Le Marchandage : Négocier avec la perte

Le stade du marchandage constitue la troisième étape du modèle de deuil de Kübler-Ross. Analyse clinique, mécanismes de pensée magique et rôle dans l’adaptation à la perte.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 26, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 26, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

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Face à la certitude brutale d’une disparition imminente ou d’un bouleversement existentiel irréversible, le psychisme humain déploie des manœuvres de défense sophistiquées pour tenter de conjurer l’inévitable. Le marchandage constitue ce moment charnière où l’individu, oscillant entre déni résiduel et conscience douloureuse de la réalité, cherche à conclure un pacte implicite avec le destin, une puissance transcendante ou le corps médical afin de différer l’échéance ou d’en atténuer la violence.

Le stade du marchandage

1. Définition concise

Le stade du marchandage (ou phase de négociation) désigne un mécanisme d’adaptation psychologique par lequel un individu confronté à une perte imminente, à un deuil ou à un traumatisme majeur tente d’échapper à la réalité douloureuse en formulant des compromis hypothétiques, des promesses de rédemption ou des transactions symboliques. Dans le cadre de la thanatologie et de la psychologie clinique, cette étape traduit une tentative cognitive et émotionnelle de reprendre le contrôle sur une situation perçue comme fondamentalement incontrôlable.

Sur le plan psychopathologique et dynamique, ce stade se caractérise par l’émergence soutenue de pensées contrefactuelles (les ruminations de type « si seulement » ou « et si ») et par une forme de pensée magique. L’individu s’illusionne temporairement sur sa capacité à modifier l’issue tragique en échange d’une conduite morale exemplaire, d’une piété renforcée ou d’une renonciation matérielle, érigeant ainsi un rempart temporaire contre l’angoisse dépressive.

2. Étymologie et origine linguistique

Le substantif français « marchandage » dérive du verbe « marchander », issu du latin populaire mercatare (fréquentatif de mercari, signifiant « faire du commerce » ou « trafiquer »), lui-même rattaché à la racine merx (marchandise). Initialement circonscrit au champ économique et commercial pour désigner l’action de débattre du prix d’une transaction, le terme a acquis dès le XVIIe siècle des connotations figurées évoquant l’hésitation, le calcul ou la réticence à consentir à une obligation pénible.

Dans la littérature psychiatrique contemporaine, le terme est la transposition directe de l’anglais bargaining, popularisé par la psychiatre helvéto-américaine Elisabeth Kübler-Ross dans son ouvrage fondateur paru en 1969. La traduction française a privilégié « marchandage » ou « négociation », captant l’essence d’un troc existentiel où l’individu tente d’échanger des vertus subjectives contre du temps, de la rémission ou la préservation de son intégrité biopsychosociale.

3. Prononciation et forme grammaticale

Le terme « marchandage » se prononce phonétiquement /maʁ.ʃɑ̃.daʒ/ en français standard. Il s’agit d’un substantif masculin singulier invariable au féminin, dont le pluriel est « marchandages » (/maʁ.ʃɑ̃.daʒ/). Dans le discours clinique, il s’emploie principalement avec le déterminant défini (« le marchandage ») ou au sein de syntagmes nominaux tels que « la phase de marchandage », « l’étape du marchandage » ou « le stade de négociation ».

Du point de vue syntaxique et pragmatique, le mot s’articule généralement avec des prépositions régissant l’objet ou l’interlocuteur supposé du troc : « marchander avec la mort », « entrer en marchandage avec le destin », ou « un marchandage intérieur face au diagnostic ». On évitera de le confondre avec le terme juridique de marchandage (qui renvoie au prêt illicite de main-d’œuvre), son acception en psychologie désignant strictement un processus défensif et adaptatif.

4. Explication conceptuelle détaillée

Le marchandage s’inscrit au carrefour de la cognition, de l’affectivité et des mécanismes de défense intrapsychiques. Lorsque la confrontation avec un événement destructeur — tel qu’un diagnostic de pathologie létale, une rupture amoureuse non consentie, la perte brutale d’un statut social ou le décès d’un être cher — submerge les capacités d’assimilation du moi, l’appareil psychique refuse de capituler immédiatement devant l’irréversibilité. Contrairement au déni primitif qui oblitère la factualité de l’événement, le sujet au stade du marchandage reconnaît intellectuellement la menace, mais tente d’en invalider la sentence finale par le biais d’un accord conditionnel.

Ce processus mobilise intensément le raisonnement conditionnel rétrospectif et prospectif. D’une part, le sujet revisite compulsivement le passé récent à la recherche de bifurcations manquées, générant une cascade de propositions contrefactuelles : « Si seulement nous étions allés consulter plus tôt », « Si je n’avais pas insisté pour prendre cette route ». Cette reconstruction rétrospective, bien que génératrice d’une culpabilité dévorante, offre au sujet le réconfort paradoxal de maintenir l’illusion que l’événement était évitable, préservant ainsi la croyance fondamentale en un monde ordonné et prévisible.

D’autre part, le marchandage prospectif oriente le psychisme vers une forme de contrat futuriste. L’individu promet d’adopter des conduites de sainteté, de dédier sa vie aux œuvres caritatives, de se conformer scrupuleusement aux protocoles médicaux les plus drastiques ou de se réconcilier avec des proches éloignés, en contrepartie d’une prolongation de son espérance de vie ou de l’annulation miraculeuse du désastre. Ce marchandage s’opère dans un espace intime, souvent secret, car le sujet perçoit intuitivement la dimension irrationnelle de sa démarche, craignant le jugement dépréciateur de son entourage ou des professionnels de santé.

Le champ conceptuel du marchandage ne se réduit pas à une simple fuite en avant ; il constitue un sas de décompression émotionnelle. En interposant une négociation entre la révolte colérique initiale et l’effondrement dépressif ultérieur, le psychisme s’octroie un répit précieux. Ce répit permet d’amortir l’impact cataclysmique de la perte et de mobiliser graduellement les ressources nécessaires à la restructuration du monde interne.

5. Développement historique

Bien que les conduites de supplication et de pactisation sacrificielle soient documentées depuis l’Antiquité dans les récits mythologiques et religieux (à l’instar du mythe d’Alceste acceptant de mourir à la place d’Admète ou des vœux votifs formulés lors des grandes épidémies), leur formalisation clinique dans le champ de la santé mentale remonte à la seconde moitié du XXe siècle.

En 1969, la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross publie son ouvrage séminal On Death and Dying (traduit en français sous le titre Les Derniers Instants de la vie). En interrogeant plus de deux cents patients atteints de maladies incurables à l’hôpital de Chicago, elle identifie une régularité séquentielle récurrente dans les attitudes psychologiques face à la mort, articulée autour de cinq phases canoniques : le déni (denial), la colère (anger), le marchandage (bargaining), la dépression (depression) et l’acceptation (acceptance). Kübler-Ross décrit le marchandage comme une étape généralement brève mais d’une intensité poignante, où le patient tente d’obtenir un délai de grâce, souvent fixé autour d’un événement symbolique majeur (le mariage d’un enfant, la naissance d’un petit-enfant, un anniversaire marquant).

Au fil des décennies 1980 et 1990, des chercheurs en psychologie cognitive et sociale, notamment Daniel Kahneman et Amos Tversky, ont enrichi la compréhension de cette phase en théorisant la pensée contrefactuelle et la simulation heuristique. Le marchandage a ainsi été affranchi de son statut exclusif d’étape thanatologique pour devenir un concept central dans l’analyse globale du deuil, des ruptures relationnelles, des traumatismes collectifs et des crises existentielles majeures.

6. Fondements théoriques

L’analyse du stade du marchandage repose sur la convergence de plusieurs courants majeurs de la psychologie contemporaine :

L’approche psychodynamique et psychanalytique : Sous le prisme freudien, le marchandage s’apparente à une régression temporaire au stade de la toute-puissance infantile et de la pensée magique. Face à l’impuissance radicale imposée par le réel de la castration ou de la mort, le moi réactive des fantasmes omnipotents selon lesquels une intention pure ou un sacrifice symbolique suffirait à contraindre le surmoi archaïque ou l’autorité paternelle transcendante à concéder une grâce. C’est également une manifestation de la défense maniaque décrite par Melanie Klein, visant à nier la destruction de l’objet aimé par une hyperactivité mentale réparatrice.

La théorie cognitive et les schémas de croyance : Selon la théorie du monde juste développée par Melvin Lerner, les êtres humains possèdent un besoin fondamental de croire que le monde est un lieu équitable où chacun récolte ce qu’il mérite. L’avènement d’une tragédie arbitraire pulvérise cette matrice cognitive. Le marchandage représente une tentative désespérée de réinstaurer l’équation de causalité morale : « Si je promets d’être irréprochable (cause), le malheur sera révoqué (effet) ». Il s’agit d’une défense contre l’absurde et le chaos cognitif.

Le modèle transactionnel du stress et du coping : Élaboré par Richard Lazarus et Susan Folkman, ce modèle appréhende le marchandage comme une modalité de stratégie d’adaptation (coping) centrée sur l’émotion. Incapable de modifier objectivement les stresseurs environnementaux létaux par un coping centré sur le problème, l’individu opère une réévaluation cognitive interne destinée à juguler temporairement la détresse physiologique et l’effroi panique.

7. Composantes clés, types et dimensions

Le stade du marchandage se déploie à travers plusieurs dimensions phénoménologiques et structurales :

  • La dimension temporelle (Rétrospective vs Prospective) :
    • Le marchandage rétrospectif : Focalisé sur la reconstruction imaginaire des événements passés, dominé par les formulations contrefactuelles culpabilisantes (« Si j’avais insisté pour passer cette IRM », « Si je ne l’avais pas laissé partir ce soir-là »).
    • Le marchandage prospectif : Axé sur l’avenir immédiat, caractérisé par des vœux conditionnels et des promesses d’amendement moral formulées pour ajourner la perte.
  • La cible transactionnelle (Intrinsèque vs Extrinsèque) :
    • La négociation divine ou cosmique : Adresse privilégiée à Dieu, à l’Univers, au Karma ou aux ancêtres, où le sujet offre des prières, des pèlerinages ou des renoncements ascétiques.
    • La négociation interpersonnelle et médicale : Pactes conclus avec les soignants (« Si je supporte cette chimiothérapie agressive sans me plaindre, vous me garantissez d’être là à Noël ») ou avec l’entourage (« Si tu reviens, je promets de changer radicalement de comportement »).
    • La négociation intrapsychique : Dialogue silencieux du sujet avec lui-même, où il s’impose des règles coercitives rigides dans l’espoir magique de conjurer le sort.
  • Le degré de lucidité : Oscillation permanente entre une croyance magique sincère en l’efficacité du pacte et un discernement rationnel désabusé reconnaissant la vanité de la démarche.

8. Exemples et cas illustratifs

Cas clinique 1 : L’oncologie palliative.
Madame D., 54 ans, reçoit un diagnostic de carcinome ovarien de stade IV avec métastases péritonéales. Après une première phase de sidération incrédule et de violente rancœur contre les praticiens qui n’auraient pas décelé la tumeur à temps, elle manifeste un comportement d’une docilité extrême. Lors d’un entretien clinique, elle confie à la psychologue : « J’ai promis à la Vierge Marie que si elle me laisse vivre jusqu’au mariage de ma fille en juin, je donnerai l’intégralité de mes économies à un orphelinat et je ne demanderai plus jamais un seul jour supplémentaire ». Ce cas illustre le marchandage temporel borné, typique des observations princeps de Kübler-Ross, où le patient propose une reddition définitive après l’octroi d’un délai hautement symbolique.

Cas clinique 2 : La rupture amoureuse non consentie.
Julien, 32 ans, subit une séparation inattendue après huit années de vie commune. Submergé par l’angoisse d’abandon, il envoie à son ex-partenaire de longs messages structurés selon une logique transactionnelle : « Accordons-nous encore deux mois. Je m’engage à débuter une psychothérapie dès demain, à cesser totalement mes déplacements professionnels et à emménager dans la ville de ton choix. Si après ces deux mois tu ne ressens rien, je m’effacerai définitivement ». Ce comportement démontre comment le marchandage cherche à substituer une contractualisation rationnelle à une désaffection émotionnelle ressentie comme intolérable.

Cas clinique 3 : Le deuil parental traumatique.
À la suite du décès accidentel de son fils adolescent, Monsieur B. passe des nuits entières à revisiter la chronologie de la tragédie : « Si seulement je n’avais pas oublié d’acheter du pain, il ne serait pas sorti à cette heure précise ». Ce marchandage rétrospectif torturant traduit le refus inconscient de concéder à l’accident son caractère purement fortuit, préférant porter le fardeau d’une culpabilité chimérique plutôt que d’affronter l’injustice d’une perte dénuée de sens.

9. Mesure et évaluation clinique

Le marchandage ne fait pas l’objet d’un diagnostic nosographique autonome dans les classifications internationales telles que le DSM-5 ou la CIM-11, mais il est évalué comme une composante réactionnelle au sein des troubles de l’adaptation, du trouble du deuil prolongé ou du trouble de stress post-traumatique.

Sur le plan psychométrique, plusieurs instruments évaluent les manifestations du marchandage et des processus contrefactuels associés :

  • L’Inventaire des Comportements et Pensées de Deuil (Grief Experience Inventory – GEI) : Développé par Catherine Sanders, cet outil comporte des sous-échelles mesurant explicitement la culpabilité rétrospective et les ruminations idéatives caractéristiques du marchandage.
  • Le Counterfactual Thinking Questionnaire (CTQ) : Utilisé en psychologie cognitive pour quantifier la fréquence et l’orientation (ascendante ou descendante) des pensées contrefactuelles formulées par un individu face à une crise.
  • L’Échelle d’Évaluation des Stratégies d’Adaptation (Brief COPE) : Évalue, à travers ses dimensions de coping dysfonctionnel et de réévaluation cognitive, les démarches d’évitement et de négociation symbolique mises en œuvre par le patient.

10. Applications et pertinence pratique

La compréhension du stade du marchandage revêt une importance capitale pour les professionnels de santé, les psychothérapeutes et les accompagnants en soins palliatifs :

En médecine et soins palliatifs : Les soignants doivent apprendre à identifier le marchandage pour ne pas le confondre avec une adhésion thérapeutique authentique. Un patient qui accepte sans réserve des traitements lourds ou des essais cliniques expérimentaux peut être mû non par un consentement éclairé, mais par l’illusion magique d’un pacte lui assurant la guérison. Les équipes soignantes doivent accueillir ces promesses avec une écoute bienveillante sans jamais valider l’illusion thérapeutique, au risque de précipiter un effondrement psychique brutal lorsque les marqueurs tumoraux démentiront l’efficacité du pacte.

En psychothérapie et relation d’aide : Le clinicien doit savoir naviguer dans l’ambivalence du marchandage. Tenter de confronter prématurément le patient à la dureté de la réalité objective risque de briser prématurément une défense nécessaire et de provoquer une dépression mélancolique sévère ou un passage à l’acte suicidaire. L’attitude thérapeutique consiste à contenir la parole négociatrice, à désamorcer doucement la culpabilité sous-jacente aux « si seulement », et à accompagner le passage progressif vers l’expression de la tristesse légitime.

En médiation et gestion de crise organisationnelle : Lors de licenciements collectifs ou de restructurations majeures, les salariés traversent fréquemment une phase de marchandage en proposant des concessions salariales ou des augmentations drastiques de charge de travail pour sauver des postes condamnés. La reconnaissance de cette phase permet aux gestionnaires de maintenir un dialogue respectueux sans entretenir de faux espoirs préjudiciables à la résilience collective.

11. Recherche et données empiriques

Les recherches empiriques contemporaines ont considérablement nuancé la vision séquentielle linéaire initialement proposée par Kübler-Ross. L’étude longitudinale de référence menée par Paul K. Maciejewski et ses collaborateurs à l’Université Yale (publiée en 2007 dans le Journal of the American Medical Association – JAMA) a évalué les cinq étapes du deuil chez 233 personnes endeuillées sur une période de 24 mois. Leurs résultats ont démontré que le marchandage n’intervient pas de manière rigoureusement ordonnée après la colère ; il se manifeste souvent très précocement, dès l’annonce du choc, et tend à décroître régulièrement au cours des six premiers mois.

D’autres travaux en neurosciences affectives et en cognition sociale (notamment ceux de Roese et Olson sur la pensée contrefactuelle) ont démontré que les ruminations propres au marchandage activent intensément le cortex préfrontal ventromédian et l’amygdale. Ces activations traduisent un conflit neurofonctionnel aigu entre la détection d’une erreur d’espérance majeure (la perte) et la tentative de recalibrer les réseaux de récompense par la simulation mentale de scénarios alternatifs.

12. Considérations socioculturelles

La phénoménologie du marchandage varie substantiellement selon les matrices culturelles, spirituelles et philosophiques au sein desquelles évoluent les individus :

Dans les sociétés occidentales hautement sécularisées et médicalisées, le marchandage s’est largement déthéologisé. Il s’exerce prioritairement à l’encontre de la biomédecine, des protocoles oncologiques ou des régimes de santé alternatifs. L’individu moderne, imprégné de l’idéologie du contrôle individuel et de la performance, négocie sa survie par l’ingestion compulsive de compléments alimentaires, le jeûne thérapeutique strict ou la consultation forcenée de multiples sommités médicales.

À l’inverse, dans les cultures traditionnelles ou confessionnelles (notamment dans les contextes marqués par les théologies abrahamiques ou les philosophies orientales comme le bouddhisme et l’hindouisme), le marchandage conserve une structure explicitement votive et spirituelle. Les vœux de pèlerinage, les offrandes rituelles, les jeûnes propitiatoires et la récitation de prières expiatoires constituent des canaux socialement légitimés pour canaliser cette angoisse. Loin d’être perçu comme une aberration cognitive, le marchandage y est intégré dans un dialogue codifié avec l’ordre divin ou la loi du karma, offrant à l’individu un soutien communautaire que le sujet individualiste moderne ne trouve plus.

13. Critiques, controverses et limites

Le statut théorique du marchandage au sein du modèle des cinq étapes a suscité de vives controverses au sein de la communauté scientifique :

La critique épistémologique majeure, formulée par des thanatologues comme Colin Murray Parkes ou George Bonanno, cible le postulat d’universalité et de séquentialité du modèle de Kübler-Ross. Ces auteurs rappellent que le modèle initial reposait sur des entretiens qualitatifs non standardisés et manquait d’une validation empirique rigoureuse. Nombreux sont les sujets en deuil qui ne manifestent jamais le moindre signe de marchandage, passant sans transition d’un anéantissement dépressif à une réorganisation résiliente, ou maintenant un attachement serein sans pactiser avec l’illusion.

Une autre controverse clinique concerne le risque iatrogène d’une injonction normative au marchandage. Si des psychologues ou des équipes soignantes s’imaginent qu’un patient « doit » obligatoirement traverser cette étape pour guérir de sa perte, ils risquent d’interpréter à tort des interrogations éthiques légitimes ou des doutes spirituels comme de simples défenses immatures. Enfin, certains théoriciens cognitivistes soutiennent que le concept de marchandage est trop hétérogène, amalgamant artificiellement la pensée contrefactuelle rétrospective (orientée vers le regret) et la négociation prospective (orientée vers l’espoir), deux processus neuropsychologiques pourtant distincts.

14. Termes connexes et distinctions fondamentales

Afin de préserver la rigueur conceptuelle de l’analyse clinique, il convient de distinguer le marchandage de plusieurs notions voisines :

  • Le déni (Denial) : Le déni refuse d’enregistrer la réalité du fait destructeur (« Ce n’est pas mon scanner, il y a une erreur d’étiquetage »). Le marchandage, en revanche, admet l’existence de la menace mais conteste son caractère inéluctable ou définitif au moyen d’une compensation (« Je suis malade, mais si je prie suffisamment, la tumeur régressera »).
  • La pensée contrefactuelle (Counterfactual Thinking) : Il s’agit du processus cognitif global consistant à imaginer des alternatives non advenues à des événements passés. Le marchandage exploite la pensée contrefactuelle, mais y adjoint une composante transactionnelle, affective et comportementale de rachat ou de supplication.
  • Le coping centré sur le problème : Cette modalité d’adaptation mobilise des actions rationnelles et effectives pour modifier une situation stressante (ex. : demander un second avis médical pour ajuster une posologie). Le marchandage relève d’une illusion d’action, souvent magique ou disproportionnée, là où la réalité objective n’offre plus de prise directe.
  • La dépression réactionnelle : Elle survient précisément lorsque le sujet prend acte de l’échec irrévocable de tout marchandage. La négociation cède alors le pas à la reconnaissance du vide, du désespoir et du deuil effectif de ce qui ne sera plus.

15. Résumé et points clés à retenir

Le stade du marchandage représente une étape cardinale de la dynamique psychologique du deuil et de la confrontation à la finitude humaine :

  • Il constitue un mécanisme d’adaptation transitoire combinant pensée magique, raisonnement contrefactuel et conduite d’expiation morale pour tenter d’échapper à l’irréversibilité d’un traumatisme ou d’une disparition annoncée.
  • Théorisé initialement par Elisabeth Kübler-Ross en 1969 dans le cadre de la prise en charge des malades incurables, il s’applique aujourd’hui à l’ensemble des pertes existentielles majeures (séparations, deuils, déclassements).
  • Il s’articule selon deux axes majeurs : le marchandage rétrospectif (dominé par la culpabilité du « si seulement ») et le marchandage prospectif (caractérisé par des promesses de rédemption en échange d’un sursis).
  • Loin de constituer une régression pathologique en soi, il remplit une fonction de temporisation émotionnelle protectrice, permettant au moi d’absorber l’onde de choc avant d’entamer le travail dépressif puis l’acceptation finale.
  • La pratique clinique commande de respecter cette défense temporaire avec compassion sans cautionner l’illusion magique, tout en désamorçant la culpabilité stérile qui accompagne fréquemment les négociations intérieures du sujet.

Références

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 26). Le Marchandage : Négocier avec la perte. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=stade-du-marchandage-deuil
Looti, Mohammed. “Le Marchandage : Négocier avec la perte.” Base de données de psychologie en français, 26 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=stade-du-marchandage-deuil.
Looti, Mohammed. “Le Marchandage : Négocier avec la perte.” Base de données de psychologie en français. octobre 26, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=stade-du-marchandage-deuil.