Frontières corporelles : Au seuil du soi

Les frontières corporelles désignent la démarcation sensorielle, neurale et psychodynamique séparant le corps propre de son environnement et d’autrui.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 27, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 27, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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À l’intersection fondamentale de la neurobiologie, de la psychanalyse et de la phénoménologie, les frontières corporelles constituent l’échafaudage primaire sur lequel s’érige l’expérience humaine de l’individualité. Sans une démarcation perceptible entre ce qui relève du corps propre et ce qui appartient au monde extérieur, la conscience de soi se dissoudrait dans un continuum indifférencié, compromettant l’intégrité cognitive, émotionnelle et relationnelle du sujet.

Frontières corporelles

1. Définition concise

Les frontières corporelles désignent la démarcation psychologique, sensorielle et spatiale par laquelle un individu perçoit et éprouve la séparation entre son propre organisme physique et l’environnement extérieur ou autrui. Elles correspondent à l’enveloppe phénoménologique et neurale qui confère un sentiment de cohérence, de contenance et d’intégrité somatique au soi.

Sur le plan psychologique, ce construit ne se limite pas à la barrière anatomique constituée par l’épiderme ; il englobe une représentation dynamique intégrant des signaux intéroceptifs, proprioceptifs et extéroceptifs, ainsi que des investissements affectifs inconscients. Développé initialement dans le cadre des théories psychodynamiques et psychosomatiques, le concept s’étend désormais aux neurosciences cognitives, décrivant la manière dont le système nerveux cartographie l’espace péripersonnel et maintient la distinction fondamentale entre le soi et le non-soi.

Une altération de ces frontières se traduit soit par une perméabilité excessive, caractérisée par une vulnérabilité aux intrusions perçues et une confusion identitaire, soit par une rigidité défensive marquée par un blindage somatosensoriel et affectif, limitant la réceptivité aux échanges relationnels et environnementaux.

2. Étymologie et origine linguistique

Le syntagme « frontières corporelles » dérive du croisement de deux racines latines distinctes. Le terme « frontière » provient de l’ancien français « front », issu du latin frons, frontis, désignant la partie antérieure de la tête, le visage ou la ligne de front militaire. Il renvoie historiquement à l’idée d’un rempart faisant face à l’extérieur, d’une ligne de contact et d’affrontement. L’adjectif « corporelles » procède directement du latin corporalis, lui-même dérivé de corpus, corporis, renvoyant à la substance matérielle organisée, au corps vivant ou à la dépouille.

Dans la littérature scientifique anglophone, le terme correspondant body boundaries a été formalisé au milieu du XXe siècle par les psychologues Seymour Fisher et Sidney Cleveland. Dans la tradition francophone, le concept a trouvé une résonance majeure et une reformulation théorique féconde à travers les notions d’« enveloppes psychiques » et de Moi-peau introduites par Didier Anzieu, marquant le passage de la simple géométrie spatiale à une métaphore structurante du fonctionnement psychique global.

3. Prononciation et forme grammaticale

En français standard, la locution nominale féminine plurielle se transcrit phonétiquement /fʁɔ̃.tjɛʁ kɔʁ.pɔ.ʁɛl/. Au singulier, « frontière corporelle » (/fʁɔ̃.tjɛʁ kɔʁ.pɔ.ʁɛl/) s’emploie pour désigner l’interface théorique spécifique séparant l’organisme du milieu ambiant, bien que l’usage du pluriel prévale fréquemment dans la littérature clinique pour souligner la multiplicité des dimensions sensorielles, spatiales et psychodynamiques qui la composent.

D’un point de vue grammatical, « corporelle » fonctionne comme un adjectif relationnel ne pouvant être modifié par un adverbe de degré (on ne dit pas une frontière « très corporelle »), mais qualifiant la nature somatique de la démarcation. Les collocations académiques fréquentes incluent l’« estompage des frontières corporelles », la « perméabilité des frontières », la « délimitation corporelle » et l’« intégrité des limites corporelles ».

4. Explication conceptuelle détaillée

Le concept de frontières corporelles articule la transition entre le biologique et le psychologique. Il postule que la perception de notre propre corps comme entité close et unifiée n’est pas un donné inné brut, mais un accomplissement développemental complexe. Les frontières corporelles remplissent une triple fonction vitale : une fonction de contenance (retenir à l’intérieur les contenus psychiques et somatiques), une fonction de protection (faire écran contre les stimulations nociceptives ou traumatiques excessives) et une fonction de médiation (permettre des échanges sélectifs et sécurisés avec l’altérité).

Dans le champ des neurosciences cognitives, ces frontières sont conceptualisées à travers l’intégration multisensorielle. Le cerveau élabore en permanence un modèle probabiliste du corps en fusionnant les afférences visuelles, tactiles, vestibulaires et proprioceptives avec les signaux intéroceptifs d’origine viscérale. Cette synthèse génère ce que les chercheurs nomment le schéma corporel et délimite l’espace péripersonnel — une zone de sécurité d’action et d’évitement entourant immédiatement le corps charnel, où le cerveau traite les stimuli environnementaux avec une priorité sensorimotrice accrue.

Parallèlement, la dimension phénoménologique insiste sur le vécu corporel subjectif (la chair ou le Leib husserlien), par opposition au corps physique mesurable (le Körper). Les frontières corporelles représentent le site d’ancrage de la subjectivité : ressentir que « ceci est ma main » et que « ceci ne m’appartient pas » constitue le prérequis minimal à l’agentivité. Lorsque ces frontières sont consolidées, l’individu fait l’expérience d’un sentiment fondamental de continuité d’existence ; lorsqu’elles sont fragiles ou altérées, le sujet s’expose à des angoisses d’effondrement, d’intrusion ou de liquéfaction.

En outre, les frontières corporelles ne sont pas statiques ; elles manifestent une plasticité remarquable. Elles s’ajustent selon les contextes relationnels, l’état émotionnel, la fatigue ou l’utilisation d’outils. L’incorporation d’un instrument prolonge artificiellement la limite corporelle perçue jusqu’à l’extrémité de l’objet, démontrant que la frontière neurologique et psychologique s’étend bien au-delà de la ligne de terminaison épidermique.

5. Développement historique

L’histoire de ce concept plonge ses racines dans les premières intuitions psychanalytiques. Dès 1923, Sigmund Freud formule dans Le Moi et le Ça sa célèbre assertion selon laquelle le Moi est « avant tout un Moi corporel », non seulement un être de surface, mais l’émanation directe de projections issues de la surface du corps. Cette proposition inaugurale plaçait la peau et les organes sensoriels comme matrice originelle de l’appareil psychique.

Dans les années 1930, le neuropsychiatre austro-américain Paul Schilder élargit le paradigme dans son ouvrage fondamental The Image and Appearance of the Human Body (1935). Schilder souligne la nature tridimensionnelle, dynamique et sociale de l’image corporelle, postulant que les frontières somatiques ne sont jamais fixes et qu’elles s’élaborent en constante dialectique avec les pulsions et les interactions interpersonnelles.

L’opérationnalisation empirique du concept prend un essor décisif dans les années 1950 sous l’impulsion de Seymour Fisher et Sidney Cleveland. Dans leur monographie fondatrice Body Image and Personality (1958), ces auteurs développent une méthodologie d’analyse du test de Rorschach visant à quantifier la perception des limites du corps à travers deux dimensions : le score de Barrière (Barrier score), mesurant la fermeté et la protection des enveloppes, et le score de Pénétration (Penetration score), évaluant le sentiment de vulnérabilité et de fragilité des membranes corporelles.

En France, les années 1970 et 1980 sont marquées par l’apport théorique monumental de Didier Anzieu. À travers son concept de Moi-peau (1985), Anzieu formalise l’idée que les fonctions du Moi psychique se structurent en prenant appui sur les fonctions biologiques de la peau (maintenance, contenance, pare-excitation, inscription). À sa suite, des psychanalystes comme Geneviève Haag ont documenté l’émergence méticuleuse de ces limites corporelles chez le nourrisson et dans les états autistiques, décrivant le passage par des clivages corporels primaires vers une intégration sphérique stable.

À l’aube du XXIe siècle, l’avènement de la neuro-imagerie et de la réalité virtuelle a permis de réexaminer expérimentalement ces notions. Les travaux sur l’espace péripersonnel menés par Giacomo Rizzolatti, Vittorio Gallese et ultérieurement Olaf Blanke ont transféré l’étude des frontières corporelles des divans d’analyse aux laboratoires de neurosciences cognitives computationnelles.

6. Fondements théoriques

L’étude des frontières corporelles s’appuie sur une convergence de modèles théoriques issus de traditions épistémologiques distinctes :

La théorie psychanalytique et psychosomatique envisage les frontières corporelles comme un pare-excitation protecteur. Selon Didier Anzieu et Pierre Marty, la peau constitue l’organe sensoriel initial par lequel s’établit la communication entre la mère et l’enfant. Les soins maternels (le handling et le holding décrits par Donald Winnicott) fournissent une matrice tactile qui permet au nourrisson d’intérioriser une enveloppe psychique continue. Un déficit d’étayage corporel précoce conduit à des failles structurales dans l’enveloppe du Moi, prédisposant aux désordres psychosomatiques majeurs ou aux angoisses psychotiques de morcellement.

La théorie neurocognitive de l’espace péripersonnel modélise la frontière comme un champ multisensoriel multimodal. Selon ce cadre théorique, les neurones b nodaux des cortex prémoteur et pariétal intègrent conjointement des stimulations tactiles appliquées sur le corps et des stimuli visuels ou auditifs évoluant à proximité immédiate de celui-ci. La limite du corps n’est donc pas une arête rigide, mais un gradient d’action probabiliste délimitant l’espace où l’organisme peut interagir directement avec son environnement.

Le modèle de l’inférence prédictive en neurobiologie (porté notamment par Karl Friston et Anil Seth) propose que les frontières corporelles résultent d’une minimisation de l’erreur de prédiction multisensorielle. Le cerveau génère des prédictions descendantes (top-down) sur les origines des stimulations sensorielles. Lorsque les corrélations temporelles et spatiales entre stimulations visuelles, tactiles et intéroceptives atteignent un seuil optimal, le système infère que l’objet stimulant fait partie intégrante du corps propre, stabilisant ainsi la frontière corporelle subjective.

7. Composantes clés, types et dimensions

L’architecture des frontières corporelles se décline en plusieurs composantes structurelles et fonctionnelles interconnectées :

  • Frontière anatomique et cutanée : L’enveloppe somatique physique tangible, composée de l’épiderme, des récepteurs tactiles, thermiques et nociceptifs, constituant le premier niveau matériel d’isolement biologique.
  • Espace péripersonnel (Frontière spatiale dynamique) : La marge spatiale entourant directement le corps physique, codée par des circuits neuronaux pariéto-frontaux, hautement plastique et modulable selon les interactions motrices et sociales.
  • Score de Barrière (Dimension de fermeté psychologique) : Indice évaluant la capacité du sujet à se concevoir comme délimité par une carapace protectrice, associé à l’autonomie, la résilience au stress et la régulation affective.
  • Score de Pénétration (Dimension de perméabilité pathologique) : Représentation fantasmatique de l’enveloppe corporelle comme poreuse, trouée, facilement altérable ou vulnérable aux intrusions extérieures toxiques.
  • Frontière intéroceptive : Conscience différentielle des signaux physiologiques internes (rythme cardiaque, respiration, viscères) permettant d’ancrer le sentiment fondamental d’existence sans interférence projective du monde externe.
  • Enveloppe psychique interpersonnelle : La distance proximale confortable tolérée lors des interactions sociales, régulée par les systèmes d’attachement et le sentiment de sécurité intérieure.

8. Exemples et cas illustratifs

Une illustration saisissante de la malléabilité des frontières corporelles réside dans le protocole expérimental de l’illusion de la main en caoutchouc (Rubber Hand Illusion), conceptualisé par Matthew Botvinick et Jonathan Cohen en 1998. Dans cette expérience, la main réelle du sujet est dissimulée tandis qu’une main prothétique artificielle est placée sous son regard. L’expérimentateur applique des effleurements tactiles synchronisés sur la main cachée et la main factice. En quelques dizaines de secondes, la majorité des participants incorpore la main artificielle dans leur schéma corporel : la frontière du soi somatique s’est déplacée pour inclure l’artefact inanimé.

Dans le domaine de la psychopathologie clinique, le cas des délires schizophréniques d’influence illustre la rupture pathologique de ces limites. Un patient atteint de schizophrénie peut déclarer que des ondes électromagnétiques traversent directement sa peau ou que les pensées des passants s’immiscent physiquement dans sa boîte crânienne. Ces phénomènes traduisent une faillite de la fonction pare-excitante des frontières corporelles, où la perte du gradient soi/non-soi abolit la distinction entre mondes intérieur et extérieur.

Un autre cas représentatif concerne les troubles des conduites alimentaires, notamment l’anorexie mentale sévère. Les patientes manifestent fréquemment une distorsion massive de leurs limites corporelles : invitées à estimer la largeur de leurs hanches ou de leurs épaules dans un passage de porte, elles surestiment significativement l’espace physique requis pour transiter sans contact, révélant un élargissement défensif ou erroné de leur enveloppe péripersonnelle.

9. Mesure et évaluation

L’investigation clinique et expérimentale des frontières corporelles sollicite des méthodologies projectives, psychométriques, psychophysiques et neurofonctionnelles :

Le système de cotation de Fisher et Cleveland appliqué au test de Rorschach demeure l’outil psychodynamique de référence. Les réponses fournies aux planches du test sont analysées selon des critères d’imagerie spécifiques. Le score de Barrière est incrémenté lorsque le répondant projette des contenants solides, des animaux à carapace, des vêtements épais ou des structures fermées. À l’inverse, le score de Pénétration s’élève lorsque les réponses évoquent des corps écorchés, des blessures ouvertes, des membranes déchirées ou des matières fluides s’échappant de leur récipient.

Sur le plan psychophysique et neurocognitif, la mesure de l’espace péripersonnel recourt à des tâches d’interférence visuo-tactile ou d’intégration audio-tactile multisensorielle. Des stimuli tactiles sont délivrés sur la main ou le tronc du sujet tandis que des signaux visuels ou sonores approchent ou s’éloignent à différentes distances. La modulation du temps de réaction sensorimoteur permet de tracer mathématiquement la frontière spatiale exacte marquant la zone de transition entre l’espace extrapersonnel et le périmètre corporel.

En psychologie clinique moderne, des échelles auto-rapportées explorent également ce construit, à l’instar du Boundary Questionnaire conçu par Ernest Hartmann, qui évalue la perméabilité globale des frontières psychologiques et somatiques du sujet, classant les individus selon un continuum allant des « frontières épaisses » (stables, rigides, distantes) aux « frontières fines » (sensibles, fusionnelles, vulnérables aux traumatismes).

10. Applications et portée pratique

La compréhension des frontières corporelles sous-tend de nombreuses applications thérapeutiques, thérapeutiques corporelles et ergonomiques :

En psychothérapie et en médiation corporelle (psychomotricité, art-thérapie, relaxation thérapeutique), le travail de restauration des enveloppes corporelles est crucial chez les patients polytraumatisés ou souffrant d’états limites. L’utilisation d’enveloppements corporels thérapeutiques (comme le packing encadré, les couvertures lestées ou les bains thérapeutiques) vise à fournir des afférences tactiles et proprioceptives unifiées massives, aidant les sujets en proie à des angoisses de dissolution à rééprouver le contour protecteur de leur être somatique.

Dans le traitement du trouble de stress post-traumatique, la dissociation péri-traumatique s’accompagne régulièrement d’expériences de dépersonnalisation où l’individu se sent détaché de ses frontières corporelles, flottant au-dessus de son propre organisme. Les techniques de réancrage corporel (grounding) et la thérapie sensorimotrice s’attachent à restaurer l’intégrité de la frontière cutanée pour réintégrer les vécus émotionnels insupportables.

En ergonomie industrielle, en robotique collaborative et dans la conception d’environnements d’immersion virtuelle, la prise en compte des frontières corporelles s’avère indispensable. Les ingénieurs ajustent les interfaces haptiques et les avatars numériques afin de prévenir le mal du virtuel et de favoriser l’illusion d’incarnation (embodiment), garantissant que l’utilisateur adopte intuitivement les prothèses ou commandes comme des prolongements harmonieux de son schéma spatial inné.

11. Recherche et données empiriques

La littérature scientifique contemporaine apporte des éclairages empiriques majeurs sur la dynamique des frontières corporelles :

Des études menées par Olaf Blanke et son équipe de l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne ont démontré que la manipulation conjointe de signaux visuo-tactiles en réalité virtuelle peut induire des expériences de sortie de corps (Out-of-Body Experiences) chez des volontaires sains. En synchronisant des tapotements dorsaux observés sur un avatar distant et ressentis sur le dos réel du participant, les chercheurs parviennent à translater la perception de localisation du soi à l’extérieur de la frontière corporelle biologique, documentant le rôle central de la jonction temporo-pariétale dans l’amarrage neural des frontières du soi.

Les recherches pionnières de Seymour Fisher ont corrélé de façon robuste des scores élevés de Barrière avec des indicateurs physiologiques de résistance somatique au stress. Ses travaux longitudinaux ont révélé que les individus possédant des frontières bien définies présentent une plus grande tolérance à la douleur physique, un système immunitaire plus réactif et une meilleure stabilité émotionnelle face aux transitions existentielles critiques, par comparaison avec des sujets affichant une prépondérance de scores de Pénétration.

Plus récemment, les investigations dirigées par Andrea Serino sur l’espace péripersonnel ont prouvé que la délimitation corporelle n’est pas imperméable aux dimensions socio-émotionnelles : la frontière spatiale du corps se contracte significativement en présence d’un stimulus humain perçu comme menaçant ou agressif, tandis qu’elle s’assouplit et s’élargit lors d’interactions synchrones et bienveillantes avec autrui, confirmant que nos frontières neurales reflètent l’état de sécurité relationnelle immédiat.

12. Considérations culturelles et transculturelles

La conception, l’étendue et la perméabilité des frontières corporelles ne sont pas universellement uniformes ; elles sont profondément modulées par les cadres axiologiques et culturels des sociétés humaines :

Dans les cultures occidentales individualistes et post-industrielles, l’accent est massivement mis sur une autonomie stricte et une imperméabilité des limites individuelles. Le soi somatique y est généralement pensé comme une propriété privée inviolable, dont les frontières doivent être défendues et respectées. Cela se traduit par une bulle proximale interpersonnelle étendue et par des normes rigides régissant le toucher social.

À l’inverse, au sein de nombreuses cultures holistiques ou collectivistes (notamment dans certaines cosmologies traditionnelles africaines, amérindiennes ou asiatiques), la frontière du corps individuel s’avère beaucoup plus poreuse et transitoire. L’individu y fait l’expérience d’un soi écologique ou relationnel interconnecté avec la communauté des ancêtres, le groupe clanique et la nature environnante. Les rituels d’incorporation, de possession rituelle ou de scarification corporelle collective visent explicitement à marquer l’appartenance à un corps socioculturel plus vaste, relativisant l’isolement anatomique de l’organisme singulier.

L’anthropologue Edward T. Hall, à travers ses travaux séminaux sur la proxémie, a rigoureusement objectivé comment les distances confortables régissant l’espace corporel varient d’une aire géographique à l’autre. Ce qui est interprété comme une violation agressive de l’enveloppe intime dans les sociétés d’Europe du Nord peut être perçu comme une marque élémentaire de courtoisie et d’engagement dans les sociétés méditerranéennes ou sud-américaines.

13. Critiques, débats et limites

Bien que fécond, le paradigme des frontières corporelles a suscité d’intenses débats théoriques et méthodologiques :

L’une des principales controverses concerne la validité métrologique des scores projectifs de Barrière et de Pénétration de Fisher et Cleveland. Plusieurs psychologues expérimentalistes ont reproché à cette approche un manque de fidélité inter-juges et une contamination par les compétences verbales globales des participants. Certains soutiennent que l’imagerie projective ne reflète pas fidèlement la réalité somatosensorielle vécue, mais correspond davantage à un style narratif conventionnel ou à des défenses intellectuelles.

Un autre débat récurrent oppose la vision structuraliste, qui considère les frontières comme une armure relativement stable issue des premiers soins infantiles, à l’approche dynamique et incarnée (enactive embodiment), soutenue par la phénoménologie cognitive moderne. Pour cette dernière, ériger la frontière corporelle en une barrière permanente relève d’une réification erronée : le corps n’est pas un volume statique doté d’une cloison protectrice, mais un processus émergent d’actions sensorimotrices et d’interactions fluctuantes à tout instant.

Enfin, sur le versant clinique, le concept de rigidification des frontières corporelles est parfois instrumentalisé de manière normative, risquant de pathologiser des vécus de transcendance, d’extase mystique ou de fusion amoureuse saine où la temporaire dissolution des frontières somatiques constitue une expérience régénératrice et adaptative pour le psychisme humain.

14. Termes connexes et distinctions

Pour éviter toute confusion conceptuelle, il convient de distinguer avec rigueur les frontières corporelles d’un ensemble de notions limitrophes :

  • Schéma corporel : Représentation sensorimotrice et posturale inconsciente du corps en action, servant au guidage du mouvement dans l’espace physique, tandis que la frontière corporelle implique un ressenti spatial et affectif global d’intégrité et de démarcation identitaire.
  • Image corporelle : Représentation psychologique consciente, investissement affectif, esthétique et cognitif que l’individu porte sur son propre corps physique. Les frontières corporelles constituent l’armature structurante de cette image.
  • Moi-peau : Concept psychanalytique développé par Didier Anzieu désignant une structure métapsychologique spécifique où le Moi s’étaie sur les fonctions épidermiques pour assurer des rôles de contenance et de pare-excitation. La frontière corporelle constitue la manifestation phénoménologique globale de cette fonction.
  • Espace péripersonnel : Concept neuroscientifique mesurable définissant l’espace physique environnant immédiatement le corps où s’opère l’intégration multisensorielle des stimuli proches, représentant le volet neurophysiologique externe des frontières corporelles.
  • Frontières psychologiques : Terme générique englobant la démarcation des rôles, des opinions, des pensées et des responsabilités psychiques entre individus, dont les frontières corporelles constituent le socle développemental primaire.

15. Synthèse et points clés

Les frontières corporelles constituent le fondement même de la subjectivité et de l’équilibre psychologique de l’être humain. En séparant l’univers interne de l’environnement ambiant, elles assurent la sauvegarde de l’intégrité somatique, permettent l’exercice de l’agentivité motrice et soutiennent l’élaboration de la relation d’objet sans péril de dissolution identitaire.

Loin de se réduire à la simple surface cutanée, ces limites s’avèrent multidimensionnelles, combinant des encodages neuronaux multisensoriels de l’espace péripersonnel et des représentations psycho-affectives issues de la qualité des interactions primaires. Elles manifestent une plasticité adaptative permanente, susceptible de s’altérer dramatiquement dans les contextes de trauma complexe ou de psychose, mais réceptive aux remaniements thérapeutiques à travers les médiations somatosensorielles.

Comprendre et évaluer la perméabilité ou la rigidité des frontières corporelles demeure un enjeu déterminant pour la clinique contemporaine, les neurosciences de l’incarnation et la réflexion éthique sur l’interaction de l’homme avec ses environnements technologiques et culturels.

Références

  • Anzieu, D. (1985). Le Moi-peau. Dunod.
  • Blanke, O., Slater, M., & Serino, A. (2015). Behavioral, neural, and computational principles of bodily self-consciousness. Neuron, 88(1), 145–166. https://doi.org/10.1016/j.neuron.2015.09.029
  • Botvinick, M., & Cohen, J. (1998). Rubber hands ‘feel’ touch that eyes see. Nature, 391(6669), 756. https://doi.org/10.1038/35784
  • Fisher, S., & Cleveland, S. E. (1958). Body Image and Personality. D. Van Nostrand Company.
  • Schilder, P. (1935). The Image and Appearance of the Human Body. Kegan Paul, Trench, Trubner & Co.

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 27). Frontières corporelles : Au seuil du soi. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=frontieres-corporelles-psychologie
Looti, Mohammed. “Frontières corporelles : Au seuil du soi.” Base de données de psychologie en français, 27 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=frontieres-corporelles-psychologie.
Looti, Mohammed. “Frontières corporelles : Au seuil du soi.” Base de données de psychologie en français. octobre 27, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=frontieres-corporelles-psychologie.