Face à une menace perçue ou à un inconfort affectif intolérable, l’appareil psychique déploie des manœuvres complexes destinées à préserver l’homéostasie interne. L’évitement constitue l’une des réponses d’adaptation les plus universelles, mais paradoxalement l’un des moteurs prépondérants de la persistance des troubles psychopathologiques lorsqu’il devient rigide et chronique.
Évitement
1. Définition concise
L’évitement désigne, en psychopathologie et en psychologie clinique, l’ensemble des réponses comportementales, cognitives ou émotionnelles par lesquelles un individu cherche à fuir, prévenir ou interrompre le contact avec des stimuli aversifs, qu’ils soient d’origine externe (situations, objets, personnes) ou interne (pensées, souvenirs, émotions, sensations intéroceptives).
Sur le plan fonctionnel, l’évitement opère principalement sous l’égide du renforcement négatif : la suppression ou l’atténuation temporaire de l’affliction psychologique consolide le réflexe de fuite, privant ainsi le sujet de l’opportunité d’infirmer ses croyances catastrophiques. Ce processus crée un cercle vicieux où le soulagement immédiat nourrit l’amplification à long terme de l’anxiété et de la détresse émotionnelle.
Dans les approches contemporaines, notamment issues des thérapies cognitivo-comportementales dites de troisième vague, ce concept s’est étendu sous le vocable d’évitement expérientiel, caractérisé par l’intolérance aux événements internes désagréables et les efforts infructueux déployés pour en altérer la forme, la fréquence ou l’intensité.
2. Étymologie et origine linguistique
Le substantif « évitement » dérive du verbe transitif « éviter », lui-même issu du verbe latin classique evitare, composé du préfixe privatif ou séparatif ex- (« hors de », « loin de ») et de la racine vitare signifiant « fuir », « chercher à échapper à » ou « esquiver ». Dès le Moyen Âge, la langue française emploie le terme pour désigner l’action d’esquiver un choc physique ou un danger matériel imminent.
L’intégration du terme dans le lexique psychologique et psychiatrique s’est formalisée au tournant du XXe siècle lors de l’essor du béhaviorisme anglo-saxon, où le mot avoidance (et plus spécifiquement avoidance behavior) fut théorisé pour qualifier les conduites motrices déclenchées par des stimuli aversifs conditionnés. La traduction française a naturellement repris « évitement » pour désigner non seulement ces actes comportementaux observables, mais ultérieurement l’ensemble des stratégies d’inhibition cognitive et de neutralisation affective observées dans la clinique des névroses et des troubles anxieux.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le terme se prononce /e.vit.mɑ̃/ en français standard. Il s’agit d’un nom commun masculin singulier (au pluriel : « évitements », prononcé de manière identique).
Dans la littérature scientifique, le mot s’associe fréquemment à des qualificatifs précisant sa nature ou sa cible fonctionnelle, formant des locutions nominales canoniques : « évitement comportemental », « évitement cognitif », « évitement émotionnel », « évitement intéroceptif » ou encore « évitement expérientiel ». Sur le plan syntaxique, il régit généralement la préposition « de » lorsqu’il désigne l’objet fui (« l’évitement des situations sociales ») ou peut s’employer de façon intransitive pour caractériser un patron fonctionnel généralisé (« le patient demeure dans l’évitement »).
4. Explication conceptuelle détaillée
L’évitement ne doit pas être réduit à une simple réaction mécanique de prudence ; il constitue une structure organisatrice de l’interaction entre l’individu et son environnement. D’un point de vue évolutif, la capacité d’anticiper un péril écologique et de s’en détourner avant qu’il ne porte atteinte à l’intégrité de l’organisme représente un avantage adaptatif indiscutable. Cependant, l’évitement pathologique se singularise par le fait que la menace évitée n’est plus un prédateur réel, mais une construction cognitive, une prédiction d’effondrement ou une expérience subjective perçue comme intolérable.
La dynamique de l’évitement repose sur une dichotomie fondamentale entre bénéfice à court terme et coût adaptatif à long terme. À court terme, esquiver une situation redoutée ou réprimer une émotion pénible engendre une détente immédiate, une chute brutale de l’activation du système nerveux sympathique et un sentiment éphémère de contrôle. Cette baisse de tension constitue un renforcement négatif puissant, ancrant solidement le recours systématique à cette stratégie dès lors qu’un signal d’alarme analogue se manifeste.
À long terme, l’évitement produit un rétrécissement progressif et délétère du répertoire comportemental. En empêchant la personne de se confronter à l’objet ou à l’état redouté, il interdit tout processus d’habituation physiologique et d’apprentissage correctif. L’individu ne découvre jamais qu’il aurait pu supporter la détresse, que la catastrophe anticipée ne se serait pas produite, ou que ses ressources internes étaient suffisantes pour faire face. L’illusion que la sécurité n’a été préservée que grâce à la fuite est continuellement renforcée.
Ce phénomène s’auto-entretient par un processus de généralisation des stimuli. Progressivement, l’éventail des déclencheurs aversifs s’élargit : une personne évitant initialement un centre commercial bondé en viendra à éviter les petites épiceries, puis les transports en commun, pour finalement se cloîtrer à domicile. L’évitement finit ainsi par se substituer à la vie elle-même, l’existence n’étant plus guidée par la poursuite de valeurs et de projets constructifs, mais par l’impératif absolu de ne pas ressentir la douleur psychologique.
5. Évolution historique
L’histoire conceptuelle de l’évitement s’inscrit au cœur des grandes mutations théoriques de la psychologie scientifique :
Au début du XXe siècle, les pionniers de la réflexologie et du comportementalisme, à l’instar d’Ivan Pavlov et de John B. Watson, documentent les réponses motrices défensives chez l’animal face à des chocs électriques. Cependant, c’est avec le psychologue américain Orval Hobart Mowrer, en 1939 et 1947, qu’apparaît la première formulation systématique : la théorie des deux facteurs de l’apprentissage de l’évitement. Mowrer postule que la peur est d’abord acquise par conditionnement classique (facteur 1), tandis que la réponse motrice d’évitement est maintenue par conditionnement opérant via la réduction de cette peur (facteur 2).
Dans les décennies 1960 et 1970, l’avènement de la révolution cognitive menée par Aaron T. Beck et Albert Ellis élargit le spectre de l’évitement. Les chercheurs réalisent que la fuite n’est pas uniquement motrice : les patients déploient des trésors d’ingéniosité cognitive (distraction systématique, rumination préventive, rationalisation) pour échapper à leurs croyances dysfonctionnelles et schémas précoces inadaptés. L’évitement est alors compris comme une stratégie de neutralisation visant à préserver la validité de croyances fondamentales de vulnérabilité ou d’incapacité.
À la fin des années 1990 et durant les années 2000, Steven C. Hayes et ses collaborateurs introduisent une rupture paradigmatique avec le développement de la thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT) et le concept pivot d’« évitement expérientiel ». Influencée par la théorie des cadres relationnels, cette approche démontre que la souffrance humaine résulte principalement de la fusion cognitive et de la lutte acharnée menée contre les pensées et émotions indésirables, érigeant l’acceptation psychologique en contre-modèle direct de l’évitement.
6. Fondements théoriques
La compréhension clinique de l’évitement s’appuie sur plusieurs cadres épistémologiques majeurs qui s’enrichissent mutuellement :
Le paradigme comportemental néo-skinnérien conceptualise l’évitement comme un comportement opérant régi par les lois du conditionnement. Selon la théorie de l’apprentissage de Mowrer, révisée plus tard par des théoriciens comme Rescorla et Solomon, le stimulus conditionné aversif engendre un état émotionnel aversif interne ; le comportement d’esquive, en faisant disparaître le stimulus menaçant ou en empêchant son apparition, supprime cet état d’agitation interne. Cette contingence de renforcement négatif est l’un des mécanismes d’apprentissage les plus résistants à l’extinction naturelle, car la non-apparition du stimulus inconditionné aversif est systématiquement attribuée à l’efficacité de la manœuvre de fuite.
Le paradigme cognitif met l’accent sur les schémas cognitifs et le traitement biaisé de l’information. Dans ce cadre, l’évitement découle directement d’évaluations primaires catastrophistes (« Cette situation est mortelle ou insurmontable ») combinées à des évaluations secondaires déficitaires (« Je n’ai aucune capacité pour y faire face »). L’individu développe des règles conditionnelles d’évitement (« Si je m’exprime, on se moquera de moi ; je dois donc garder le silence »). Ces stratégies protectrices empêchent le désaveu des postulats irrationnels, car les données correctives provenant de la réalité ne peuvent jamais être encodées ni intégrées dans les réseaux mnésiques du sujet.
L’approche contextuelle-comportementale et fonctionnelle (notamment l’ACT) appréhende l’évitement sous l’angle du langage humain. Les mots, en vertu des cadres relationnels arbitraires, acquièrent les mêmes propriétés aversives que les événements matériels auxquels ils renvoient. Penser à la mort ou au rejet social active les mêmes boucles neurobiologiques d’alarme que le danger réel. L’évitement expérientiel survient lorsque l’individu refuse d’entrer en contact avec ces événements privés douloureux et modifie la trajectoire de son existence pour les juguler, ce qui aboutit à une rigidité psychologique dommageable.
Enfin, le modèle psychodynamique conçoit l’évitement comme une manifestation des mécanismes de défense du Moi, s’articulant avec le refoulement, l’isolation affective et la formation réactionnelle. L’évitement comportemental ou phobique y est lu comme la projection externe d’un conflit pulsionnel intrapsychique non résolu, permettant de localiser l’angoisse dans un objet du monde extérieur plus aisé à fuir que la tension inconsciente interne.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’évitement se manifeste selon des modalités plurielles qu’il convient de classifier pour guider l’évaluation clinique :
- L’évitement comportemental manifeste : Refus explicite et visible d’entrer dans un lieu, d’accomplir une action ou d’approcher un objet spécifique (ex. refuser de prendre l’ascenseur, ne pas se présenter à un examen, quitter précipitamment une réunion).
- L’évitement subtil ou comportements de sécurité : Conduites adoptées au sein même de la situation menaçante pour en neutraliser le risque perçu (ex. tenir fermement une rambarde pour ne pas tomber, porter des lunettes noires pour masquer son regard, avoir en permanence des anxiolytiques dans sa poche sans les consommer).
- L’évitement cognitif : Stratégies intrapsychiques délibérées destinées à bloquer les pensées anxiogènes (ex. distraction mentale forcée, auto-persuasion obsessionnelle, rumination intellectuelle utilisée comme écran de fumée contre l’éprouvé émotionnel brut).
- L’évitement émotionnel et expérientiel : Répugnance viscérale à tolérer la tristesse, la honte, la colère ou la vulnérabilité, se traduisant souvent par un émoussement affectif volontaire, une quête compulsive de sensations fortes ou l’usage d’anesthésiants chimiques.
- L’évitement intéroceptif : Peur panique et contournement actif de toute modification physiologique corporelle saine (ex. refuser de monter les escaliers ou de faire du sport par crainte des palpitations cardiaques, fuir les pièces chaudes par peur de la sudation).
- L’évitement relationnel et d’attachement : Mise à distance défensive de l’intimité émotionnelle, caractérisée par une posture d’autosuffisance rigide destinée à prévenir le rejet, l’abandon ou la dépendance affective.
8. Exemples et cas illustratifs
L’expression pratique de l’évitement s’observe au quotidien dans une variété de tableaux cliniques :
Cas 1 : L’agoraphobie et l’évitement intéroceptif. Marc, 34 ans, a subi une attaque de panique inopinée dans un métro bondé. Depuis cet épisode, il refuse catégoriquement d’emprunter les transports sous-terrains, puis s’est mis à éviter les supermarchés, les ponts et les embouteillages routiers. Plus subtilement, Marc refuse désormais de boire du café, de pratiquer son jogging hebdomadaire et de regarder des films à suspense, car l’accélération normale de son rythme cardiaque déclenche l’alarme cognitive : « Je vais refaire un arrêt cardiaque ». Son évitement comportemental et intéroceptif a réduit son périmètre d’action à un rayon d’un kilomètre autour de son domicile.
Cas 2 : L’anxiété sociale et les comportements de sécurité. Sophie, 27 ans, souffre d’un trouble de l’anxiété sociale. Lorsqu’elle ne peut esquiver un dîner d’entreprise, elle arrive systématiquement en retard pour ne pas avoir à briser la glace, s’installe au bout de la table, garde les yeux fixés sur son téléphone et serre son verre d’eau avec force pour dissimuler d’éventuels tremblements. Si elle parvient à passer la soirée sans être explicitement rejetée, son esprit attribue ce succès apparent à ses rituels de protection (« Si je n’avais pas regardé mon écran, ils auraient remarqué mon incompétence »), empêchant ainsi toute amélioration de son sentiment d’efficacité personnelle.
Cas 3 : L’évitement post-traumatique. Laurent, 42 ans, a été victime d’un grave accident de la route par temps de pluie. Il ne prend plus jamais le volant lorsqu’il pleut, refuse de monter à bord d’un véhicule conduit par un tiers et détourne le regard dès qu’une carcasse de voiture apparaît aux informations télévisées. Pour neutraliser les réminiscences intrusives qui l’assaillent le soir venu, il consomme quotidiennement de l’alcool, utilisant cette substance comme une barrière pharmacologique d’évitement affectif pour empêcher l’émergence des affects traumatiques.
9. Mesure et évaluation psychologique
La quantification de l’évitement s’avère indispensable pour établir la sévérité d’un tableau clinique et mesurer l’efficacité des interventions psychothérapeutiques. Les psychologues s’appuient sur plusieurs outils psychométriques standardisés :
L’Acceptance and Action Questionnaire-II (AAQ-II), élaboré par Bond et ses collègues, constitue l’instrument de référence mondial pour évaluer l’évitement expérientiel et l’inflexibilité psychologique générale. Une version multidimensionnelle plus étendue, le Multidimensional Experiential Avoidance Questionnaire (MEAQ), permet d’analyser plus finement des sous-domaines tels que la procrastination, la répression émotionnelle et la détresse de confrontation.
Pour l’évitement spécifiquement cognitif et comportemental dans le cadre de la dépression et de l’anxiété, la Cognitive-Behavioral Avoidance Scale (CBAS) d’Ottenbreit et Dobson offre une distinction fine selon deux axes : l’évitement cognitif versus comportemental, et l’évitement dans le domaine social versus non social. Dans l’exploration du traumatisme psychique, l’échelle Impact of Event Scale-Revised (IES-R) comprend une sous-échelle consacrée exclusivement à l’évaluation des symptômes d’évitement des rappels traumatiques.
Outre les questionnaires auto-rapportés, l’évaluation clinique recourt aux tâches d’évitement comportemental (Behavioral Avoidance Tasks ou BAT). Lors d’une BAT, le patient est invité à se rapprocher par paliers d’un stimulus phobogène réel ou virtuel sous le regard du clinicien, qui enregistre la distance minimale atteinte, le niveau d’anxiété auto-évalué et les comportements de fuite manifestes, fournissant une mesure écologique et objective du phénomène.
10. Applications et portée pratique
Le ciblage direct des processus d’évitement est reconnu comme le vecteur universel du changement thérapeutique en santé mentale :
En thérapie cognitivo-comportementale (TCC), la technique pivot demeure l’exposition thérapeutique (in vivo, en imagination, intéroceptive ou par réalité virtuelle). Le protocole implique une confrontation graduelle, répétée et prolongée aux stimuli anxiogènes sans recours aux comportements de sécurité. L’exposition permet l’apprentissage de l’inhibition : le patient forme une nouvelle trace mnésique de sécurité qui prend le pas sur l’ancienne mémoire de danger, provoquant l’extinction de la réponse de peur.
Dans le champ des troubles dépressifs, l’Activation Comportementale s’attaque directement à la boucle d’évitement dépressif. Les patients déprimés ayant tendance à se replier dans l’inactivité et le lit pour fuir le sentiment de pénibilité, cette méthode les amène à planifier des activités positives structurées en dépit de leur manque de motivation, brisant le renforcement de l’apathie et rétablissant l’accès aux renforçateurs environnementaux naturels.
Dans le monde du travail et de l’éducation, la compréhension de l’évitement éclaire d’un jour nouveau la procrastination, les blocages d’apprentissage et l’épuisement professionnel (burnout). Remettre un dossier au lendemain n’est presque jamais un problème de gestion du temps, mais un mécanisme d’évitement émotionnel face à l’anxiété de performance, la peur de l’échec ou l’ennui généré par la tâche. L’intervention organisationnelle gagne à viser l’accroissement de la tolérance à l’inconfort plutôt que la seule discipline opérationnelle.
11. Recherche et données empiriques
Les neurosciences affectives ont permis d’identifier avec précision les circuits cérébraux impliqués dans l’orchestration de l’évitement. Le complexe amygdalien, central dans la détection des menaces, envoie des projections massives vers la substance grise périaqueducale et l’hypothalamus, initiant les réactions de fuite ou de sidération. Chez les sujets présentant un haut niveau d’évitement pathologique, l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) met en évidence une hyperactivité de l’amygdale associée à une connectivité altérée avec le cortex préfrontal ventromédian (vmPFC), zone normalement dévolue à l’extinction de la peur et à la régulation descendante des affects d’alarme.
De vastes méta-analyses confirment la nocivité de l’évitement comme variable transdiagnostique. Les travaux de Chawla et Ostafin ont mis en lumière que l’évitement expérientiel est corrélé positivement et de manière significative avec presque toutes les formes de psychopathologie répertoriées dans le DSM (dépression majeure, troubles anxieux, troubles de l’usage de substances, troubles des conduites alimentaires, automutilations non suicidaires). Plus le répertoire d’évitement est vaste et rigide, plus le pronostic clinique est sombre en l’absence d’intervention ciblée.
Parallèlement, la recherche expérimentale sur l’effet paradoxal de suppression de la pensée, documentée par Daniel Wegner sous l’appellation d’« effet rebond des processus ironiques », montre que l’injonction consciente d’éviter une pensée précise (« ne pensez pas à un ours blanc ») entraîne invariablement une hyper-accessibilité cognitive ultérieure de cette pensée. L’évitement cognitif direct est donc voué à l’échec structurel dès lors que les ressources attentionnelles du sujet sont saturées ou affaiblies.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La signification sémiotique, la prévalence et la tolérance de l’évitement varient considérablement selon les contextes socioculturels :
Dans les cultures individualistes occidentales, dominées par une valorisation de l’assertivité, de l’indépendance et de l’optimisme proactif, l’évitement comportemental et social est fréquemment stigmatisé comme une faiblesse ou un manque de caractère. En contrepartie, ces sociétés promeuvent intensément un évitement expérientiel implicite à travers une injonction au bonheur constant, valorisant l’élimination rapide de toute détresse au moyen de solutions médicalisées ou de consommation marchande.
Dans certaines cultures collectivistes, en particulier en Asie de l’Est, certaines formes de retrait social ou d’inhibition comportementale ne relèvent pas nécessairement d’une pathologie individuelle, mais d’une norme de réserve, de modestie ou de préservation de l’harmonie groupale. L’accent est mis sur la régulation des désirs et l’autodiscipline. Cependant, l’évitement peut y atteindre des formes aiguës propres au contexte social : c’est le cas du phénomène du hikikomori au Japon, où des adolescents et jeunes adultes s’enferment dans leur chambre pendant des mois ou des années pour échapper aux pressions scolaires, économiques et sociales étouffantes.
De même, le trouble spécifique appelé taijin kyofusho illustre un évitement social guidé non pas par la peur d’être humilié par autrui (comme dans la phobie sociale occidentale), mais par la crainte obsessionnelle d’incommoder, d’embarrasser ou de blesser les autres par son odeur corporelle, son regard ou ses rougeurs, soulignant la modulation des motifs de fuite par le logiciel moral de la culture.
13. Critiques, controverses et limites
Bien que le rôle pathogène de l’évitement soit largement documenté, plusieurs voix au sein de la communauté scientifique mettent en garde contre une vision excessivement manichéenne du concept :
Premièrement, certains théoriciens soulignent que l’évitement n’est pas dysfonctionnel par essence. Dans des environnements intrinsèquement abusifs, violents, non contrôlables ou toxiques (ex. zones de guerre, foyers de maltraitance, environnements professionnels hautement pervers), l’évitement actif ou passif constitue souvent la stratégie de préservation somatique et psychologique la plus intelligente et la plus adaptée. Chercher à éliminer systématiquement l’évitement sans analyser la dangerosité objective du contexte réel peut s’avérer néfaste pour le patient.
Deuxièmement, le débat méthodologique autour de l’évaluation de l’évitement expérientiel soulève de vives controverses. Plusieurs chercheurs, comme Rochefort et ses collaborateurs, ont critiqué l’AAQ-II, affirmant que le questionnaire mesure principalement l’intensité de la détresse émotionnelle ou le névrosisme général plutôt que le processus psychologique d’évitement en tant que tel, créant une circularité empirique trompeuse dans de nombreuses études d’efficacité.
Troisièmement, la distinction entre évitement dysfonctionnel et distraction adaptative demeure floue. Utiliser la musique, le sport ou la lecture pour apaiser une crise d’angoisse ponctuelle relève-t-il d’un évitement délétère ou d’une saine boîte à outils d’autorégulation émotionnelle ? Les consensus actuels soulignent que le critère discriminant réside dans la flexibilité : la distraction est saine lorsqu’elle est choisie temporairement en conscience ; elle devient un évitement pathologique lorsqu’elle s’impose comme une compulsion rigide empêchant la résolution des problèmes de fond.
14. Termes connexes et distinctions notionnelles
L’évitement doit être rigoureusement distingué de plusieurs notions proches avec lesquelles il est couramment confondu :
- Évitement vs Fuite : La fuite (escape) est la rupture d’un contact déjà engagé avec un stimulus aversif présent, alors que l’évitement (avoidance) est une manœuvre anticipatoire déployée en amont pour empêcher tout contact initial avec le stimulus menaçant.
- Évitement vs Refoulement : Le refoulement est un mécanisme de défense inconscient qui expulse de la conscience des pulsions, représentations ou désirs intolérables, tandis que l’évitement est une stratégie souvent consciente ou préconsciente, portant tant sur des comportements concrets externes que sur des états internes.
- Évitement vs Résignation acquise : Dans l’évitement, l’individu reste activement mobilisé dans la recherche d’une échappatoire pour préserver son intégrité subjective ; dans la résignation acquise (décrochage comportemental), le sujet cesse toute tentative d’action, convaincu de l’inutilité totale de tout comportement face à l’inévitabilité de la douleur.
- Évitement vs Acceptation : L’acceptation constitue l’exact opposé théorique et clinique de l’évitement expérientiel ; elle désigne la disposition active et bienveillante à faire de la place aux pensées, souvenirs et sensations inconfortables sans tenter de les museler ni d’agir sous leur dictat.
- Évitement vs Comportement de sécurité : Le comportement de sécurité est une forme d’évitement intrapénitentiel ou partiel : le sujet s’expose physiquement à la situation mais érige des défenses artificielles microscopiques pour ne pas affronter la menace jusqu’au bout.
15. Synthèse et points clés à retenir
L’évitement se définit comme l’esquive délibérée ou automatique de stimuli aversifs externes ou d’expériences subjectives pénibles, constituant l’un des mécanismes les plus fondamentaux de la régulation psychologique humaine.
Si son utilité à court terme réside dans le soulagement immédiat de l’anxiété par le mécanisme du renforcement négatif, sa chronicisation en fait le pilier de la quasi-totalité des troubles mentaux en entravant l’habituation, l’extinction de la peur et la désactivation des croyances de danger.
L’évitement n’est pas exclusivement moteur : il se décline sous des formes subtiles, intéroceptives, relationnelles et cognitives. Dans les thérapies modernes, le concept d’évitement expérientiel regroupe l’incapacité à tolérer le monde émotionnel intérieur.
La rupture thérapeutique de l’évitement — matérialisée par l’exposition méthodique, l’acceptation psychologique et l’activation comportementale — constitue le facteur commun indispensable à toute guérison psychologique durable et au rétablissement d’une vie riche de sens.
Références
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- Bond, F. W., Hayes, S. C., Baer, R. A., Carpenter, K. M., Guenole, N., Orcutt, H. K., Waltz, T., & Zettle, R. D. (2011). Preliminary psychometric properties of the Acceptance and Action Questionnaire–II: A revised measure of psychological inflexibility and experiential avoidance. Behavior Therapy, 42(4), 676–688. https://doi.org/10.1016/j.beth.2011.03.007
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