La phase d’excitation représente le premier embrasement psychologique et somatique par lequel l’organisme répond à une stimulation érotique ou affective, orchestrant une métamorphose neurobiologique complexe. Véritable passerelle entre l’imaginaire érotique et la dynamique génito-vasculaire, cette étape conditionne l’ensemble de la trajectoire du plaisir humain et pose les jalons de l’homéostasie sexuelle.
Phase d’excitation sexuelle
1. Définition concise
La phase d’excitation sexuelle désigne le stade initial ou intermédiaire du cycle de la réponse sexuelle humaine, caractérisé par une cascade de modifications physiologiques vasocongestives et neuromusculaires déclenchées par des stimuli érotiques sensoriels, cognitifs ou affectifs. Sur le plan somatique, elle se traduit principalement par l’érection du pénis chez l’homme et par la lubrification vaginale, l’engorgement clitoridien et l’expansion des tissus génitaux chez la femme.
Sur le plan psychologique, cette phase correspond à l’émergence d’un état de conscience modifié centré sur le plaisir érotique, caractérisé par une focalisation attentionnelle accrue sur les signaux corporels, une intensification de l’afflux affectif positif et une réceptivité subjective marquée. Elle constitue le socle dynamique qui permet le passage d’un état de repos végétatif à une mobilisation neuro-végétative hautement coordonnée, préparant les structures anatomiques à une activité sexuelle soutenue ou à l’accouplement.
Loin de se réduire à un simple réflexe hydraulique ou mécanique, la phase d’excitation est une expérience multidimensionnelle où s’entremêlent des composantes cérébrales centrales, neurochimiques, autonomes et relationnelles. Les modèles contemporains en sexologie soulignent par ailleurs la distinction fondamentale entre l’excitation génitale objective (réponse vasculaire mesurable) et l’excitation subjective (sentiment conscient de désir et d’éveil sexuel), deux dimensions dont la concordance varie substantiellement selon les individus et le contexte.
2. Étymologie et origines linguistiques
Le terme « excitation » dérive directement du latin classique excitare, verbe transitif composé du préfixe intensif ex- (« hors de », « vers l’extérieur ») et du verbe fréquentatif ciere (« remuer », « provoquer », « appeler », « mettre en mouvement »). Dans son acception originelle, le vocable évoque l’action d’éveiller d’un sommeil, d’inciter, d’animer vigoureusement ou de faire surgir une force latente. Transposé aux sciences de la nature au cours du XVIIe et du XVIIIe siècle, il a d’abord qualifié l’irritabilité cellulaire et la réactivité des fibres nerveuses sous l’effet d’agents stimulants.
L’introduction de l’expression spécifique « phase d’excitation » (traduite de l’anglais excitement phase) dans le champ de la sexologie moderne et de la psychologie clinique est attribuée aux travaux fondateurs des chercheurs américains William Masters et Virginia Johnson au milieu des années 1960. Dans leur monographie révolutionnaire Human Sexual Response (1966), ils ont institutionnalisé cette désignation pour formaliser la première des quatre étapes de leur cycle physiologique (modèle EPOR : Excitement, Plateau, Orgasm, Resolution).
Auparavant, le vocabulaire médical et psychanalytique employait des locutions telles que « tumescence » (popularisée par Havelock Ellis), « érection psychique » ou « tension libidinale » (chez Sigmund Freud). La standardisation opérée par Masters et Johnson a permis d’extraire la terminologie des métaphores moralisatrices ou exclusivement mécaniques pour l’ancrer dans la physiologie expérimentale, avant d’être universellement intégrée dans les nosographies psychiatriques internationales comme le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) et la CIM (Classification internationale des maladies).
3. Prononciation et forme grammaticale
En français contemporain, le syntagme s’énonce phonétiquement sous la forme /faz d‿ɛk.si.ta.sjɔ̃/. Il s’agit d’une locution nominale féminine, formée par le substantif « phase » (nom commun féminin désignant une période ou un stade dans un phénomène continu) et par le groupe prépositionnel déterminatif « d’excitation » (élision de la préposition « de » devant le nom commun féminin « excitation »).
Au pluriel, la forme orthographique régulière est « phases d’excitation », bien que le terme s’emploie principalement au singulier lorsqu’il renvoie au concept théorique canonique. Dans la littérature académique et clinique francophone, on rencontre occasionnellement les variantes synonymiques « stade d’excitation », « phase d’éveil sexuel » ou « réponse d’excitation érotique ». L’adjectif correspondant est « excitatif » ou « excitateur » (ex. : « mécanisme excitateur central »), bien que l’on privilégie le plus souvent les périphrases fonctionnelles (« lié à l’excitation »).
4. Explication conceptuelle détaillée
La compréhension approfondie de la phase d’excitation requiert l’analyse d’un système à double composante : une cascade hémodynamique périphérique et une intégration cérébrale centrale. Dès lors qu’un stimulus externe (visuel, tactile, auditif, olfactif) ou interne (fantasme, mémoire épisodique, sensation intéroceptive) est qualifié d’érotique par le cortex cérébral, une reconfiguration immédiate de l’équilibre du système nerveux autonome s’enclenche. Contrairement à la croyance populaire qui associe l’excitation à une poussée d’adrénaline purement sympathique, la mise en place de la réponse génitale dépend de manière prépondérante de la division parasympathique sacrée (nerfs érecteurs, segments S2-S4).
Sur le plan hémodynamique, l’activation parasympathique induit la libération neuronale et endothéliale de monoxyde d’azote (NO). Ce composé gazeux stimule la guanylate cyclase, provoquant une élévation intracellulaire de guanosine monophosphate cyclique (GMPc), ce qui entraîne une relaxation profonde des muscles lisses des corps caverneux et artériolaires. Chez l’homme, cet afflux artériel massif remplit les lacunes sinusoïdes péniennes, comprimant le plexus veineux sous-tunique contre l’albuginée rigide (mécanisme veino-occlusif), produisant la rigidité axiale caractéristique de l’érection. Chez la femme, le même phénomène de vasocongestion active engorge le corps et les piliers du clitoris, les bulbes vestibulaires et les parois vaginales. Cette hyperémie capillaire force un transsudat plasmatique à travers l’épithélium vaginal, initiant la lubrification protectrice indispensable.
Au-delà de la sphère génitale, la phase d’excitation sollicite l’organisme dans sa globalité via le phénomène de vasocongestion extragénitale et de myotonie (tension musculaire accrue). On observe couramment une élévation graduelle de la pression artérielle systolique et diastolique, une accélération de la fréquence cardiaque (tachycardie modérée), une hyperventilation réflexe et l’apparition chez de nombreux individus d’un érythème d’excitation sexuelle (sex flush), qui se diffuse sur le tronc, le cou et le visage. Au niveau mammaire, les mamelons entrent en érection par contraction des cellules musculaires lisses aréolaires, tandis que le volume global des seins augmente par engorgement vasculaire périphérique.
La dimension psychologique de l’excitation implique un désengagement progressif des boucles cognitives d’autocontrôle et d’inhibition préfrontale. L’imagerie cérébrale fonctionnelle montre que l’excitation subjective s’accompagne d’une désactivation du cortex préfrontal dorsolatéral (siège du jugement critique et de la retenue) et d’une hyperactivation synchronisée de structures limbiques et paralimbiques : l’amygdale, l’insula antérieure (traitement somatosensoriel et intéroceptif), le cortex cingulaire antérieur et l’aire tegmentale ventrale, pivot de la transmission dopaminergique. L’esprit de l’individu se focalise alors de manière quasi exclusive sur le flux d’informations sensorielles gratifiantes.
5. Évolution historique
La théorisation scientifique de l’excitation sexuelle a connu de profondes mutations au cours des deux derniers siècles, passant d’un statut de pathologie morale ou de simple réflexe mécanique à celui de fonction neuro-psychosomatique intégrée. À la fin du XIXe siècle, les premiers psychopathologistes tels que Richard von Krafft-Ebing envisageaient l’éveil sexuel principalement à travers le prisme de l’instinct de reproduction, considérant toute manifestation disproportionnée comme une anomalie constitutionnelle ou une dégénérescence nerveuse.
Le médecin et essayiste britannique Havelock Ellis apporta une première inflexion théorique majeure dans ses Studies in the Psychology of Sex (1897-1928), en proposant le diptyque « tumescence » et « détumescence ». Ellis identifiait la tumescence comme l’accumulation progressive d’énergie circulatoire, tissulaire et nerveuse préparatoire à la libération réflexe. Parallèlement, Sigmund Freud formulait sa théorie de la libido, concevant l’excitation comme une charge énergétique pulsionnelle que l’appareil psychique cherche constamment à décharger pour maintenir une tension minimale (principe de constance).
C’est toutefois au laboratoire de l’Université Washington à Saint-Louis que l’excitation est devenue un objet mesurable en laboratoire. Entre 1954 et 1965, Masters et Johnson ont observé, filmé et enregistré des milliers de cycles de réponse sexuelle chez des volontaires humains des deux sexes. En modélisant la phase d’excitation comme la première des quatre phases universelles (modèle EPOR), ils ont démontré l’équivalence biologique fondamentale des réponses masculines et féminines, réfutant la thèse freudienne de la double nature (clitoridienne vs vaginale) de l’orgasme féminin et établissant que la vasocongestion génitale est le moteur somatique commun aux deux sexes.
À la fin des années 1970, la psychiatre américaine Helen Singer Kaplan constata les lacunes de l’approche purement somatique de Masters et Johnson. Elle introduisit en 1979 son modèle triphasique, adjoignant le « désir » en amont de « l’excitation » et de « l’orgasme ». Cette conceptualisation a mis en lumière le fait que l’excitation génitale ne peut advenir de manière saine et harmonieuse sans une appétence psychique préalable, pavant la voie à l’individualisation des troubles de l’excitation dans les classifications psychiatriques contemporaines.
6. Fondements théoriques
Plusieurs cadres conceptuels s’affrontent et se complètent pour expliquer le déclenchement, l’entretien et les modulations de la phase d’excitation sexuelle. Le premier de ces cadres est le modèle linéaire classique, dérivé de Masters, Johnson et Kaplan, selon lequel la réponse humaine progresse de façon séquentielle : le désir psychique précède l’excitation physiologique, laquelle s’amplifie vers la phase de plateau jusqu’au seuil de déclenchement orgasmique.
Le modèle circulaire de la réponse sexuelle féminine, théorisé par la médecin canadienne Rosemary Basson au début des années 2000, est venu bousculer cette vision linéaire normative. Selon Basson, chez de nombreuses personnes (notamment les femmes engagées dans des relations de couple établies), le point de départ n’est pas un désir sexuel spontané, mais un état de « neutralité sexuelle ». Par recherche d’intimité émotionnelle, de bien-être affectif ou de proximité relationnelle, l’individu accepte de s’exposer à des stimuli érotiques. C’est l’excitation physiologique et subjective déclenchée par cette stimulation qui fait secondairement émerger le désir conscient, instaurant une boucle de rétroaction positive où intimité, excitation et désir s’auto-renforcent continuellement.
Un autre cadre heuristique dominant est le Modèle du Contrôle Double (Dual Control Model), développé par John Bancroft et Erick Janssen au Kinsey Institute. Ce modèle postule que la réponse d’excitation résulte d’un équilibre dynamique entre deux systèmes neurobiologiques indépendants :
- Le système d’excitation sexuelle (SES) : Il agit comme un accélérateur, traitant et amplifiant les indices environnementaux pertinents sur le plan érotique via des transmissions neurochimiques dopaminergiques, noradrénergiques et oxytocinergiques.
- Le système d’inhibition sexuelle (SIS) : Il fonctionne comme un frein adaptatif, supprimant la réponse d’excitation en présence de signaux de menace, de peur de l’échec de performance, de stress environnemental ou d’indices moraux aversifs, principalement médié par les circuits sérotoninergiques et endocannabinoïdes.
Selon cette approche théorique, une phase d’excitation fonctionnelle ne dépend pas uniquement de la puissance du stimulus excitateur, mais surtout de la capacité de l’organisme à désactiver ses mécanismes inhibiteurs. Ce cadre offre une lecture fondamentale des dysfonctions sexuelles telles que le trouble de l’érection ou le trouble de l’excitation génitale chez la femme.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’excitation sexuelle n’est pas une entité monolithique ; elle se structure autour de multiples axes physiologiques, cognitifs et temporels qu’il convient de décomposer minutieusement :
- L’excitation génitale réflexe (ou autonome) : Déclenchée par une stimulation somatosensorielle directe des récepteurs tactiles génitaux ou périnéaux (corpuscules de Meissner, disques de Merkel, terminaisons libres). Les influx afférents cheminent par le nerf pudendal jusqu’au centre spinal sacré d’érection/lubrification, générant une réponse vasculaire immédiate sans nécessiter d’implication cognitive volontaire.
- L’excitation psychogène (ou centrale) : Initiée par des processus cognitifs supérieurs, des rêveries diurnes, la perception visuelle ou auditive de partenaires potentiels. Les signaux transitent des aires associatives néocorticales et du système limbique vers le centre d’intégration thoracolombaire (T11-L2), puis vers les organes génitaux via le système sympathique et les nerfs splanchniques.
- L’excitation nocturne (somatomatrice) : Manifestation physiologique involontaire se produisant périodiquement durant les phases de sommeil paradoxal (sommeil REM). Elle se traduit par des tumescences péniennes nocturnes (TPN) ou des congestions clitoridiennes cycliques indépendantes de tout contenu érotique onirique, servant d’oxygénation tissulaire trophique pour les corps érectiles.
- L’excitation subjective (ou émotionnelle) : Dimension phénoménologique consciente correspondant à l’évaluation mentale positive de l’état d’éveil, au sentiment d’appétence, à la réceptivité affective et au vécu voluptueux, distincte de la réponse mécanique brute.
- La vasocongestion extragénitale : Ensemble des modifications microcirculatoires corporelles associées, incluant la rougeur tégumentaire cutanée, l’hyperémie conjonctivale, la turgescence des muqueuses nasales et l’augmentation de température cutanée globale.
8. Exemples et cas illustratifs
Afin d’illustrer la variabilité de la phase d’excitation et les dissociations cliniques potentielles, examinons deux situations représentatives rencontrées fréquemment en pratique sexologique :
Cas 1 : Concordance physiologique et blocage inhibiteur central. Marc, 34 ans, consulte pour un trouble de l’érection d’apparition brutale lors de nouvelles rencontres amoureuses. Lors des épisodes d’intimité, il ressent un désir intense envers sa partenaire. Cependant, au cours de la phase d’excitation, son attention bifurque : au lieu de demeurer centrée sur les sensations tactiles et l’échange émotionnel, elle se focalise sur la surveillance anxieuse de la fermeté de son pénis (phénomène de « spectateur » ou spectatoring théorisé par Masters et Johnson). Cette préoccupation cognitive active violemment son système nerveux sympathique, déversant une décharge d’adrénaline qui contracte les muscles lisses caverneux. La vasocongestion s’effondre en quelques secondes, illustrant une inhibition survenue au milieu de la phase d’excitation par hyperactivité du SIS.
Cas 2 : Discordance subjective-génitale chez la femme. Éléonore, 28 ans, participe à un protocole de recherche universitaire sur l’érotisme. Installée dans un laboratoire protégé, elle visualise une série d’extraits cinématographiques à teneur érotique explicite. Le photopléthysmographe vaginal enregistre une augmentation rapide et significative de l’amplitude de pulsation vaginale (VPA), témoignant d’une phase d’excitation génitale périphérique complète. Pourtant, à l’auto-évaluation sur échelle visuelle analogique, Éléonore indique un niveau d’excitation subjective nul, déclarant ressentir de l’indifférence, voire de l’agacement vis-à-vis des images stéréotypées proposées. Ce cas documente le phénomène classique de discordance génito-subjective, où le corps prépare les tissus par mesure de protection réflexe sans validation émotionnelle consciente de la part du sujet.
9. Évaluation et mesure psychophysiologique
La recherche contemporaine et la médecine clinique disposent d’outils sophistiqués pour quantifier avec rigueur les différentes facettes de la phase d’excitation :
Dans l’évaluation de la composante masculine, le pléthysmographe pénien (utilisant une jauge de contrainte au mercure ou en alliage d’indium-gallium) mesure avec une extrême précision les variations circonférentielles de la verge en temps réel face à des stimuli érotiques audiovisuels standardisés. En milieu urologique, le Rigiscan permet d’évaluer la rigidité et la tumescence lors des enregistrements nocturnes afin de différencier les troubles de l’érection psychogènes des atteintes organiques vasculaires ou neurologiques. L’écho-Doppler pénien avec injection intracaverneuse d’un agent vasoactif (alprostadil) quantifie quant à lui la vélocité systolique maximale et la résistance artérielle caverneuse durant l’excitation pharmacologiquement induite.
Pour l’évaluation féminine, le gold-standard en laboratoire est le photopléthysmographe vaginal, conçu par Sintchak et Geer en 1975. Ce dispositif cylindrique transparent inséré dans le vagin émet un faisceau infrarouge et capte la lumière rétrodiffusée par les parois de la muqueuse. Le signal permet d’isoler l’amplitude de pulsation vaginale (VPA), qui traduit les fluctuations volumiques des capillaires vaginaux à chaque battement cardiaque et constitue l’indicateur le plus sensible de la vasocongestion génitale aiguë. D’autres méthodologies incluent la thermographie infrarouge génitale (mesurant l’échauffement thermique de surface du clitoris et des grandes lèvres sans contact physique invasif) et la pléthysmographie clitoridienne laser.
Sur le plan psychométrique, l’excitation subjective s’évalue à l’aide d’instruments validés standardisés. L’Index de la Fonction Sexuelle Féminine (FSFI, développé par Rosen et ses collaborateurs) consacre un sous-domaine spécifique à l’excitation subjective et à la lubrification. Chez l’homme, l’Index International de la Fonction Érectile (IIEF) jauge la qualité, la fiabilité et le maintien de la phase d’excitation. Enfin, les échelles de Bancroft et Janssen mesurent les scores de propension à l’excitation sexuelle (SES) et à l’inhibition (SIS-1 et SIS-2), modélisant le profil d’autorégulation de chaque individu.
10. Applications cliniques et portée pratique
L’analyse fine de la phase d’excitation constitue la pierre angulaire du diagnostic et du traitement des dysfonctions sexuelles selon les critères des manuels nosographiques actuels, tels que le DSM-5 :
Chez l’homme, les perturbations de cette phase se manifestent au premier chef par le trouble de l’érection (dysfonction érectile), défini par une incapacité persistante ou récurrente à obtenir ou maintenir une tumescence suffisante pour accomplir une activité sexuelle satisfaisante. Le traitement combine souvent des interventions pharmacologiques ciblant directement la cascade intracellulaire de l’excitation — notamment les inhibiteurs de la phosphodiestérase de type 5 (sildénafil, tadalafil) qui empêchent la dégradation du GMPc et potentialisent la relaxation artérielle — et des thérapies sexocorporelles visant à apaiser le tonus sympathique.
Chez la femme, le DSM-5 a fusionné les troubles du désir et de l’excitation en une catégorie intégrée : le trouble de l’intérêt pour l’activité sexuelle et de l’excitation sexuelle féminine (FSIAD). Cette décision clinique entérine le fait que, chez de nombreuses femmes, le désir et l’excitation sont inextricablement intriqués et que l’absence de lubrification ou d’engorgement ne peut être disjointe d’un manque de réceptivité affective. Les interventions sexothérapeutiques, comme la thérapie sensuelle axée sur la focalisation sensorielle (sensate focus) de Masters et Johnson, visent précisément à réapprendre aux partenaires à naviguer dans la phase d’excitation sans la pression contraignante de l’orgasme ou de la pénétration systématique.
En outre, l’excitation peut faire l’objet de manifestations dysfonctionnelles inverses. Le syndrome d’excitation génitale persistante (PGAD) plonge les personnes affectées (très majoritairement des femmes) dans un état d’excitation génitale physique spontané, continu, douloureux et involontaire, sans aucune corrélation avec un désir psychologique ou une stimulation érotique. Ce tableau pathologique complexe, impliquant souvent des neuropathies du nerf pudendal ou des anomalies médullaires kystiques de Tarlov, démontre avec acuité la dissociation possible entre la machine réflexe génitale et l’intentionnalité psychique.
11. Recherches et preuves empiriques
La recherche en neurosciences affectives et en sexologie expérimentale a profondément renouvelé la compréhension des mécanismes régissant la phase d’excitation. Les études conduites par la chercheuse canadienne Meredith Chivers sur la concordance sexuelle ont produit des avancées paradigmatiques quant à la variabilité interindividuelle et genrée des patterns de réponse.
En comparant les réponses génitales objectives et les rapports subjectifs d’individus exposés à une multitude de stimuli visuels (hétérosexuels, homosexuels, érotiques solitaires ou même interactions de primates non humains), Chivers et ses collègues ont mis en lumière un dimorphisme fondamental :
Chez la majorité des hommes hétérosexuels ou homosexuels, l’excitation génitale présente une spécificité de catégorie très stricte (category-specific arousal) : le réflexe vasocongestif s’active presque exclusivement face au genre de prédilection sexuelle de l’individu, démontrant une concordance élevée (r ≈ 0,6 à 0,8) entre le corps et la verbalisation consciente de l’attirance. En revanche, chez la vaste majorité des femmes (qu’elles s’identifient comme hétérosexuelles, lesbiennes ou bisexuelles), la réponse génitale est « non spécifique de catégorie » (category-nonspecific arousal) : une vasocongestion vaginale significative apparaît devant une palette extrêmement large de scènes érotiques, qu’elles impliquent des hommes, des femmes ou des couples, alors même que leur évaluation subjective consciente reste strictement alignée sur leur orientation déclarée. Le coefficient de concordance subjectif-génital chez la femme est ainsi significativement plus bas (r ≈ 0,2 à 0,3).
Sur le versant de la neurochimie cérébrale, les travaux de James Pfaus ont démontré la chorégraphie précise des neurotransmetteurs centraux. L’initiation de l’excitation dépend fondamentalement de la transmission de la dopamine le long de la voie mésolimbique (vers le noyau accumbens), générant la saillance motivationnelle du stimulus. L’adrénaline et la noradrénaline centrales amplifient la vigilance et l’attention sélective, tandis que l’ocytocine facilite la disposition affiliative. À l’inverse, l’élévation aiguë des taux de sérotonine (5-HT), en particulier par stimulation des récepteurs 5-HT2A et 5-HT2C — comme cela se produit fréquemment lors de prescriptions d’antidépresseurs inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) —, bloque sévèrement l’excitation tant centrale que périphérique.
12. Considérations culturelles et interculturelles
Bien que les voies neurophysiologiques et vasocongestives de l’excitation soient biologiquement universelles au sein de l’espèce humaine, la manière dont cette phase est interprétée, autorisée, amplifiée ou censurée varie radicalement selon les cadres culturels, religieux et éducatifs.
Dans les cultures individualistes occidentales contemporaines, la phase d’excitation est fortement valorisée et soumise à une attente d’instantanéité et de performance spectaculaire, largement médiée par les représentations pornographiques numériques grand public. Ces représentations véhiculent une norme corporelle androcentrique où l’excitation masculine doit se manifester par une érection immédiate et inaltérable, et l’excitation féminine par une disponibilité réceptive instantanée, induisant une charge anxiogène majeure pour les individus ne se conformant pas à cette fiction d’automaticité.
Dans de nombreuses sociétés traditionnelles ou collectivistes, l’éveil sexuel individuel est fréquemment subordonné aux impératifs de la reproduction, de la pudeur communautaire ou des conventions matrimoniales formelles. Les scripts sexuels (théorie de John Gagnon et William Simon) prescrivent avec rigueur qui a le droit d’initier la phase d’excitation, quels sont les préliminaires légitimes et la durée acceptable de ce stade. Dans certaines communautés d’Afrique subsaharienne ou du Proche-Orient, des mythes culturels tenaces attribuent à la femme une passivité attendue, amenant parfois les partenaires à négliger ou ignorer la nécessité physiologique de la phase de lubrification préparatoire, avec pour conséquence des douleurs gynécologiques sévères (dyspareunies d’intromission) méconnues ou banalisées.
À l’inverse, certaines traditions spirituelles orientales, comme le tantrisme hindou ou le taoïsme sexuel dans la Chine ancienne, ont sanctuarisé et raffiné la phase d’excitation pour en faire une pratique méditative prolongée. Dans ces traditions, l’excitation n’est pas un simple prélude devant mener impérativement à l’orgasme et à l’éjaculation, mais un état d’équilibre énergétique (stade de « plateau » entretenu) destiné à faire circuler la force vitale (le Qi ou la Kundalini) à travers le corps durant des heures sans franchir le seuil d’épuisement réflexe.
13. Critiques, controverses et limites
La conceptualisation de la phase d’excitation suscite de vigoureux débats au sein de la communauté scientifique, de la sexologie critique et des études de genre féministes :
La critique majeure adressée au modèle originel de Masters et Johnson réside dans son postulat de symétrie universelle entre hommes et femmes. En modélisant la réponse sexuelle sur la mécanique masculine érectile (apparition rapide, maintien en plateau, décharge orgasmique obligatoire et période réfractaire), ces pionniers ont indirectement imposé un standard normatif inadapté à la pluralité des trajectoires féminines. Les théoriciennes féministes comme Leonore Tiefer ont dénoncé la « médicalisation » de la sexualité, qui tend à réduire des difficultés relationnelles, contextuelles ou affectives complexes à une banale « panne de tuyauterie » ou à un trouble organique traitable par pilule.
Une controverse persistante concerne l’assimilation hâtive de l’excitation génitale au consentement sexuel. Le phénomène empiriquement validé de la non-concordance génito-subjective prouve sans équivoque qu’un individu peut présenter une érection ou une lubrification vaginale involontaire en réaction à un contact physique mécanique ou à une menace aiguë, sans qu’aucun désir, plaisir ou assentiment subjectif ne soit présent. Dans les contextes judiciaires et médicaux-légaux entourant les agressions sexuelles, la méconnaissance de cette dissociation conduit encore trop souvent à un blâme injustifié des victimes (victim blaming), des observateurs ignorants interprétant la réponse vasocongestive du corps comme un signe fallacieux de jouissance partagée.
Enfin, les limites nosographiques actuelles divisent les praticiens. La décision du DSM-5 de supprimer le trouble isolé de l’excitation chez la femme pour le fusionner avec le désir (FSIAD) est contestée par certains cliniciens qui constatent que certaines patientes éprouvent bel et bien un désir psychologique vigoureux, mais souffrent d’une défaillance strictement microcirculatoire ou neurogénitale acquise (par exemple à la suite d’un accouchement avec déchirure périnéale, de séquelles de chirurgie pelvienne ou d’une atrophie vulvo-vaginale post-ménopausique).
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour éviter toute confusion lexicale fréquente dans l’usage profane et clinique, il importe de distinguer avec netteté la phase d’excitation des notions avoisinantes :
- Désir sexuel (libido) : Le désir est une impulsion motivationnelle subjective, une pulsion appétitive psychique qui pousse à rechercher une expérience sexuelle. Alors que le désir peut exister de manière purement abstraite sans modification somatique immédiate, l’excitation implique activement le basculement vasomoteur et l’activation du système nerveux autonome.
- Phase de plateau : Désignée par Masters et Johnson comme la deuxième phase du cycle, elle ne constitue en réalité qu’un prolongement d’excitation consolidée à son niveau maximal d’intensité. Durant le plateau, la vasocongestion atteint son acmé (formation de la plateforme orgasmique chez la femme, fermeture du sphincter vésical interne chez l’homme), stabilisant l’organisme immédiatement sous le seuil critique de déclenchement de l’orgasme.
- Tumescence : Terme strictement biophysique décrivant le gonflement volumétrique et la rigidification d’un organe ou tissu sous l’effet de l’accumulation liquidienne ou sanguine. La tumescence est la traduction mécanique somatique de l’excitation génitale.
- Sensualité : Disposition esthétique et affective à savourer les perceptions sensorielles (toucher, goût, parfum) de manière déconnectée de toute finalité génitale ou procréatrice. La sensualité peut nourrir la phase d’excitation, mais ne mobilise pas nécessairement la cascade neuro-végétative génitale.
- Priapisme : Affection médicale urologique d’urgence caractérisée par une érection rigide, prolongée (plus de 4 heures) et douloureuse, qui survient indépendamment de toute excitation sexuelle psychique et ne régresse pas après l’orgasme, consécutive à un dysfonctionnement de drainage veineux caverneux.
15. Synthèse et points clés à retenir
La phase d’excitation constitue un carrefour neuro-psychosomatique d’une haute précision biologique, transformant l’intention affective ou la perception érotique en une métamorphose physiologique globale indispensable à l’épanouissement sexuel.
Sur le versant somatique, elle est gouvernée par le relâchement parasympathique des muscles lisses via la libération de monoxyde d’azote, déclenchant l’afflux sanguin artériel, la vasocongestion caverneuse (érection) et l’exsudation vaginale (lubrification), doublée d’une myotonie généralisée et d’une tachycardie modérée.
Sur le versant psychique et cérébral, elle nécessite la convergence d’une activation dopaminergique mésolimbique (motivationnelle) et d’une levée efficace des inhibitions corticales préfrontales (apaisement de l’anxiété de performance et du stress).
Les modèles contemporains de la sexologie (Basson, Bancroft) ont dépassé la rigidité séquentielle initiale de Masters et Johnson pour mettre en exergue la circularité intime entre désir et excitation, ainsi que l’existence fréquente d’une discordance entre la réponse génitale réflexe et l’adhésion subjective consciente du sujet.
L’exploration clinique de cette phase requiert des outils d’investigation rigoureux (pléthysmographie, échelles d’autorégulation SIS/SES) et éclaire le traitement des dysfonctions les plus fréquentes, rappelant qu’une vie érotique épanouie repose moins sur une mécanique infaillible que sur un climat de sécurité psychologique autorisant le lâcher-prise végétatif.
Références
- Bancroft, J., & Janssen, E. (2000). The dual control model of male sexual response: A theoretical approach to centrally mediated erectile dysfunction. European Urology, 38(3), 263-268. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/10986704/
- Basson, R. (2000). The female sexual response: A different model. Journal of Sex & Marital Therapy, 26(1), 51-65. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/10693116/
- Chivers, M. L., Seto, M. C., Lalumière, M. L., Laan, E., & Grimbos, T. (2010). Agreement of self-reported and genital measures of sexual arousal in men and women: A meta-analysis. Archives of Sexual Behavior, 39(1), 5-56. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/20049517/
- Kaplan, H. S. (1979). Disorders of Sexual Desire and Other New Concepts and Techniques in Sex Therapy. Brunner/Mazel.
- Masters, W. H., & Johnson, V. E. (1966). Human Sexual Response. Little, Brown and Company.