Filiation bilatérale : Équilibre des lignées

La filiation bilatérale est un principe de parenté reliant l’individu à la fois à sa lignée maternelle et paternelle, influençant profondément l’identité, l’attachement et les loyautés familiales.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 26, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 26, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

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Dans le champ des sciences humaines et de la psychologie relationnelle, la dynamique par laquelle un individu s’inscrit au sein de son arbre généalogique conditionne profondément la construction identitaire, l’allocation des investissements affectifs et la transmission intergénérationnelle. La filiation bilatérale constitue un principe structurant majeur qui relie l’enfant de manière équivalente et simultanée aux deux branches parentales, façonnant des réseaux relationnels complexes et singuliers. Comprendre les tenants et aboutissants de cette organisation permet d’éclairer la manière dont les individus négocient leurs loyautés, élaborent leur sentiment de sécurité et intègrent les normes sociales issues de leurs deux lignées d’origine.

Filiation bilatérale

1. Définition concise

La filiation bilatérale (également désignée sous le terme de descendance bilatérale ou cognatique) est un mode d’organisation de la parenté et de la transmission statutaire dans lequel un sujet est rattaché de manière conjointe, symétrique et équivalente aux réseaux généalogiques de son père et de sa mère. Dans un tel système, les droits civils, les obligations morales, les héritages matériels et symboliques ainsi que les interdits matrimoniaux sont reconnus et mobilisés indistinctement à travers les ascendants masculins et féminins.

D’un point de vue psychologique et relationnel, ce modèle implique qu’aucun lignage unique ne détient l’exclusivité de l’affiliation de l’enfant. L’individu construit son identité au croisement de deux histoires familiales autonomes, développant un réseau de parenté égocentré qui requiert des arbitrages constants entre des influences normatives plurielles, des attentes transgénérationnelles duales et des figures d’attachement réparties sur les deux versants de son ascendance.

Contrairement aux modèles unilinéaires où l’appartenance à un groupe corporatif préexiste à l’individu et structure rigidement son statut social, la filiation bilatérale place le sujet au cœur d’un réseau flexible mais potentiellement ambivalent, au sein duquel la légitimité relationnelle doit souvent être activée par des liens affectifs et des interactions concrètes plutôt que par une simple prescription juridique.

2. Étymologie et origine linguistique

Le syntagme « filiation bilatérale » trouve ses racines dans le vocabulaire juridique et morphologique latin. Le substantif « filiation » dérive du bas-latin filiatio, lui-même formé à partir de filius (fils) et filia (fille), désignant originellement le lien de descendance légitime unissant un enfant à son parent direct. Ce terme a progressivement migré du droit canonique et civil vers l’anthropologie et la psychologie pour désigner l’ensemble des mécanismes sociaux et psychiques régissant la reconnaissance de cette filiation.

L’adjectif « bilatérale » est un composé néoclassique constitué du préfixe latin bi- (deux fois, double) et du radical lateralis, dérivé de latus, lateris signifiant le « côté » ou le « flanc ». Au sens littéral, la filiation bilatérale renvoie donc à une appartenance qui s’opère « des deux côtés ». L’expression formalisée est apparue au XIXe siècle sous la plume des pionniers de l’anthropologie évolutionniste anglo-saxonne (sous l’appellation bilateral descent ou cognatic descent), notamment pour distinguer les sociétés occidentales et certaines populations de chasseurs-cueilleurs des organisations claniques unilinéaires.

Son introduction au sein de la psychologie clinique, de la psychanalyse et des thérapies familiales systémiques s’est consolidée au cours du XXe siècle, particulièrement lors de la formalisation des outils d’investigation généalogique comme le génogramme, où la prise en compte intégrale de la dualité des lignées est devenue un impératif méthodologique.

3. Prononciation et forme grammaticale

Sur le plan phonétique, le terme se transcrit en alphabet phonétique international (API) sous la forme /fi.lja.sjɔ̃ bi.la.te.ʁal/. Il s’agit d’une locution nominale féminine employée au singulier pour caractériser le système structurel abstrait, et au pluriel (« les filiations bilatérales ») lorsqu’elle renvoie aux manifestations empiriques ou aux dynamiques juridiques observées dans plusieurs contextes géographiques ou cliniques.

Dans l’usage contemporain, l’adjectif « bilatéral » s’accorde en genre et en nombre avec le substantif qu’il qualifie (par exemple : « un système de descendance bilatéral », « des loyautés bilatérales »). Dans le discours académique en langue française, les spécialistes emploient fréquemment comme quasi-synonyme l’adjectif « cognatique » pour souligner la dimension biologique et classificatoire de la parenté non unilinéaire, réservant souvent « bilatéral » à l’analyse des interactions symétriques entre les deux branches familiales au niveau relationnel et psychologique.

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour cerner la filiation bilatérale, il est indispensable de la distinguer des structures à groupes de filiation permanents. Dans un cadre bilatéral, il n’existe pas de groupe de descendance corporatif pérenne qui traverse le temps indépendamment des individus vivants. L’unité de base est la parentèle (ou kindred en anglais), c’est-à-dire un ensemble d’individus articulé exclusivement autour d’un sujet central (« Ego ») et de sa fratrie. À l’exception des frères et sœurs germains qui partagent exactement les mêmes ascendants bilatéraux, chaque individu possède un réseau de parenté unique qui disparaît avec lui.

Cette configuration confère au système bilatéral une grande plasticité adaptative. L’individu hérite simultanément d’attributs symboliques, génétiques et sociaux transmis par la branche paternelle (agnatique) et par la branche maternelle (utérine). Sur le plan du développement psychologique, cette symétrie implique une exigence de synthèse : l’enfant ne peut se contenter d’endosser une identité préétablie dictée par un clan paternel ou maternel exclusif. Il est contraint d’élaborer une identité personnelle à la croisée de deux cultures familiales distinctes, dotées de leurs propres valeurs, mythes, blessures historiques et styles de communication.

Cette dualité symétrique influence également la répartition des investissements parentaux et grand-parentaux. Dans les sociétés bilatérales, comme la majorité des sociétés industrialisées modernes, l’accès aux ressources affectives et économiques dépend davantage de la qualité des relations interpersonnelles réelles que d’un impératif statutaire strict. L’architecture cognitive de l’enfant apprend ainsi précocement à décoder des signaux relationnels émanant de deux pôles distincts, ce qui stimule la flexibilité relationnelle mais expose également le sujet à des situations de tiraillement lorsqu’une discorde ouverte ou sous-jacente oppose les deux familles d’origine.

Enfin, la filiation bilatérale délimite les frontières de l’interdit de l’inceste de façon symétrique. Les tabous matrimoniaux et sexuels s’appliquent avec une force équivalente aux cousins paternels et maternels, contrairement à certains régimes unilinéaires où les cousins croisés ou parallèles font l’objet de statuts hautement différenciés. Cela crée un cercle de parenté immédiate au sein duquel la proximité émotionnelle est encouragée, tandis que les pulsions érotiques en sont rigoureusement proscrites des deux côtés du spectre généalogique.

5. Évolution et développement historique

L’étude de la filiation bilatérale a longtemps été marginalisée par les premières théories de l’anthropologie de la parenté au XIXe siècle. Des théoriciens évolutionnistes tels que Lewis Henry Morgan et Johann Jakob Bachofen postulaient une trajectoire historique universelle allant d’une promiscuité primitive à un matriarcat d’origine, suivi par le triomphe de la patrilinéarité, perçue alors comme le sommet de la civilisation. Dans cette grille de lecture, la bilatéralité n’était souvent considérée que comme une forme tardive et désordonnée de décomposition des grands clans patriarcaux.

Au milieu du XXe siècle, les travaux de l’anthropologue américain George Peter Murdock, notamment à travers son ouvrage séminal Social Structure (1949), ont réhabilité la filiation bilatérale en démontrant qu’elle n’était ni une anomalie ni un stade résiduel. Murdock a mis en évidence la présence répandue de ce modèle chez les peuples chasseurs-cueilleurs nomades (comme les San d’Afrique australe ou les Inuits) aussi bien que dans les sociétés modernes hautement urbanisées. Il a ainsi prouvé que la souplesse de la bilatéralité constituait une réponse sociologique efficace aux contextes exigeant une grande mobilité spatiale et professionnelle.

Dans le domaine de la psychologie et de la psychanalyse, le passage d’une vision patriarcale rigide centrée sur l’autorité du père symbolique à une appréhension plus équilibrée de la dyade parentale a permis de réévaluer l’impact psychique de la bilatéralité. Les travaux d’auteurs comme Donald Winnicott et John Bowlby ont d’abord recentré l’intérêt sur la mère, avant que les théoriciens de la systémie familiale ne rétablissent la nécessité de concevoir l’enfant comme pris dans un champ de forces unissant équitablement deux lignages entiers.

À partir des années 1970 et 1980, des pionniers comme Murray Bowen avec sa théorie des systèmes familiaux, puis Iván Böszörményi-Nagy avec la thérapie contextuelle, ont formellement intégré le principe bilatéral dans l’évaluation des loyautés invisibles et de la transmission transgénérationnelle, établissant de manière définitive la pertinence clinique de ce modèle pour la psychothérapie contemporaine.

6. Fondements théoriques

L’analyse de la filiation bilatérale repose sur la convergence de plusieurs courants majeurs des sciences du comportement et de la théorie sociale :

La théorie de la sélection de parenté (kin selection), formulée en biologie évolutive par W. D. Hamilton et reprise par la psychologie évolutionniste, constitue un socle biologique essentiel. Selon la loi de Hamilton, le coefficient de parenté génétique ($r$) entre un individu et ses deux parents est rigoureusement identique ($r = 0,5$), tout comme il l’est vis-à-vis de ses grands-parents paternels et maternels ($r = 0,25$). La filiation bilatérale représente, du point de vue adaptatif, la reconnaissance institutionnelle de cette réalité génomique sous-jacente, incitant théoriquement à une répartition symétrique de la bienveillance altruiste et de l’aide népotique en fonction de la certitude de parenté.

La théorie générale des systèmes appliquée à la famille conçoit le système bilatéral comme un métasystème ouvert composé de deux sous-systèmes familiaux en interaction constante. Selon Murray Bowen, la différenciation du soi ne peut s’effectuer sainement que si le sujet parvient à maintenir une connexion émotionnelle authentique avec ses deux lignées d’ascendance sans être englouti par les angoisses chroniques de l’une ou de l’autre. La rupture unilatérale avec l’une des branches génère fréquemment des dysfonctionnements relationnels qui se répercutent sur les générations suivantes.

La théorie contextuelle des loyautés développée par Iván Böszörményi-Nagy postule l’existence d’un grand registre relationnel fondé sur l’équité, les dettes et les mérites. Dans une structure bilatérale, l’enfant hérite d’une double dette existentielle envers ses géniteurs. Cette dualité exige un équilibrage délicat du grand livre des comptes familiaux : négliger la dette envers l’un des parents au profit exclusif de l’autre engendre un « clivage de loyauté » sévère, susceptible d’entraver l’autonomie et le bien-être psychique du sujet.

Enfin, l’anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss souligne que la filiation bilatérale met l’accent sur l’importance renouvelée de l’alliance matrimoniale. L’individu n’étant pas absorbé par un lignage éternel, chaque mariage réarticule de fond en comble la cartographie des solidarités sociales, rendant le pacte d’alliance entre les conjoints particulièrement déterminant pour la stabilité du tissu relationnel.

7. Composantes clés, types et dimensions

La filiation bilatérale se déploie à travers plusieurs composantes structurelles et psychologiques bien définies :

  • La parentèle égocentrée (kindred) : Réseau mouvant constitué de l’ensemble des parents consanguins reconnus par une personne donnée. Ce réseau n’a pas de pérennité institutionnelle au-delà de la vie d’Ego et de ses frères et sœurs germains.
  • La symétrie successorale : Égalité de principe dans les règles de dévolution des biens, des titres et de l’héritage symbolique, conférant aux héritiers des prétentions équivalentes sur les patrimoines paternel et maternel.
  • Les allégeances affectives bilatérales : Impératif psychologique d’investir émotionnellement les figures parentales des deux branches, exigeant une gestion continue des affinités sélectives sans transgresser les normes d’équité filiale.
  • L’investissement grand-parental différencié : Bien que le système soit structurellement symétrique, des biais psychologiques et comportementaux (souvent documentés en faveur de la grand-mère maternelle) introduisent des modulations qualitatives dans les liens vécus.
  • L’absence de corporatisme unilinéaire : Absence de structure d’autorité centralisée de type chef de clan ; les conflits doivent être régulés par la négociation interindividuelle plutôt que par l’arbitrage d’un aîné coutumier.
  • La bilatéralité stricte versus l’ambilinéarité : Alors que la bilatéralité stricte mobilise les deux côtés simultanément, l’ambilinéarité offre à l’individu l’opportunité de choisir d’activer préférentiellement l’une ou l’autre lignée pour accéder à certains privilèges collectifs.

8. Exemples et cas illustratifs

Dans les sociétés occidentales contemporaines, la filiation bilatérale se manifeste quotidiennement dans les conventions civiles et les rituels familiaux ordinaires. L’adoption progressive du double nom de famille (associant le patronyme du père et le matronyme de la mère) dans des pays comme la France, l’Espagne ou le Portugal constitue une traduction juridique directe de la volonté d’ancrer visuellement le sujet dans ses deux lignages d’origine.

Un cas clinique illustratif met en lumière les tensions potentielles inhérentes à cette architecture. Considérons le cas de Julien, un jeune homme de 22 ans consultant pour une anxiété généralisée et une incapacité chronique à s’engager professionnellement. L’exploration de son génogramme révèle un clivage marqué entre les deux branches familiales : la lignée paternelle, issue d’un milieu d’universitaires rigides et athées, valorise la réussite académique, tandis que la lignée maternelle, marquée par une tradition d’artisans fervents croyants, privilégie le travail manuel et la piété. Julien s’est retrouvé au centre d’un conflit de loyauté invisible, interprétant tout choix de carrière comme une trahison symbolique de l’un de ses deux héritages. La prise de conscience de la symétrie de sa filiation bilatérale et le travail de conciliation des deux mémoires familiales lui ont permis d’apaiser son sentiment de culpabilité et d’élaborer une trajectoire personnelle cohérente.

D’un point de vue anthropologique classique, les populations Iban de l’île de Bornéo illustrent une société bilatérale traditionnelle où les nouveaux époux peuvent choisir de résider indifféremment auprès de la famille du mari ou de celle de la femme (résidence utrolocale ou bilocale), les enfants nés de cette union conservant des droits d’héritage intacts et scrupuleusement équilibrés au sein des deux communautés d’origine.

9. Mesure et évaluation psychologique et anthropologique

L’analyse de la filiation bilatérale au sein de la recherche clinique et comportementale fait appel à un ensemble d’instruments diagnostiques et quantitatifs éprouvés :

Le génogramme multigénérationnel, formalisé par Monica McGoldrick et Randy Gerson, demeure l’outil d’évaluation qualitative par excellence. Il permet de cartographier graphiquement au moins trois générations d’ascendance bilatérale, en matérialisant visuellement la nature des liens (fusionnels, conflictuels, distants, rompus) sur les deux versants de la parenté. L’analyse des symétries et asymétries dans les transmissions de prénoms, de professions ou de pathologies apporte un éclairage indispensable sur la façon dont le sujet habite sa bilatéralité.

Les inventaires de réseau social perçu, tels que l’échelle d’évaluation du soutien social multidimensionnel (Multidimensional Scale of Perceived Social Support – MSPSS) ou le modèle du convoi social de Toni Antonucci, quantifient la distribution du soutien émotionnel et instrumental accordé par les membres des familles paternelle et maternelle. Ces outils permettent d’évaluer si le réseau bilatéral réel de l’individu fonctionne de manière équilibrée ou s’il souffre d’une amputation relationnelle sur l’une des branches.

Dans le domaine cognitif et expérimental, les paradigmes de catégorisation de la parenté mesurent les temps de réaction et la précision de reconnaissance des visages et des degrés d’apparentement familiaux. Ces dispositifs permettent d’étudier comment l’esprit humain structure inconsciemment les représentations mentales de ses apparentés bilatéraux face à des stimuli visuels ou émotionnels variés.

10. Applications et pertinence pratique

La compréhension opérationnelle de la filiation bilatérale trouve de multiples débouchés dans les pratiques thérapeutiques, juridiques et éducatives :

En thérapie familiale systémique, la reconnaissance de la bilatéralité est indispensable pour désamorcer les conflits de loyauté chez l’enfant. Les thérapeutes s’attachent à valider l’appartenance du patient aux deux systèmes de croyances parentaux. Dans les situations de divorce hautement conflictuel, l’intervention vise à prévenir le syndrome d’aliénation parentale, qui constitue précisément une tentative pathologique d’annihiler la bilatéralité psychique de l’enfant en diabolisant l’une des branches généalogiques.

Dans le domaine du droit de la famille et de la médiation, les dispositifs modernes de coparentalité et de résidence alternée sont directement fondés sur le postulat philosophique et psychologique de la filiation bilatérale. La législation contemporaine s’efforce de garantir à l’enfant le maintien d’un accès régulier et sécurisant à ses deux familles élargies, en consacrant notamment le droit des grands-parents des deux côtés à maintenir des relations personnelles suivies avec leurs petits-enfants.

En protection de l’enfance, les décisions de placement familial veillent désormais systématiquement à explorer les ressources d’accueil disponibles dans les deux branches de la famille élargie avant d’envisager un placement institutionnel tiers. Cette pratique de recherche de tiers dignes de confiance repose sur l’idée qu’un lien bilatéral préservé atténue grandement le traumatisme de la séparation parentale.

11. Recherches et preuves empiriques

De nombreux travaux empiriques en psychologie du développement et en anthropologie biologique ont investigué les dynamiques réelles à l’œuvre au sein des structures de filiation bilatérale.

Une série d’études remarquées conduites par Harald Euler et Sabine Weitzel (1996), puis répliquées à l’échelle internationale, a exploré le phénomène de l’asymétrie de l’investissement parental et grand-parental dans les sociétés bilatérales. Leurs résultats révèlent une hiérarchie statistique universelle dans le soin apporté aux petits-enfants : la grand-mère maternelle s’avère régulièrement la plus investie émotionnellement et matériellement, suivie du grand-père maternel, de la grand-mère paternelle, et enfin du grand-père paternel. Les chercheurs expliquent cette discordance au sein d’un système théoriquement symétrique par l’effet combiné de la certitude de maternité et des mécanismes sociobiologiques d’allocation préférentielle des ressources.

Les recherches longitudinales menées sur les enfants issus de foyers séparés (notamment les cohortes analysées par Paul Amato) démontrent avec constance que le maintien d’un investissement équilibré et chaleureux des deux réseaux familiaux bilatéraux est corrélé à une meilleure estime de soi, à des scores d’anxiété plus faibles et à de moindres taux d’échec scolaire chez l’adolescent, comparativement aux situations où une branche est exclue ou négligée.

Enfin, les investigations en psychologie cognitive transculturelle montrent que la mémoire sémantique et autobiographique des individus socialisés dans des régimes bilatéraux organise les souvenirs d’enfance selon une arborescence plus flexible et personnalisée que celle des individus issus de régimes unilinéaires stricts, chez qui les récits de vie sont fortement canalisés par les mythes et obligations du lignage dominant.

12. Considérations culturelles et transculturelles

L’universalité du fait biologique de la conception n’implique nullement l’universalité de la filiation bilatérale en tant qu’institution sociale. À l’échelle mondiale, l’Atlas ethnographique de Murdock a révélé qu’environ un tiers des sociétés humaines seulement adoptent une descendance formellement bilatérale, la majorité restante se distribuant entre patrilinéarité dominante et matrilinéarité minoritaire.

Dans les cultures unilinéaires, l’individu n’est pas psychologiquement isolé de la branche non affiliée, mais les relations y obéissent à des codes radicaux d’asymétrie. Par exemple, au sein d’une société patrilinéaire traditionnelle, le lignage du père impose l’autorité, la transmission du nom et l’obéissance statutaire rigide, tandis que la parentèle maternelle représente souvent un espace de refuge affectif bienveillant, dénué de tout pouvoir disciplinaire. Dans les sociétés bilatérales au contraire, l’autorité et l’affection doivent être théoriquement dispensées et négociées de manière équivalente sur les deux fronts, ce qui peut engendrer des confusions de rôle plus fréquentes chez les figures éducatives.

Dans les contextes de migration transculturelle, le passage d’une culture d’origine patrilinéaire à une société d’accueil occidentale bilatérale engendre régulièrement des crises d’acculturation intrafamiliales. Les pères migrants peuvent ressentir une brutale déchéance de leur prérogative statutaire traditionnelle, tandis que les mères et les enfants s’approprient les normes de symétrie bilatérale offertes par le cadre juridique local, redéfinissant en profondeur les équilibres du pouvoir au sein du foyer conjugal.

13. Critiques, controverses et limites

Malgré sa valorisation contemporaine en tant que modèle d’équité et d’égalitarisme démocratique, la filiation bilatérale soulève plusieurs difficultés conceptuelles et cliniques.

La critique anthropologique majeure, formulée dès les travaux de Meyer Fortes et des fonctionnalistes britanniques, pointe l’instabilité inhérente aux réseaux bilatéraux. En l’absence de frontières claniques étanches, la parentèle bilatérale souffre d’un flou structurel : jusqu’où s’étendent précisément les devoirs de solidarité ? Cette incertitude permanente quant aux limites du réseau familial peut générer chez les individus un sentiment d’insécurité relationnelle ou d’épuisement face à l’obligation d’entretenir activement des liens qui ne sont plus automatiquement garantis par une règle coutumière intouchable.

Sur le plan psychologique, la symétrie bilatérale idéale est régulièrement accusée d’occulter la persistance de dominations symboliques ou économiques réelles. Dans de nombreux contextes, la bilatéralité formelle masque un patriarcat informel résiduel (comme en témoigne la persistance historique de la prévalence du nom du père malgré les évolutions légales) ou, inversement, une matri-focalité émotionnelle non reconnue, plaçant le sujet dans une situation de dissonance cognitive entre la norme d’égalité proclamée et la réalité vécue au sein de son foyer.

Par ailleurs, certains cliniciens soulignent que la multiplicité des interlocuteurs familiaux inhérente à la bilatéralité élargie complique parfois le processus d’individuation-séparation chez le jeune adulte. Tiraillé entre deux héritages familiaux concurrents porteurs d’injonctions contradictoires, l’individu court le risque de s’enfermer dans une paralysie décisionnelle ou dans une névrose de conciliation permanente.

14. Termes connexes et distinctions conceptuelles

Afin d’éviter tout écueil sémantique, il convient de distinguer avec rigueur la filiation bilatérale d’autres notions proches de la théorie de la parenté :

  • Filiation unilinéaire : Principe exclusif dans lequel l’individu n’appartient institutionnellement qu’à un seul groupe de descendance, soit celui du père (patrilinéarité), soit celui de la mère (matrilinéarité), à l’exclusion formelle de l’autre branche.
  • Filiation double (ou bilinéaire) : Système rare et distinct dans lequel l’individu appartient simultanément à deux groupes corporatifs distincts : il hérite de certains droits et devoirs précis par le clan de son père (par exemple les terres rituelles) et d’autres attributions spécifiques et non concurrentes par le clan de sa mère (par exemple les biens meubles). Contrairement à la bilatéralité qui fusionne symétriquement les réseaux, la bilinéarité maintient deux structures parallèles strictement séparées.
  • Filiation ambilinéaire : Modalité dans laquelle l’individu a le droit d’appartenir à la lignée du père ou à celle de la mère, mais doit obligatoirement opérer un choix exclusif à un moment donné de sa vie sociale pour revendiquer son statut ou ses terres.
  • Parentèle (kindred) : Le groupe de personnes apparentées à un individu par les deux voies ; c’est une catégorie égocentrée et non un groupe de filiation autonome capable d’agir collectivement à travers les âges.
  • Filiation linéaire : Terme générique désignant tout système reconnaissant le lien vertical direct entre ascendants et descendants, sans préjuger du caractère unilatéral ou bilatéral de sa transmission.

15. Synthèse et points clés

La filiation bilatérale constitue un principe d’organisation fondamental qui consacre la double appartenance généalogique du sujet, reliant ce dernier avec une égale intensité aux lignées paternelle et maternelle. Cette configuration confère au réseau familial une remarquable souplesse fonctionnelle, tout en instaurant une exigence psychique continue d’intégration et de conciliation identitaire.

Sur le plan développemental, elle protège l’enfant contre l’enfermement monolithique au sein d’un clan exclusif en lui offrant un double horizon identificatoire, mais elle l’expose simultanément au risque de clivages de loyauté en cas d’antagonisme entre ses branches d’origine. Les outils cliniques modernes, à l’image du génogramme, permettent de cartographier ces dynamiques subtiles pour aider le sujet à honorer son double héritage tout en affirmant sa propre singularité au monde.

Références

  • Bowen, M. (1978). Family Therapy in Clinical Practice. Jason Aronson.
  • Böszörményi-Nagy, I., & Spark, G. M. (1973). Invisible Loyalties: Reciprocity in Intergenerational Family Therapy. Harper & Row.
  • Euler, H. A., & Weitzel, B. (1996). Discriminative grandparental solicitude as a function of certainty of relatedness. Evolution and Human Behavior, 17(1), 39-59.
  • Lévi-Strauss, C. (1949). Les structures élémentaires de la parenté. Presses Universitaires de France.
  • McGoldrick, M., Gerson, R., & Petry, S. (2008). Genograms: Assessment and Intervention (3rd ed.). W. W. Norton & Company.
  • Murdock, G. P. (1949). Social Structure. Macmillan.

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 26). Filiation bilatérale : Équilibre des lignées. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=filiation-bilaterale-definition-psychologique
Looti, Mohammed. “Filiation bilatérale : Équilibre des lignées.” Base de données de psychologie en français, 26 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=filiation-bilaterale-definition-psychologique.
Looti, Mohammed. “Filiation bilatérale : Équilibre des lignées.” Base de données de psychologie en français. octobre 26, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=filiation-bilaterale-definition-psychologique.