clinical approach to self-destructive behavior. Jason Aronson.