La conscience que l’être humain entretient avec son propre organisme physique constitue l’un des piliers les plus fondamentaux de la cognition et de l’identité subjective. Loin d’être une simple réceptivité passive aux stimuli mécaniques, le percept corporel représente la synthèse dynamique et multisensorielle par laquelle le système nerveux central intègre en permanence les flux afférents pour forger une expérience cohérente du corps propre dans l’espace.
Percept corporel
1. Définition concise
Le percept corporel (en anglais body percept) désigne la représentation phénoménologique, sensorielle et immédiate de son propre corps physique, issue de l’intégration active et continue de signaux multisensoriels incluant la proprioception, l’extéroception, la vision et l’intéroception. Il constitue l’expérience consciente directe qu’un individu a de la morphologie, de la taille, de la position et des limites spatiales de son organisme à un instant donné.
Sur le plan épistémologique et psychologique, le percept corporel se distingue de la dimension affective et évaluative de l’image corporelle. Alors que l’image corporelle intègre des attitudes subjectives, des idéaux socioculturels et une satisfaction esthétique, le percept corporel renvoie strictement à la composante perceptive et somatosensorielle du corps vécu. Il forme l’ancrage phénoménal indispensable à partir duquel s’érigent l’agentivité motrice, le sentiment de possession corporelle et, ultérieurement, la conscience réflexive de soi.
En neurosciences cognitives, ce concept incarne la modalité de calcul neuronal par laquelle le cerveau convertit des coordonnées sensorielles rétinotopiques, somatotopiques et vestibulaires hétérogènes en un cadre spatial unifié égocentré, assurant ainsi l’interface fondamentale entre la physiologie organique et l’action orientée dans le monde environnant.
2. Étymologie et origine linguistique
Le vocable « percept » provient directement du latin classique perceptum, forme neutre substantivée du participe passé de percipere, signifiant « saisir pleinement », « percevoir », « appréhender par les sens ou par l’esprit ». Ce verbe résulte de la composition du préfixe intensif per- (à travers, complètement) et de capere (prendre, saisir). Le terme met ainsi l’accent sur le produit concret d’un acte perceptif achevé, par opposition au conceptum (concept), qui relève de l’abstraction intellectuelle.
L’adjectif « corporel » dérive du latin corporeus, lui-même issu de corpus (corps, matière organique organisée). Historiquement, la locution anglaise body percept s’est consolidée dans la psychophysique et la neuropsychologie de langue anglaise du milieu du XXe siècle pour désigner précisément la résultante de la perception corporelle globale. Son introduction formelle en français s’est opérée au sein des travaux de psychopathologie phénoménologique et de neuropsychologie clinique pour pallier le flou sémantique entourant la notion polysémique de « schéma corporel ».
L’adoption du concept a permis aux cliniciens francophones de différencier le traitement sensorimoteur inconscient (le schéma) de la traduction sensorielle consciente et subjective de la forme corporelle (le percept), instaurant une clarté lexicologique décisive dans l’étude des distorsions de la taille et des volumes perçus.
3. Prononciation et forme grammaticale
Dans la langue française, « percept corporel » est un syntagme nominal masculin singulier. Sa transcription phonétique en Alphabet Phonétique International (API) s’établit comme suit : /pɛʁ.sɛ kɔʁ.pɔ.ʁɛl/. Au pluriel, il adopte la graphie régulière « percepts corporels » (/pɛʁ.sɛ kɔʁ.pɔ.ʁɛl/).
D’un point de vue grammatical, le terme est employé comme un substantif technique non dénombrable lorsqu’il caractérise le mode global d’appréhension sensorielle du corps propre (« l’altération du percept corporel »), ou comme un nom dénombrable pour spécifier des représentations perceptives régionales ou transitoires (« les différents percepts corporels afférents aux segments distaux »). Les expressions synonymes ou apparentées au sein de la littérature francophone incluent « somatoperception », « perception du corps propre » et « représentation perceptive somatosensorielle ».
4. Explication conceptuelle détaillée
Le percept corporel repose sur la convergence et l’étalonnage mutuel d’une pluralité de systèmes afférents qui alimentent les réseaux neuronaux pariéto-frontaux. Chaque mouvement, contact ou modification posturale génère des volées d’influx provenant des récepteurs cutanés (corpuscules de Meissner, de Pacini, disques de Merkel), des mécanorécepteurs articulaires et des fuseaux neuromusculaires (proprioception), conjugués aux signaux optiques du champ visuel et aux informations otolithiques de l’appareil vestibulaire. Le percept corporel est la résultante unifiée, cohérente et dynamique de ce filtrage computationnel continu.
Ce processus computationnel ne se réduit pas à une simple sommation arithmétique des signaux sensoriels. Il implique des mécanismes complexes de prédiction descendante (top-down) et d’ajustement ascendant (bottom-up). Selon le modèle de l’inférence bayésienne active, le cerveau formule des prédictions probabilistes constantes concernant les états sensoriels attendus du corps. Lorsque survient une discordance entre la rétroaction sensorielle réelle et la prédiction motrice anticipée (l’erreur de prédiction), le percept corporel subit une recalibration plastique immédiate afin de restaurer l’homéostasie perceptive et cognitive.
Un aspect central du percept corporel réside dans la délimitation de la frontière physique séparant le soi du non-soi. Cette fonction délimite l’espace corporisé direct de l’espace péripersonnel, c’est-à-dire le volume spatial environnant immédiatement accessible aux membres supérieurs. Le percept corporel ancre ainsi la certitude implicite que les mains, les jambes ou le tronc appartiennent au sujet, fondant ce que les philosophes de l’esprit et les neuroscientifiques nomment le sentiment d’appartenance corporelle (sense of body ownership).
En outre, le percept corporel interagit étroitement avec l’intéroception, c’est-à-dire la cartographie centrale des signaux viscéraux internes (rythme cardiaque, respiration, signaux gastro-intestinaux, température). Cette dimension viscérale procure au percept sa texture affective et son intensité vitale basale, ancrant l’organisme dans un état fondamental de présence existentielle, sans lequel les perceptions externes demeureraient de pures abstractions géométriques désincarnées.
5. Évolution historique
La théorisation des représentations corporelles plonge ses racines dans les travaux de la neurologie clinique du XIXe siècle. Dès la fin des années 1880, des cliniciens pionniers comme Carl Wernicke et Hermann Munk ont postulé l’existence de mémoires sensorielles localisées permettant au sujet de reconnaître les différentes portions de sa morphologie. Cependant, c’est au neurologue britannique Sir Henry Head et à son collègue Gordon Holmes que l’on doit, en 1911, la formulation princeps du concept de « schéma postural », défini comme un étalon interne constamment modifié par les mouvements corporels successifs.
Au cours des années 1930, le psychiatre et psychanalyste Paul Schilder a étendu cette perspective purement motrice dans son ouvrage séminal The Image and Appearance of the Human Body (1935). Schilder a fusionné la neurobiologie, la psychanalyse et la sociologie, établissant que l’expérience du corps propre est un phénomène triarchique intégrant des données sensorielles physiologiques, des investissements libidinaux et des interactions relationnelles. Dès lors, le champ académique a commencé à distinguer le substrat perceptif pur des investissements symboliques.
Durant la seconde moitié du XXe siècle, la psychologue britannique Freda Newcombe et le neurologue Norman Geschwind ont mis en lumière des dissociations neuropsychologiques capitales chez les patients cérébrolésés, démontrant que la perception explicite des proportions du corps pouvait être sélectivement compromise sans que la performance gestuelle automatique soit altérée. Cette scission a conduit la neuropsychologie contemporaine, sous l’impulsion de chercheurs tels que Shaun Gallagher et Frederique de Vignemont, à formaliser la distinction fondamentale entre le body schema (action motrice implicite) et le body percept (jugement sensoriel et conscient de la configuration corporelle).
L’avènement des techniques de neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf, magnétoencéphalographie) et de la réalité virtuelle immersive au tournant des années 2000 a définitivement affranchi le percept corporel de ses limitations spéculatives, permettant aux neurosciences expérimentales d’en manipuler les composantes milliseconde par milliseconde.
6. Fondements théoriques
Le cadre théorique prédominant de la phénoménologie embodied (corporéisée), initié par Maurice Merleau-Ponty dans sa Phénoménologie de la perception (1945), conçoit le percept corporel non comme un objet constitué dans le monde, mais comme le milieu même par lequel le monde devient accessible. Dans cette optique, percevoir son corps n’est pas contempler un mannequin biologique dans un théâtre intérieur, mais vivre une ouverture motrice et intentionnelle vers l’extériorité. Le percept corporel est ici le pivot de toute synthèse perceptive ultérieure.
Au plan neurocognitif, la théorie du codage prédictif (predictive processing), développée par Karl Friston et Andy Clark, modélise le percept corporel sous la forme d’un processus continu de minimisation de l’énergie libre. Le cerveau maintient un modèle génératif de la morphologie et de la biomécanique corporelle. Les signaux visuels, tactiles et proprioceptifs ne font que raffiner et contraindre les croyances a priori (priors) du cerveau quant à la disposition spatiale de ses membres.
Une autre assise conceptuelle majeure provient de l’hypothèse des représentations corporelles multiples articulée par Matthew Longo et ses collaborateurs. Ce modèle postule l’existence d’une somatotopie perceptuelle implicite, distincte des cartes corticales primaires de Penfield. Selon cette approche, le percept corporel se subdivise en représentations superficielles (localisation tactile sur l’enveloppe cutanée) et représentations structurales ou métriques (estimation des longueurs, des largeurs et des volumes squelettiques), ces dernières étant systématiquement sujettes à des distorsions géométriques fonctionnelles constantes.
7. Composantes clés, types et dimensions
Le percept corporel s’articule autour de multiples dimensions interactives qu’il convient de disséquer avec précision :
- La somatoperception métrique : L’estimation quantitative subjective des dimensions physiques, des proportions, des largeurs et de la longueur des segments corporels. Elle est régie par un calibrage multisensoriel constant.
- La localisation spatiale somatotopique : La capacité d’associer un stimulus sensoriel afférent à une coordonnée spatiale déterminée sur la carte cutanée, impliquant la projection sur le cortex somatosensoriel primaire.
- L’intégrité de l’enveloppe corporelle : La perception nette et continue de la délimitation corporelle, qui différencie la surface cutanée de l’environnement physique et garantit la perméabilité régulée du soi somatique.
- Le sentiment de possession corporelle (body ownership) : Le sentiment phénoménologique direct et irréfutable que le corps physique qui agit et perçoit est « le mien », intrinsèquement lié à l’intégration synchrone visuo-tactile.
- L’étalonnage intéroceptif sous-jacent : L’intégration des percepts internes provenant du milieu viscéral, cardiovasculaire et thermique, conférant à la représentation volumétrique sa valence corporelle vivante.
- Le percept postural dynamique : L’état actualisé de l’orientation spatiale et angulaire des différents segments du corps les uns par rapport aux autres au repos et en transition motrice.
8. Exemples et cas illustratifs
L’illustration la plus éclatante du fonctionnement et des paradoxes du percept corporel provient du phénomène du membre fantôme chez les individus ayant subi une amputation. Bien que le membre physique ait disparu, le percept corporel correspondant persiste souvent avec une netteté hallucinante. Le patient perçoit la présence tactile, la courbure des doigts, voire des douleurs vives localisées dans un volume anatomiquement absent. Cette observation clinique démontre que le percept corporel est une création active et interne du système nerveux central, qui ne s’efface pas instantanément avec la suppression des afférences périphériques.
Un autre exemple saisissant est fourni par l’illusion de la main de caoutchouc (rubber hand illusion), conçue par Matthew Botvinick et Jonathan Cohen en 1998. Dans ce protocole expérimental, la main réelle du participant est dissimulée à sa vue tandis qu’une main factice en latex est disposée devant lui. L’expérimentateur applique simultanément des effleurements au pinceau sur la main réelle et sur la main artificielle. Au bout de quelques minutes de stimulation synchrone, un conflit sensoriel majeur survient : le cerveau résout l’écart entre la vue et le toucher en intégrant la main factice dans son propre percept corporel. Le participant ressent physiquement la caresse là où il voit le pinceau agir, et si la main en caoutchouc est menacée, une réaction physiologique de stress (réponse électrodermale) s’ensuit immédiatement.
En psychopathologie clinique, les cas sévères d’anorexie mentale fournissent une illustration tragique de distorsion du percept corporel. Une patiente présentant un indice de masse corporelle critique peut, lorsqu’on lui demande de délimiter physiquement l’espace qu’occupe son bassin ou son abdomen, ajuster des marqueurs visuels ou mécaniques à des dimensions équivalentes à une obésité massive. Loin d’une simple affabulation discursive ou d’une angoisse d’évaluation sociale, des études cinématiques montrent que ces patientes franchissent des portes ouvertes en pivotant les épaules de manière disproportionnée, attestant que leur percept métrique corporel est fondamentalement recalculé par le cortex avec une surestimation dramatique de leur largeur réelle.
9. Mesure et évaluation
L’investigation scientifique et clinique du percept corporel requiert des dispositifs psychophysiques sophistiqués capables d’isoler l’estimation perceptive directe des jugements cognitifs ou émotionnels :
- Les tâches d’estimation morphologique par calibrage visuel : Le sujet utilise un programme informatique modifiant en temps réel une photographie ou un avatar tridimensionnel de son propre corps afin qu’il corresponde exactement à la sensation qu’il a de ses mensurations réelles. Le différentiel entre les dimensions objectives et les dimensions projetées définit le score d’inexactitude perceptive.
- Le paradigme de localisation tactile non guidée par la vue (forearm/hand bisection task) : Le participant, les yeux bandés, doit pointer du doigt ou désigner mentalement les repères squelettiques et articulaires de ses propres segments corporels. Ce test révèle des distorsions métriques universelles, comme la tendance du cerveau sain à surestimer systématiquement la largeur des mains au détriment de leur longueur.
- Le test d’ouverture de porte (doorway aperture task) : Développé pour évaluer l’espace corporel dans l’action, ce test psychomoteur consiste à faire passer le sujet à travers des embrasures de largeurs variables afin de déterminer le ratio d’ouverture critique déclenchant une rotation protectrice du tronc.
- La résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et l’enregistrement EEG : L’analyse des activations neuronales synchrones au sein du lobule pariétal supérieur, du cortex somatosensoriel secondaire (S2) et de l’aire corporelle extrastriée (EBA) durant l’exposition à des stimuli tactiles et visuels corporels.
- Les échelles d’intéroception et tâches de détection des battements cardiaques (tâche de Schandry) : L’évaluation de l’acuité intéroceptive permet de mesurer avec quelle précision le système nerveux traduit les rétroactions viscérales qui enrichissent le percept corporel.
10. Applications et pertinence pratique
Les connaissances relatives au percept corporel trouvent des champs d’application décisifs dans de multiples secteurs de la médecine, de la réhabilitation et des technologies de pointe. En neurologie de la réadaptation, la compréhension de la plasticité du percept corporel a révolutionné la prise en charge des membres fantômes douloureux et des suites d’accidents vasculaires cérébraux (AVC). La thérapie par miroir (mirror therapy), introduite par Vilayanur Ramachandran, trompe délibérément le percept corporel en offrant au patient l’illusion visuelle que son membre paralysé ou amputé bouge avec fluidité, déclenchant une réorganisation corticale salutaire qui apaise les douleurs neuropathiques centrales chroniques.
Dans le domaine de l’ingénierie biomédicale et des neuroprothèses, le défi contemporain ne réside plus seulement dans la conception de bras ou de jambes robotiques mécaniquement efficaces, mais dans leur corporisation (embodiment). En stimulant de façon bidirectionnelle les nerfs périphériques résiduels à chaque contact de la prothèse avec une surface, les ingénieurs parviennent à réintégrer le membre artificiel directement au sein du percept corporel du patient, améliorant considérablement l’agilité motrice et l’acceptation psychologique de l’appareil.
En psychiatrie clinique, l’intégration des protocoles d’exposition corporelle en réalité virtuelle permet de traiter les dysmorphophobies et les troubles des conduites alimentaires. En confrontant de façon graduée le patient à son percept corporel réel via des rétroactions multisensorielles synchrones, le thérapeute parvient à désamorcer l’écart pathologique entre le corps fantasmé/angoissé et le corps perceptuellement attesté.
Enfin, dans l’ergonomie des interfaces homme-machine et les environnements de réalité virtuelle immersive, l’illusion d’incarnation d’avatars numériques anthropomorphes repose intégralement sur la malléabilité du percept corporel. Cette flexibilité permet des applications révolutionnaires dans l’entraînement chirurgical à distance, l’immersion militaire et la formation à des tâches industrielles à haut risque.
11. Recherche et données empiriques
La recherche contemporaine a démontré que le percept corporel est loin d’être une réplique fidèle de l’anatomie réelle, mais plutôt une construction corticale déformée de manière hautement stéréotypée. Les expériences menées par Matthew Longo et Patrick Haggard (2010) ont révélé que la somatoperception chez les adultes sains présente des distorsions métriques massives : la surface dorsale de la main est perçue comme étant significativement plus large (jusqu’à 60 à 80 %) et plus courte qu’elle ne l’est en réalité, reflétant curieusement l’amplification relative de la sensibilité tactile distale observée sur l’homonculus de Penfield.
Les investigations en imagerie cérébrale ont permis de préciser le substrat neuro-anatomique du percept corporel. Les travaux d’Olaf Blanke et de ses collègues à l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL) ont démontré que les perturbations induites du percept corporel — incluant les expériences de sortie du corps (out-of-body experiences) et l’autoscopie — sont directement corrélées à des défaillances d’intégration au niveau de la jonction temporo-pariétale (JTP) et de l’insula. Lorsque ces régions subissent une perturbation fonctionnelle ou une stimulation magnétique transcrânienne, la cohésion entre le point de vue spatial visuel et le percept somatosensoriel s’effondre, provoquant la délocalisation phénoménologique du soi en dehors de l’enveloppe corporelle physique.
Par ailleurs, des études développementales menées chez le nourrisson montrent que le percept corporel n’est pas inné mais s’élabore progressivement au fil de la première année de vie à travers l’exploration sensorimotrice spontanée. Le babillage moteur (mouvements désordonnés des bras et des jambes qui entrent en contact avec le berceau ou les membres opposés) constitue la méthode empirique fondamentale par laquelle le jeune enfant effectue l’étalonnage statistique de son percept corporel avant d’accéder, vers l’âge de 18-24 mois, à la reconnaissance visuelle de son corps dans le miroir (test de la tache).
12. Considérations culturelles et transculturelles
Bien que le système neurophysiologique sous-tendant le percept corporel soit commun à l’ensemble de l’espèce humaine, son expression phénoménologique et son calibrage spatial sont profondément modulés par les pratiques culturelles, les techniques du corps et les contextes écologiques. L’anthropologue Marcel Mauss avait, dès 1934, souligné que la façon dont les individus habitent, perçoivent et utilisent leur corporéité varie radicalement d’une société à une autre.
Dans les cultures occidentales contemporaines, hautement urbanisées et focalisées sur la représentation visuelle, le percept corporel est fortement dominé par les afférences exocentrées et la rétroaction optique (le regard d’autrui, les miroirs, les écrans numériques). À l’inverse, des études anthropologiques menées au sein de communautés de chasseurs-cueilleurs ou de sociétés traditionnelles pratiquant une motricité naturelle intensive révèlent un percept corporel largement ancré dans la proprioception profonde et la kinesthésie environnementale, favorisant une perception spatiale du corps plus fluide, ouverte et résiliente aux discordances visuelles.
De surcroît, les modifications corporelles rituelles — telles que les scarifications, les tatouages traditionnels étendus, les piercings lourds, les déformations crâniennes ou l’élongation du cou observée chez certaines ethnies — démontrent une plasticité remarquable du percept corporel. Le système nerveux intègre durablement ces modifications ornementales non comme des corps étrangers perturbateurs, mais comme des prolongements constitutifs de l’enveloppe somatique propre. Les représentations culturelles de l’espace personnel (proxémie) redessinent également la frontière perceptive du corps propre : les distances tolérées avant qu’une intrusion ne menace le percept varient significativement selon que la culture est dite de contact ou de non-contact.
13. Critiques, débats et limites
Le concept de percept corporel suscite d’intenses controverses théoriques et méthodologiques au sein de la communauté des neurosciences et de la philosophie de l’esprit. L’un des débats les plus vifs concerne la porosité de la frontière entre le percept corporel et le schéma corporel. Certains théoriciens cognitivistes radicaux affirment qu’une distinction étanche est illusoire, car toute perception consciente du corps requiert une mise à jour motrice subliminale continue, et inversement, tout ajustement moteur s’appuie sur des micro-percepts sensoriels. Cette imbrication constante rend l’isolement expérimental pur du percept particulièrement ardu.
Une seconde controverse critique porte sur la validité écologique des paradigmes d’illusions corporelles (tels que l’illusion de la main en caoutchouc ou les transferts d’avatar complet en réalité virtuelle). De nombreux chercheurs contestent que l’intégration transitoire d’une prothèse en plastique pendant 15 minutes en laboratoire reflète fidèlement la mécanique neuronale du percept corporel quotidien stable. Certains accusent ces protocoles de mesurer davantage la suggestibilité cognitive, le biais de conformité aux attentes de l’expérimentateur et l’attention sélective qu’une véritable réécriture de la carte perceptive somatosensorielle profonde.
Enfin, sur le plan psychopathologique, l’étiologie des distorsions du percept corporel dans l’anorexie mentale fait l’objet d’un clivage persistant : s’agit-il d’un dysfonctionnement primaire du traitement visuo-somatotopique au sein des réseaux pariétaux (déficit neurobiologique perceptif pur), ou bien d’une altération secondaire imposée de haut en bas par une anxiété délirante de la prise de poids et des schémas cognitifs obsessionnels ? Les données empiriques actuelles indiquent une interaction bidirectionnelle complexe sans qu’aucun consensus définitif n’ait encore tranché l’antériorité causale de l’un sur l’autre.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Afin de dissiper toute ambiguïté conceptuelle, il est impératif de situer le percept corporel par rapport aux notions avoisinantes avec lesquelles il est fréquemment confondu :
- Schéma corporel (body schema) : Système de représentations motrices, automatiques, pré-réflexives et largement inconscientes qui régule en temps réel la posture et l’action motrice dans l’espace. Contrairement au percept corporel, qui est une expérience consciente de la morphologie somatosensorielle, le schéma corporel fonctionne en coulisses pour guider le geste sans exiger d’attention phénoménale directe.
- Image corporelle (body image) : Construit psychologique global regroupant les représentations conscientes, les attitudes cognitives, les idéaux esthétiques et les affects émotionnels (satisfaction, honte, fierté) qu’un individu entretient envers son apparence physique. L’image corporelle est hautement modélisée par la culture et les dynamiques identitaires, tandis que le percept corporel s’en tient à la structure sensorielle brute de la présence somatique.
- Proprioception : Modalité sensorielle spécifique assurée par les récepteurs articulaires et neuromusculaires renseignant le système nerveux sur la position et le mouvement des membres. La proprioception est une source afférente primaire qui nourrit le percept corporel, mais elle ne s’identifie pas à lui : le percept est la synthèse multisensorielle intégrant aussi la vision, le toucher et l’intéroception.
- Somatognosie : Faculté cognitive de reconnaître et d’ordonner conceptuellement les différentes parties de son propre corps et leurs rapports anatomiques mutuels. Son altération clinique entraîne l’asomatognosie (perte de la reconnaissance d’un membre) ou l’autotopoagnosie.
- Agentivité motrice (sense of agency) : Le sentiment subjectif d’être l’auteur et l’initiateur direct de ses propres actions motrices. Si le percept corporel concerne le sentiment d’appartenance (« ceci est mon bras »), l’agentivité concerne le contrôle de l’action (« je suis celui qui fait bouger ce bras »).
15. Résumé et points clés
En synthèse, le percept corporel s’affirme comme une structure fondamentale de la vie psychique et neurobiologique :
- Il constitue l’expérience phénoménologique directe, immédiate et consciente de la conformation physique, de la taille et des contours spatiaux de son propre organisme.
- Il émerge de l’intégration computationnelle active et dynamique de flux sensoriels multiples : proprioception, extéroception cutanée, afférences vestibulaires, vision et intéroception viscérale.
- Il se distingue rigoureusement du schéma corporel (système moteur inconscient d’action) et de l’image corporelle (évaluation affective et socioculturelle de l’apparence).
- Loin d’être une photographie statique et immuable, le percept corporel est un modèle génératif plastique continuellement révisé par l’inférence prédictive, comme le prouvent les membres fantômes et les illusions multisensorielles en réalité virtuelle.
- Ses distorsions pathologiques éclairent d’un jour nouveau des affections majeures allant des syndromes neuropsychologiques de négligence spatiale jusqu’aux troubles sévères du comportement alimentaire et de la dysmorphophobie.
Références
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