L’étude psychologique et sociologique des activités prostitutionnelles contemporaines révèle des réalités hétérogènes, loin des représentations sensationnalistes ou univoques véhiculées par l’imaginaire populaire. Parmi ces réalités, la figure de la « call-girl » – ou travailleuse du sexe exerçant sur rendez-vous – occupe une place singulière caractérisée par des dynamiques d’autonomie apparente, de négociation relationnelle complexe, de travail émotionnel intense et de gestion permanente de la stigmatisation sociale.
La call-girl en psychologie et sciences sociales
1. Définition concise
Le terme call-girl désigne une personne, généralement de sexe féminin, qui fournit des prestations sexuelles et relationnelles tarifées sur rendez-vous préalable, hors de l’espace public de la rue et le plus souvent sans intermédiaire direct visible. Contrairement à la prostitution de rue, cette pratique repose sur une sélection mutuelle négociée à distance, une discrétion accrue et une tarification généralement plus élevée incluant fréquemment une composante de convivialité ou de compagnie sociale.
Sur le plan psychologique et comportemental, l’activité de call-girl se caractérise par l’imbrication d’un investissement érotique contrôlé et d’un travail émotionnel substantiel, au cours duquel la prestataire est amenée à performer des formes d’intimité simulée ou authentique (« Girlfriend Experience » ou GFE). Cette configuration relationnelle mobilise des stratégies sophistiquées de clivage fonctionnel, d’autorégulation affective et de préservation du soi authentique face aux attentes narcissiques, affectives et sexuelles des clients.
Dans le paradigme contemporain de la psychologie de la santé et de la sociologie du travail, la call-girl est comprise comme une actrice naviguant entre agentivité économique et vulnérabilités psychosociales, son bien-être dépendant étroitement des conditions de sécurité matérielle, du niveau d’isolement social et de l’intensité de la stigmatisation intériorisée.
2. Étymologie et origines linguistiques
L’expression anglo-saxonne call girl (composée de call, « appel » ou « convocation », et de girl, « fille » ou « jeune femme ») est apparue aux États-Unis au début du XXe siècle, plus précisément dans les années 1920 et 1930, avec la démocratisation rapide du réseau téléphonique urbain. Contrairement aux travailleuses des maisons closes (brothels) ou aux prostituées de trottoir (streetwalkers), la call-girl recevait ses sollicitations par l’intermédiaire d’un opérateur téléphonique ou d’un carnet d’adresses confidentiel.
Le vocable est entré dans la littérature scientifique anglophone au cours des années 1950, notamment avec les travaux pionniers du sociologue Harold Greenwald (1958), avant d’être adopté tel quel par emprunt dans la langue française et dans d’autres idiomes occidentaux. Au fil des décennies, le terme a été concurrencé puis partiellement supplanté dans le discours professionnel et militant par les notions d’« escorte » (escort) ou de « travailleuse du sexe indépendante », bien que la dénomination call-girl conserve une spécificité historique liée aux premières modalités de vénalité médiatisée par les technologies de communication à distance.
3. Prononciation et formes grammaticales
En français, le substantif s’écrit généralement call-girl avec un trait d’union (ou sans trait d’union, call girl) et porte le genre féminin (une call-girl). Le pluriel régulier selon les rectifications orthographiques françaises admet call-girls ou callgirls. La prononciation standardisée en français international est transcrite phonétiquement /kɔl.ɡœʁl/ ou /kol.ɡœʁl/.
D’un point de vue grammatical et sociolinguistique, il s’agit d’un nom d’emprunt direct dont l’usage s’est stabilisé dans le registre courant et médiatique. Dans le lexique clinique et institutionnel contemporain, les chercheurs privilégient fréquemment des périphrases descriptives telles que « travailleuse du sexe exerçant en intérieur sur rendez-vous » afin d’éviter le terme girl (« fille »), parfois critiqué pour ses connotations infantilisantes ou réductrices.
4. Explication conceptuelle détaillée
Comprendre la dynamique de la call-girl requiert d’analyser l’interaction entre la dimension transactionnelle matérielle et la dimension relationnelle affective. Contrairement aux formes de vénalité rapide axées quasi exclusivement sur l’acte génital immédiat, l’activité de call-girl implique une temporalité élargie : dîners d’affaires, accompagnements lors de déplacements, conversations prolongées et partages de moments d’intimité psychosociale. L’échange ne porte pas seulement sur une disponibilité corporelle, mais sur la mise en scène d’une complicité, d’une écoute attentive et d’une validation de l’ego masculin.
Sur le plan de l’appareil psychique, l’exercice de cette profession mobilise des mécanismes de défense complexes. Le concept d’étanchéité des rôles ou de « compartmentalisation » s’avère central. Pour préserver leur équilibre mental, de nombreuses praticiennes créent une persona professionnelle distincte, dotée d’un pseudonyme, d’une garde-robe spécifique, voire d’une histoire biographique fictive. Cette dissociation adaptative permet de prémunir l’identité personnelle et les relations affectives privées des intrusions inhérentes aux interactions marchandes.
Néanmoins, les frontières entre la persona marchande et l’identité intime demeurent poreuses. La sollicitation constante de l’empathie, du désir simulé et du soin d’autrui peut engendrer une forme singulière d’épuisement émotionnel (burnout relationnel). Les praticiennes doivent constamment négocier la tension entre l’illusion de proximité offerte au client et la nécessité vitale de maintenir une distance sécurisante pour ne pas voir leurs propres frontières psychiques transgressées.
Un autre pan fondamental du concept réside dans le sentiment de contrôle et d’agentivité. De nombreuses recherches qualitatives soulignent que les call-girls mettent en avant leur autonomie : liberté d’organiser leur emploi du temps, sélection active de leur clientèle, refus discrétionnaire de certaines pratiques sexuelles et fixation unilatérale de leurs tarifs. Cette autodétermination relative distingue nettement cette pratique des situations d’exploitation coercitive ou de traite humaine, bien qu’elle ne suffise pas à immuniser totalement les praticiennes contre les aléas de la violence masculine et de la précarité structurelle.
Enfin, l’inscription spatiale et numérique du phénomène a profondément redéfini ses frontières. Si la call-girl du milieu du XXe siècle dépendait d’agences physiques, d’hôtels de luxe ou d’intermédiaires clandestins (les « madames »), la call-girl du XXIe siècle opère principalement via des plateformes web cryptées, des sites d’annonces spécialisés et les réseaux sociaux. Cette autonomisation technologique a transformé les compétences requises, exigeant désormais des savoir-faire en marketing numérique, en cyber-sécurité et en filtrage psychosocial des profils d’acheteurs de sexe.
5. Évolution historique
La genèse de la call-girl est intimement corrélée aux mutations urbaines, technologiques et économiques de l’après-guerre. Dans les années 1930 à 1950, le démantèlement progressif des quartiers de tolérance et la pénalisation croissante des maisons closes aux États-Unis et en Europe occidentale ont poussé les réseaux de vénalité à se réorganiser dans l’ombre. L’apparition du téléphone individuel dans les appartements privés a constitué le catalyseur matériel de cette transition, permettant des mises en relation directes à l’abri des patrouilles de police.
L’ouvrage fondateur du psychologue et psychanalyste américain Harold Greenwald, The Call Girl: A Social and Psychoanalytic Study (1958), a marqué la première tentative systématique d’étudier la personnalité, la structure névrotique et les trajectoires de vie de ces femmes. Greenwald y décrivait des profils marqués par des blessures affectives précoces, un fort sentiment d’insécurité infantile et un recours inconscient à la dégradation de l’objet sexuel comme mécanisme de vengeance symbolique contre les figures parentales. Bien que fortement teinté des postulats freudiens classiques de son époque, cet ouvrage a ouvert la voie à une approche individualisée et clinique du sujet.
Durant les décennies 1970 et 1980, les mouvements de libération des femmes et les courants féministes pro-sexe ont renouvelé l’analyse du phénomène. Des militantes et anciennes praticiennes, à l’instar de Margo St. James avec la création du collectif COYOTE (Call Off Your Old Tired Ethics) aux États-Unis, ont revendiqué la reconnaissance de la call-girl non plus comme une victime aliénée ou une déviante pathologique, mais comme une travailleuse autonome luttant pour ses droits civils, économiques et sanitaires face à la répression étatique.
À partir de la fin des années 1990 et tout au long des années 2000, l’avènement d’Internet a provoqué une révolution structurelle qualifiée de « virtualisation du marché du sexe ». Les agences d’escorting traditionnelles ont vu leur monopole s’effondrer au profit de plateformes numériques en ligne. Cette désintermédiation a permis l’émergence d’une nouvelle génération de travailleuses du sexe indépendantes (« indie escorts »), capables de gérer directement leur communication, leurs finances et leurs conditions contractuelles, tout en confrontant les intervenants de santé publique à de nouveaux enjeux de prévention des risques psychologiques et légaux.
6. Fondements théoriques
Plusieurs cadres conceptuels issus des sciences humaines et de la psychologie permettent d’analyser l’univers de la call-girl :
La théorie du travail émotionnel d’Arlie Hochschild : Développée initialement pour les professions de service (hôtesses de l’air, soignants), cette théorie s’applique avec une pertinence aiguë aux call-girls. Hochschild distingue le « jeu de surface » (surface acting), où l’individu simule des émotions qu’il ne ressent pas, et le « jeu en profondeur » (deep acting), où il tente de ressentir réellement les affects attendus pour rendre la prestation crédible. Chez la call-girl fournissant des prestations orientées vers la complicité affective (GFE), l’obligation de produire de l’authenticité sentimentale facturée constitue un puissant facteur de dissonance cognitive et d’usure psychologique lorsque les ressources internes d’auto-préservation s’épuisent.
La théorie de la stigmatisation d’Erving Goffman : Dans son ouvrage classique Stigmate (1963), Goffman analyse comment les individus porteurs d’un attribut socialement discréditant gèrent leur identité face aux « normaux ». La call-girl fait face à un stigmate « dissimulable » (discreditable). Ne présentant aucun signe visible extérieur de son activité, elle passe l’essentiel de son existence à gérer l’information sur elle-même : secret familial, double vie administrative, fabrication de récits de couverture pour justifier ses revenus ou ses absences. Cette gestion continue de la duplicité imposée engendre une vigilance anxieuse chronique et une peur permanente du dévoilement.
La théorie de l’attachement de John Bowlby : Dans le champ de la psychopathologie clinique, les chercheurs examinent les modèles opérants internes (MOI) et les styles d’attachement des personnes engagées dans la prostitution haut de gamme. Si les thèses anciennes postulaient une corrélation systématique avec un attachement désorganisé ou insécure résultant de carences précoces, les études contemporaines montrent une réalité plus nuancée. L’exercice de l’activité sur rendez-vous exige des compétences relationnelles et une régulation émotionnelle qui s’accordent mal avec des désorganisations sévères de la personnalité, bien que des mécanismes d’évitement affectif soient fréquemment mobilisés pour désamorcer l’attachement réel avec les clients.
La théorie de l’échange social et l’approche économique critique : Cette perspective postule que l’engagement dans l’activité résulte d’un calcul coûts-bénéfices rationnel dans un contexte de contraintes structurelles. Face aux disparités salariales de genre et aux difficultés d’insertion professionnelle classique, le recours au travail du sexe en intérieur offre une rentabilité financière rapide et une flexibilité temporelle que peu d’autres emplois non qualifiés ou semi-qualifiés peuvent fournir. La relation d’échange y est analysée comme un contrat commercial asymétrique où le capital érotique est converti en capital économique et social.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
La réalité professionnelle et psychologique de la call-girl se décline selon plusieurs axes différentiels majeurs :
- Le statut organisationnel : Distinction fondamentale entre la praticienne totalement indépendante (qui assume l’intégralité de sa gestion publicitaire, de son filtrage et de sa sécurité) et celle rattachée à une agence d’escorting (qui délègue la prospection et la logistique en contrepartie d’une commission substantielle, réduisant la charge administrative mais limitant l’autonomie).
- La nature des prestations offertes : Spectre s’étendant de la rencontre purement physique et érotique standardisée à la « Girlfriend Experience » (GFE), caractérisée par une réciprocité émotionnelle feinte ou partagée, des baisers intimes et des activités récréatives conjointes (restaurants, voyages, spectacles).
- La temporalité et l’ancrage spatial : Pratique en in-call (la praticienne reçoit le client dans un appartement dédié, sécurisé et aménagé par ses soins) versus en out-call (déplacement au domicile du client ou dans des chambres d’hôtel, impliquant un niveau d’incertitude et de vulnérabilité supérieur).
- La trajectoire d’entrée et de sortie : Modalités temporaires ou de transition (financement d’études supérieures, remboursement d’une dette soudaine, constitution d’un capital de départ) versus trajectoires professionnalisées de long terme avec investissements patrimoniaux.
- Le degré de dissociation et d’intégration identitaire : Capacité à unifier ou à maintenir strictement séparées l’identité civile intime et l’identité marchande fictive, influençant directement la vulnérabilité aux épisodes dépressifs ou aux crises existentielles.
8. Exemples et illustrations cliniques
Les vignettes cliniques et études de cas permettent d’éclairer la diversité des profils psychologiques et des modes de fonctionnement au sein de cette profession :
Cas 1 : L’exercice pragmatique et la compartimentation réussie (Clara, 28 ans). Diplômée de l’enseignement supérieur, Clara exerce en tant que call-girl indépendante trois jours par semaine pour financer le lancement d’une entreprise personnelle. Elle a créé un pseudonyme professionnel complet, utilise une ligne téléphonique chiffrée dédiée et opère exclusivement en in-call dans un studio loué à cette fin. Elle applique une grille de sélection stricte par échange de pièces d’identité et de références professionnelles avec ses clients. En consultation psychologique pour une anxiété ponctuelle liée à un projet de reconversion, Clara ne présente aucune détresse psychopathologique majeure liée au sexe lui-même. Sa principale source de tension réside dans le fardeau du secret vis-à-vis de son cercle familial et amical, illustrant parfaitement la théorie de la stigmatisation dissimulable.
Cas 2 : L’usure émotionnelle et l’effacement des frontières (Sonia, 34 ans). Sonia exerce depuis sept ans comme escorte haut de gamme en agence puis de manière autonome. Elle s’est spécialisée dans les prestations d’accompagnement de longue durée (séjours professionnels, vacances partagées). Progressivement, Sonia a vu ses propres repères affectifs s’éroder : incapable d’éprouver du désir ou de maintenir une relation amoureuse stable dans sa vie privée, elle décrit un sentiment de vacuité intérieure et de cynisme relationnel profond. L’obligation constante de valoriser des hommes d’affaires narcissiques a généré une perte d’estime de soi dissimulée sous des marqueurs extérieurs de réussite matérielle luxueuse. En psychothérapie, le travail se concentre sur la restauration de sa subjectivité propre, distincte des projections fantasmatiques de ses partenaires rémunérés.
9. Mesure et évaluation psychologique
L’évaluation psychologique des personnes exerçant comme call-girls s’effectue tant dans le cadre de la recherche fondamentale que dans la pratique clinique individuelle. Elle ne vise aucunement à étiqueter une « personnalité prostituée » uniforme – concept jugé caduc par la psychiatrie moderne –, mais à identifier les facteurs de résilience, les ressources adaptatives et les risques psychopathologiques associés.
Dans le champ de la recherche empirique, plusieurs outils standardisés sont couramment utilisés :
- L’évaluation du syndrome de stress post-traumatique (SSPT) : Utilisation de la PTSD Checklist for DSM-5 (PCL-5) pour évaluer l’impact des violences verbales, physiques ou sexuelles éventuellement subies durant le parcours de vie ou au cours des interactions professionnelles.
- La mesure de la stigmatisation intériorisée : Adaptation d’échelles de stigmate perçu et intériorisé mesurant l’anticipation du rejet social, l’isolement relationnel et la honte corporelle ou morale.
- L’évaluation de l’épuisement professionnel : Emploi du Maslach Burnout Inventory (MBI), particulièrement dans ses dimensions d’épuisement émotionnel et de dépersonnalisation / cynisme envers les clients.
- L’exploration de la personnalité et des styles défensifs : Recours à l’inventaire de personnalité NEO-PI-3 ou au Defense Style Questionnaire (DSQ) afin d’analyser la prévalence des mécanismes d’isolation, de clivage, d’humour ou de sublimation dans l’adaptation quotidienne.
En pratique clinique, l’évaluation doit impérativement adopter une posture non dogmatique et exempte de jugement moralisant. L’anamnèse recherche particulièrement les antécédents d’abus sexuels infantiles ou de violences intrafamiliales – dont la prévalence est documentée dans divers sous-groupes mais n’est pas universelle –, l’éventuelle comorbidité avec des consommations de substances psychoactives (alcool, stimulants utilisés pour « tenir » le rythme ou désinhiber la sociabilité) et la solidité du réseau de soutien social en dehors de l’industrie du sexe.
10. Applications et portée pratique
Les connaissances psychologiques accumulées autour de l’activité de call-girl trouvent des applications concrètes dans plusieurs domaines d’intervention :
En psychothérapie et santé mentale : L’accompagnement des praticiennes nécessite des thérapeutes formés aux approches affirmatives et à la réduction des méfaits. Le cadre thérapeutique doit constituer un espace sécurisant où la personne peut déposer son masque professionnel sans craindre d’être jugée ou de voir son activité automatiquement assimilée à un délire, un trouble de la personnalité borderline ou une perversion morale. Les objectifs thérapeutiques se focalisent sur la reconstruction de l’intimité, le rétablissement de frontières saines entre soi et autrui, la gestion de l’angoisse de démasquage et, le cas échéant, la préparation psychologique et matérielle d’une transition professionnelle de sortie.
En prévention et réduction des risques psychosociaux : Les organisations d’autosupport communautaire (comme le STRASS en France ou d’autres associations de travailleurs du sexe à l’international) s’appuient sur ces savoirs pour dispenser des formations de pair-aidance. Ces modules abordent les techniques de filtrage des clients par croisement d’informations, l’apprentissage de la communication assertive pour poser des limites nettes sans provoquer d’escalade agressive, et la mise en place de réseaux de veille téléphonique réciproque (système d’« ange gardien » où une collègue est prévenue du début et de la fin d’une séance pour garantir la sécurité physique).
Sur le plan juridique et des politiques publiques : Les données de la psychologie sociale démontrent que les lois répressives pénalisant les clients (modèle néo-abolitionniste) ou interdisant la location d’appartements augmentent significativement la précarité et l’anxiété des call-girls. En poussant ces professionnelles à agir dans une clandestinité accrue pour protéger leurs clients ou leurs bailleurs, ces législations détériorent le temps dévolu au filtrage sécuritaire préalable et favorisent l’isolement psychologique, augmentant mécaniquement les risques de traumatismes.
11. Recherches et données empiriques
La littérature scientifique internationale a produit des corpus de données substantiels permettant de déconstruire les mythes associés aux call-girls. Les recherches menées par des sociologues et psychologues renommés, tels que Ronald Weitzer, Teela Sanders ou Brooke Magnanti, apportent des éclairages déterminants.
Les enquêtes qualitatives et quantitatives de Teela Sanders (2005) menées au Royaume-Uni ont documenté avec minutie l’écologie du travail du sexe en intérieur. Ses travaux démontrent que les call-girls et escortes indépendantes mettent en place des protocoles rationnels de gestion du risque bien plus élaborés que les travailleuses de rue. Sanders souligne que le sentiment de sécurité et d’autonomie financière de ces femmes est corrélé à une incidence moindre de violences physiques directes, bien que la charge cognitive requise pour maintenir ce dispositif sécuritaire soit génératrice d’un stress chronique.
Ronald Weitzer, dans ses nombreuses publications comparatives sur les industries du sexe, a formulé le modèle de la « polymorphie » du travail du sexe, s’opposant à la fois au modèle d’oppression radicale (qui postule que toute prostitution est une forme intrinsèque de violence patriarcale sans aucun consentement réel possible) et au modèle de l’autonomisation inconditionnelle. Selon Weitzer, la call-girl indépendante se situe typiquement dans une arène où l’exercice du choix individuel, la négociation contractuelle et les bénéfices économiques prédominent, sans pour autant éluder l’existence de contraintes structurelles de classe et de genre.
Concernant la santé mentale, les études menées en Europe du Nord et en Australie (pays où les modèles légaux oscillent entre décriminalisation et réglementation) indiquent que les scores d’anxiété et de dépression des escortes indépendantes ne sont pas systématiquement supérieurs à ceux de la population générale féminine active, à condition que ces dernières ne subissent pas de harcèlement policier, qu’elles disposent d’un logement stable et qu’elles bénéficient d’un cercle amical au courant de leur activité auprès duquel elles trouvent une acceptation inconditionnelle.
12. Considérations socioculturelles et transculturelles
L’acceptabilité, la structure et la signification de la figure de la call-girl varient considérablement d’un contexte culturel à un autre :
Dans les sociétés occidentales individualistes (Amérique du Nord, Europe de l’Ouest), la call-girl s’inscrit dans un modèle de marchandisation des loisirs et de l’intimité, où le temps et les compétences relationnelles sont tarifés à l’heure selon des principes capitalistes classiques. La dimension de discrétion reflète la prégnance persistante d’une morale bourgeoise qui tolère la vénalité tant qu’elle demeure invisible dans l’espace public.
Dans d’autres contextes, comme au Japon avec l’univers des fūzoku et des services de deriheru (abréviation de delivery health, service de call-girls à domicile ou en hôtel d’amour), l’activité s’insère dans un paysage culturel codifié où la distinction entre acte sexuel génital et prestation de divertissement érotico-relationnel est institutionnalisée de longue date. Le sentiment de culpabilité morale judéo-chrétienne y est moins prévalent, remplacé par des impératifs stricts de conformité sociale et de réputation familiale.
Dans les pays du Sud global ou en transition économique, la figure de la call-girl haut de gamme sert parfois de vecteur d’ascension sociale rapide ou d’échappatoire à des structures patriarcales hautement contraignantes. Cependant, la stratification y est encore plus brutale : les praticiennes s’adressant aux touristes étrangers fortunés ou aux élites politiques locales jouissent d’une protection relative, tandis que celles desservant les clientèles locales font face à une vulnérabilité sanitaire, juridique et policière extrême.
13. Critiques, controverses et limites
La conceptualisation et la réalité vécue de la call-girl font l’objet de vives controverses théoriques, féministes et politiques :
Le débat abolitionniste versus pro-droits (réglementariste / décriminalisateur) : Pour le féminisme abolitionniste radical (représenté historiquement par des théoriciennes comme Andrea Dworkin ou Catharine MacKinnon), la call-girl, en dépit de son confort matériel apparent et de son discours d’autonomie, demeure le produit d’un système de subordination patriarcale institutionnalisé où le corps des femmes reste une marchandise à la disposition du pouvoir économique masculin. Selon cette lecture, l’agentivité revendiquée relève d’une fausse conscience ou d’une rationalisation post-hoc visant à masquer une aliénation fondamentale. À l’inverse, les théoriciennes du travail du sexe et les féministes intersectionnelles soutiennent que refuser la capacité de choix et l’agentivité des call-girls constitue une infantilisation paternaliste qui ignore délibérément les motivations matérielles concrètes des personnes concernées.
L’invisibilisation des risques psychologiques à long terme : Une critique récurrente formulée par certains psychiatres et psychothérapeutes concerne l’idéalisation parfois complaisante de l’escorting indépendant dans les médias de masse ou sur les plateformes numériques contemporaines. Si la sécurité immédiate est supérieure à celle de la rue, l’exposition prolongée à la réification corporelle, l’accumulation de micro-agressions sexuelles non verbalisées lors de négociations limites avec les clients et la solitude existentielle induite par le mensonge social chronique peuvent laisser des traces psychiques durables, difficiles à traiter après l’arrêt de l’activité.
Le biais d’échantillonnage dans la recherche : D’un point de vue méthodologique, les études sur les call-girls souffrent d’un biais d’autosélection notoire. Les personnes participant aux enquêtes académiques sont le plus souvent celles qui s’expriment avec aisance, maîtrisent les outils numériques, disposent d’un niveau d’éducation élevé et s’en sortent le mieux sur le plan psychologique. Les praticiennes les plus marginalisées, souffrant d’addictions sévères, dépendantes d’un proxénète intime (« amant de cœur » ou exploiteur) ou en situation d’isolement total échappent presque systématiquement aux investigations sociologiques et psychologiques standard.
14. Termes associés et distinctions conceptuelles
Pour clarifier le positionnement de la call-girl au sein du champ sémantique et clinique de la sexualité transactionnelle, il convient d’opérer plusieurs distinctions conceptuelles rigoureuses :
- Prostituée de rue : Diffère fondamentalement de la call-girl par son mode de racolage (visibilité directe dans l’espace public urbain), une tarification beaucoup plus basse, des conditions de sécurité physique nettement plus dégradées et une vulnérabilité psychosociale et policière accrue.
- Escorte (Escort) : Terme largement synonyme dans l’usage contemporain, mais qui insiste davantage sur la fonction d’accompagnement social officiel (soirées, galas, voyages d’affaires) où la sexualité intime n’est pas explicitement mise en avant dans l’annonce publique, bien qu’elle fasse quasi systématiquement partie de la transaction privée convenue.
- Travailleuse du sexe (TDS) : Terme générique parapluie englobant l’intégralité des personnes échangeant des services ou des performances sexuelles contre une rémunération (incluant les actrices pornographiques, les modèles webcam, les effeuilleuses et les prostituées de toute modalité). La call-girl en constitue une sous-catégorie spécifique.
- Sugar baby : Personne engagée dans une relation semi-durable (« sugar dating ») avec un partenaire plus âgé et fortuné (« sugar daddy »), où la compensation financière ou matérielle prend la forme de cadeaux, de voyages ou d’allocations régulières. Bien que relevant de la sexualité transactionnelle, la frontière psychologique avec le travail du sexe explicite y est souvent floue et volontairement euphémisée par les protagonistes.
- Courtisane : Figure historique (de la Renaissance au XIXe siècle) désignant une femme entretenue par des amants de la haute aristocratie ou de la grande bourgeoisie, disposant d’un statut social et culturel élevé. La call-girl haut de gamme en est l’héritière fonctionnelle et sociologique dans l’ère moderne du capitalisme tardif.
15. Synthèse et points clés
La figure de la call-girl incarne l’évolution de la sexualité transactionnelle vers des formes professionnalisées, médiatisées par les technologies de communication et intégrées aux logiques contemporaines de l’économie de service. Elle ne saurait être appréhendée ni à travers le prisme exclusif de la déviance psychopathologique, ni à travers une célébration naïve de l’émancipation marchande.
Sur le plan psychique, l’activité exige des compétences relationnelles poussées, une maîtrise aiguë du travail émotionnel et des mécanismes d’autorégulation solides (tels que la compartimentation identitaire) pour préserver l’intégrité du soi face aux sollicitations d’autrui. La gestion continue du secret et de la stigmatisation sociale constitue le fardeau le plus lourd pesant sur la santé mentale de ces travailleuses, surpassant souvent la pénibilité intrinsèque des actes physiques eux-mêmes.
Pour les psychologues, psychiatres et professionnels de l’intervention médico-sociale, l’accompagnement des personnes exerçant comme call-girls commande une approche clinique dénuée de tout moralisme réducteur. La priorité réside dans l’écoute empathique de la subjectivité singulière, la validation des capacités d’agentivité, la prévention des traumatismes cumulatifs et le soutien inconditionnel face à l’isolement provoqué par la réprobation collective.
Références
- Goffman, E. (1963). Stigma: Notes on the management of spoiled identity. Prentice-Hall.
- Greenwald, H. (1958). The call girl: A social and psychoanalytic study. Ballantine Books.
- Hochschild, A. R. (1983). The managed heart: Commercialization of human feeling. University of California Press.
- Magnanti, B. (2012). The sex myth: Why everything we’re told is wrong. Weidenfeld & Nicolson.
- Sanders, T. (2005). Sex work: A risky business. Willan Publishing.
- Weitzer, R. (2009). Sociology of sex work. Annual Review of Sociology, 35, 213–234. https://doi.org/10.1146/annurev-soc-070308-120025