Le prix de la fiancée, ou compensation matrimoniale, constitue un dispositif institutionnel ancestral dont la portée dépasse largement la simple transaction matérielle pour s’inscrire au cœur de l’organisation psychique individuelle, des dynamiques conjugales et de la cohésion intergénérationnelle. Analysé à travers le prisme de la psychologie sociale, de l’anthropologie psychologique et des théories du genre, ce phénomène structure les représentations du soi, la valeur perçue des partenaires, ainsi que le sentiment d’agentivité au sein de l’alliance maritale. Comprendre ses mécanismes fondamentaux permet d’éclairer les tensions contemporaines qui émergent à la croisée de la tradition coutumière, de la marchandisation économique et de la santé mentale individuelle.
Prix de la fiancée (Compensation matrimoniale)
1. Définition concise
Le prix de la fiancée (souvent désigné dans le champ de l’anthropologie et de la psychologie sociale sous le vocable de compensation matrimoniale ou prestation matrimoniale) désigne un ensemble de biens matériels, monétaires, symboliques ou serviciels transférés par le futur époux ou son lignage à la famille de la promise lors des accords préalables au mariage. Ce versement valide l’alliance maritale, transfère certains droits reproductifs, légaux et relationnels sur la descendance, et réorganise les équilibres psychologiques et économiques entre les groupes de parenté.
Sur le plan psychologique et relationnel, cette pratique ne se réduit pas à une simple modalité d’échange commercial, mais opère comme un contrat psychosocial contraignant. Elle instaure une constellation d’attentes normatives, de redevabilités affectives et de pressions identitaires qui influencent directement l’estime de soi, le sentiment d’autonomie et les dynamiques de pouvoir intrafamiliales. Le versement matérialise l’engagement formel des familles et engage les conjoints dans un système d’obligations réciproques pouvant générer à la fois stabilité institutionnelle et détresse psychologique.
Dans les contextes contemporains marqués par l’économie monétaire et l’individualisme grandissant, le prix de la fiancée subit des mutations profondes. Lorsqu’il s’éloigne de sa fonction rituelle de réciprocité symbolique pour se transformer en transaction purement mercantile ou inflationniste, il induit des phénomènes d’objectification, des conflits d’allégeance et une vulnérabilité accrue aux violences conjugales ou à l’anxiété de performance chez les jeunes hommes.
2. Étymologie et origines linguistiques
L’expression française « prix de la fiancée » est un calque sémantique direct de l’anglais colonial bride price, lui-même forgé au XIXe siècle par les administrateurs et ethnographes européens pour tenter de catégoriser les coutumes observées en Afrique subsaharienne, en Océanie et en Asie. Le terme « prix » dérive du latin pretium, signifiant « valeur marchande », « salaire » ou « récompense », ce qui a historiquement introduit une connotation péjorative et marchande contestée par les sciences humaines contemporaines.
Face aux malentendus épistémologiques suscités par l’analogie marchande, l’anthropologue britannique Edward Evan Evans-Pritchard a vivement plaidé dès 1931 pour l’abandon du terme bride price au profit de bridewealth (« richesse de la mariée ») ou de « compensation matrimoniale ». En français, la linguistique académique privilégie « compensation matrimoniale », issu du latin compensare (« peser ensemble », « balancer »), soulignant ainsi l’idée d’un rééquilibrage symbolique destiné à compenser la perte d’une force vive au sein de la famille d’origine.
Dans les idiomes autochtones, les termes employés renvoient rarement à une notion d’achat. Par exemple, le mot zoulou et xhosa lobolo (ou lobola) dérive d’une racine bantoue signifiant « négocier une alliance » ou « délivrer des biens en vue de sceller l’union ». De même, dans les langues ouest-africaines, les vocables utilisés évoquent l’offrande, le scellement de la paix ou l’hommage rendu aux ascendants maternels, attestant que la charge sémantique originelle relève de la reconnaissance relationnelle plutôt que de la transaction vénale.
3. Prononciation et formes grammaticales
Sur le plan grammatical, l’expression « prix de la fiancée » est un groupe nominal masculin singulier (prononciation phonétique internationale : /pʁi də la fjɑ̃.se/). Le nom « prix » est invariable au pluriel (« les prix de la fiancée » ou « les prix des fiancées »). L’alternative scientifique, « compensation matrimoniale », est une locution nominale féminine (prononciation : /kɔ̃.pɑ̃.sa.sjɔ̃ ma.tʁi.mɔ.njal/), dont le pluriel régulier est « compensations matrimoniales ».
Dans le discours scientifique et clinique francophone, ces termes s’emploient principalement au singulier pour désigner l’institution coutumière ou le phénomène global, et au pluriel pour désigner les composantes matérielles et les sommes spécifiques attribuées au cours des cérémonies. L’usage adjectival reste rare, bien qu’on rencontre parfois des formules telles que « transactions matrimoniales » ou « pratiques de compensation » pour qualifier l’écosystème procédural entourant l’union.
L’analyse du discours révèle que le choix des termes reflète souvent un positionnement théorique et idéologique précis : les juristes et sociologues critiques emploient fréquemment « prix de la fiancée » pour dénoncer les dérives mercantiles et la réification de la personne féminine, tandis que les anthropologues structuralistes et les thérapeutes familiaux interculturels favorisent « compensation matrimoniale » ou « dot indirecte » afin de souligner les fonctions régulatrices de l’alliance et la dette symbolique intergénérationnelle.
4. Explication conceptuelle détaillée
Sur le plan conceptuel, la compensation matrimoniale ne peut être comprise comme l’acquisition d’un bien matériel aliénable, mais plutôt comme le transfert formel d’un faisceau de droits légaux, sociaux et procréatifs. Selon l’analyse classique de l’anthropologie sociale, la famille du marié n’achète pas la femme en tant qu’esclave ou possession individuelle ; elle compense le groupe familial de la femme pour la perte de sa capacité productive (sa contribution au travail quotidien) et surtout de sa capacité reproductive (les enfants qu’elle mettra au monde appartiendront juridiquement et lignagèrement au groupe de l’époux).
D’un point de vue psychologique, ce transfert instaure un champ relationnel triangulé impliquant l’homme, la femme et leurs lignages respectifs. L’individu n’entre pas dans le mariage en tant qu’entité autonome isolée, mais comme le nœud d’un réseau de solidarités et de dettes morales préexistantes. Pour l’épouse, le prix versé officialise sa légitimité au sein du nouveau foyer et confère un statut protecteur : une union sans compensation est traditionnellement perçue comme un concubinage précaire dénué de respectabilité sociale, exposant la femme au mépris de sa belle-famille et à l’absence de recours en cas de maltraitance.
Néanmoins, la signification psychologique de cette pratique s’est profondément altérée sous l’effet de l’urbanisation, de la prolétarisation et de la précarisation économique. Lorsque les montants exigés atteignent des seuils exorbitants, le versement de la compensation est fréquemment intériorisé par les hommes comme un investissement financier majeur. Cette perception marchande induit un sentiment de propriété légitime (« j’ai payé pour toi »), favorisant des schémas d’autorité unilatérale, une tolérance accrue à la violence verbale ou physique et une négation du consentement sexuel dans le couple.
Pour la femme, cette situation engendre un conflit psychique complexe entre attachement culturel et aliénation personnelle. Si le paiement peut initialement nourrir le narcissisme et la fierté familiale en attestant de sa haute valeur perçue, il se transforme souvent en un piège psychologique : en cas de violences ou de discorde grave, la femme hésite à quitter le domicile conjugal car la séparation exigerait le remboursement intégral de la compensation par sa famille d’origine, souvent incapable de restituer les sommes perçues. Ce mécanisme scelle une dépendance économique et affective pathogène, assimilable à une forme de captivité relationnelle institutionnalisée.
5. Évolution historique
Historiquement, les traces de prestations matrimoniales remontent à l’Antiquité la plus reculée. Le Code de Hammurabi en Mésopotamie (vers 1750 av. J.-C.) mentionnait explicitement la tirhatu, une somme versée par le prétendant au père de la mariée, destinée en partie à sceller la transaction légale et à sécuriser la position des futurs descendants. De manière analogue, les textes bibliques hébraïques décrivent le mohar, un présent compensatoire remis à la famille de la promise (comme illustré par le récit de Jacob travaillant sept années pour épouser les filles de Laban), attestant de l’universalité historique de ces pratiques dans les sociétés pastorales et agraires de l’Ancien Monde.
Dans les sociétés européennes germaniques et celtiques du haut Moyen Âge, la coutume du wergild et de la Morgengabe (« don du matin ») cohabitait avec des formes primitives de compensation maritale. Toutefois, au fil de la consolidation féodale et de la montée en puissance de l’Église catholique, le modèle européen s’est progressivement inversé pour adopter presque exclusivement le système de la dot (versée par la famille de la femme pour subvenir aux charges du mariage), confinant le prix de la fiancée aux marges géographiques ou aux strates archaïques du droit coutumier.
Au XIXe et au XXe siècle, la colonisation européenne en Afrique, en Asie et en Mélanésie a confronté les administrations impériales à la vitalité des systèmes de compensation matrimoniale. Percevant initialement ces coutumes comme une vente immorale d’êtres humains contraire à la morale chrétienne, les puissances coloniales ont tenté de les légiférer, de les plafonner ou de les éradiquer, sans succès mesurable. Ces interventions ont souvent provoqué l’effet inverse : l’introduction de la monnaie fiduciaire coloniale a accéléré la désintégration des monnaies traditionnelles (cauris, bétail, barres de fer) au profit d’espèces sonnantes et trébuchantes, favorisant l’inflation des montants et la spéculation intrafamiliale.
À l’époque contemporaine, la compensation matrimoniale fait l’objet de vives controverses législatives et éthiques. Plusieurs États postcoloniaux ont promulgué des lois visant à encadrer ou à supprimer la restitution obligatoire de la dot en cas de divorce, tandis que les mouvements féministes locaux oscillent entre la condamnation de la subordination qu’elle pérennise et la réappropriation critique d’un symbole identitaire décolonisé face à l’hégémonie du modèle matrimonial occidental.
6. Fondements théoriques
L’analyse psychosociale et anthropologique du prix de la fiancée s’appuie sur plusieurs corpus théoriques majeurs qui éclairent ses implications cognitives, relationnelles et structurelles :
- La théorie de l’alliance et du don : Fondée par Marcel Mauss dans son Essai sur le don (1925) et développée par Claude Lévi-Strauss dans Les Structures élémentaires de la parenté (1949), cette approche conçoit la compensation matrimoniale comme l’élément central d’un cycle de réciprocité universel (« donner, recevoir, rendre »). Selon Lévi-Strauss, la prohibition de l’inceste oblige les groupes humains à échanger des femmes ; la compensation constitue le gage matériel et symbolique qui permet de maintenir la dette mutuelle et d’éviter que l’échange ne dégénère en guerre ou en rupture du lien social.
- La théorie de l’échange social : Développée en psychologie sociale par George Homans et Peter Blau, la théorie de l’échange social postule que les interactions humaines reposent sur une analyse coûts-bénéfices subjective. Dans ce cadre, la compensation matrimoniale officialise le transfert de ressources rares (fertilité, statut, travail domestique) contre une sécurité matérielle et une reconnaissance sociale, fixant contractuellement les contributions attendues de chaque acteur au sein de la dyade conjugale.
- La théorie de la dissonance cognitive et de l’engagement : Élaborée par Leon Festinger, cette théorie permet d’analyser l’impact psychologique de l’effort consenti par l’époux. Le versement d’un prix de la fiancée disproportionné exige des années d’épargne ou d’endettement massif ; pour justifier cet investissement colossal, l’individu majore la valeur perçue de l’union mais développe simultanément des attentes irréalistes quant à la soumission et au dévouement de sa partenaire, générant de la rancœur et de l’agressivité lorsque la réalité quotidienne ne répond pas à l’idéal acheté.
- La théorie féministe et les études de genre : Les approches critiques matérialistes dénoncent la compensation matrimoniale comme un outil central du patriarcat visant le contrôle biopolitique des corps féminins. En assimilant la procréation à une rente captée par les hommes aînés de la famille, le dispositif priverait les femmes de leur autonomie corporelle, perpétuant une division asymétrique du travail et une sujétion structurelle.
7. Composantes clés, types et dimensions
La structure d’une transaction matrimoniale comprend plusieurs composantes matérielles, psychologiques et rituelles interconnectées :
- La dimension symbolique initiale : Dons introductifs de courtoisie (noix de kola, tissus, boissons rituelles) remis lors de la première demande formelle, attestant du respect du prétendant envers la lignée parentale.
- La composante reproductive et lignagère : Partie substantielle du versement (bétail dans les sociétés pastorales, sommes monétaires indexées) qui légitime l’appartenance exclusive des enfants à naître au clan du père.
- La composante de gratitude maternelle : Don spécifique alloué à la mère de la fiancée (souvent dénommé « le pagne de la mère » ou « prix du lait »), récompensant sur le plan affectif et symbolique l’effort d’allaitement, de maternage et d’éducation de la fille.
- Les dimensions psycho-affectives : Établissement d’un sentiment d’honneur, valorisation de la chasteté perçue, et création d’une anxiété d’évaluation sociale chez les futurs époux.
- La prestation de travail (ou service pour la fiancée) : Variante non monétaire où le prétendant offre sa force de travail aux beaux-parents pendant une période déterminée, fréquemment observée dans les sociétés d’horticulture itinérante.
- La modalité différée ou échelonnée : Versement progressif des montants tout au long de la vie conjugale, parfois complété uniquement après la naissance des premiers enfants ou lors du décès des aînés.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la complexité des dynamiques psychologiques et relationnelles associées à la compensation matrimoniale, deux contextes cliniques et ethnographiques permettent d’observer ses effets concrets :
Cas 1 : L’impasse psychologique du divorce en milieu périurbain subsaharien
Amina, une jeune femme de 28 ans résidant à Yaoundé, consulte un psychologue pour un épisode dépressif caractérisé accompagné d’attaques de panique récurrentes. Mariée depuis quatre ans à un cadre administratif, elle subit des violences psychologiques et des humiliations verbales quotidiennes, son conjoint lui rappelant constamment les montants extravagants versés à sa famille (qui ont servi à payer les études de son frère cadet). Lorsqu’Amina manifeste son désir de séparation, son père et ses oncles s’y opposent formellement : ils n’ont pas la capacité financière de restituer la compensation perçue. Amina se trouve piégée dans une « double contrainte » systémique : préserver l’honneur et les finances de sa famille d’origine en tolérant l’abus conjugal, ou affirmer son intégrité psychique au risque d’être bannie par son clan parental. L’accompagnement thérapeutique exige un dénouement des loyautés invisibles et une médiation familiale transculturelle.
Cas 2 : L’anxiété de performance masculine et la marginalisation chez les jeunes célibataires
Dans les zones rurales de la province du Shaanxi en Chine, les déséquilibres démographiques du ratio de masculinité ont provoqué une flambée exponentielle du prix de la fiancée (caili). Zhang, un ouvrier agricole de 32 ans, témoigne d’un sentiment d’incompétence chronique, d’isolement social et d’idéations suicidaires. Dans son village, l’incapacité à mobiliser la somme requise pour le caili (équivalant à dix années de revenu moyen) relègue l’homme au statut d’« indigne » (guanggun ou « branche nue »). Cette pression socio-économique génère une anxiété de performance destructrice, où la valeur masculine se trouve strictement réduite à la solvabilité immédiate, dégradant la santé mentale d’une génération entière d’hommes jeunes et précarisés.
9. Mesure et évaluation
Dans la recherche en psychologie sociale, en économie comportementale et en psychiatrie transculturelle, l’impact du prix de la fiancée ne se mesure pas uniquement par la valeur monétaire des biens échangés, mais par ses répercussions sur le bien-être subjectif, la symétrie relationnelle et la prévalence psychopathologique. Plusieurs méthodologies standardisées et qualitatives sont employées :
Les échelles psychométriques d’évaluation de la santé mentale globale, telles que le Patient Health Questionnaire (PHQ-9) pour la dépression et le Generalized Anxiety Disorder (GAD-7) pour l’anxiété, sont fréquemment administrées dans le cadre d’enquêtes démographiques et de santé (DHS) pour corréler le niveau d’endettement matrimonial ou la menace de restitution de la dot à la détresse psychologique des épouses.
Pour évaluer le pouvoir décisionnel de la femme au sein du ménage, les chercheurs utilisent des échelles d’autonomie féminine (comme le Women’s Empowerment in Agriculture Index ou des batteries de questions sur le pouvoir d’arbitrage financier et corporel). Ces mesures évaluent si le montant élevé du prix de la fiancée corrèle avec une restriction de la liberté de mouvement, un accès limité aux soins de santé génésique ou un risque accru d’exposition aux violences basées sur le genre (mesurées via les modules de violence domestique de l’Organisation mondiale de la santé).
Enfin, les cliniciens et thérapeutes systémiques privilégient l’utilisation du génogramme interculturel. Cet outil d’évaluation permet de cartographier les flux financiers et matériels intergénérationnels, d’identifier les dettes de loyauté non liquidées et de mettre au jour les conflits latents entre belles-familles entourant les négociations inachevées de la compensation.
10. Applications et portée pratique
La compréhension du prix de la fiancée offre des applications cruciales dans plusieurs domaines de la pratique clinique, humanitaire et judiciaire :
En psychothérapie et médiation familiale interculturelle : Les cliniciens intervenant auprès de populations issues de cultures traditionnelles ou migrantes doivent intégrer la réalité du prix de la fiancée dans l’étiologie des crises de couple. Considérer les exigences de la belle-famille comme une simple ingérence intrusive sans en saisir la portée institutionnelle voue la thérapie à l’échec. Le thérapeute doit naviguer avec prudence entre le respect des repères symboliques coutumiers et la désescalade des violences consécutives aux représentations marchandes du lien matrimonial.
Dans les politiques publiques de santé mondiale : Les programmes de santé reproductive et de lutte contre le VIH/Sida doivent tenir compte de la dynamique du prix de la fiancée. De nombreuses études ont démontré que les femmes pour lesquelles un prix élevé a été versé disposent d’un pouvoir de négociation presque nul concernant l’utilisation du préservatif ou le refus des rapports sexuels à risque, le mari estimant avoir acquis un droit exclusif et inconditionnel d’accès à leur sexualité.
Sur le plan juridique et des droits de l’homme : Les juristes et intervenants sociaux s’appuient sur l’analyse critique de ces transactions pour plaider en faveur de réformes constitutionnelles interdisant l’obligation de restitution de la compensation en cas de dissolution de l’union, brisant ainsi le verrou économique qui retient les victimes sous l’emprise de conjoints maltraitants.
11. Recherche et données empiriques
Les investigations empiriques contemporaines documentent les effets contrastés et souvent délétères de la monétarisation de la compensation matrimoniale :
Une série d’études menées par des économistes et des psychologues du développement (notamment les travaux de Corno, Hildebrandt et Voena, 2020) en Afrique subsaharienne et en Inde a mis en évidence le lien entre chocs économiques et calendrier des mariages. Dans les régions pratiquant le prix de la fiancée, les périodes de sécheresse et de récession économique entraînent une augmentation significative des mariages précoces d’adolescentes : les familles paupérisées utilisent le mariage de leurs filles cadettes comme une stratégie d’adaptation financière pour obtenir des liquidités immédiates grâce à la compensation matrimoniale.
En Ouganda, les recherches conduites par l’organisation MIFUMI en collaboration avec des équipes académiques ont révélé que plus de 80 % des femmes interrogées identifiaient la compensation matrimoniale comme la cause première de leur incapacité à fuir un foyer violent. La Cour suprême d’Ouganda s’est d’ailleurs appuyée sur ces données empiriques en 2015 pour déclarer inconstitutionnelle l’obligation coutumière de rembourser le prix de la fiancée lors du divorce, statuant que cette pratique portait atteinte à la dignité et à l’égalité fondamentale des femmes.
Dans le contexte asiatique, les recherches sur le caili en Chine rurale (Jiang & Sánchez-Barricarte, 2012) soulignent que la flambée des coûts matrimoniaux engendre un stress financier sévère pour les parents du fiancé, conduisant à des taux élevés de précarité chez les personnes âgées qui s’endettent lourdement pour marier leur fils unique, tout en nourrissant une hostilité sous-jacente envers la bru perçue comme un fardeau financier pour la famille élargie.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Les significations et les répercussions psychologiques du prix de la fiancée varient considérablement selon l’écologie culturelle, les structures de parenté et les régimes économiques :
Dans les sociétés matrilinéaires (comme chez certaines populations d’Afrique centrale ou du Pacifique), la compensation matrimoniale est généralement modeste ou remplacée par des dons symboliques aux frères de la mariée. L’autorité sur les enfants n’étant pas transmise au père mais restant acquise à la lignée utérine de la mère, la charge de subordination pesant sur l’épouse est nettement plus faible, et son autonomie décisionnelle s’en trouve comparativement préservée.
À l’inverse, dans les systèmes patrilinéaires stricts (comme chez les pasteurs est-africains tels que les Maasai ou les Nuer, ou au sein des lignages confucéens d’Asie de l’Est), le prix de la fiancée est substantiel et indispensable pour transférer la légitimité des descendants dans la lignée paternelle. Dans ce cadre, la pression psychologique entourant la fécondité est extrême : si l’épouse s’avère infertile, la coutume prévoit fréquemment la restitution de la compensation ou l’obligation pour la famille de la femme de fournir une sœur cadette pour enfanter, engendrant une culpabilité et une angoisse existentielle massives chez les femmes confrontées à l’infertilité.
Dans les contextes de diaspora occidentale, la compensation matrimoniale fait l’objet de réinterprétations identitaires complexes. Souvent découplée de son substrat agraire ou communautaire d’origine, elle est tantôt perpétuée sous une forme hautement stylisée et folklorique pour affirmer une continuité culturelle face à l’assimilation, tantôt détournée en vitrine d’étalage ostentatoire de réussite financière, créant des clivages générationnels aigus entre parents attachés aux normes du pays d’origine et jeunes adultes socialisés dans les valeurs d’égalité individuelle.
13. Critiques, débats et limites
La légitimité et le maintien de la compensation matrimoniale sont au cœur de débats passionnés mêlant éthique, psychologie et droits fondamentaux :
Les critiques abolitionnistes, portées par de nombreuses associations féministes et organismes internationaux de défense des droits humains, affirment que le maintien du prix de la fiancée est intrinsèquement incompatible avec les principes universels d’égalité des sexes et de liberté individuelle. En transformant le corps et les fonctions biologiques de la femme en contrepartie d’une créance matérielle, cette pratique institutionnalise la chosification des femmes, légitime la contrainte reproductive et perpétue des structures de domination patriarcale incompatibles avec l’émancipation moderne.
À l’opposé, les partisans de la réhabilitation culturelle et du relativisme anthropologique soutiennent que condamner en bloc le prix de la fiancée procède d’un impérialisme culturel occidental incapable d’appréhender les formes alternatives de solidarité communautaire. Selon eux, dénaturée par le capitalisme prédateur, la compensation originelle constituait en réalité un instrument protecteur conférant valeur et respectabilité à la femme, et assurant la cohésion indispensable des familles face à l’atomisation sociale.
Une limitation méthodologique majeure des recherches contemporaines réside dans la difficulté d’isoler l’effet spécifique du prix de la fiancée de l’influence globale de la pauvreté, du faible niveau d’instruction et du patriarcat systémique. Attribuer l’ensemble des violences conjugales ou des traumatismes relationnels au seul mécanisme de la compensation matrimoniale risque d’occulter les facteurs socio-économiques et structurels plus larges qui entretiennent la vulnérabilité des populations concernées.
14. Termes connexes et distinctions
Il importe de distinguer rigoureusement la compensation matrimoniale de notions anthropologiques et juridiques voisines avec lesquelles elle est régulièrement confondue :
- La dot (au sens strict européen/asiatique) : Biens ou patrimoine apportés par la famille de la mariée au nouveau ménage ou à la famille du marié pour contribuer aux frais d’établissement du foyer. Alors que le prix de la fiancée circule de la belle-famille de l’homme vers celle de la femme, la dot s’oriente dans le sens inverse.
- Le douaire : Portion de biens que le mari assigne traditionnellement à son épouse pour subvenir à ses besoins personnels en cas de veuvage. Le douaire bénéficie directement à la femme elle-même, contrairement à la compensation matrimoniale versée aux aînés de son lignage.
- Le mahr : Institution propre au droit matrimonial islamique, désignant un don obligatoire versé par l’époux directement et exclusivement à l’épouse. Bien qu’improprement assimilé au prix de la fiancée dans certaines régions, le mahr demeure la propriété personnelle inaliénable de la femme, conçue comme une garantie financière autonome.
- Le service pour la fiancée : Prestation de travail physique ou agricole fournie par le prétendant aux parents de sa future épouse en lieu et place d’un transfert de biens matériels ou de numéraire.
15. Résumé et points clés
La compensation matrimoniale représente une institution séculaire complexe qui s’articule aux frontières du droit coutumier, de l’économie morale et de la psychologie des relations interpersonnelles. Loin d’être un acte d’achat archaïque et unilatéral, elle visait originellement à stabiliser l’alliance entre deux lignages et à compenser la perte de potentiel productif et reproductif du groupe de la mariée.
Toutefois, sous l’influence conjointe de la monétarisation, de la paupérisation et des transformations urbaines, cette pratique a fréquemment dérivé vers des formes de mercantilisation inflationniste. Cette distorsion engendre des répercussions psychologiques néfastes : chosification de l’épouse, sentiment de propriété masculine justifiant les violences domestiques, et entrave majeure au droit de divorce en raison de l’impossibilité matérielle de restituer les sommes versées.
L’accompagnement clinique, la médiation sociale et l’action législative doivent opérer un discernement rigoureux entre les fonctions symboliques légitimes de reconnaissance familiale et les mécanismes d’aliénation économique qui menacent la santé mentale, la dignité et les droits fondamentaux des individus au sein du couple contemporain.
Références
- Corno, L., Hildebrandt, N., & Voena, A. (2020). Age of marriage, weather shocks, and the direction of marriage payments. Econometrica, 88(3), 879-915. https://doi.org/10.3982/ECTA15497
- Evans-Pritchard, E. E. (1931). An alternative term for « bride-price ». Man, 31, 36-39. https://www.jstor.org/stable/2790602
- Jiang, Q., & Sánchez-Barricarte, J. J. (2012). Bride price in China: The past and the present. Journal of Comparative Family Studies, 43(2), 269-284. https://doi.org/10.3138/jcfs.43.2.269
- Lévi-Strauss, C. (1949). Les structures élémentaires de la parenté. Presses Universitaires de France.
- Mauss, M. (1925). Essai sur le don : Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques. L’Année Sociologique, 1, 30-186.
- MIFUMI & The Supreme Court of Uganda. (2015). Constitutional Appeal No. 02 of 2010 on the Bride Price Custom. Uganda Legal Information Institute.