Le nom de marque constitue bien plus qu’une simple désignation commerciale ou une étiquette juridique : il représente le point d’ancrage cognitif, affectif et symbolique à travers lequel les individus décodent le monde matériel et construisent leur propre subjectivité. À l’intersection de la psychologie cognitive, de la psychologie sociale et de l’anthropologie de la consommation, le nom de marque opère comme un puissant stimulus linguistique capable d’activer des réseaux sémantiques complexes, de susciter des émotions immédiates et d’orienter les comportements d’adhésion ou de rejet. Comprendre les mécanismes psychologiques sous-jacents au nom de marque permet d’éclairer la manière dont les représentations mentales s’articulent avec l’identité personnelle, l’influence des pairs et les processus décisionnels humains.
Le nom de marque en psychologie
1. Définition concise
En psychologie du consommateur et des organisations, le nom de marque se définit comme une unité lexicale, phonétique et sémiotique distinctive qui condense la valeur symbolique, la mémoire épisodique et les associations cognitives attribuées à une entité, un produit ou une organisation. Il fonctionne comme un repère mémoriel hautement accessible permettant d’agréger, de stocker et d’activer instantanément des représentations mentales complexes au sein de la mémoire sémantique du sujet.
Sur le plan psychologique étendu, le nom de marque n’est pas un réceptacle passif d’informations fonctionnelles, mais une structure projective dynamique. Il suscite des jugements d’affinité, des réponses affectives automatiques et des schémas d’attachement qui s’intègrent dans la construction de l’identité sociale et du soi étendu de l’individu. En tant qu’opérateur cognitif, il réduit l’incertitude décisionnelle, allège la charge cognitive liée au traitement des alternatives concurrentes et active des motivations implicites tant individuelles que collectives.
2. Étymologie et origines linguistiques
Le mot français « marque » dérive du verbe germanique ancien *markjan (« marquer », « tracer une limite » ou « imprimer une empreinte »), apparenté au terme francique marka désignant la frontière ou le signe distinctif. Historiquement, le terme a d’abord désigné l’acte matériel de stigmatiser ou d’estamper un objet, un animal ou un territoire d’un sceau indélébile afin d’en signifier la propriété, la provenance ou la conformité à une norme.
Dans le domaine linguistique et psychologique moderne, l’équivalent anglo-saxon brand remonte au vieux norrois brandr, signifiant « brûler » ou « tison », rappelant la marque au fer rouge appliquée sur le bétail. L’intégration de la notion de nom de marque dans les sciences humaines et cognitives au cours du XXe siècle a transformé cette racine physique en un concept abstrait : il ne s’agit plus de marquer la matière extérieure, mais d’imprimer une trace mnésique durable et signifiante au sein de la psyché du sujet récepteur.
3. Prononciation et formes grammaticales
Sur le plan morphosyntaxique, « nom de marque » est une locution nominale masculine (prononciation phonétique standard : /nɔ̃ də maʁk/). Son pluriel s’orthographie « noms de marque » ou « noms de marques », selon que l’accent est mis sur la catégorie collective ou sur la multiplicité des signes distinctifs.
En analyse psycholinguistique, le nom de marque peut adopter diverses formes lexicales : substantif commun détourné, néologisme forgé par acronyme ou dérivation morphologique, anthroponyme patronymique, ou encore syntagme toponymique. Sa combinatoire phonologique fait l’objet d’attentions rigoureuses, la disposition des voyelles et des consonnes déclenchant des jugements intuitifs d’agrément, de rondeur, de force ou de vélocité dès son énonciation orale.
4. Explication conceptuelle approfondie
L’appréhension psychologique du nom de marque exige de dépasser la stricte sémiotique textuelle pour explorer l’architecture cognitive humaine. Lorsqu’un individu est exposé à un nom de marque, ce stimulus verbal déclenche une cascade de traitements cognitifs pré-attentionnels et attentionnels. Selon le modèle de la mémoire associative en réseaux, le nom de marque constitue un « nœud central » connecté par des liens synaptiques pondérés à une multitude d’autres nœuds représentant des attributs fonctionnels, des tonalités émotionnelles, des souvenirs d’expériences directes ou indirectes, et des évaluations esthétiques. La simple perception du nom suffit à induire une propagation de l’activation qui illumine l’ensemble de cette constellation mémorielle sans requérir d’effort conscient délibéré.
Parallèlement à cette mécanique d’association, le nom de marque s’enracine dans la psychologie de la perception via des phénomènes de symbolisme sonore. Les travaux en phonosémantique démontrent que certains phonèmes véhiculent universellement des qualités perceptuelles : les voyelles antérieures fermées comme le son [i] suggèrent intuitivement la petitesse, la vivacité, la légèreté et la finesse, tandis que les voyelles postérieures ouvertes comme le son [o] ou [u] évoquent la robustesse, la profondeur, la lourdeur et la chaleur. Ainsi, la structure acoustique même du nom de marque engendre des inférences spontanées sur les qualités intrinsèques de l’objet avant même toute transmission d’information propositionnelle ou factuelle.
En outre, le nom de marque participe activement aux mécanismes d’assimilation identitaire et d’auto-expression. Selon la théorie du soi étendu de Russell Belk, les artefacts et leurs étiquettes symboliques sont incorporés par le sujet dans sa définition existentielle propre (« je suis ce que je consomme ou ce à quoi je m’affilie »). Le nom de marque devient alors un signifiant totémique capable d’extérioriser des traits de personnalité réels ou idéalisés, d’établir une continuité temporelle dans le récit biographique de la personne et d’opérer des discriminations subtiles au sein de son environnement social.
Enfin, la valeur psychologique d’un nom de marque repose sur sa capacité à générer un sentiment de familiarité subjective, connu sous le nom d’effet de simple exposition formulé par Robert Zajonc. La rencontre répétée d’un nom dans l’espace public ou social atténue l’anxiété face à l’inconnu, réduit la sensation de risque perçu et déclenche un biais de positivité spontané, conférant ainsi au nom une autorité épistémique et relationnelle singulière.
5. Évolution historique du concept
L’histoire de l’appréhension psychologique du nom de marque s’inscrit dans le passage d’une logique matérielle d’identification marchande à une conceptualisation raffinée de l’influence mentale et sociétale :
- L’ère préindustrielle et artisanale : Du Moyen Âge à la Renaissance, le nom apposé sur une production (marques des corporations, signatures de potiers ou d’orfèvres) renvoyait strictement à la responsabilité juridique, à l’origine corporative et à la conformité technique, sans intention de modeler la subjectivité de l’acheteur.
- L’émergence industrielle et la standardisation (fin XIXe – début XXe siècle) : Avec l’avènement de la production de masse et l’emballage individuel, le nom de marque s’est substitué à la relation interpersonnelle avec l’artisan local. Des pionniers de la publicité naissante et de la psychologie appliquée, à l’instar de Walter Dill Scott et de Edward Bernays, ont commencé à théoriser la manière dont les noms de marque pouvaient capturer l’imaginaire inconscient des foules et déclencher des réflexes conditionnés.
- La révolution motivationnelle des années 1950 : Sous l’influence d’Ernest Dichter et des analystes d’orientation freudienne, le nom de marque a cessé d’être considéré comme une simple étiquette descriptive pour devenir un « objet pulsionnel » chargé de fantasmes, de désirs d’affirmation de soi, de sécurité affective ou d’émancipation narcissique.
- Le tournant cognitiviste des années 1970 à 1990 : L’irruption de la psychologie cognitive a permis de modéliser le nom de marque comme une structure de capital de marque fondée sur le client (Customer-Based Brand Equity), portée par des chercheurs tels que David Aaker et Kevin Lane Keller. Le nom a été formalisé comme l’ancrage mnésique nodal régissant la notoriété, l’image et la fidélité cognitive.
- L’ère contemporaine et neuroscientifique : Depuis les années 2000, le recours à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et aux méthodes implicites en psychologie sociale examine comment l’activation d’un nom de marque sollicite les circuits cérébraux de la récompense (notamment le striatum ventral), modifie la perception gustative ou sensorielle réelle, et tisse des liens d’attachement comparables aux relations interpersonnelles.
6. Fondements théoriques
Plusieurs cadres théoriques cardinaux de la psychologie contemporaine permettent de rendre compte de la force opératoire du nom de marque dans l’esprit humain.
En premier lieu, la théorie des réseaux sémantiques et de l’activation diffuse (Collins et Loftus, 1975) postule que la mémoire sémantique est organisée sous la forme d’un réseau maillé où chaque concept constitue un nœud. Dans ce schéma, le nom de marque est le nœud d’entrée par excellence : lorsqu’il est perçu, un potentiel d’action cognitif se propage le long des connexions neuronales associées, activant les attributs connexes (ex. : qualité, innovation, jeunesse, statut) de manière involontaire et fulgurante, orientant ainsi le traitement subséquent des stimuli environnementaux.
En deuxième lieu, la théorie de l’identité sociale formulée par Henri Tajfel et John Turner éclaire la manière dont le nom de marque devient un instrument de différenciation intergroupe. Les individus catégorisent leur monde social et utilisent les marques pour matérialiser leur appartenance à l’endogroupe désirable (« nous ») tout en instaurant une distance symbolique vis-à-vis de l’exogroupe (« eux »). Le nom de marque sert ainsi d’emblème social qui sécurise l’estime de soi du membre par le partage de significations communes au groupe de référence.
En troisième lieu, le cadre du symbolisme phonétique et de la cognition incarnée (Lakoff et Johnson ; Sapir, 1929) démontre que les sons et la motricité articulatoire requise pour prononcer un nom ne sont pas arbitraires. La kinesthésie buccale lors de la diction d’un nom active des métaphores conceptuelles enracinées corporellement, associant inconsciemment la fluidité phonologique à la facilité cognitive, et par extension à la confiance et à la valeur perçue de l’entité désignée.
Enfin, la théorie de l’attachement (Bowlby) appliquée aux objets inanimés postule que les consommateurs développent de véritables liens émotionnels avec certains noms de marque, projetant sur eux des figures de sécurité, de fiabilité et de bienveillance, ce qui engendre des réactions émotionnelles vives (deuil, colère, trahison) lorsque le nom ou ses engagements fondamentaux viennent à être altérés unilatéralement.
7. Composantes clés, dimensions et typologies
D’un point de vue psycho-lexical et fonctionnel, l’analyse d’un nom de marque repose sur plusieurs dimensions complémentaires :
- La dimension phonologique et acoustique : Concerne les fréquences sonores, le rythme syllabique, l’allitération, la rime et la cadence motrice induite lors de la prononciation, influençant l’agrément esthétique et la fluidité de rappel mnésique.
- La dimension morphologique et structurelle : Comprend la longueur du mot, son découpage en morphèmes signifiants, la présence de préfixes ou suffixes expressifs, et l’alternance consonantique/vocalique régissant l’effort de lecture visuelle.
- La dimension sémantique et évocatrice : Évalue le degré d’arbitraire ou de transparence lexicale du nom, allant des noms purement descriptifs aux créations néologiques suggestives ou abstraites porteuses d’un potentiel imaginaire étendu.
- La valence affective spontanée : Réfère au sentiment hédonique automatique (positif, neutre, aversif) provoqué par l’audition ou la vision du mot avant toute élaboration logique consciente.
- La distinctivité cognitive : Capacité du stimulus à se détacher du bruit informationnel ambiant en raison de son originalité orthographique, de son étrangeté apparente ou de sa rupture avec les codes conventionnels de sa catégorie.
- La saillance mémorielle : Probabilité et rapidité avec lesquelles le terme est extrait de la mémoire à long terme en réponse à un besoin, une émotion ou un contexte déclencheur spécifique.
8. Exemples concrets et illustrations de cas
L’observation empirique et l’expérimentation offrent des démonstrations éloquentes du rôle psychologique déterminant assumé par le nom de marque dans l’expérience humaine quotidienne.
L’un des cas les plus emblématiques de la littérature expérimentale réside dans l’étude en neuro-imagerie menée par Samuel McClure et ses collaborateurs (2004) autour du célèbre défi gustatif comparant deux sodas concurrents à base de cola. Dans des conditions de dégustation à l’aveugle, les participants présentaient une préférence gustative répartie équitablement, associée à une activité cérébrale prédominante dans le cortex préfrontal ventromédian, siège de l’évaluation hédonique sensorielle immédiate. Cependant, dès lors que les participants étaient informés du nom de marque de la boisson qu’ils s’apprêtaient à ingérer, les préférences basculaient massivement en faveur de la marque leader historique : l’IRMf révélait alors une activation marquée de l’hippocampe et du cortex préfrontal dorsolatéral, zones impliquées dans la mémoire épisodique, les associations cognitives et le contrôle exécutif. Le simple signal du nom de marque s’est avéré capable de moduler physiologiquement l’expérience subjective du goût, écrasant le signal purement biochimique par la charge symbolique du nom.
Dans le secteur automobile, le recours au symbolisme phonétique s’illustre par la création de noms intégrant des consonnes occlusives sourdes comme le [k], le [p] ou le [t] associées à des voyelles tendues pour évoquer la performance mécanique, la précision chirurgicale et la célérité, tandis que les véhicules axés sur le confort familial adoptent des consonnes liquides [l] ou nasales [m], [n] générant une sensation d’enveloppement, de quiétude et de sécurité psychologique.
Un autre cas frappant concerne les processus d’anthroponymisation, où des entreprises utilisent des noms et prénoms de personnes réelles ou fictives. L’incarnation d’un service sous un nom propre humain active la théorie de l’esprit chez l’interlocuteur, favorisant l’anthropomorphisme et suscitant spontanément des attentes de réciprocité morale, d’empathie et d’authenticité relationnelle, ce qui adoucit la perception des frictions transactionnelles inhérentes au commerce impersonnel.
9. Mesure et évaluation psychologique
La psychologie et les sciences du marketing exploitent un arsenal méthodologique perfectionné pour sonder l’impact psychique du nom de marque à différents niveaux de conscience :
- Les tests de rappel libre et de reconnaissance assistée : Utilisés pour quantifier la force de la trace mnésique dans la mémoire à long terme, mesurant la rapidité (temps de réaction en millisecondes) avec laquelle le nom de marque émerge spontaneously lorsqu’une catégorie est mentionnée.
- Le Test d’association implicite (IAT) : Développé par Greenwald, McGhee et Schwartz, ce protocole permet de mesurer la force des associations inconscientes entre le nom de marque et des adjectifs évaluatifs (ex. : bienveillant, novateur, toxique, désuet), contournant les biais de désirabilité sociale propres aux déclarations verbales explicites.
- Le différentiel sémantique d’Osgood : Échelle psychométrique positionnant le nom de marque le long d’axes bipolaires (force, activité, évaluation positive) pour cartographier le profil de personnalité perçue associé au vocable.
- L’eye-tracking et la pupillométrie : Dispositifs oculométriques mesurant la vitesse de fixation visuelle sur le nom de marque au sein d’un environnement encombré et les variations du diamètre pupillaire traduisant la charge cognitive et l’éveil émotionnel suscités.
- L’analyse des potentiels évoqués (EEG) : Analyse de la composante N400 (liée aux anomalies d’intégration sémantique) pour évaluer si l’association d’un nom de marque avec une nouvelle catégorie de produit est perçue par le cerveau comme harmonieuse ou incohérente.
10. Applications et portée pratique
La compréhension des dynamiques psychologiques inhérentes au nom de marque s’applique à un large spectre de contextes organisationnels et sociétaux.
Au niveau de la conception initiale (naming), les créateurs mobilisent les découvertes de la psycholinguistique cognitive pour forger des désignations dont la structure morphologique minimise l’effort d’encodage mnésique et favorise l’affect heuristique. L’objectif est d’atteindre une fluidité de traitement cognitive maximale, condition nécessaire pour qu’un stimulus soit spontanément jugé digne de confiance, esthétique et rassurant.
Dans le domaine de la santé publique et de la psychologie de la communication de crise, la désignation nominale des programmes de prévention ou des traitements médicaux fait l’objet de calibrages similaires. Un nom d’intervention pharmaceutique ou thérapeutique mal choisi peut induire involontairement un effet nocebo par le truchement de sonorités dures évoquant la toxicité ou la douleur, tandis qu’un nom harmonieux favorise l’observance thérapeutique en activant des expectatives optimistes de guérison.
Dans les contextes de fusion-acquisition d’entreprises, la disparition ou le maintien d’un nom de marque historique influe dramatiquement sur la santé psychologique et le sentiment d’appartenance des collaborateurs. L’abandon forcé d’un nom organisationnel est fréquemment vécu par les salariés comme un deuil identitaire profond, déclenchant des résistances au changement, une baisse de motivation intrinsèque et une perte de repères déontologiques que les dirigeants doivent impérativement accompagner par des dispositifs de médiation symbolique.
11. Recherche et données empiriques
La recherche académique des dernières décennies a consolidé plusieurs vérités empiriques majeures quant à l’influence psychologique du nom de marque.
Les travaux fondateurs de Lowrey et Shrum (2007) sur le symbolisme phonétique ont mis en évidence que les consommateurs associent de façon systématique et non aléatoire les attributs d’un produit (taille, rapidité, texture) aux caractéristiques phonologiques de son nom. En manipulant artificiellement des néologismes ne différant que par une voyelle (par exemple des marques imaginaires contenant un [a] versus un [i]), ces chercheurs ont confirmé que la conformation articulatoire influence directement les inférences quantitatives portées sur les performances du produit désigné.
Sur le plan de l’extension de marque, Park, Milberg et Lawson (1991) ont démontré expérimentalement que l’élasticité d’un nom dépend de la structure conceptuelle qui lui est attachée : un nom fortement associé à un concept fonctionnel étroit résiste psychologiquement aux extensions vers des catégories hétérogènes, tandis qu’un nom saturé d’associations abstraites fondées sur le prestige ou l’émotion jouit d’une acceptation cognitive nettement plus large lors de la diversification de ses activités.
Par ailleurs, les études pionnières de Jennifer Aaker (1997) sur les dimensions de la personnalité de la marque ont prouvé que les êtres humains tendent spontanément à attribuer aux noms de marque des traits psychologiques stables analogues aux traits de personnalité du modèle des Big Five (sincérité, excitation, compétence, sophistication, rudesse). Ces attributions influencent puissamment la fidélité comportementale à travers le phénomène de congruence de soi : l’individu privilégie de manière consistante les noms dont la personnalité perçue résonne harmonieusement avec son concept de soi actuel ou son moi idéal.
12. Considérations culturelles et transcutanées
L’efficacité et la résonance psychologique d’un nom de marque sont intimement tributaires des grilles de lecture linguistiques et symboliques spécifiques à chaque aire culturelle. Un nom porteur de significations flatteuses ou fluides dans un idiome peut se heurter à de violents écueils cognitifs ou à des tabous linguistiques lors de sa transposition internationale.
Dans les cultures occidentales, marquées par l’individualisme (selon les dimensions de Hofstede), le nom de marque est fréquemment investi comme un instrument de démarcation personnelle, d’affirmation d’une singularité existentielle et d’autonomie. À l’inverse, dans les contextes collectivistes (notamment en Asie de l’Est), le nom de marque est principalement décodé sous l’angle de la réputation statutaire, de l’harmonie communautaire et de la conformité sociale valorisée, fonctionnant comme un garant de l’honneur de la lignée ou de l’acceptation par le groupe élargi.
De surcroît, le défi de la translittération dans des langues non alphabétiques, comme le mandarin, illustre la complexité de l’ancrage psychique. L’adaptation d’un nom de marque occidental en caractères chinois exige de concilier la proximité phonétique avec la charge sémantique des idéogrammes choisis. Un nom translittéré qui néglige la dimension polysémique des caractères risque d’activer des associations sémantiques incongrues ou néfastes dans l’esprit des locuteurs natifs, altérant irrémédiablement l’acceptabilité psychologique du signe au sein de la communauté réceptrice.
13. Critiques, controverses et limites
La toute-puissance conférée aux noms de marque et leur instrumentalisation intensive font l’objet de vives critiques épistémologiques, éthiques et psychosociales.
De nombreux théoriciens de l’école critique (à l’instar de Naomi Klein dans son ouvrage de référence No Logo) dénoncent la colonisation insidieuse de l’espace public et du for intérieur par les noms de marque. Cette perspective souligne que la prégnance des marques tend à réduire la diversité lexicale et culturelle au profit d’un imaginaire consumériste standardisé, favorisant une chosification des rapports humains où la valeur intrinsèque d’une personne est jaugée à l’aune des noms prestigieux dont elle s’entoure ou s’affuble.
En psychologie du développement, l’exposition précoce et répétée des enfants aux noms de marque suscite de profondes inquiétudes. Des études attestent que dès l’âge de trois ou quatre ans, les jeunes enfants reconnaissent avec précision des logotypes et des noms commerciaux bien avant d’avoir acquis la maîtrise de la lecture conventionnelle. Ce conditionnement précoce façonne des habitudes d’attachement matériel et oriente les désirs nutritionnels vers des produits ultra-transformés, contournant les défenses critiques de l’enfant qui ne possède pas encore la maturité cognitive nécessaire pour déchiffrer les intentions persuasives dissimulées derrière l’attrait ludique du nom.
Enfin, sur le plan strictement cognitif, la théorie de l’illusion de marque montre que la surévaluation irrationnelle induite par un nom prestigieux peut conduire à des erreurs de jugement systématiques. Les consommateurs ont tendance à surestimer aveuglément les compétences éthiques ou techniques d’une entité portant un nom familier, minorant les risques réels, ce qui illustre les limites de la rationalité humaine sous l’emprise des raccourcis heuristiques forgés par la notoriété nominale.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour assurer la rigueur de l’analyse psychologique, il convient d’opérer une distinction méticuleuse entre le nom de marque et plusieurs concepts voisins avec lesquels il est fréquemment confondu :
- Nom de marque vs Raison sociale : La raison sociale est la désignation juridique et administrative officielle d’une société commerciale, tandis que le nom de marque est l’artefact symbolique et public conçu expressément pour s’interfacer avec la psyché et les désirs des usagers ou clients finaux.
- Nom de marque vs Logo (ou Identité visuelle) : Le logo est la transcription graphique, chromatique et typographique du signe, alors que le nom de marque englobe la dimension linguistique globale, sonore, textuelle et conceptuelle qui persiste en mémoire indépendamment de son support visuel d’incarnation.
- Nom de marque vs Image de marque : Le nom est le vecteur mnésique, le signifiant initial ; l’image de marque représente la résultante psychologique globale, à savoir l’ensemble des perceptions, stéréotypes et sentiments agrégés dans l’esprit du public à l’égard de ce nom.
- Nom de marque vs Nom générique (ou Nom commun) : Le nom de marque revendique une exclusivité distinctive ; lorsqu’un nom subit une « dégénérescence de marque » (antonomase) en devenant le nom générique d’une catégorie (comme thermo, kleenex ou aspirine), il perd sa valeur distinctive individuelle pour se fondre dans le lexique usuel de la langue.
15. Résumé et enseignements fondamentaux
Le nom de marque constitue une structure sémiotique et psychologique fondamentale de l’époque contemporaine. Loin d’être un vocable neutre, il s’impose comme un stimulus cognitif et affectif puissant qui modèle la perception sensorielle, réorganise les réseaux mémoriels et allège le coût décisionnel par le jeu de la familiarité et des heuristiques spontanées.
En s’inscrivant dans la psychologie de l’identité, le nom de marque dépasse son rôle utilitaire d’identification pour devenir un vecteur privilégié d’auto-expression, de cohésion collective et de marquage statutaire. Sa conception et son rayonnement s’appuient sur des mécanismes linguistiques précis, notamment le symbolisme phonétique et la cognition incarnée, qui provoquent des inférences immédiates de sens et de valeur.
Toutefois, son omnipotence interroge l’éthique de la persuasion et soulève des enjeux critiques quant à la manipulation précoce de l’attention enfantine et à la colonisation marchande des identités contemporaines. Pour le chercheur comme pour le praticien des sciences comportementales, l’étude du nom de marque demeure une clé d’accès privilégiée pour observer en temps réel la fabrique du sens et les métamorphoses de la psychologie humaine au cœur de notre écosystème socio-économique.
Références
- Aaker, J. L. (1997). Dimensions of brand personality. Journal of Marketing Research, 34(3), 347-356. https://doi.org/10.1177/002224379703400304
- Belk, R. W. (1988). Possessions and the extended self. Journal of Consumer Research, 15(2), 139-168. https://doi.org/10.1086/209154
- Collins, A. M., & Loftus, E. F. (1975). A spreading-activation theory of semantic processing. Psychological Review, 82(6), 407-428. https://doi.org/10.1037/0033-295X.82.6.407
- Lowrey, T. M., & Shrum, L. J. (2007). Phonetic symbolism and brand name preference. Journal of Consumer Research, 34(3), 406-414. https://doi.org/10.1086/518530
- McClure, S. M., Li, J., Tomlin, D., Cypert, K. S., Montague, L. M., & Montague, P. R. (2004). Neural correlates of behavioral preference for culturally familiar drinks. Neuron, 44(2), 379-387. https://doi.org/10.1016/j.neuron.2004.09.019