Théorie ancrée vs Analyse phénoménologique
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · novembre 8, 2026
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Dans le vaste territoire des sciences humaines, sociales et de la santé, la recherche qualitative s’est imposée comme un ensemble incontournable d’approches épistémologiques et méthodologiques capables d’appréhender la complexité des conduites humaines, des dynamiques organisationnelles et des significations intersubjectives. Loin de constituer un paradigme monolithique ou une simple collection d’outils techniques opposés aux protocoles quantitatifs, l’enquête qualitative regroupe des traditions intellectuelles diversifiées, chacune portant un regard spécifique sur la nature de la réalité sociale et sur les modes légitimes de production du savoir. Parmi ces traditions, deux démarches majeures occupent une place prépondérante dans la littérature internationale : la théorie ancrée (souvent désignée sous le vocable anglais de Grounded Theory) et l’analyse phénoménologique, qu’elle soit descriptive, transcendantale ou interprétative.
Pourtant, malgré leur notoriété institutionnelle et leur présence abondante dans les revues à comité de lecture, ces deux approches font l’objet de confusions récurrentes. Il n’est pas rare de voir des projets de recherche ou des thèses de doctorat revendiquer une posture « phénoménologique ancrée » ou appliquer sans discernement des grilles de codage issues de la théorie ancrée à des matériaux expérientiels recueillis dans une perspective phénoménologique. Cette hybridité improvisée, qualifiée par certains auteurs de flou ou de « glissement méthodologique » (methodological slurring), procède d’une incompréhension fondamentale des prémisses philosophiques qui sous-tendent ces approches. Si toutes deux partagent un engagement indéfectible envers l’empirie, une méfiance à l’égard des hypothèses déductives rigides formulées a priori et une immersion prolongée dans le discours des acteurs, leurs finalités théoriques, leurs ontologies de référence et leurs procédures analytiques divergent profondément.
Le présent article propose une analyse comparative exhaustive de ces deux grandes traditions de la recherche qualitative. À travers l’examen minutieux de leurs fondations historiques, de leurs développements paradigmatiques, de leurs techniques opératoires de codage et d’échantillonnage, ainsi que de leurs critères de scientificité, nous mettrons en lumière les spécificités irréductibles de chacune d’elles. Loin de chercher à consacrer la supériorité d’un modèle sur l’autre, notre propos vise à offrir aux chercheurs, aux doctorants et aux praticiens de la recherche les repères épistémologiques et pratiques indispensables pour effectuer des choix méthodologiques éclairés, cohérents et intellectuellement défendables face aux exigences de la communauté scientifique.
1. Introduction : Définitions et contextes d’une convergence méthodologique
1.1 Définition inaugurale des deux approches qualitatives
La théorie ancrée se définit fondamentalement comme une méthodologie générale d’analyse comparative inductive visant la conceptualisation et la génération systématique d’une théorie ancrée dans des données empiriques de terrain. Conçue à l’origine pour combler le fossé entre la recherche empirique brute et la grande théorisation abstraite, elle ne se contente pas de restituer fidèlement ce que disent ou vivent les acteurs ; elle s’emploie à extraire des régularités, à conceptualiser des processus sociaux ou psychosociaux sous-jacents, et à articuler des catégories analytiques denses au sein d’un modèle théorique cohérent. La théorie produite peut être de portée substantielle (circonscrite à un domaine empirique spécifique tel que les soins palliatifs ou la gestion des transitions professionnelles) ou formelle (s’appliquant à un niveau d’abstraction conceptuelle supérieur, transposable à plusieurs contextes organisationnels ou sociologiques distincts).
À l’inverse, l’analyse phénoménologique se consacre à l’élucidation méticuleuse de la structure, de la texture et de la signification du vécu subjectif tel qu’il apparaît à la conscience de l’individu. Issue directement des réflexions philosophiques sur l’intentionnalité et la corporéité, elle ne cherche nullement à formaliser un modèle prédictif ou fonctionnel de relations causales ou processuelles, mais plutôt à répondre à la question : « Quel effet cela fait-il de vivre telle expérience donnée ? » (What is it like to experience this phenomenon?). L’analyse phénoménologique s’attache à saisir l’essence (l’eidos) d’un phénomène particulier à travers les descriptions fournies par ceux qui l’ont éprouvé en première personne, en préservant l’épaisseur existentielle, émotionnelle et sensible du discours.
Dans l’écologie des sciences humaines et sociales, ces deux démarches incarnent des postures de recherche autonomes et rigoureusement codifiées. Alors que la théorie ancrée s’inscrit volontiers dans une ontologie interactionniste, pragmatiste et sociale où priment l’action, la négociation et le changement, l’analyse phénoménologique relève d’une ontologie de la conscience et de la présence au monde (In-der-Welt-sein), plaçant la signification vécue et l’incarnation corporelle au centre de son investigation épistémologique.
1.2 Origines des confusions conceptuelles et pratiques
La confusion entre la théorie ancrée et l’analyse phénoménologique trouve sa première source dans leurs modalités opérationnelles apparentes. Dans la pratique courante des laboratoires, les chercheurs novices constatent que les deux méthodologies recourent majoritairement à des entretiens semi-directifs ou narratifs approfondis, conduits auprès d’un nombre restreint de participants, suivis d’une retranscription intégrale verbatim et d’un travail d’annotation textuelle rigoureux. Cette similarité des dispositifs de recueil de données engendre l’illusion trompeuse d’une interchangeabilité analytique, incitant les analystes à penser que l’on pourrait indifféremment appliquer les outils de l’une aux matériaux destinés à l’autre.
Cette proximité de surface est amplifiée par l’usage d’un vocabulaire méthodologique transversal et polysémique. Les termes de « codage », d’« émergence », de « thèmes », d’« aller-retour inductif » ou de « catégorisation » sont mobilisés de part et d’autre, bien qu’ils recouvrent des réalités opératoires et conceptuelles radicalement différentes. Coder en théorie ancrée implique de déconstruire le texte pour fracturer la donnée en unités conceptuelles abstraites orientées vers l’action, tandis que thématiser en phénoménologie interprétative consiste à condenser le sens psychologique ou existentiel tout en maintenant l’ancrage profond dans la voix singulière du sujet.
Enfin, le manque récurrent d’enseignements épistémologiques poussés dans les cursus universitaires accentue ce phénomène. Trop souvent, la formation à la recherche qualitative est dispensée sous la forme d’un apprentissage technique d’outils logiciels ou de recettes pratiques de découpage textuel, au détriment d’une compréhension solide des paradigmes philosophiques sous-jacents. Privés de boussole théorique, les apprentis chercheurs cèdent facilement au syncrétisme méthodologique, mélangeant sans justification préalable des protocoles incompatibles.
1.3 Enjeux d’une distinction rigoureuse pour la recherche scientifique
L’exigence d’une différenciation rigoureuse entre ces deux traditions qualitatives n’est pas une simple coquetterie académique ou un débat scolastique stérile ; elle engage la validité interne, la crédibilité et la robustesse épistémologique des connaissances produites. Pour qu’une recherche soit reconnue comme scientifiquement valide par la communauté universitaire, il est impératif d’établir un alignement irréprochable entre la posture philosophique du chercheur, la question de recherche posée, les modalités de constitution du corpus, les règles d’interprétation et le format des résultats restitués.
Le principal écueil guettant le chercheur imprudent réside dans le « bricolage méthodologique » non maîtrisé. Si un chercheur revendique une démarche de théorie ancrée mais se contente d’énumérer des thèmes affectifs descriptifs sans jamais articuler de modèle relationnel ni saturer ses catégories, son travail échoue à produire une véritable théorie. À l’inverse, si un chercheur prétendant mener une analyse phénoménologique fragmente excessivement le discours de ses participants au point de dissoudre leur expérience subjective dans une matrice de concepts désincarnés, il trahit l’essence même de l’engagement phénoménologique.
Garantir une distinction claire permet de consolider l’intégrité de la démarche scientifique. Les évaluateurs et les comités de lecture des revues internationales de premier rang exigent une cohérence sans faille : ils jugent la rigueur d’un manuscrit à sa capacité de respecter scrupuleusement les canons méthodologiques dont il se réclame, depuis la justification de l’échantillonnage jusqu’au statut théorique attribué aux conclusions de l’enquête.
2. La Théorie Ancrée : Conceptualisation inductive et modélisation théorique
2.1 Fondations historiques et divisions paradigmatiques
La théorie ancrée a été formalisée pour la première fois en 1967 par les sociologues américains Barney G. Glaser (1930–2022) et Anselm L. Strauss (1916–1996) dans leur ouvrage pionnier The Discovery of Grounded Theory: Strategies for Qualitative Research. Cet ouvrage est né d’une étude empirique menée conjointement sur la fin de vie et la gestion de la mort dans les hôpitaux californiens, publiée précédemment sous le titre Awareness of Dying (1965). À cette époque, la sociologie américaine était dominée par le grand déductivisme quantitatif et le fonctionnalisme structural de Talcott Parsons et Robert K. Merton, reléguant la recherche qualitative à un rôle subalterne d’illustration exploratoire ou pré-scientifique. Glaser et Strauss ont révolutionné ce paysage en démontrant que l’analyse qualitative possédait sa propre rigueur systématique, capable de générer des théories formelles vérifiables directement à partir des données de terrain.
Toutefois, l’histoire de la théorie ancrée est marquée par de profondes scissions intellectuelles, résultant des formations contrastées de ses deux fondateurs. D’un côté, Barney Glaser, formé à l’Université Columbia auprès de Paul Lazarsfeld, défendait une sensibilité positiviste rigoureuse axée sur l’analyse quantitative de variables latentes, insistant sur l’émergence pure et non contaminée des concepts sans recours initial à la littérature (courant classique ou glasérien, réaffirmé dans Theoretical Sensitivity en 1978 et Basics of Grounded Theory Analysis en 1992). D’un autre côté, Anselm Strauss, héritier de l’École de Chicago et formé à l’interactionnisme symbolique et au pragmatisme de George Herbert Mead et John Dewey, mettait l’accent sur les processus d’action, le sens négocié et les conditions structurelles.
Cette divergence a culminé lors de la publication par Anselm Strauss et Juliet Corbin de Basics of Qualitative Research: Grounded Theory Procedures and Techniques (1990). Strauss et Corbin y ont introduit des directives techniques hautement prescriptives, notamment une matrice conditionnelle et un paradigme de codage formel. Cette codification a provoqué une rupture ouverte avec Glaser, qui reprochait à cette version de forcer les données à entrer dans des cases préétablies plutôt que de laisser émerger la théorie. Plus tard, une rupture paradigmatique supplémentaire a été opérée par Kathy Charmaz (2000, 2006) avec l’avènement de la « théorie ancrée constructiviste » (Constructivist Grounded Theory). Rejetant l’illusion objectiviste d’une réalité sociale passive attendant d’être découverte par un observateur neutre, Charmaz postule que les données, les catégories et les théories sont coproduites par le chercheur et les participants au sein de contextes sociaux situés historiquement.
2.2 Le processus de comparaison constante et de codage
Le moteur analytique fondamental de la théorie ancrée repose sur la méthode de « comparaison constante » (constant comparative method). Contrairement aux démarches linéaires traditionnelles où la collecte précède strictement l’analyse, la théorie ancrée exige une imbrication continue : chaque nouvelle donnée recueillie est immédiatement comparée aux données antérieures, chaque incident textuel est confronté à d’autres incidents au sein du même entretien puis entre différents entretiens, et les propriétés émergentes d’une catégorie sont systématiquement mesurées aux propriétés des autres catégories conceptualisées.
Cette dynamique itérative s’articule autour de plusieurs étapes de codage successives :
- Le codage ouvert ou initial : Cette phase inaugurale consiste à fragmenter le matériau textuel ligne par ligne, voire mot par mot ou incident par incident. L’analyste déconstruit la narration brute pour attribuer des étiquettes conceptuelles préliminaires aux actions et aux processus observés. Kathy Charmaz insiste particulièrement sur l’usage de verbes d’action au gérondif (par exemple, « négocier l’autorité », « dissimuler le diagnostic ») afin d’éviter la réification passive des propos et de maintenir l’analyse orientée vers la dynamique des conduites.
- Le codage axial : Systématisé par Strauss et Corbin, le codage axial a pour fonction de recomposer les données fragmentées lors du codage initial. Il s’agit d’établir des liaisons systématiques entre les catégories et leurs sous-catégories selon un modèle paradigmatique précis : identification du phénomène central, de ses conditions causales, de son contexte structurel spécifique, des conditions intervenantes, des stratégies d’action ou d’interaction déployées par les acteurs, et enfin des conséquences observables. Bien que Glaser ait rejeté cette étape jugée trop rigide, elle demeure largement utilisée pour structurer la densité explicative.
- Le codage théorique ou sélectif : Étape culminante du processus, le codage théorique vise à délimiter l’analyse autour d’une catégorie centrale unique (core category) capable d’intégrer l’ensemble des catégories secondaires et d’expliquer la plus grande part des variations comportementales observées sur le terrain. L’analyste relit le corpus et réorganise son schéma conceptuel pour former un réseau théorique intégré et parcimonieux.
2.3 Échantillonnage théorique et principe de saturation
L’une des singularités majeures de la théorie ancrée réside dans son protocole d’échantillonnage, qualifié d’« échantillonnage théorique » (theoretical sampling). Alors que les protocoles de recherche conventionnels établissent la taille de leur échantillon et les critères sociodémographiques des répondants avant même de débuter l’enquête, le chercheur en théorie ancrée ne peut savoir à l’avance qui il interrogera ultérieurement. La sélection des nouveaux participants, des lieux d’observation ou des documents à collecter est guidée exclusivement par l’état d’avancement des concepts en cours d’élaboration.
Si une catégorie conceptuelle émergente, par exemple celle de « préservation de la façade professionnelle », semble jouer un rôle charnière mais présente encore des dimensions floues, l’analyste ira délibérément recruter de nouveaux cas présentant des caractéristiques contrastées afin de tester, d’élargir ou d’affiner les propriétés de cette catégorie. L’échantillonnage n’obéit donc pas à des impératifs de représentativité statistique de la population générale, mais à des impératifs de représentativité conceptuelle de la théorie émergente.
Tout au long de cette trajectoire d’échantillonnage, la rédaction ininterrompue de « mémos » (memos) ou notes théoriques réflexives constitue l’épine dorsale du travail du chercheur. Les mémos sont des écrits informels mais rigoureux dans lesquels l’analyste consigne ses intuitions, compare les propriétés conceptuelles, explicite les relations logiques entre catégories et planifie les orientations du terrain à venir. L’enquête de terrain s’interrompt uniquement lorsque le chercheur atteint la « saturation théorique » (theoretical saturation), c’est-à-dire le seuil empirique où la collecte de nouvelles données n’apporte plus aucune propriété supplémentaire aux catégories établies et ne modifie plus l’architecture de la théorie explicative.
2.4 Finalité épistémique : la théorie formelle ou substantielle
L’horizon téléologique de la théorie ancrée est sans ambiguïté : il ne s’agit pas de produire une riche description ethnographique ni de dresser une typologie statique des opinions, mais de concevoir une « théorie » au sens scientifique du terme. Cette théorie constitue un ensemble abstrait, articulé et plausible de propositions logiques reliant des concepts empiriquement fondés pour expliquer un problème perçu comme central par les participants à l’étude (le core problem) et les stratégies qu’ils mettent en œuvre pour le résoudre.
On distingue traditionnellement deux niveaux d’aboutissement théorique :
- La théorie substantielle : Elle se rapporte à un champ d’investigation circonscrit et concret, ancré dans un environnement organisationnel, professionnel ou social bien défini. L’analyse offre un modèle explicatif puissant des dynamiques propres à cette arène particulière (par exemple, la trajectoire d’adaptation des cadres licenciés de l’industrie technologique).
- La théorie formelle : Elle procède d’une montée en abstraction supérieure. En appliquant l’échantillonnage théorique et la comparaison constante à des domaines substantiels diversifiés (par exemple, en comparant les processus de deuil chez les personnes veuves, les détenus de longue peine et les victimes de faillite financière), le chercheur génère une théorie conceptuelle générale de la « perte identitaire » ou de la « transition sous contrainte », détachable des particularismes locaux.
Cette finalité confère à la théorie ancrée une proximité avec les « théories de portée intermédiaire » (middle-range theories) théorisées par Robert K. Merton : des modèles suffisamment abstraits pour dépasser le nominalisme du terrain d’enquête, mais suffisamment ancrés dans les faits empiriques pour ne pas sombrer dans les spéculations méta-théoriques invérifiables. Cette applicabilité pragmatique rend la méthodologie particulièrement prisée en gestion des organisations, en sociologie du travail et en santé publique.
3. L’Analyse Phénoménologique : L’exploration rigoureuse du vécu expérientiel
3.1 Ancrages philosophiques fondamentaux
L’analyse phénoménologique dans la recherche qualitative contemporaine plonge ses racines dans les grands courants de la philosophie continentale européenne de la fin du XIXe et du XXe siècle. Son point d’origine est indissociable des travaux d’Edmund Husserl (1859–1938), qui entendait refonder l’ensemble de l’édifice scientifique en formulant le célèbre mot d’ordre : « retour aux choses mêmes » (zurück zu den Sachen selbst). Pour Husserl, la science positive avait perdu le contact avec le monde vécu primordial (le Lebenswelt) en interposant des modèles mathématiques et des abstractions objectivistes entre le sujet connaissant et la réalité. La phénoménologie descriptive husserlienne a donc pour objet l’analyse de l’intentionnalité de la conscience — le fait que toute conscience est toujours conscience de quelque chose — et la mise au jour des essences invariantes (l’analyse éidétique) qui structurent la perception des phénomènes.
Cependant, l’analyse phénoménologique qualitative contemporaine ne se limite pas au courant husserlien transcendantal ; elle s’est largement enrichie de la rupture herméneutique introduite par Martin Heidegger (1889–1976) dans Être et Temps (1927). Heidegger conteste la possibilité pour la conscience de contempler le monde de façon désincarnée et purement spectatrice. Pour lui, l’être humain est fondamentalement un Dasein, un « être-au-monde » (In-der-Welt-sein), irrémédiablement jeté dans un contexte historique, linguistique et culturel préexistant. Dès lors, toute description est déjà une interprétation : la phénoménologie ne peut être que résolument herméneutique, le sens émergeant de la mise en dialogue des horizons d’intelligibilité.
À ces fondements s’ajoute l’apport inestimable de la phénoménologie de la corporéité développée par Maurice Merleau-Ponty (1908–1961), en particulier dans sa Phénoménologie de la perception (1945). Merleau-Ponty rappelle que nous ne possédons pas seulement un corps physique objectif (le Körper), mais que nous sommes notre corps vécu (le Leib), ancrage charnel premier par lequel toute expérience, sensation ou temporalité advient au monde. Cette attention aiguë au corps et à l’affectivité confère à l’analyse phénoménologique une sensibilité incomparable pour explorer les situations de maladie, de douleur, de traumatisme ou de métamorphose identitaire.
3.2 L’Analyse Phénoménologique Interprétative (IPA) et la double herméneutique
Dans le domaine des sciences psychologiques, médicales et comportementales, cette riche tradition philosophique a trouvé une traduction méthodologique opérationnelle et systématique à travers l’Analyse Phénoménologique Interprétative (IPA), formalisée au milieu des années 1990 par le psychologue britannique Jonathan A. Smith (1996 ; Smith, Flowers, & Larkin, 2009/2022). L’IPA articule de façon cohérente un trépied épistémologique : la phénoménologie, l’herméneutique et l’idiographie.
L’engagement idiographique constitue la clé de voûte de l’IPA. Contrairement à la majorité des approches quantitatives et qualitatives qui s’orientent d’emblée vers la recherche de régularités transversales ou nomothétiques à l’échelle d’une population, l’analyse phénoménologique interprétative s’attache d’abord au particulier, à l’unicité singulière de chaque cas individuel. Le chercheur réalise une immersion exhaustive dans le récit du premier participant, analysant en détail ses métaphores, ses contradictions et ses affects, avant d’effectuer toute démarche d’analyse comparative avec le deuxième cas.
Le pivot de cette démarche réside dans le concept de « double herméneutique » (double hermeneutic). Dans la relation d’enquête phénoménologique, le chercheur s’engage dans un processus interprétatif à double niveau : le participant tente de donner du sens à son propre vécu existentiel à travers sa narration, tandis que le chercheur tente activement de donner du sens à la façon dont le participant donne du sens à ce vécu. Cette posture reconnaît explicitement que l’accès à l’expérience brute d’autrui n’est jamais direct ni transparent ; il est toujours médiatisé par le langage, l’empathie phénoménologique et la grille de questionnement réflexive du chercheur.
3.3 La posture de l’époché et la réduction phénoménologique
Sur le plan opérationnel, l’investigation phénoménologique exige du chercheur une discipline intellectuelle exigeante et paradoxale, connue sous les termes husserliens d’époché et de « réduction phénoménologique » (adaptés en psychologie descriptive par des méthodologues de premier plan comme Amedeo Giorgi en 1970, 1985 et 2009, ainsi que par Clark Moustakas en 1994). L’époché désigne la « mise entre parenthèses » (bracketing) délibérée de l’attitude naturelle : le chercheur s’efforce de suspendre temporairement ses jugements de valeur, ses préjugés de sens commun, ses théories scientifiques préalables et ses certitudes ontologiques concernant la réalité objective du monde extérieur.
Cette suspension ne signifie nullement l’oubli passif ou l’amnésie des connaissances du chercheur, mais plutôt une prise de conscience lucide et continue de ses préconceptions afin d’empêcher qu’elles ne fassent écran à la manifestation du phénomène. En adoptant ce regard désillusionné et naïf au sens philosophique, l’analyste se met en posture de recevoir l’expérience d’autrui dans sa fraîcheur phénoménale immédiate.
La réduction phénoménologique consiste ensuite à dépasser les détails anecdotiques ou contingents du récit pour identifier les structures invariantes constitutives du phénomène étudié. Par le biais de ce que Husserl nommait la « variation imaginative » — exercice mental consistant à modifier librement les propriétés d’un phénomène pour déterminer quelles dimensions sont essentielles à sa définition sans le dénaturer —, le chercheur parvient à isoler les éléments sans lesquels l’expérience ne serait plus la même. Cette ascèse méthodologique repose sur une réflexivité vigilante, souvent consignée dans un journal de bord introspectif où l’analyste interroge continuellement son propre horizon interprétatif et ses réactions affectives face aux récits recueillis.
3.4 Finalité épistémique : l’essence et la texture de l’expérience vécue
Le terme ultime de la trajectoire analytique phénoménologique est la production d’un texte évocateur et profondément nuancé qui restitue ce que l’on appelle l’« essence » (en phénoménologie descriptive ou husserlienne) ou les « thèmes expérientiels partagés » (en phénoménologie herméneutique et en IPA). L’analyste cherche à capturer les qualia — les aspects subjectifs intrinsèques de ce qui est ressenti —, qu’il s’agisse de la texture de l’angoisse face à une rechute cancéreuse, de la métamorphose de l’image de soi après une amputation, ou du sentiment d’aliénation au travail.
Dans cette perspective, il existe un refus catégorique et principiel de réduire le récit subjectif à des schémas d’explication causale, à des typologies de conduites fonctionnelles ou à des variables abstraites. Transformer un vécu existentiel intime en une suite de « conditions déclenchantes » ou de « stratégies d’ajustement » mécanistes équivaudrait, aux yeux du phénoménologue, à une réification délétère qui trahirait la condition humaine étudiée.
Le document final issu d’une étude phénoménologique prend ainsi la forme d’une description synthétique mais profondément incarnée, articulant des citations directes hautement expressives à une herméneutique sensible. Le texte cherche à résonner avec le lecteur, à provoquer un sentiment de familiarité compréhensive (ce que Max van Manen appelle l’« effet phénoménologique » ou le clin d’œil de reconnaissance), révélant quelque chose d’universellement humain à travers l’exploration sans concession de la subjectivité la plus intime.
4. Différences fondamentales : Matrice comparative multidimensionnelle
Afin de dissiper tout amalgame méthodologique et de fournir un cadre d’arbitrage rigoureux, il convient de confronter directement les deux paradigmes à travers leurs dimensions ontologiques, épistémologiques, techniques et formelles. Le tableau suivant condense ces distinctions irréductibles avant d’examiner chaque axe en détail.
| Dimension d’analyse | Théorie Ancrée (Grounded Theory) | Analyse Phénoménologique (IPA / Descriptive) |
|---|---|---|
| Fondement épistémologique | Pragmatisme, interactionnisme symbolique et post-positivisme ou constructivisme social. | Phénoménologie continentale (Husserl, Heidegger, Merleau-Ponty) et herméneutique (Gadamer). |
| Posture ontologique | Ontologie relationnelle, sociale et processuelle : focalisée sur l’action, l’interaction et les systèmes. | Ontologie existentielle et subjectiviste : centrée sur la conscience, l’incarnation charnelle et l’être-au-monde. |
| Question de recherche type | « Quels sont les processus et stratégies par lesquels des acteurs gèrent telle situation sociale ? » | « Quel est le sens et la texture du vécu subjectif de telle expérience pour cet individu ? » |
| Stratégie d’échantillonnage | Échantillonnage théorique continu fondé sur les besoins de saturation des concepts émergents. | Échantillonnage ciblé, homogène et raisonné, déterminé par la proximité expérientielle directe avec le phénomène. |
| Taille habituelle du corpus | Généralement de 20 à 60 entretiens, complétés par des observations, des notes de terrain et des documents. | Petite taille stricte : couramment de 3 à 10 participants en IPA (études de cas uniques possibles). |
| Nature des matériaux | Hétérogène : « Tout est donnée » (entretiens, notes de terrain, politiques d’entreprises, archives, littérature). | Homogène et intime : entretiens narratifs approfondis centrés sur la première personne du singulier. |
| Approche du découpage textuel | Fragmentation analytique systématique (codage ligne par ligne, axial, théorique). | Lecture holistique répétée, préservation des structures narratives, respect scrupuleux de l’idiographie. |
| Rôle de la revue de littérature | Différée ou suspendue initialement pour éviter de contaminer l’émergence théorique inductive. | Consultée préalablement pour circonscrire le phénomène tout en maintenant l’époché lors de l’analyse. |
| Critère de clôture empirique | Saturation théorique (les nouvelles données ne modifient plus les propriétés conceptuelles). | Richesse herméneutique et profondeur d’élucidation éidétique du groupe homogène étudié. |
| Livrable scientifique final | Un modèle conceptuel explicatif ou une théorie formelle / substantielle intégrée. | Une narration thématique évocatrice décrivant l’essence et les dimensions de l’expérience vécue. |
4.1 Posture ontologique et horizon de recherche
L’écart le plus substantiel entre les deux méthodes se situe sur le terrain de l’ontologie, c’est-à-dire de la conception même de ce qui constitue la « réalité » étudiable par la recherche. La théorie ancrée adhère à une vision processuelle et relationnelle du monde social. Directement influencée par l’interactionnisme symbolique formulé par Herbert Blumer et Robert Park, elle considère que la vie collective est une dynamique perpétuelle d’ajustements, d’interprétations partagées et de négociations d’acteurs. L’horizon du chercheur en théorie ancrée n’est pas le for intérieur de la conscience individuelle, mais le système de relations : comment les individus agissent-ils face à des contraintes structurelles ? Quelles tactiques emploient-ils pour sauvegarder leur autonomie ? Quels processus régissent l’évolution d’une organisation en crise ? Le sujet singulier n’est ici qu’un révélateur ou un support empirique des processus sociaux sous-jacents.
À l’opposé, l’analyse phénoménologique s’ancre dans une ontologie de l’intériorité et de la perception incarnée. Ce qui est réel pour le phénoménologue, c’est la façon dont le monde apparaît à la conscience du sujet (les phénomènes). Le regard est résolument braqué sur le sens existentiel, l’affectivité, le temps subjectif (la durée vécue opposée au temps chronologique) et l’espace habité par le corps. L’analyse phénoménologique ne s’intéresse pas aux mécanismes fonctionnels d’un groupe en tant que système social objectif, mais à l’épreuve existentielle qu’un individu traverse lorsqu’il fait l’expérience d’un bouleversement biographique. Il y a donc une véritable incompatibilité ontologique entre la modélisation de mécanismes d’action et l’exploration de la texture ontologique d’un ressenti subjectif.
4.2 Stratégies d’échantillonnage et gestion des données
Ces divergences de finalité ont des répercussions directes et massives sur la volumétrie et la constitution du corpus empirique. En théorie ancrée, le chercheur doit maximiser les opportunités de comparer des contextes distincts pour donner de l’ampleur à ses concepts. De ce fait, un échantillon robuste en théorie ancrée requiert généralement entre 20 et 60 participants, voire davantage. Cet effectif n’est pas prédéfini : il résulte de l’échantillonnage théorique qui pousse l’analyste à recruter progressivement de nouveaux profils jusqu’à épuisement de la nouveauté conceptuelle. De plus, la théorie ancrée souscrit au célèbre adage glasérien « all is data » (tout est donnée) : le corpus peut mélanger sans complexe des retranscriptions d’entretiens, des comptes rendus d’observations participantes, des extraits de règlements intérieurs, des articles de presse ou des correspondances administratives.
L’analyse phénoménologique (et singulièrement l’IPA) obéit à une logique inverse, résumée par le principe de l’« engagement idiographique ». La taille de l’échantillon y est délibérément modeste, oscillant le plus souvent entre 3 et 10 participants, parfois réduite à 3 ou 4 cas hautement significatifs, voire à une étude de cas unique minutieusement auscultée. Un corpus trop volumineux est perçu comme une menace épistémologique majeure, car il noierait les spécificités de chaque voix individuelle sous une masse d’extraits décontextualisés, rendant impossible l’analyse herméneutique en profondeur.
Par ailleurs, l’échantillonnage phénoménologique n’est pas théorique mais strictement homogène et expérientiel. Le chercheur recherche délibérément des personnes ayant partagé une expérience existentielle identique et hautement spécifique (par exemple, des femmes primipares ayant accouché sous césarienne d’urgence au cours des six derniers mois). Les données sont quasi exclusivement constituées d’entretiens semi-structurés approfondis axés sur la narration à la première personne, où le sujet est invité à déplier son vécu dans toute son authenticité sensible.
4.3 Trajectoires analytiques et statut des résultats
La manière dont les deux approches traitent la matière textuelle illustre parfaitement leurs logiques divergentes. La théorie ancrée pratique une découpe analytique agressive. Dès le codage ouvert, le texte est littéralement disséqué, sectionné en unités discrètes d’information pour être soumis à l’abstraction conceptuelle. Les mots exacts du participant sont rapidement transfigurés en concepts génériques ; l’individualité du répondant s’efface au profit de la construction de catégories transversales. Dans la phase axiale et sélective, ces catégories sont réorganisées de manière quasi cartésienne au sein d’une matrice qui relie des causes, des conditions contextuelles, des stratégies et des conséquences.
En phénoménologie, la trajectoire analytique s’efforce au contraire de préserver l’intégrité holistique du texte. Même si l’IPA procède par étapes d’annotation exploratoire (commentaires descriptifs, linguistiques et conceptuels), le chercheur veille scrupuleusement à ne jamais détacher un extrait de son contexte d’énonciation global ni de la tonalité affective qui l’accompagne. L’analyste accorde une valeur primordiale aux métaphores, aux silences, aux hésitations et aux figures de style utilisées par les participants, car c’est précisément dans ces plis du langage que se loge le sens de l’expérience.
Le produit final reflète fidèlement cette opposition. Le chercheur en théorie ancrée présente à son lectorat une théorie dynamique, souvent synthétisée sous la forme d’un schéma relationnel ou d’un organigramme conceptuel illustrant comment la catégorie centrale arbitre les tensions du système social étudié. L’analyste phénoménologue remet quant à lui un essai herméneutique dense et évocateur, architecturé autour de thèmes expérientiels majeurs, où chaque affirmation analytique est constamment adossée à de longs extraits de verbatim préservant la voix, la vulnérabilité et l’humanité du sujet interrogé.
5. Convergences et similitudes structurelles
5.1 L’orientation inductive et l’ancrage dans l’empirie
En dépit de leurs dissemblances fondamentales, la théorie ancrée et l’analyse phénoménologique partagent un socle de valeurs scientifiques qui explique leur attrait auprès des chercheurs qualitatifs et justifie leur appartenance à une même grande famille de pensée empirique. Le premier dénominateur commun réside dans leur rejet intransigeant de l’application déductive de modèles théoriques ou d’hypothèses quantitatives formulées a priori.
Dans l’une comme dans l’autre méthode, l’enquête refuse fermement de plaquer sur le terrain une grille de lecture préconçue qui contraindrait la parole des participants ou canaliserait artificiellement le recueil des faits. Les deux démarches partent de la base empirique brute : c’est le contact intime, direct et prolongé avec le terrain qui dicte les lignes de force de la réflexion. Ce cheminement inductif (ou abductif, selon les sensibilités de la théorie ancrée constructiviste) implique une conception itérative du protocole : le chercheur accepte d’être surpris, déstabilisé, et de voir sa problématique évoluer au fur et à mesure que les données révèlent des réalités imprévues.
Cette primauté absolue accordée aux données primaires garantit que les conclusions de l’étude demeurent résolument « ancrées » dans le monde réel des sujets, empêchant la recherche de se muer en un simple exercice d’auto-confirmation de théories déjà établies.
5.2 La centralité de la réflexivité du chercheur
Une autre convergence cruciale réside dans la reconnaissance explicite du rôle actif, situé et influent du chercheur dans la fabrique de la science. Longtemps bercées par l’idéal positiviste d’une neutralité désincarnée où le scientifique opérerait comme une caméra passive enregistrant une réalité extérieure immuable, les sciences sociales contemporaines ont redécouvert l’inévitabilité de la subjectivité de l’observateur. La théorie ancrée (particulièrement dans son versant constructiviste) et l’analyse phénoménologique placent cette prise de conscience au cœur de leurs protocoles sous le concept de réflexivité.
Pour le phénoménologue, la mise en œuvre de la réflexivité est indispensable pour tracer les contours de l’époché et expliciter la part de la double herméneutique : le chercheur doit constamment documenter ses propres ressentis émotionnels, ses appartenances socio-culturelles et ses ancrages théoriques pour comprendre comment ils filtrent son écoute et son interprétation du discours d’autrui. En théorie ancrée, la pratique ininterrompue de la rédaction des mémos réflexifs poursuit une fonction similaire : elle permet au chercheur de consigner la genèse de ses choix conceptuels, d’interroger ses hésitations analytiques et de débusquer les prénotions non fondées qui menaceraient la fidélité de l’ancrage.
Dans les deux cas, la subjectivité de l’analyste n’est plus considérée comme une tare méthodologique ou un biais contaminant à éliminer à tout prix, mais comme l’instrument herméneutique premier par lequel la compréhension du monde s’opère.
5.3 Les exigences de rigueur méthodologique
Enfin, ces deux traditions récusent avec la plus grande fermeté l’accusation d’arbitraire ou d’impressionnisme poétique que le positivisme dur a traditionnellement adressée à l’enquête qualitative. Loin d’être des démarches informelles où l’intuition du chercheur suffirait à faire autorité, la théorie ancrée et l’analyse phénoménologique imposent un protocole d’une remarquable rigueur opératoire.
Toutes deux exigent :
- Des enregistrements audio de haute fidélité couplés à des transcriptions textuelles intégrales verbatim, incluant non seulement le langage verbal mais aussi les pauses, les exclamations, les rires et les inflexions rythmiques du discours.
- La mise en place d’une traçabilité absolue du cheminement analytique, souvent désignée sous le terme d’« auditabilité » (audit trail). N’importe quel évaluateur indépendant doit pouvoir remonter sans rupture logique depuis la théorie finale ou les thèmes essentiels jusqu’aux extraits originaux du texte brut.
- Le recours à des stratégies de validation reconnues, telles que l’accord inter-chercheurs lors de séances d’analyse partagée, l’examen critique par les pairs (peer debriefing) et, le cas échéant, le retour d’interprétation auprès des participants eux-mêmes (member checking), tout en veillant à ce que cette dernière technique soit mobilisée dans le respect des limites épistémologiques propres à chaque paradigme.
6. Critères d’arbitrage méthodologique : Quelle approche privilégier ?
6.1 Indicateurs en faveur de la Théorie Ancrée
Le choix d’adopter la théorie ancrée doit s’imposer avec évidence lorsque la problématique scientifique vise à élucider une dynamique sociale collective, une trajectoire organisationnelle ou un processus séquentiel déployé dans le temps. Si le questionnement initial commence par des interrogations telles que : « Comment se structure la négociation entre tel et tel groupe d’acteurs ? », « Selon quelles étapes des professionnels gèrent-ils l’introduction d’une innovation perturbatrice ? » ou « Par quels mécanismes psychologiques et sociaux les individus s’adaptent-ils à une transition de carrière involontaire ? », la théorie ancrée offre le cadre opératoire le plus adéquat.
Elle constitue également l’option de prédilection lorsque l’ambition ultime du chercheur est de dépasser le constat empirique localisé pour formuler des recommandations pragmatiques, des lignes directrices d’action professionnelle ou des outils d’aide à la décision. Grâce à sa capacité à générer des modèles de relations causales conditionnelles, la théorie ancrée produit des schémas d’interprétation immédiatement exploitables par les gestionnaires, les travailleurs sociaux ou les décideurs publics soucieux de comprendre comment des leviers structurels influencent les conduites individuelles.
Enfin, la présence ou la nécessité de mobiliser des corpus empiriques composites et polymorphes (documents d’archives d’entreprise, observations d’interactions de travail, discours officiels, entretiens formels et informels) oriente impérativement vers la théorie ancrée, seule méthodologie parmi les deux étudiées capable d’ingérer et d’amalgamer conceptuellement des données de nature disparate.
6.2 Indicateurs en faveur de l’Analyse Phénoménologique
À l’inverse, l’analyse phénoménologique s’impose de façon indiscutable dès lors que le centre de gravité de la recherche réside dans l’exploration de l’intimité du vécu, du ressenti psychologique profond ou de l’impact existentiel d’événements de vie bouleversants. Les questions de recherche emblématiques de cette tradition s’énoncent sous la forme : « Comment des individus font-ils l’expérience de la découverte inattendue d’une maladie orpheline ? », « Que signifie, pour un sportif de haut niveau, le fait de vivre une blessure qui met brutalement fin à sa carrière ? » ou « Quel est le sens de l’épuisement maternel ressenti chez de jeunes mères célibataires ? ».
Cette approche est tout indiquée lorsque le chercheur dispose d’un accès privilégié à une population spécifique, homogène et difficilement mobilisable en grand nombre, chez qui la parole est chargée d’une forte résonance affective ou traumatique. L’IPA et la phénoménologie descriptive excellent dans la mise en lumière des métamorphoses de l’identité, des angoisses existentielles, du rapport changeant au temps et à l’espace, ainsi que de l’expérience sensorielle et corporelle du sujet.
Si la volonté de l’analyste est d’honorer la parole humaine dans ce qu’elle a de plus émouvant, d’irréductible et de singulier, en refusant formellement de la disséquer ou de la subordonner à une modélisation systémique fonctionnelle, le choix de la phénoménologie devient un impératif épistémologique absolu.
6.3 Faisabilité pragmatique et contraintes institutionnelles
Au-delà de la pureté des intentions scientifiques, l’arbitrage entre théorie ancrée et phénoménologie doit impérativement intégrer les contingences matérielles et institutionnelles inhérentes à tout travail académique, sous peine de conduire le chercheur à l’échec ou à l’épuisement. La théorie ancrée exige une disponibilité temporelle et logistique considérable : la démarche d’échantillonnage théorique ne permet pas de verrouiller à l’avance son calendrier de collecte. Aller sur le terrain, transcrire, analyser, repérer les manques conceptuels, puis retourner sur le terrain chercher de nouveaux profils jusqu’à saturation peut s’avérer difficilement compatible avec des financements courts ou des délais de thèse rigides imposés à trois ans.
L’analyse phénoménologique présente, à cet égard, un avantage logistique certain : la détermination préalable d’une petite cohorte homogène (par exemple 6 participants hautement qualifiés par leur vécu) permet de planifier rigoureusement le calendrier des rencontres et des transcriptions. Cependant, le coût cognitif et herméneutique est alors déplacé sur la phase analytique. L’analyse phénoménologique exige des aptitudes d’écriture littéraire, de finesse interprétative et une familiarité philosophique soutenue que tous les chercheurs ne maîtrisent pas d’emblée. C’est une méthode exigeante sur le plan de la sensibilité psychologique et de la patience textuelle.
Enfin, les affiliations disciplinaires exercent une influence déterminante sur la recevabilité académique. Si la sociologie, les sciences de gestion, le management organisationnel et les sciences de l’éducation manifestent une affinité historique majeure avec la théorie ancrée et ses modèles de processus, la psychologie clinique, la psychologie de la santé, les sciences infirmières et certains segments du travail social accordent une légitimité institutionnelle sans cesse grandissante à l’analyse phénoménologique.
7. Foire aux questions (FAQ)
7.1 Peut-on combiner la théorie ancrée et l’analyse phénoménologique au sein d’une même étude ?
La tentative de fusionner ces deux approches au sein d’un protocole unique et simultané est formellement déconseillée par la grande majorité des méthodologues contemporains. Il existe en effet une tension épistémologique insurmontable entre la posture idiographique de la phénoménologie (qui sanctuarise la singularité du cas vécu sans fragmentation prématurée) et la démarche nomothétique ou processuelle de la théorie ancrée (qui déconstruit agressivement le texte dès les premières lignes pour élever les incidents à un niveau d’abstraction conceptuelle). Prétendre mener une « théorisation phénoménologique ancrée » débouche presque inévitablement sur un résultat méthodologiquement hybride qui affaiblit à la fois la densité théorique du modèle et la profondeur évocatrice du vécu subjectif.
Néanmoins, une articulation séquentielle rigoureuse par phases distinctes demeure envisageable dans le cadre de programmes de recherche d’envergure. Un chercheur peut tout à fait concevoir un premier volet d’investigation phénoménologique sur un échantillon restreint de participants pour documenter l’essence même d’une expérience jusqu’alors méconnue, puis, dans un second temps autonome, mobiliser les principes de la théorie ancrée avec un nouvel échantillonnage plus large et hétérogène pour concevoir un modèle des processus sociaux et organisationnels de gestion de cette même expérience. Dans ce scénario, chaque étape conserve l’intégrité intégrale de ses propres règles méthodologiques et épistémologiques.
7.2 La théorie ancrée constructiviste est-elle assimilable à une forme de phénoménologie ?
La théorie ancrée constructiviste, telle que formalisée par Kathy Charmaz, a incontestablement rapproché la théorie ancrée des préoccupations traditionnelles de la phénoménologie en rejetant le positivisme d’origine de Barney Glaser. Charmaz accorde une place prépondérante aux significations subjectives, reconnaît la coproduction du savoir entre le chercheur et les participants, et s’intéresse aux expériences intimes telles que la maladie chronique ou la souffrance. Sur le plan philosophique, elle partage avec l’herméneutique l’idée que toute analyse est située et interprétative.
Cependant, l’assimilation s’arrête là. Même dans sa déclinaison constructiviste, la théorie ancrée demeure résolument ancrée dans le pragmatisme américain et l’interactionnisme symbolique plutôt que dans la phénoménologie existentielle ou transcendantale européenne. Son objectif ultime reste sans équivoque la conceptualisation de processus sociaux, l’élaboration de catégories d’actions et l’intégration théorique d’un modèle explicatif. Elle n’effectue ni réduction phénoménologique (époché), ni recherche d’essences universelles (eidos), et refuse de limiter son champ d’investigation à l’analyse de la conscience intentionnelle et corporelle du sujet.
7.3 Comment la notion de saturation s’applique-t-elle à l’analyse phénoménologique ?
L’injonction de « saturation des données » ou de « saturation théorique », pierre angulaire de la théorie ancrée, n’a rigoureusement aucun sens opérationnel ni philosophique dans le cadre d’une démarche phénoménologique authentique, particulièrement en IPA. La saturation théorique suppose l’existence de concepts abstraits dont les propriétés dimensionnelles sont progressivement comblées jusqu’à ce que plus aucune donnée nouvelle ne permette d’en élargir la portée formelle. En phénoménologie idiographique, chaque conscience humaine est infinie, unique et singulière dans sa présence au monde : un nouvel entretien apportera toujours inévitablement de nouvelles nuances, de nouvelles métaphores et de nouveaux reflets existentiels.
Par conséquent, les phénoménologues récusent l’obligation de poursuivre le recrutement jusqu’à saturation. La clôture de la collecte est déterminée a priori par le design de recherche, en ciblant un petit groupe homogène qui garantira une exploration fine sans submersion informationnelle. Le critère d’évaluation scientifique de l’échantillonnage ne repose pas sur la saturation, mais sur la « puissance herméneutique » et la densité d’élucidation éidétique rendue possible par la plongée en apnée dans les quelques récits minutieusement colligés.
7.4 Quel logiciel d’analyse qualitative (QDA) privilégier pour chaque méthode ?
Les logiciels d’assistance à l’analyse qualitative de données textuelles (CAQDAS), tels que NVivo, MAXQDA ou ATLAS.ti, ont été historiquement conçus en s’inspirant très largement des étapes de codage de la théorie ancrée. Leurs fonctions de découpage d’unités de sens textuelles, de création d’arborescences de nœuds conceptuels, de rédaction de mémos intégrés et de modélisation visuelle des relations catégorielles en font des outils d’une efficacité redoutable pour soutenir la méthode comparative constante et le codage théorique.
En revanche, l’utilisation de ces logiciels dans le cadre d’une analyse phénoménologique impose d’extrêmes précautions méthodologiques. Le risque inhérent à l’usage des CAQDAS en phénoménologie réside dans la tentation de sur-fragmenter le texte et de décontextualiser les verbatims à travers un étiquetage prolifique de codes, détruisant ainsi l’architecture idiographique et la gestalt globale de la parole du participant. Si de nombreux chercheurs utilisent avec succès les logiciels pour annoter et organiser leurs fichiers en IPA, une part substantielle de la communauté phénoménologique continue de privilégier un travail manuel rigoureux, tabulaire ou sur papier grand format, jugé plus propice au maintien d’une proximité tactile, holistique et réflexive avec l’œuvre narrative du sujet.
8. Conclusion : Rigueur méthodologique et intégrité scientifique
8.1 Synthèse des apports méthodologiques comparés
Au terme de cette exploration comparative approfondie, il apparaît avec netteté que la théorie ancrée et l’analyse phénoménologique représentent deux des sommets les plus aboutis et les plus stimulants de l’enquête qualitative contemporaine en sciences humaines, sociales et médicales. Loin de s’affronter dans une hiérarchie de valeur stérile, elles apportent chacune une contribution irremplaçable à l’intelligence de la réalité humaine.
La théorie ancrée offre un instrument de modélisation dynamique incomparable pour décortiquer la complexité des systèmes d’interaction, formaliser les stratégies d’adaptation collectives, dévoiler les logiques souterraines des organisations et bâtir des théories empiriquement fondées capables de renouveler l’armature conceptuelle de disciplines entières. L’analyse phénoménologique constitue, quant à elle, la sonde la plus intime et la plus respectueuse de l’intériorité humaine, déployant une sensibilité philosophique hors pair pour éclairer le sens de nos épreuves existentielles, la corporéité de nos joies et de nos peines, et la texture de notre être-au-monde.
C’est précisément parce qu’elles poursuivent des horizons d’intelligibilité fondamentalement distincts et complémentaires que leur confusion est si préjudiciable à la recherche. L’intégrité scientifique exige que l’on reconnaisse leurs beautés respectives sans jamais chercher à les dissoudre dans un syncrétisme artificiel.
8.2 Recommandations finales pour les chercheurs et doctorants
Pour tout chercheur ou doctorant engagé dans la conception d’un devis de recherche qualitative, le premier impératif réside dans la clarification sans compromis de son alignement ontologique et épistémologique. Avant de sélectionner une technique de recueil ou de choisir un logiciel d’analyse, il est indispensable de s’interroger en profondeur : « Quelle est la nature de la réalité que je prétends explorer ? S’agit-il d’un système de processus sociaux en action ou de la structure de conscience d’un vécu incarné ? » La réponse à cette seule question dicte de façon univoque la route méthodologique à emprunter.
Il convient ensuite de résister avec fermeté à la séduction des raccourcis techniques et des terminologies à la mode. Revendiquer l’héritage de Barney Glaser, d’Anselm Strauss, d’Edmund Husserl ou de Jonathan Smith engage le chercheur à en respecter fidèlement les contraintes procédurales fondamentales : on ne peut pratiquer la théorie ancrée sans échantillonnage théorique continu ni mémos conceptuels, tout comme on ne peut prétendre à la phénoménologie sans un exercice rigoureux de l’époché et un engagement idiographique patient.
Enfin, la qualité ultime d’une recherche qualitative réside dans son audibilité et sa transparence réflexive. Quelle que soit la tradition choisie, l’analyste doit rendre méticuleusement compte de ses hésitations, expliciter son cheminement décisionnel, justifier la délimitation de son corpus et offrir à la communauté scientifique les preuves textuelles incontestables de son ancrage empirique. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que la recherche qualitative conserve toute sa noblesse intellectuelle, sa portée transformatrice et son autorité scientifique.
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