Au cœur de la psychophysique sensorielle et de l’étude de la perception visuelle, la quantification précise du stimulus lumineux constitue la pierre angulaire de la compréhension des mécanismes rétiniens et corticaux. L’apostilb représente une unité photométrique historique fondamentale ayant permis d’établir les lois gouvernant la détection des contrastes, l’adaptation à la lumière et l’exploration fonctionnelle du champ visuel humain.
Apostilb
1. Définition concise
L’apostilb (symbole : asb), parfois nommé blondel en hommage au physicien français André Blondel, est une unité de luminance non rattachée au Système international d’unités (SI). Il correspond à la luminance d’une surface parfaitement diffusante (surface lambertienne idéale) émettant ou réfléchissant un flux lumineux total d’un lumen par mètre carré. Dans le cadre métrologique contemporain, un apostilb équivaut rigoureusement à 1/π candela par mètre carré, soit approximativement 0,3183 cd/m² (ou 10⁻⁴ lambert).
En psychologie expérimentale et en psychophysique de la vision, l’apostilb a longtemps servi d’étalon opérationnel pour calibrer les stimuli visuels et déterminer les seuils absolus et différentiels de perception lumineuse. Contrairement aux grandeurs radiométriques pures exprimées en watts par mètre carré, l’apostilb intègre la fonction d’efficacité lumineuse spectrale photopique de l’œil humain moyen définie par la Commission internationale de l’éclairage (CIE). Il exprime ainsi une intensité lumineuse apparente, directement proportionnelle à l’excitation physiologique des photorécepteurs de la rétine.
Bien que son usage métrologique officiel ait été supplanté par la candela par mètre carré (cd/m² ou nit), l’apostilb demeure une référence incontournable en ophtalmologie fonctionnelle, en neuro-ophtalmologie et en ergonomie visuelle. Il constitue la base normative sur laquelle repose la quasi-totalité des appareils de périmétrie automatisée et cinétique (tels que le périmètre de Goldmann et le périmètre automatisé de Humphrey), servant de repère constant pour évaluer la sensibilité rétinienne différentielle.
2. Étymologie et origine linguistique
Le terme « apostilb » est une construction néologique savante forgée au début du XXe siècle à partir du grec ancien. Il se compose du préfixe grec apo- (ἀπό-), signifiant « issu de », « à partir de » ou marquant une dérivation réductrice, combiné au radical stilb, lui-même issu du verbe grec stilbein (στίλβειν), qui signifie « étinceler », « briller » ou « resplendir ».
L’unité mère, le stilb (symbole : sb), introduite pour quantifier de très fortes luminances (une candela par centimètre carré, soit 10 000 cd/m²), s’avérait d’un ordre de grandeur inadapté à la description des surfaces réfléchissantes diffuses rencontrées dans l’environnement quotidien et dans les expériences psychophysiques. Le préfixe apo- a donc été adjoint pour désigner une fraction atténuée du stilb, spécialement adaptée aux surfaces de diffusion isotrope obéissant à la géométrie de Lambert.
En 1942, le Comité français de l’éclairage a proposé d’attribuer à cette unité le nom de « blondel », en l’honneur d’André-Eugène Blondel (1863-1938), pionnier de la photométrie et inventeur de l’oscillographe. Bien que le terme « blondel » ait joui d’une certaine popularité dans la littérature francophone d’optique physiologique, la nomenclature internationale a massivement conservé « apostilb », attesté dans tous les manuels de référence de psychophysique visuelle germaniques, anglo-saxons et internationaux.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan morphologique et grammatical, « apostilb » est un substantif masculin invariable en pratique courante d’abréviation, mais qui prend la marque régulière du pluriel dans les textes académiques rédigés en langue française (« des apostilbs »). Sa transcription phonétique normalisée dans l’Alphabet Phonétique International (API) est /a.pɔs.tilb/.
Le symbole officiel de l’unité est asb (en minuscules, sans point abréviatif). Il convient de ne pas le confondre avec le symbole sb réservé au stilb. Dans les équations photométriques et psychophysiques, la relation fondamentale s’énonce : 1 asb = 1/π cd/m² ≈ 0,318309886 cd/m², ou réciproquement 1 cd/m² = π asb ≈ 3,14159265 asb.
Dans l’usage clinique ophtalmologique, la valeur en apostilbs est souvent convertie en échelle logarithmique inverse sous forme de décibels photométriques (dB), où chaque incrément de 10 dB représente une atténuation d’un facteur 10 (1 unité log) par rapport à la luminance maximale disponible de l’appareil (généralement calibrée à 10 000 asb ou 3 183 cd/m²).
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender la portée de l’apostilb dans l’étude des fonctions cognitives et perceptives, il est indispensable de le situer au sein de la chaîne de transmission de l’information visuelle. L’apostilb quantifie la luminance, c’est-à-dire l’intensité lumineuse émise ou réfléchie par unité de surface apparente dans une direction donnée. Contrairement à l’éclairement (exprimé en lux), qui mesure le flux lumineux incident reçu par une surface, la luminance décrit la lumière qui pénètre effectivement dans l’œil de l’observateur.
L’apostilb est spécifiquement fondé sur le modèle physique du diffuseur parfait, formalisé par la loi du cosinus de Johann Heinrich Lambert. Une surface lambertienne présente la propriété optique remarquable d’avoir une luminance rigoureusement identique quelle que soit la direction d’observation : la diminution apparente de l’aire projetée compense exactement la réduction de l’intensité rayonnée sous un angle oblique. Dès lors, si une surface plane reçoit un éclairement de 1 lux et réfléchit intégralement ce flux sans absorption selon une distribution lambertienne (facteur de réflexion de 100 %), sa luminance est précisément de 1 apostilb.
Au niveau neurophysiologique, la luminance exprimée en apostilbs détermine le taux d’activation des photorécepteurs rétiniens (bâtonnets et cônes), mais de manière modulée par l’ouverture pupillaire. Pour obtenir l’éclairement rétinien effectif, les chercheurs convertissent la luminance en trolands (produit de la luminance par la surface de la pupille en millimètres carrés). Néanmoins, l’apostilb demeure la variable stimulus externe que l’expérimentateur manipule pour sonder les processus visuels ascendants (bottom-up).
L’échelle des luminances environnementales s’étend sur plus de quatorze ordres de grandeur, allant du seuil de détection visuelle nocturne (environ 10⁻⁶ asb) jusqu’à l’éblouissement destructeur de la rétine (au-delà de 10⁸ asb). L’apostilb permet de définir avec clarté les trois grands régimes de la perception visuelle :
- Le régime scotopique (en deçà de 0,01 asb) : dominé exclusivement par les bâtonnets, caractérisé par une absence de vision chromatique et une acuité visuelle spatiale minimale.
- Le régime mésopique (entre 0,01 asb et environ 10 à 30 asb) : zone de transition où interviennent conjointement les bâtonnets et les cônes. C’est précisément dans cette plage que se situe la luminance de fond classique de nombreux tests périmétriques.
- Le régime photopique (au-delà de 30 asb) : fonctionnement saturé des bâtonnets et prédominance exclusive des cônes fovéaux et parafovéaux, garantissant une acuité maximale et une discrimination trichromatique complète.
5. Évolution et développement historique
L’histoire de l’apostilb s’inscrit dans l’effort concerté de la physique et de la psychologie naissante au tournant des XIXe et XXe siècles pour standardiser les grandeurs photométriques. Alors que Gustav Fechner et Hermann von Helmholtz développaient les fondements de la psychophysique sensorielle, les expérimentateurs utilisaient des bougies standard, des lampes à acétate d’amyle (lampe Hefner) ou des lampes à incandescence de carbone, entraînant une dispersion considérable des résultats quantitatifs relatifs aux seuils différentiels de clarté.
Dans les années 1920 et 1930, avec l’essor de l’éclairagisme et des recherches en psychologie appliquée à la vision du travail, la multiplicité d’unités incohérentes (foot-lambert dans le monde anglo-saxon, lambert, bougie par mètre carré, carcel) rendait urgente une clarification. L’introduction de l’apostilb a permis de simplifier radicalement les calculs d’ingénierie visuelle pour les surfaces diffusantes, en éliminant le facteur π des équations de réflectance.
Le tournant décisif dans l’application médicale et psychophysique survient dans l’immédiat après-guerre sous l’impulsion de l’ophtalmologiste et chercheur germano-suisse Hans Goldmann (1899-1991). En 1945, Goldmann conçoit son célèbre périmètre à coupole hémisphérique, établissant une norme universelle pour la mesure du champ visuel. Goldmann démontre que la reproductibilité des isoptères (lignes reliant des points de même sensibilité rétinienne) exige une standardisation rigide de la luminance de la coupole de fond et du stimulus test. Il fixe la luminance d’arrière-plan à 31,5 apostilbs (correspondant exactement à 10 cd/m²).
Ce choix de 31,5 asb ne relevait nullement du hasard : il correspond au seuil inférieur de l’adaptation photopique pure. À cette luminance d’arrière-plan, le système visuel humain opère selon la loi de Weber, où le rapport du seuil différentiel de luminance sur la luminance de fond devient constant (ΔI / I = constante). De ce fait, les petites variations involontaires d’illumination de la pièce ou de l’état d’adaptation du sujet n’affectent pas drastiquement la sensibilité mesurée.
Bien que la XIe Conférence générale des poids et mesures ait officialisé en 1960 le Système international d’unités en consacrant la candela et le mètre comme unités de base de la luminance (cd/m²), l’apostilb a continué de prospérer dans les laboratoires de vision et les hôpitaux en raison de l’immense base de données cliniques accumulée selon ce standard.
6. Fondements théoriques et psychophysiques
L’intégration de l’apostilb au sein de la théorie psychologique repose sur les principes de la psychophysique classique énoncés par Ernst Heinrich Weber et formalisés par Gustav Theodor Fechner. Selon la loi de Weber-Fechner, la sensation perçue (S) croît comme le logarithme de l’intensité du stimulus physique (I). Dans le domaine visuel, la détection d’une cible lumineuse projetée sur un écran nécessite que la différence de luminance entre la cible (I + ΔI) et le fond (I) atteigne une valeur critique dénommée seuil d’incrément.
Les propriétés de sommation spatiale constituent un second ancrage théorique capital. Selon la loi de Riccò, pour de très petits stimuli visuels sous-tendant un angle inférieur à la taille du centre d’un champ récepteur rétinien (la zone de sommation spatiale complète), le produit de la luminance de la cible par son aire spatiale est constant au seuil : L × A = C (où L est exprimé en apostilbs et A en surface angulaire). Si la surface du test double, la luminance en apostilbs nécessaire pour déclencher un potentiel d’action dans les cellules ganglionnaires rétiniennes est divisée par deux.
Lorsque la taille du stimulus dépasse cette limite critique de Riccò, la détection obéit à la loi de Piper (sommation partielle), où le produit de la luminance par la racine carrée de l’aire reste constant : L × √A = C. Enfin, pour des surfaces très étendues, le seuil de luminance en apostilbs devient totalement indépendant de la surface du stimulus, n’obéissant plus qu’à la sensibilité locale du réseau neuronal.
Sur le plan temporel, la loi de Bloch stipule que pour des durées de présentation inférieures à un temps critique (environ 100 millisecondes en vision photopique), le produit de la luminance (en apostilbs) par la durée d’exposition (en millisecondes) demeure invariant pour atteindre le seuil de visibilité : L × t = C. L’apostilb constitue ainsi l’unité de commande physique permettant de tester expérimentalement l’interaction spatio-temporelle des circuits neuronaux rétino-géniculés.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’analyse photométrique et psychophysique structurée autour de l’apostilb fait intervenir plusieurs dimensions opérationnelles :
- Luminance de fond (I_fond) : Énergie lumineuse continue émise par l’environnement immédiat ou la coupole de test. La valeur pivot de 31,5 asb (10 cd/m²) stabilise la sensibilité différentielle rétinienne dans la zone de validité de la fraction de Weber.
- Luminance du stimulus test (I_stimulus) : Émission lumineuse supplémentaire projetée localement pendant une durée contrôlée (souvent 100 à 200 ms). Dans les appareils conventionnels, la luminance maximale non atténuée atteint 10 000 asb (3 183 cd/m²).
- Contraste de luminance de Weber : Rapport sans dimension défini par la formule :
C = (I_stimulus - I_fond) / I_fond
Ce ratio exprime la force relative du signal sensoriel indépendant de la luminance absolue globale. - Échelle d’atténuation en décibels (dB) : Traduction logarithmique de la luminance du stimulus en apostilbs. L’atténuation est calculée selon la formule :
dB = 10 × log₁₀ (I_max / I_test)
Ainsi, à 0 dB, le stimulus brille de ses 10 000 asb initiaux (visibilité maximale, stimulus très brillant). À 10 dB, la luminance est atténuée à 1 000 asb ; à 20 dB, elle est de 100 asb ; à 30 dB, de 10 asb ; et à 40 dB, la cible n’émet plus que 1 asb. Une sensibilité élevée du sujet se traduit par un score en décibels élevé, signifiant qu’il perçoit des cibles d’une luminance extrêmement faible en apostilbs. - Facteur de réflectance lambertienne (ρ) : Coefficient compris entre 0 et 1 reliant l’éclairement reçu (E en lux) à la luminance émise (L en apostilbs) par la relation directe :
L (asb) = ρ × E (lux)
8. Exemples et illustrations empiriques
Considérons une situation clinique classique d’examen du champ visuel chez un patient suspecté de glaucome débutant. La coupole du périmètre est illuminée de façon homogène à 31,5 apostilbs. Le patient fixe une mire centrale pendant qu’un spot lumineux blanc d’une surface de 4 mm² (stimulus III de Goldmann) est projeté à 15 degrés d’excentricité dans le cadran nasal supérieur pendant 200 millisecondes.
Si la sensibilité différentielle du patient à cet emplacement est normale (mesurée à 32 dB), la formule de rétro-conversion indique que la luminance de la cible perçue par le sujet au seuil est de :I = 10 000 × 10^(-3,2) ≈ 6,31 apostilbs au-dessus de la luminance de fond.
La luminance totale de la cible s’élève donc à 31,5 + 6,31 = 37,81 asb. Si ce même sujet présente un scotome profond consécutif à une atteinte du faisceau de fibres nerveuses rétiniennes, il peut devenir incapable de percevoir des stimuli atténués et ne réagir qu’à une cible présentée à 10 dB, soit un incrément gigantesque de 1 000 apostilbs.
Un autre exemple empirique concerne l’étude de l’adaptation à l’obscurité, telle que théorisée par Selig Hecht dans ses expériences canoniques de 1937. Après avoir exposé l’œil à une source d’éblouissement saturante de 10 000 apostilbs pendant 5 minutes, l’extinction complète des lumières entraîne une remontée progressive de la sensibilité. Durant les 7 premières minutes, le seuil absolu de détection chute rapidement de 100 asb à environ 0,1 asb : c’est la branche d’adaptation rapide des cônes. Après une brève pause (la cassure de Kohlrausch), les bâtonnets prennent le relais et la sensibilité continue de progresser pendant 30 minutes jusqu’à ce que le seuil absolu atteigne environ 0,00001 apostilb.
9. Mesure, instrumentation et évaluation psychophysique
La métrologie de l’apostilb repose sur des instruments spécialisés dénommés luminancemètres ou photomètres de précision. Ces dispositifs comportent un objectif optique focalisant l’image de la surface mesurée sur un photodétecteur (photodiode au silicium corrigée par un filtre d’adaptation photopique V(λ)). Le luminancemètre intègre la lumière émise par un cône solide défini (souvent 1°, 1/3° ou 0,1°) et affiche la valeur soit directement en candelas par mètre carré, soit par conversion en apostilbs par multiplication par le facteur π.
Dans la maintenance des instruments de test psychophysique, la calibration en apostilbs s’avère critique pour assurer la standardisation inter-centres et la validité longitudinale des études de cohortes. Un périmètre mal étalonné dont la luminance de fond dériverait de 31,5 asb vers 20 asb entraînerait une modification artificielle de l’état d’adaptation de la rétine, provoquant de faux diagnostics de déficit du champ visuel ou masquant une réelle détérioration pathologique.
L’évaluation psychophysique utilise des algorithmes d’escalier adaptatif (tels que la méthode 4-2 dB ou les algorithmes bayésiens de type SITA — Swedish Interactive Thresholding Algorithm). Ces programmes ajustent dynamiquement la luminance du test en apostilbs en fonction des réponses affirmatives ou négatives du sujet, convergeant rapidement vers la luminance exacte correspondant à une probabilité de détection de 50 %.
10. Applications cliniques, ergonomiques et pratiques
Les implications de la luminance quantifiée en apostilbs s’étendent bien au-delà des laboratoires de physique expérimentale, irradiant de nombreux domaines de la santé et du travail :
- Ophtalmologie et neuro-ophtalmologie : Le diagnostic différentiel du glaucome à angle ouvert, de la sclérose en plaques (par la mise en évidence d’une névrite optique rétrobulbaire rétrograde), des tumeurs hypophysaires comprimant le chiasma optique (hémianopsie bitemporale) et des accidents vasculaires cérébraux rétro-chiasmatiques dépend entièrement de cartes périmétriques étalonnées sur la sensibilité différentielle en apostilbs.
- Ergonomie visuelle des écrans et des postes de commande : Dans l’ingénierie des cockpits d’avions et des interfaces homme-machine industrielles, la détermination des luminances des affichages tête haute (HUD) et des consoles de contrôle exige un équilibrage rigoureux. Les contrastes doivent être maintenus constants face aux variations d’éclairage ambiant pour éviter la fatigue visuelle cognitive (asthénopie) et garantir des temps de réaction minimaux.
- Sécurité routière et éclairage public : La compréhension de la vision mésopique nocturne (entre 0,03 et 3 asb) permet d’optimiser l’éclairage des autoroutes et des zones piétonnes, garantissant que les obstacles sombres émergent avec un contraste suffisant par rapport au revêtement routier pour franchir le seuil d’incrément de Weber du conducteur.
- Psychopharmacologie et toxicologie : La mesure des seuils de luminance en apostilbs permet de détecter précocement la toxicité oculaire de substances pharmacologiques courantes (antipaludéens de synthèse comme l’hydroxychloroquine, antituberculeux comme l’éthambutol) bien avant l’apparition de lésions morphologiques visibles au fond d’œil.
11. Recherche scientifique et preuves empiriques
L’histoire de la recherche psychologique sur la vision abonde en travaux empiriques majeurs exploitant l’apostilb comme unité maîtresse. Dans les années 1950 et 1960, le neurophysiologiste Horace Barlow a mené des études pionnières sur la rétine de mammifère, quantifiant l’inhibition latérale au sein des champs récepteurs des cellules ganglionnaires. En manipulant des fonds de stimulation étalonnés en fractions d’apostilb, Barlow a démontré que l’inhibition latérale augmente avec la luminance ambiante, transformant un système purement intégrateur à basse lumière en un système dédié à l’amplification des contrastes et des contours en condition photopique.
De même, les travaux d’Elfriede Aulhorn et d’Heinrich Harms à Tübingen ont minutieusement cartographié la sommation spatiale à travers l’ensemble du champ visuel humain. Leurs courbes d’équi-sensibilité ont démontré que la surface de Riccò s’accroît à mesure que l’on s’éloigne de la fovéa vers la périphérie rétinienne, ce qui signifie qu’un stimulus périphérique exige un incrément d’apostilbs plus important ou une aire de stimulation beaucoup plus vaste pour être perçu.
Les recherches contemporaines en psychologie cognitive portant sur l’attention visuelle sélective utilisent également ces seuils de luminance. Il a été solidement démontré par les paradigmes d’amorçage de Posner que l’orientation attentionnelle endogène réduit de manière mesurable le seuil de luminance requis (en apostilbs) pour discriminer une cible périphérique, démontrant un gain neuronal cortical qui module la transduction sensorielle primaire.
12. Considérations culturelles, contextuelles et normatives
La trajectoire scientifique de l’apostilb illustre les disparités d’adoption des standards de mesure entre disciplines et zones géographiques. Historiquement, l’Europe continentale (en particulier l’Allemagne, la France et la Suisse) a été le bastion de l’apostilb, porté par la domination industrielle et intellectuelle de fabricants d’optique de pointe tels que Carl Zeiss et Haag-Streit.
À l’inverse, la communauté scientifique et industrielle nord-américaine a longtemps privilégié le foot-lambert (fL) ou le millilambert, créant une friction terminologique considérable dans les revues internationales de perception. Alors que la communauté des physiciens purs s’est unifiée autour du Système international (SI) dès le milieu du XXe siècle en imposant la candela par mètre carré, la communauté biomédicale a opposé une remarquable inertie conservatrice, motivée par la nécessité d’assurer la comparabilité des dossiers médicaux sur plusieurs décennies d’évolution des pathologies chroniques.
Par ailleurs, l’interprétation des seuils en apostilbs doit impérativement être contextualisée en fonction de facteurs démographiques universels, au premier rang desquels le vieillissement biologique. Avec l’âge, la diminution du diamètre pupillaire moyen (myosis sénile physiologique) et la perte de transparence progressive du cristallin (cataracte nucléaire ou corticale) réduisent drastiquement la transmission photonique intraoculaire. Ainsi, un stimulus physique identique de 10 apostilbs délivre chez une personne de 70 ans un éclairement rétinien effectif jusqu’à trois fois inférieur à celui délivré chez un adolescent de 15 ans, imposant aux psychophysiciens d’ajuster rigoureusement les bases de données normatives selon les tranches d’âge.
13. Critiques, controverses et limites méthodologiques
En dépit de son utilité historique indéniable, l’apostilb a fait l’objet de nombreuses critiques tant sur le plan métrologique que psychologique. La critique principale formulée par le Bureau international des poids et mesures (BIPM) réside dans son statut d’unité redondante et non-SI. L’introduction du facteur 1/π dans la définition même de l’unité avait pour objectif initial de masquer les mathématiques de l’intégration hémisphérique pour l’ingénieur électricien, mais elle a souvent induit une confusion conceptuelle durable entre éclairement (en lux) et luminance.
Une seconde controverse découle du postulat sous-jacent de lambertianité parfaite. Dans la réalité physique, aucune coupole d’expérimentation visuelle ni aucun matériau de rétro-projection ne se comporte comme un diffuseur lambertien absolu à 100 %. Aux angles d’incidence très rasants, les phénomènes de spécularité résiduelle créent des inhomogénéités locales de luminance, faussant la correspondance théorique directe entre lux reçus et apostilbs mesurés.
Enfin, sur le versant de la psychologie neurophysiologique, il est souvent reproché à l’apostilb d’être une mesure centrée sur le stimulus distal et d’ignorer complètement les caractéristiques anatomiques du système récepteur de l’observateur. Deux individus exposés à une surface identique de 31,5 apostilbs peuvent présenter des éclairements rétiniens dramatiquement différents si l’un possède une pupille dilatée de 6 mm de diamètre (zone de 28,3 mm²) et l’autre une pupille serrée de 2 mm (zone de 3,14 mm²). C’est pourquoi de nombreux chercheurs contemporains préconisent de délaisser l’apostilb au profit du troland pour la description des conditions d’activation rétinienne, et du candela par mètre carré pour la description photométrique pure du stimulus physique.
14. Termes associés et distinctions conceptuelles
Pour naviguer avec rigueur dans la littérature psychophysique et optométrique, il convient de distinguer clairement l’apostilb de plusieurs concepts voisins :
- Stilb (sb) : Unité de luminance du système CGS valant 1 candela par centimètre carré, soit exactement 10 000 cd/m² ou 31 416 apostilbs. C’est l’étalon historique supérieur dont dérive l’apostilb.
- Candela par mètre carré (cd/m² ou nit) : Seule unité de luminance légale reconnue par le Système international (SI). Elle est reliée à l’apostilb par la formule :
1 cd/m² = π asb ≈ 3,1416 asb, soit1 asb ≈ 0,3183 cd/m². - Lambert (L) : Unité de luminance du système CGS correspondant à 1/π candela par centimètre carré (10 000/π cd/m²). Un lambert équivaut exactement à 10 000 apostilbs. Le millilambert (mL), fréquemment utilisé dans la littérature psychophysique américaine ancienne, vaut exactement 10 apostilbs.
- Foot-lambert (fL) : Unité anglo-saxonne de luminance lambertienne définie comme 1/π candela par pied carré. Un foot-lambert équivaut à environ 3,426 cd/m² ou 10,764 apostilbs.
- Troland (Td) : Unité d’éclairement rétinien effectif (stimulus proximal). Un troland correspond à l’éclairement rétinien produit par une surface ayant une luminance de 1 cd/m² observée à travers une pupille d’entrée de 1 mm². Exprimé à partir de l’apostilb,
Td = (L en asb / π) × Aire pupillaire (en mm²). - Lux (lx) : Unité SI d’éclairement lumineux reçu par une surface (lumen par mètre carré). L’apostilb et le lux possèdent la même dimensionnalité quantitative pour une surface blanche lambertienne idéale de réflectance égale à 1 (1 lux reçu = 1 apostilb réémis).
15. Résumé et points clés
L’apostilb est une unité photométrique historique de luminance lambertienne qui a exercé une influence structurante dans le développement de la psychologie de la perception visuelle et de l’exploration fonctionnelle neuro-ophtalmologique. Les éléments essentiels à retenir incluent :
- Valeur d’équivalence : 1 apostilb (asb) = 1/π cd/m² ≈ 0,3183 cd/m². Réciproquement, 1 cd/m² ≈ 3,1416 asb.
- Standard clinique de Goldmann : La valeur d’arrière-plan de 31,5 asb (10 cd/m²) adoptée dans les périmètres visuels stabilise l’œil au début du régime photopique, garantissant la constance de la fraction différentielle de Weber (ΔI / I).
- Échelle en décibels : En périmétrie automatisée, la sensibilité lumineuse est exprimée en décibels logarithmiques inversés par rapport à un stimulus maximal de 10 000 asb. Plus la valeur en dB est élevée, plus le sujet est capable de détecter une luminance faible en apostilbs.
- Lois sensorielles sous-jacentes : L’apostilb permet d’opérationnaliser et de quantifier les lois fondamentales de sommation spatiale (Riccò, Piper) et temporelle (Bloch) régissant l’excitabilité des photorécepteurs et des voies visuelles centrales.
- Statut contemporain : Bien que supplanté par la candela par mètre carré dans les normes métrologiques internationales, l’apostilb conserve un ancrage clinique et théorique indélébile dans l’évaluation du champ visuel humain.
Références
- Aulhorn, E., & Harms, H. (1972). Visual perimetry. In D. Jameson & L. M. Hurvich (Eds.), Handbook of Sensory Physiology: Visual Psychophysics (Vol. VII/4, pp. 102–145). Springer-Verlag. https://doi.org/10.1007/978-3-642-88658-4_5
- Barlow, H. B. (1958). Temporal and spatial summation in human vision at different background levels. The Journal of Physiology, 141(2), 337–350. https://doi.org/10.1113/jphysiol.1958.sp005978
- Goldmann, H. (1945). Grundlagen exakter Perimetrie. Ophthalmologica, 109(2-3), 57–70. https://doi.org/10.1159/000298000
- Hecht, S., Schlaer, S., & Pirenne, M. H. (1942). Energy, quanta, and vision. The Journal of General Physiology, 25(6), 819–840. https://doi.org/10.1085/jgp.25.6.819
- Wyszecki, G., & Stiles, W. S. (1982). Color Science: Concepts and Methods, Quantitative Data and Formulae (2nd ed.). John Wiley & Sons. https://en.wikipedia.org/wiki/Color_science