Méthodologie de recherche, Sciences sociales

Analyse du discours vs analyse narrative


Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · novembre 8, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : novembre 8, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

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Dans le paysage foisonnant des sciences humaines et sociales contemporaines, l’analyse qualitative a progressivement conquis une légitimité épistémologique incontestable. Longtemps subordonnées aux impératifs d’objectivation statistique et aux idéaux positivistes de mesure quantitative, la sociologie, la psychologie, les sciences de l’information et de la communication, ainsi que la science politique ont opéré un retour fondamental vers le sens, l’interprétation et l’épaisseur phénoménologique des pratiques humaines. Au cœur de cette reconquête herméneutique, l’attention portée aux productions langagières est devenue centrale, consacrant le postulat selon lequel les êtres humains ne se contentent pas de décrire un monde préexistant, mais le construisent, le négocient et le transforment à travers leurs usages du langage.

Parmi les approches vouées à l’élucidation des matériaux textuels et verbaux, deux méthodologies majeures se distinguent tant par leur vigueur théorique que par la fécondité de leurs applications empiriques : l’analyse du discours et l’analyse narrative. Si toutes deux partagent une même sensibilité aux nuances du verbe et refusent de considérer le langage comme un simple canal transparent d’information, elles procèdent d’ancrages philosophiques distincts et poursuivent des visées heuristiques différenciées. L’analyse du discours scrute les régimes de pouvoir, les sédimentations idéologiques, les régularités énonciatives et les contraintes institutionnelles qui régissent ce qui peut et doit être dit au sein d’une société donnée. L’analyse narrative, quant à elle, s’attache aux dynamiques de mise en intrigue, à la temporalité vécue, à la quête de cohérence biographique et à la façon dont les individus et les groupes donnent sens aux ruptures de leur existence en tissant des histoires.

Pourtant, une confusion persistante règne fréquemment dans la pratique de la recherche, où les termes « discours » et « récit » sont employés de manière interchangeable, conduisant à des hybridations méthodologiques parfois floues ou à des contresens épistémologiques préjudiciables. Confondre l’analyse des mécanismes discursifs d’assujettissement avec l’exploration de la configuration narrative de l’identité revient à gommer des divergences ontologiques substantielles concernant le statut du sujet, le rôle de la temporalité et la nature même de la réalité sociale. Cet article propose un examen approfondi, systématique et comparatif de ces deux traditions analytiques majeures afin de doter les chercheurs, doctorants et praticiens des repères théoriques et méthodologiques indispensables à un choix raisonné et rigoureux de leur cadre d’investigation.

1. Introduction : Définir et contextualiser deux paradigmes de la recherche qualitative

1.1 Définition liminaire des concepts

L’analyse du discours constitue un ensemble d’approches qualitatives interdisciplinaires vouées à l’investigation critique du langage en usage au sein de contextes sociaux, institutionnels et historiques précis. Loin de réduire la langue à un système abstrait de signes décontextualisés ou à un instrument neutre véhiculant des états mentaux internes, l’analyse du discours appréhende les productions verbales et textuelles comme des pratiques sociales régies par des règles, génératrices d’effets réels et consubstantielles aux relations de pouvoir. Que l’on s’inscrive dans la tradition post-structuraliste initiée par les travaux de Michel Foucault ou dans le cadre de l’analyse critique du discours développée par des linguistes tels que Norman Fairclough, Teun A. van Dijk et Ruth Wodak, le discours est invariablement pensé comme une matrice qui façonne les représentations, naturalise les asymétries sociales et trace les limites du pensable et du dicible dans une formation socio-historique donnée.

À l’inverse, l’analyse narrative se déploie comme une approche qualitative centrée sur l’étude des récits par lesquels les acteurs sociaux articulent des événements à travers le temps afin de conférer une signification à leur expérience vécue, à leur identité et aux ruptures de leur parcours existentiel. Ancrée dans la phénoménologie, l’herméneutique et la psychologie culturelle, l’analyse narrative postule que l’esprit humain structure fondamentalement son rapport au monde sous une forme séquentielle et dramatisée. Le récit n’est point un simple inventaire chronologique de faits bruts, mais une opération complexe de configuration — ce que le philosophe Paul Ricœur nomme la « mise en intrigue » — qui rassemble des composantes hétérogènes (agents, buts, moyens, interactions, contingences fortuites) au sein d’une totalité intelligible pourvue d’un début, d’un milieu et d’un dénouement porteurs d’une intention ou d’une visée morale.

L’omniprésence du texte et du récit dans les sciences sociales actuelles témoigne d’un basculement décisif. Les organisations contemporaines ne cessent de communiquer, les acteurs politiques déploient des éléments de langage rigoureusement calibrés, tandis que les individus, sommés de devenir les entrepreneurs de leur propre existence, multiplient les narrations de soi sur les plateformes numériques ou lors d’entretiens institutionnels. Dans ce paysage saturé de productions sémiotiques, les sciences sociales ne peuvent plus se contenter d’extraire des « données » factuelles en négligeant la forme expressive qui les porte. Analyser le discours ou décortiquer le récit devient l’acte même par lequel on pénètre la texture signifiante du monde social, révélant tour à tour les systèmes d’hégémonie qui gouvernent les esprits et les efforts d’auto-création par lesquels les sujets tentent d’habiter un monde fragmenté.

1.2 Origine des confusions récurrentes en méthodologie

La proximité apparente entre l’analyse du discours et l’analyse narrative trouve d’abord sa source dans le partage d’un substrat empirique strictement identique : le matériau linguistique. Qu’il s’agisse de transcriptions d’entretiens semi-directifs, de manifestes politiques, de procès-verbaux d’audiences judiciaires, de dossiers médicaux ou de publications sur les réseaux sociaux, le chercheur se trouve confronté à des corpus composés de mots, de phrases, de paragraphes, de pauses, d’hésitations et de figures rhétoriques. Dès lors qu’une technique qualitative travaille le texte ou l’oralité sans recourir à des instruments de quantification exclusive, la tentation est grande, chez les apprentis chercheurs comme chez certains auteurs chevronnés, d’employer indistinctement les vocables « discours » et « narratif » pour désigner toute forme d’investigation textuelle attentive au sens des énoncés.

Cette porosité se complique davantage lors du chevauchement pratique des corpus d’enquête. Un récit de vie recueilli auprès d’une personne marginalisée dans le cadre d’une recherche sociologique constitue de prime abord un récit typique, articulé autour d’une chronologie biographique, de tournants existentiels et d’une quête identitaire. Néanmoins, ce même témoignage individuel peut légitimement être appréhendé sous l’angle discursif : le chercheur s’attachera alors à décrypter la manière dont le locuteur incorpore involontairement le lexique des institutions d’aide sociale, reproduit les catégories normatives de la déviance ou mobilise des répertoires interprétatifs préexistants pour justifier son statut. Inversement, un corpus de discours parlementaires ou de communiqués de presse institutionnels — traditionnellement réservé à l’analyse du discours — déploie fréquemment des micro-récits ou des fables exemplaires pour convaincre l’opinion publique, illustrant combien le narratif peut fonctionner comme un instrument tactique au service d’un macro-discours persuasif.

Sur le plan de l’histoire des idées, cette indistinction trouve son origine dans la collision de deux mouvements intellectuels majeurs du XXe siècle : le « tournant linguistique » (linguistic turn) et le « tournant narratif » (narrative turn). Le tournant linguistique, impulsé par la sémiologie saussurienne, la philosophie analytique du second Wittgenstein et la déconstruction post-structuraliste, a établi que le langage n’est pas le reflet passif de la réalité mais son opérateur constitutif. Quelques décennies plus tard, le tournant narratif, popularisé dans les sciences humaines et sociales par Jerome Bruner, Donald Polkinghorne et Paul Ricœur, a prolongé cette révolution en affirmant que parmi toutes les formes discursives, la structure narrative occupe un statut ontologique privilégié pour comprendre l’action humaine et le temps subjectif. En s’entremêlant au sein des bibliographies académiques, ces deux mouvements ont engendré une nébuleuse terminologique où « déconstruire un discours » et « décoder un récit » sont devenus des expressions presque synonymes dans l’usage courant, masquant les ruptures profondes qui séparent l’archéologie des énoncés de l’herméneutique des intrigues.

1.3 Pertinence épistémologique de la distinction

Loin de constituer une querelle byzantine de sémantique universitaire, la distinction entre analyse du discours et analyse narrative engage des choix épistémologiques déterminants pour la validité et la portée heuristique de toute recherche en sciences humaines. En premier lieu, la différenciation de la focale analytique induit une gestion radicalement dissemblable du matériau empirique. L’analyse du discours opère le plus souvent une découpe transversale et thématique des corpus ; elle traque les micro-structures langagières, les glissements sémantiques, les présupposés idéologiques, les modalités énonciatives et les régularités lexicales à travers une multitude de fragments textuels décontextualisés de leur linéarité immédiate. L’analyse narrative, à l’opposé, exige de préserver impérativement l’intégrité holistique et la diachronie du texte ; démembrer un récit en le réduisant à une grille de thèmes transversaux détruit précisément l’objet de la recherche, à savoir l’agencement chronologique, le développement dramatique de l’intrigue et la trajectoire des protagonistes.

En second lieu, la ligne de partage entre les deux méthodes repose sur des conceptions divergentes du statut accordé à l’agent social. Dans l’orbite de l’analyse du discours, en particulier sous ses déclinaisons foucaldienne ou critique, le sujet parlant apparaît fondamentalement comme un sujet assujetti, traversé par des formations discursives qui le précèdent, le structurent et déterminent les limites de ce qu’il peut légitimement énoncer. L’intérêt du chercheur porte sur les dispositifs institutionnels et les répertoires culturels qui s’impriment dans le texte, l’individu n’étant souvent qu’un vecteur de reproduction ou de négociation des idéologies dominantes. Pour l’analyse narrative, l’individu est réinvesti d’une forme d’agencéité (agency) et de réflexivité créatrice : il est pensé comme l’auteur ou le co-auteur actif de sa propre biographie, capable de mobiliser les ressources narratives de sa culture pour ordonner le chaos de l’existence, résister au non-sens et élaborer une version cohérente et moralement défendable de son identité à travers le temps.

Enfin, la clarification de cette frontière méthodologique conditionne directement l’agencement du protocole expérimental et l’établissement des critères d’évaluation de la recherche. Les standards de rigueur scientifique ne sauraient être identiques pour une étude visant à cartographier les formations idéologiques d’un corpus de presse gouvernementale et pour une recherche aspirant à restituer la souffrance d’un patient affrontant une maladie chronique à travers son journal intime. Là où l’analyse du discours sera jugée sur sa capacité à démontrer la cohérence systématique d’un ordre symbolique, son inscription dans des rapports de domination et la précision philologique de son outillage linguistique, l’analyse narrative sera évaluée à l’aune de sa sensibilité à la résonance existentielle, à la fidélité de l’intrigue, à la plausibilité phénoménologique et à l’authenticité subjective du récit restitué.

2. Comprendre l’analyse du discours : Fondements, théories et applications

2.1 Généalogie et courants théoriques

L’analyse du discours ne procède pas d’une doctrine unifiée, mais s’articule autour de plusieurs traditions intellectuelles qui ont émergé tout au long du XXe siècle au confluent de la linguistique, de la philosophie politique et de la sociologie critique. Les racines de cette démarche plongent dans le structuralisme linguistique issu des leçons de Ferdinand de Saussure, qui concevait la langue comme un système de signes autonomes définis par leurs relations différentielles, et dans les prolongements apportés par Roman Jakobson sur les fonctions du langage. Néanmoins, l’acte de naissance véritable de l’analyse du discours advient lorsque les chercheurs s’émancipent du carcan de la linguistique de la phrase pour appréhender le texte dans son écologie communicationnelle et sociale, intégrant la pragmatique linguistique d’Austin et de Searle relative aux actes de langage et à la performativité : dire, c’est fondamentalement faire.

Le tournant post-structuraliste marque une rupture décisive dans cette généalogie, incarnée au premier chef par les travaux séminales de Michel Foucault, notamment dans L’Archéologie du savoir (1969). Foucault récuse l’illusion d’une souveraineté absolue de la conscience individuelle dans l’acte d’énonciation. Il redéfinit le discours non comme un pur enchaînement de mots ou de signes renvoyant à des référents réels, mais comme un ensemble d’énoncés appartenant à une même formation discursive, régie par des règles historiques d’apparition, de maintien et de transformation. Dans cette perspective, le discours est intimement corrélé au pouvoir et au savoir : il délimite le domaine d’objets sur lesquels on peut porter un jugement de vérité, assigne aux individus des places déterminées (le médecin, le fou, le délinquant, l’expert) et produit activement la réalité plutôt qu’il ne se contente de l’enregistrer. L’analyse foucaldienne du discours vise ainsi à mettre au jour les conditions de possibilité historiques et politiques qui régissent l’exercice de la parole.

Parallèlement, l’École française d’analyse du discours s’est constituée dans les années 1960 et 1970 sous l’impulsion de Michel Pêcheux, articulant le matérialisme historique d’inspiration althusserienne, la théorie psychanalytique et la linguistique des énoncés. Pêcheux a forgé des concepts pérennes tels que l’« interdiscours » — l’ensemble des discours antérieurs ou simultanés avec lesquels tout énoncé dialogue nécessairement à l’insu même de son émetteur — et a dénoncé « l’illusion du sujet » se croyant la source originelle de son propre message. Dans le prolongement de cette tradition, des linguistes contemporains comme Dominique Maingueneau ont affiné l’outillage conceptuel en explorant la polyphonie énonciative, la scénographie discursive, l’éthos oratoire et le concept de « communauté discursive », démontrant que l’énoncé porte toujours la trace indélébile des conditions matérielles et des institutions au sein desquelles il a été produit.

Enfin, dans l’espace anglo-saxon s’est développée à partir de la fin des années 1980 l’Analyse Critique du Discours (Critical Discourse Analysis ou CDA), sous l’égide de chercheurs tels que Norman Fairclough, Ruth Wodak et Teun A. van Dijk. Héritière directe de la théorie critique de l’École de Francfort et de la linguistique systémique fonctionnelle de Michael Halliday, la CDA affirme sans ambiguïté son engagement politique et émancipateur. Elle entend rendre visibles les relations opaques de causalité et de détermination qui lient les pratiques discursives aux structures socio-politiques d’inégalité, d’exclusion et de domination. Qu’il s’agisse de disséquer le discours néolibéral, la propagande nationaliste, le racisme institutionnel ou les asymétries de genre, la CDA conçoit le discours comme une pratique idéologique qui contribue à reproduire ou à subvertir l’hégémonie au sens gramscien du terme.

2.2 Objets d’étude et niveaux d’analyse

L’analyse du discours embrasse un vaste ensemble d’objets empiriques, mais ceux-ci partagent invariablement une caractéristique commune : ils sont envisagés sous l’angle de leur fonction sociale et de leur inscription dans des dispositifs institutionnels. Les objets privilégiés incluent les discours politiques (débats parlementaires, allocutions présidentielles, programmes électoraux), les productions des médias de masse (éditoriaux, reportages télévisés, dépêches d’agences), la communication institutionnelle et organisationnelle (chartes éthiques d’entreprises, rapports d’activité, protocoles de ressources humaines), ainsi que les discours scientifiques, juridiques ou médicaux. Chacun de ces ensembles textuels constitue une fenêtre d’observation pour traquer la manière dont s’érigent les « régimes de vérité » et dont les idéologies dominantes parviennent à se faire passer pour le sens commun par un travail méticuleux de naturalisation.

Pour déconstruire ces corpus, l’analyste du discours déploie un faisceau de niveaux analytiques qui s’échelonnent du plus microscopique au plus macroscopique. Au niveau micro-linguistique, l’attention se porte sur la matérialité textuelle :

  • L’énonciation et la deixis : Qui parle, à qui, à quel moment et dans quel espace ? Quels sont les pronoms employés (« nous » d’inclusion civique ou « nous » d’exclusion oligarchique) ? Comment le locuteur s’inscrit-il dans son énoncé ?
  • La modalité : Le locuteur affirme-t-il les faits sur le mode de la certitude épistémique (l’indicatif assertif), du doute, de l’obligation déontique (« il faut », « nous devons ») ou du souhait ?
  • Les présupposés et les sous-entendus : Que donne-t-on pour déjà acquis, incontestable et admis par tous sans jamais le formuler explicitement ? (Par exemple, déclarer « restaurer l’ordre économique » présuppose sans preuve que l’ordre antérieur était un pur désordre).
  • La nominalisation et la passivation : Comment la grammaire efface-t-elle la responsabilité de l’agent ? Dire « la fermeture de l’usine a été actée » occulte totalement l’identité des dirigeants ayant pris la décision économique, transformant une action politique intentionnelle en une catastrophe naturelle impersonnelle.
  • La lexicométrie et les réseaux sémantiques : Quelles sont les cooccurrences lexicales récurrentes, les champs métaphoriques mobilisés (métaphores guerrières dans la gestion des pandémies, métaphores hydrauliques pour évoquer l’immigration) ?

Au niveau méso- et macro-analytique, l’analyse du discours s’appuie sur le modèle tridimensionnel canonique conceptualisé par Norman Fairclough dans Discourse and Social Change (1992). Ce modèle postule que tout événement communicatif est simultanément :

  • Un texte : L’objet sémiotique concret, soumis à l’analyse linguistique des formes syntaxiques, lexicales et cohésives.
  • Une pratique discursive : Les processus de production, de distribution, de circulation et de consommation du texte. Ce niveau interroge la manière dont le texte s’insère dans un réseau d’autres textes (intertextualité), les genres discursifs mobilisés et les contraintes économiques ou techniques pesant sur sa diffusion.
  • Une pratique sociale : Les effets idéologiques, politiques et matériels du discours sur les rapports de pouvoir, la reproduction institutionnelle et la transformation sociale au sein de la cité.

C’est dans cette articulation dialectique entre le grain fin de la syntaxe et la monumentalité des structures socio-politiques que réside toute la puissance heuristique de l’analyse du discours : elle refuse la séparation artificielle entre la langue et la société.

2.3 Démarche méthodologique type

La mise en œuvre pratique d’une recherche en analyse du discours requiert une méthodologie systématique, capable de se prémunir contre les écueils de la projection subjective ou de la cueillette anecdotique de citations sélectives (cherry-picking). Le processus s’enclenche par la constitution raisonnée d’un corpus d’archives ou de documents. Contrairement à l’échantillonnage statistique représentatif, le chercheur sélectionne ses textes en vertu de critères d’homogénéité thématique, de représentativité institutionnelle ou d’hétérogénéité contrastive sur une période temporelle rigoureusement bornée. Le corpus peut combiner des sources textuelles variées — articles de journaux d’orientations politiques divergentes, déclarations ministérielles, tracts associatifs, transcriptions d’auditions publiques —, constituant ainsi une archive discursive dense représentative de la controverse ou de la problématique étudiée.

La seconde phase consiste en une immersion prolongée dans le matériau, couplée à un codage systématique des unités discursives. L’analyste procède à des lectures récursives pour identifier les répertoires interprétatifs récurrents, les configurations métaphoriques, les schèmes argumentatifs récurrents (topoi) et les dichotomies structurantes (le légitime face à l’illégitime, l’endogroupe bienveillant face à l’exogroupe menaçant). Ce travail de catégorisation thématique et sémantique s’accompagne d’une analyse systématique des non-dits et des silences du texte : quelles perspectives sociales ont été rendues inaudibles ? Quels acteurs sont systématiquement privés de la parole directe ou cantonnés à un statut d’objets du discours plutôt que de sujets énonciateurs ? L’usage de logiciels d’analyse lexicale assistée par ordinateur peut, à ce stade, épauler le chercheur pour faire émerger des proximités distributionnelles impossibles à déceler à l’œil nu.

Enfin, la démarche culmine dans la phase critique d’interprétation théorique et de déconstruction socio-politique. Il s’agit d’éclairer la manière dont les régularités textuelles mises au jour participent activement au maintien ou à l’ébranlement de l’hégémonie culturelle et institutionnelle. L’analyste démontre comment le discours participe à la construction des identités sociales, légitime des asymétries de ressources et stabilise des régimes normatifs en leur conférant l’apparence de la fatalité ou de la scientificité désintéressée. Cette rigueur méthodologique impose au chercheur une réflexivité constante : conscient de sa propre historicité et de sa subjectivité, il doit expliciter sa posture épistémologique et refuser toute prétention illusoire à une neutralité axiologique surplombante.

3. Comprendre l’analyse narrative : Fondements, théories et applications

3.1 Ancrages épistémologiques et développement

L’analyse narrative puise ses fondements historiques dans la narratologie littéraire et le structuralisme formaliste du début du XXe siècle, dont l’ambition première était de dégager la « grammaire universelle » des récits. Dans son ouvrage fondateur Morphologie du conte (1928), Vladimir Propp avait mis en évidence, à partir d’un corpus de contes merveilleux russes, que par-delà l’infinie variété apparente des personnages, le déroulement du conte reposait sur un nombre restreint de « fonctions » invariables (éloignement, interdiction, transgression, médiation, combat, victoire, retour). Plus tard, des théoriciens de la littérature comme Gérard Genette, avec son magistral essai Figures III (1972), ont affiné cette architecture en distinguant rigoureusement l’« histoire » (la succession chronologique des événements), le « récit » (le texte discursif qui les organise) et la « narration » (l’acte producteur de l’énoncé narratif), tout en analysant minutieusement le point de vue (focalisation), la vitesse narrative (ellipses, pauses) et l’ordre temporel (analepses, prolepses).

Le tournant anthropologique et sociologique majeur s’opère lorsque ce corpus d’outils formels, initialement réservé à l’analyse des œuvres de fiction, est importé au cœur des sciences humaines pour éclairer l’existence ordinaire des sujets réels. Des psychologues comme Jerome Bruner ont joué un rôle pionnier dans cette mutation en affirmant l’existence de deux modes distincts de pensée cognitive : le mode paradigmatique ou logico-scientifique, qui opère par abstraction, catégorisation conceptuelle et vérification universelle, et le mode narratif, qui s’intéresse aux vicissitudes des intentions humaines, aux contextes singuliers et à la temporalité historique des actions. Selon Bruner, la quasi-totalité de l’expérience humaine subjective et des liens sociaux est médiatisée par la pensée narrative, par laquelle les êtres humains attribuent des désirs, des croyances et des buts à leurs semblables pour rendre intelligible le monde social.

Sur le plan philosophique, la contribution de Paul Ricœur dans sa trilogie Temps et récit (1983-1985) et dans Soi-même comme un autre (1990) constitue le sommet herméneutique de cette tradition. Ricœur résout la fameuse aporie augustinienne du temps — l’insaisissabilité du présent, la disparition du passé et l’incertitude du futur — en démontrant que le temps ne devient véritablement temps humain que dans la mesure où il est articulé sur un mode narratif. À travers le concept fécond de « triple mimesis », Ricœur décrit le passage de l’action pré-narrative enracinée dans le monde de la vie (Mimesis I), à sa configuration créatrice au sein de l’intrigue textuelle (Mimesis II), pour aboutir à sa refiguration dans la conscience et la vie pratique du lecteur ou de l’auditeur (Mimesis III). C’est de cette dialectique que naît l’« identité narrative » : un individu ne possède pas une identité fixe, immuable et substantielle comme une chose (mêmeté ou idem), mais une identité dynamique, réflexive et interprétative (ipséité ou ipse), perpétuellement réécrite à mesure que de nouveaux événements s’intègrent dans le récit global de sa vie.

En sociologie et en psychologie clinique, ce basculement a favorisé l’avènement des méthodes biographiques, de l’histoire orale et des récits de vie (life stories). Des auteurs comme Dan P. McAdams ont formalisé le rôle central de l’histoire de vie internalisée et évolutive comme mécanisme par lequel le sujet adulte intègre son passé remémoré, son présent perçu et son avenir anticipé au sein d’un tout cohérent doté d’unité et de finalité morale. Face aux aléas biographiques contemporains, la capacité à forger un récit de soi solide apparaît comme la condition sine qua non de la résilience psychologique et de la reconnaissance sociale.

3.2 Typologies narratives et composantes structurelles

L’analyse narrative ne se borne pas à contempler la beauté esthétique des histoires ; elle déploie des modèles structurels opérationnels pour décortiquer précisément la mécanique par laquelle une suite d’incidents bruts acquiert une signification globale. L’un des modèles les plus rigoureux et universellement mobilisés en sciences sociales demeure l’approche socio-linguistique élaborée par William Labov et Joshua Waletzky dans leur article classique de 1967, Narrative Analysis: Oral Versions of Personal Experience. Selon Labov et Waletzky, un récit complet d’expérience personnelle comprend classiquement jusqu’à six composantes fonctionnelles distinctes :

  1. Le résumé (Abstract) : Brève annonce inaugurale qui synthétise l’objet du récit ou en présente la leçon globale (« Je vais vous raconter comment j’ai frôlé la mort lors de mon expédition »).
  2. L’orientation (Orientation) : Présentation des paramètres spatio-temporels et des protagonistes indispensables à l’intelligence de la situation (« C’était en 1995, à Lyon, un soir d’hiver avec mon frère »).
  3. L’action compliquante (Complicating action) : Séquence narrative principale rapportant le surgissement d’un événement perturbateur, d’une rupture inattendue qui transforme la situation de départ (« Soudain, la voiture en face a quitté sa trajectoire »).
  4. L’évaluation (Evaluation) : Composante cruciale et omniprésente par laquelle le narrateur exprime son attitude face aux événements, révélant la raison d’être du récit (la « morale » ou la raison pour laquelle cette histoire mérite d’être racontée). L’évaluation suspend momentanément l’action par des adjectifs affectifs, des hyperboles, des réflexions introspectives ou des jugements rétrospectifs (« J’étais absolument terrifié, je n’avais jamais ressenti une telle impuissance »).
  5. La résolution (Resolution) : Ce qui s’est finalement produit pour dénouer la crise ouverte par l’action compliquante (« Par miracle, j’ai réussi à donner un coup de volant et nous avons atterri dans le fossé sans blessure grave »).
  6. La coda (Coda) : Formule rituelle qui clôt le récit en ramenant explicitement l’auditoire de l’espace-temps passé de l’histoire vers l’espace-temps présent de l’interaction (« Et depuis ce jour-là, je ne monte plus jamais en voiture sans vérifier mes pneus »).

Au-delà de cette microstructure labovienne, l’analyse narrative explore les typologies globales d’intrigues qui organisent l’expérience subjective. Dans le champ de la sociologie médicale et de la maladie chronique, le sociologue Arthur Frank, dans son ouvrage fondamental The Wounded Storyteller (1995), a mis au jour trois grands types de narrations par lesquelles les individus affrontent la souffrance corporelle et le bouleversement de leur santé :

  • Le récit de restitution (Restitution narrative) : Modèle linéaire sous-tendu par la promesse de la biomédecine moderne (« Hier j’étais bien, aujourd’hui je suis malade, demain le médecin va me soigner et je serai guéri »). L’individu s’y présente comme temporairement passif, en attente d’une restauration technique de son état antérieur.
  • Le récit de chaos (Chaos narrative) : Récit anti-narratif par excellence, marqué par l’impossibilité de structurer le temps, l’absence de distance réflexive, la submersion affective par la douleur et l’écroulement de toute cohérence syntaxique. Les phrases sont heurtées, hachées, dénuées de perspective temporelle résolutive (« Rien ne va, tout empire, personne ne comprend rien »). Ce sont des récits d’une vulnérabilité radicale que les institutions hospitalières ont souvent peine à entendre.
  • Le récit de quête (Quest narrative) : L’expérience traumatique de l’affliction y est resignifiée comme un voyage initiatique, une traversée formatrice à travers laquelle le protagoniste découvre des dimensions inédites de sa spiritualité, transforme ses priorités existentielles ou s’engage dans une cause collective de plaidoyer pour d’autres souffrants. Le sujet n’y cherche pas un illusoire retour en arrière, mais une transmutation de son être.

De même, les travaux du psychologue Dan P. McAdams ont documenté la récurrence de séquences de rédemption (redemption sequences), où une situation originellement tragique ou destructrice débouche sur un apprentissage positif et un renouveau personnel, par opposition aux séquences de contamination (contamination sequences), où un état initialement harmonieux est irrémédiablement ruiné par un événement dévastateur. L’analyse narrative permet ainsi de cartographier la structure profonde des scénarios culturels à travers lesquels les individus sculptent le sens de leur vie.

3.3 Démarche méthodologique type

La pratique empirique de l’analyse narrative obéit à un protocole méthodologique soucieux de respecter l’intégrité de la parole vivante et d’éviter les mutilations analytiques infligées aux transcriptions par des procédures de découpage thématique trop abruptes. Le recueil des données privilégie les dispositifs d’entretien non directif, l’entretien biographique ou l’histoire de vie menée au long cours. L’art de l’interviewer narratif réside dans sa capacité de retenue : la consigne initiale, délibérément ouverte et générative (« Racontez-moi votre parcours professionnel depuis vos débuts jusqu’à aujourd’hui »), invite l’interlocuteur à déployer sa propre mise en intrigue sans subir le guidage fragmenté d’un questionnaire directif. L’enquêteur s’abstient d’interrompre le flot du récit, se limitant à des relances narratives (« Et que s’est-il passé ensuite ? », « Comment avez-vous réagi à ce moment précis ? ») plutôt qu’à des relances théoriques ou justificatives (« Pourquoi avez-vous pensé cela ? ») qui briseraient la temporalité narrative.

Une fois le matériau scrupuleusement transcrit — en conservant les hésitations, les intonations, les rires et les soupirs qui participent pleinement de la performance orale —, l’analyste applique une démarche qui récuse la décontextualisation. Au lieu de découper immédiatement le texte en catégories analytiques transversales réunissant des bribes de phrases prononcées par vingt informateurs différents, l’analyste narrative s’efforce de rédiger un synoptique ou une reconstitution de l’intrigue globale pour chaque cas individuel pris comme une totalité singulière. Il s’agit de repérer les bornes temporelles, les tournants majeurs (turning points), les dilemmes dramatiques, les alliés et les opposants qui structurent la trajectoire du protagoniste.

Sur le plan interprétatif, la démarche conjugue indissociablement l’examen du fond (« ce qui est dit » : les événements biographiques, les acteurs impliqués, les dénouements) et de la forme (« comment l’histoire est mise en scène » : l’usage du présent pour réactualiser un souvenir douloureux, les métaphores employées, les silences pesants, les stratégies d’accréditation auprès de l’enquêteur). L’analyste se demande constamment : pourquoi cette histoire est-elle racontée de cette façon précise à ce moment particulier de l’entretien ? Il interroge la fonction de régulation émotionnelle, de justification morale ou de préservation de l’estime de soi que remplit l’acte même de raconter, révélant ainsi les ressorts intimes de l’herméneutique humaine.

4. Différences clés entre analyse du discours et analyse narrative

4.1 Comparaison dimensionnelle fondamentale

Bien que l’analyse du discours et l’analyse narrative s’abreuvent au même fleuve de la matière langagière, elles divergent radicalement quant à leur objet central d’investigation, à la structure formelle de leur matériau et à leur unité élémentaire de traitement. Pour l’analyse du discours, l’objet central réside sans conteste dans le système de représentations, les règles de production des énoncés et les relations de pouvoir qui s’actualisent dans le langage. Le chercheur ne cherche point à pénétrer les tréfonds de l’âme d’un individu singulier, mais utilise les textes comme des indicateurs matériels pour cartographier les formations idéologiques, les normes hégémoniques et les luttes symboliques qui traversent un champ social donné. Pour l’analyse narrative, l’objet central réside à l’inverse dans l’expérience humaine vécue et sa configuration temporelle. Ce qui importe avant tout, c’est de comprendre comment un acteur social donne un sens subjectif à sa trajectoire, traverse des crises biographiques et s’efforce d’habiter le monde de manière cohérente à travers la création d’un récit personnel ou collectif.

Cette divergence d’objets dicte une conception opposée de la structure interne du matériau textuel. L’analyse du discours appréhende le matériau comme un tissu de fragments discursifs traversés par l’intertextualité. Un discours ne forme jamais une entité fermée sur elle-même ; il n’est intelligible que rapporté aux discours auxquels il s’oppose, qu’il plagie, qu’il cite ou dont il dérive. La temporalité interne du texte importe peu en regard de sa cohérence idéologique synchronique ou de ses fonctions rhétoriques immédiates. À l’opposé, l’analyse narrative exige une séquence temporelle et causale ordonnée. Sans le fil conducteur de la chronologie ou du moins d’un agencement diachronique (fut-il anachronique sur le plan de la forme littéraire), il n’y a plus de récit : le matériau narratif a besoin d’une continuité dramatique où des événements initiaux entraînent des péripéties qui débouchent sur un état final transformé.

De surcroît, l’unité d’analyse retenue par chaque méthodologie reflète cette disparité. Dans l’analyse du discours, les unités de base sont typiquement l’énoncé, le lexique, le réseau de collocations, le schème argumentatif (topos), la métaphore récurrente ou le positionnement énonciatif. L’analyste extrait des occurrences lexicales, isole des figures stylistiques ou déconstruit des syllogismes discursifs sans avoir besoin de conserver l’ensemble du développement textuel d’origine. Dans l’analyse narrative, l’unité d’analyse minimale et indécomposable est l’histoire elle-même, l’intrigue ou l’épisode narratif complet structuré autour d’une complication et d’une résolution. Disséquer un récit pour n’en prélever que des syntagmes isolés équivaut à anéantir l’intrigue, privant l’analyste de l’accès à la dynamique herméneutique qui constitue précisément l’essence de la narration.

4.2 Rapport à la subjectivité et à la temporalité

L’un des clivages les plus profonds séparant l’analyse du discours de l’analyse narrative concerne la posture attribuée au sujet parlant. Sous le regard de l’analyse du discours — particulièrement dans ses déclinaisons foucaldienne, althusserienne ou pecheutienne —, le sujet est fondamentalement un sujet décentré, produit et constitué par le langage. Selon le mot célèbre de Foucault, l’homme n’est qu’une invention récente, une pliure du savoir amenée peut-être à s’effacer. Le locuteur n’est pas l’artisan souverain de ses pensées ; il occupe des « positions de sujet » prédéterminées par l’appareil institutionnel et les formations discursives de son époque. Même dans l’approche interactionnelle de la psychologie discursive de Derek Edwards et Jonathan Potter, la subjectivité est traitée non comme un monde psychique interne riche en émotions stables, mais comme un ensemble de ressources discursives performatives mobilisées publiquement pour gérer l’imputabilité (accountability), s’exonérer de blâmes ou fabriquer de la crédibilité rhétorique.

À l’inverse, l’analyse narrative pose le sujet comme un agent pourvu d’une intériorité signifiante et d’une puissance créatrice. Héritière de la phénoménologie et de l’existentialisme, l’approche narrative ne nie certes pas les contraintes sociales et les scripts culturels préexistants, mais elle postule que l’individu réalise un véritable travail psychologique et existentiel de configuration pour réagencer ces scripts au sein d’une œuvre biographique singulière. Le narrateur n’est pas un pantin ventriloqué par les idéologies dominantes ; il est un être réflexif qui souffre, espère, hésite et reconstruit activement la continuité de son « moi » face aux ruptures de l’existence. La subjectivité n’est pas un effet de surface illusoire, mais le creuset même au sein duquel s’élabore le sens de la condition humaine.

Ce rapport à la subjectivité s’accompagne d’une appréhension foncièrement différente de la temporalité. Pour l’analyse du discours, le temps est le plus souvent envisagé sur le mode de la synchronie des systèmes de pensée ou de l’historicité macro-sociale (les ruptures épistémologiques séculaires, l’évolution diachronique des idéologies de classe ou d’institutions). Le temps propre de l’énonciation individuelle est secondaire : ce qui intéresse l’analyste, c’est l’état d’un champ discursif à un instant donné ou les métamorphoses des dispositifs de pouvoir. Pour l’analyse narrative, la temporalité vécue, subjective et existentielle constitue la dimension ontologique par excellence. Le temps narratif est le temps articulé par l’expérience humaine, où le passé n’est jamais un état révolu mais une mémoire sans cesse réactualisée et refigurée par les exigences du présent et les anticipations de l’avenir. Sans cette diachronie vécue qui tisse les causes et les conséquences dans le destin d’un protagoniste, toute narration s’effondre.

Enfin, le statut épistémologique conféré à la « vérité » marque une rupture indépassable. L’analyste du discours traite la vérité comme un effet discursif de pouvoir : il ne cherche jamais à savoir si ce que dit un texte est « vrai » ou « faux » dans le monde réel, mais traque les technologies verbales et les critères institutionnels par lesquels certains énoncés sont accrédités comme « vrais » et d’autres disqualifiés comme marginaux ou mensongers. Pour l’analyse narrative, la vérité s’appréhende sous le prisme de l’authenticité subjective et de la vraisemblance psychologique. Il ne s’agit pas non plus de vérifier si les événements narrés par un informateur correspondent à la réalité objective des archives policières ou médicales, mais de comprendre comment cette vérité perçue, ressentie et narrée possède une puissance de réorganisation existentielle effective pour celui qui la profère. La narration est vraie en ce qu’elle est constitutive de l’identité de son conteur.

4.3 Tableau comparatif synthétique

Afin de fournir aux chercheurs une grille d’orientation claire, rigoureuse et opérationnelle, les distinctions fondamentales entre ces deux démarches sont synthétisées dans le tableau analytique ci-après :

Dimension d’analyse Analyse du discours (DA / CDA) Analyse narrative (NA)
Objet central d’investigation Les systèmes de représentations, les régimes de vérité, les idéologies et les relations de pouvoir matérialisés dans le langage en usage. L’expérience vécue, la trajectoire biographique, la mise en intrigue temporelle et la quête de sens existentiel d’un sujet ou groupe.
Fondements théoriques majeurs Post-structuralisme (Foucault), sémiologie, théorie critique, marxisme althusserien (Pêcheux), linguistique critique (Fairclough, Wodak). Narratologie littéraire (Propp, Genette), herméneutique (Ricœur), psychologie culturelle (Bruner), phénoménologie, sociologie biographique.
Postulat ontologique du sujet Sujet décentré, façonné et assujetti aux formations discursives et aux règles institutionnelles qui le dépassent. Agent réflexif, créateur de sens, doté d’une identité narrative dynamique et capable d’agencéité biographique.
Structure du matériau empirique Réseau de fragments discursifs, énoncés hétérogènes reliés par l’intertextualité, répertoires interprétatifs partagés. Séquence diachronique ordonnée, continuum narratif doté d’une situation initiale, d’une complication, de péripéties et d’une résolution.
Rôle de la temporalité Secondaire ou synchronique ; le texte est saisi dans son état discursif contemporain ou dans de macro-mutations historiques. Primordial et constitutif ; la diachronie et l’articulation passé-présent-futur forment la condition même de l’émergence du sens.
Unités analytiques élémentaires L’énoncé, le mot-clé lexical, la proposition modalisée, le topos argumentatif, la présupposition, la métaphore idéologique. L’histoire complète, l’intrigue, la séquence fonctionnelle (évaluation, complication), le tournant biographique, le schéma actantiel.
Corpus types privilégiés Discours politiques, articles de presse, documents institutionnels, débats publics, communications managériales, manifestes. Récits de vie, entretiens biographiques ouverts, journaux intimes, autobiographies, récits de maladie ou de traumatisme.
Outils et opérations méthodologiques Analyse lexicométrique, cartographie des énoncés, repérage des passivations, analyse énonciative, déconstruction des hégémonies. Modèle de Labov-Waletzky, typologies d’intrigues (quête, chaos, rédemption), modèle actantiel de Greimas, cartographie biographique.
Statut accordé à la vérité Effet discursif et artefact de pouvoir ; la recherche démonte les conditions de fabrication de ce qui est déclaré vrai. Vraisemblance herméneutique et authenticité subjective ; la vérité réside dans l’écho de l’expérience vécue pour le narrateur.
Critères de validité scientifique Rigueur déconstructive, précision philologique des traces linguistiques, systématicité du corpus, plausibilité théorique de la critique. Cohérence interne du récit reconstitué, résonance phénoménologique, fidélité herméneutique à la parole des informateurs.

5. Points de convergence et zones de chevauchement

5.1 L’approche constructiviste partagée

En dépit des lignes de démarcation conceptuelles qui viennent d’être tracées, l’analyse du discours et l’analyse narrative partagent un vaste socle épistémologique commun qui les situe sans équivoque dans le paradigme constructiviste et herméneutique de la recherche contemporaine. Toutes deux rejettent avec force le positivisme naïf et l’empirisme réaliste qui postuleraient que le langage n’est qu’une surface transparente ou un véhicule purement dénotatif venant refléter passivement des faits ou des états de nature préexistants. Pour l’une comme pour l’autre, le langage produit la réalité. Qu’il s’agisse des régimes discursifs qui construisent la déviance ou des récits individuels qui tissent le sentiment d’identité personnelle, l’ordre symbolique possède une efficacité matérielle directe dans le façonnage des conduites et de la société.

De cette commune filiation découle une attention scrupuleuse portée au contexte de production et de réception des énoncés. Aucune de ces démarches n’envisage un texte dans l’isolement artificiel d’un laboratoire. L’analyste du discours situe minutieusement chaque document dans son champ socio-historique, économique et politique, conscient que la valeur et la portée d’un énoncé dépendent entièrement du statut de son émetteur et de la conjoncture idéologique du moment. De même, l’analyste narratif s’intéresse avec une acuité particulière à la « performance narrative » et au contexte interactionnel de l’entretien : le récit produit par un enquêté n’est jamais une confession brute délivrée à une entité abstraite, mais un don de parole co-construit pour et avec un enquêteur précis, dans un cadre situé où se négocient des attentes mutuelles, des asymétries de classe ou d’âge, et des besoins de légitimation sociale.

Enfin, ces deux traditions partagent un impératif indépassable de réflexivité épistémique. Le chercheur en analyse du discours, tout comme le chercheur en analyse narrative, est sommé d’abandonner le mirage d’une posture de spectateur désengagé ou surplombant. Il doit reconnaître et documenter la manière dont son propre positionnement social, institutionnel, théorique et affectif influe sur la collecte des données, oriente la sélection des corpus et structure les actes d’interprétation. Les théories mobilisées ne sont pas des lentilles neutres, mais des instruments actifs qui participent à la construction de l’objet même de recherche.

5.2 Intersections méthodologiques : Le récit comme vecteur de discours

Loin de vivre dans un isolement méthodologique étanche, l’analyse du discours et l’analyse narrative entretiennent dans la pratique de recherche des relations d’interpénétration constante et féconde. L’un des terrains d’intersection les plus manifestes réside dans l’utilisation omniprésente de la structure narrative comme un instrument tactique au service d’un macro-discours idéologique. Les spécialistes de la communication politique et les théoriciens de la CDA observent quotidiennement combien les détenteurs du pouvoir substituent aux argumentations conceptuelles abstraites l’artifice du « storytelling ». Le grand récit national, l’exemplum biographique d’un citoyen méritant ou l’anecdote misérabiliste sur un bénéficiaire d’aides sociales sont systématiquement enrôlés pour naturaliser des réformes fiscales ou durcir des politiques d’immigration. Dans ces cas de figure, l’analyse narrative de l’intrigue locale devient la première étape indispensable d’une analyse critique du discours qui entend dévoiler l’idéologie hégémonique tapie sous la séduction de la fable.

Réciproquement, l’analyste narratif ne peut ignorer les outils linguistiques élaborés par l’analyse du discours dès lors qu’il souhaite approfondir le positionnement énonciatif du narrateur au sein de son propre récit. Lorsqu’un témoin raconte son burn-out professionnel, la façon dont il manie les pronoms (le passage soudain du « je » au « on » ou au « vous » impersonnel), son recours à des termes relevant du jargon managérial néolibéral pour décrire son propre épuisement, ou encore l’usage de constructions passives pour atténuer la culpabilité d’un collègue, relèvent directement de l’outillage de l’analyse du discours. La subjectivité narrée s’incarne toujours dans la matérialité de formes linguistiques historiquement et socialement situées. Le sociologue britannique Ken Plummer a remarquablement analysé comment les « récits intimes » (tels que le récit de coming-out ou la dénonciation des violences sexuelles) ne peuvent émerger dans la conscience des individus qu’à partir du moment où la société offre les « communautés discursives » et les répertoires de vocabulaire indispensables pour nommer ces expériences jusqu’alors indicibles.

Face à ces hybridations empiriques, plusieurs chercheurs contemporains ont formalisé des approches méthodologiques intégrées, à l’instar de l’Analyse Narrative Discursive (Discursive Narrative Analysis). Ce cadre hybride postule que tout récit est simultanément une mise en intrigue de l’expérience personnelle et une actualisation de discours sociaux préexistants. Le chercheur opère alors un double mouvement : il préserve d’abord la trajectoire temporelle et la texture holistique du récit pour en saisir l’intention herméneutique (versant narratif), puis il soumet ce récit à une déconstruction critique pour mettre en lumière comment les répertoires interprétatifs institutionnels et les rapports de pouvoir dominants colonisent ou, à l’inverse, sont subvertis par la voix singulière du narrateur (versant discursif). Ce dialogue des méthodes démontre que le clivage entre discours et récit est moins une muraille infranchissable qu’un continuum heuristique.

6. Critères de sélection : Quelle approche mobiliser selon l’objet d’étude ?

6.1 Quand privilégier l’analyse du discours

Le choix de privilégier l’analyse du discours s’impose de façon incontournable lorsque la question directrice de la recherche porte sur les macro-structures symboliques, les controverses publiques et les médiations institutionnelles qui organisent le monde social. Dès lors que l’objectif du chercheur est de disséquer la manière dont les institutions étatiques, juridiques, médicales ou corporatives construisent des objets d’intervention légitimes, stabilisent des hiérarchies ou forgent des catégories d’individus, l’analyse du discours offre les outils adéquats. Si l’on souhaite par exemple comprendre comment le débat parlementaire sur la transition énergétique mobilise des répertoires métaphoriques pour délégitimer les positions écologistes radicales, ou comment les médias d’information construisent une figure stéréotypée de la jeunesse des banlieues populaires, la focale narrative individuelle serait insuffisante, car elle ne permettrait pas de saisir la dimension trans-individuelle et normative des formations discursives.

L’analyse du discours s’impose également lorsque le chercheur est confronté à des corpus textuels volumineux, impersonnels, administratifs ou multimodaux. L’étude de centaines de rapports d’évaluation des politiques publiques, de brochures de santé préventive, de corpus de tweets émanant de leaders d’opinion ou de déclarations officielles d’organisations internationales ne se prête guère à une lecture centrée sur la mise en intrigue ou la dramaturgie subjective. Ces matériaux sont par excellence des énoncés collectifs, des produits désincarnés de bureaucraties ou d’arènes médiatiques dont il convient de mesurer la cohésion interne, les régularités lexicales, les mécanismes d’effacement de l’énonciateur et les stratégies d’autorité épistémique.

Enfin, l’analyse du discours est l’instrument de choix pour tout projet scientifique revendiquant une visée ouvertement critique et déconstructive. Si la motivation de l’enquête réside dans le dévoilement des non-dits idéologiques, dans l’identification des opérations rhétoriques de naturalisation des inégalités ou dans la cartographie des asymétries de pouvoir entre dominants et dominés, la rigueur philologique et politique de l’Analyse Critique du Discours (CDA) ou de l’archéologie foucaldienne fournit les garanties théoriques nécessaires pour éviter le piège de la sympathie phénoménologique et maintenir une distance lucide face aux illusions du sens commun.

6.2 Quand privilégier l’analyse narrative

L’analyse narrative constitue l’orientation méthodologique la plus féconde et pertinente dès lors que la recherche s’ancre dans l’expérience vécue, la subjectivité profonde et les trajectoires existentielles des individus. Lorsqu’il s’agit d’explorer la façon dont des personnes affrontent des bifurcations biographiques majeures — une reconversion professionnelle radicale, l’irruption soudaine d’une maladie orpheline, l’exil forcé et la migration, ou encore le deuil d’un enfant —, seule la structure narrative permet de restituer la manière dont les sujets reconstruisent laborieusement la continuité temporelle de leur moi brisé. Traiter ces vécus par une simple analyse du discours reviendrait à en désincarner la chair, à évacuer l’angoisse, le doute, l’attente et l’apprentissage existentiel au profit d’une mécanique formelle froide et désincarnée.

De surcroît, l’analyse narrative est requise lorsque le chercheur s’intéresse à la construction, la préservation et la négociation de l’identité dans le temps. En psychologie clinique, en sociologie compréhensive ou en anthropologie de la santé, le concept d’identité narrative offre la grille théorique adéquate pour comprendre comment un être humain intègre ses contradictions internes, ses regrets et ses projections d’avenir au sein d’un récit unifié qui justifie sa conduite devant la société. Analyser ces parcours sous la forme de récits de quête, de rédemption ou de résistance permet de rendre aux acteurs leur pleine dignité d’auteurs réflexifs de leur vie, loin de l’image de simples vecteurs dociles de normes imposées.

Sur le plan de la nature du corpus empirique, l’analyse narrative s’impose avec évidence lorsque les données ont été collectées sous la forme d’entretiens biographiques longs, de témoignages oraux approfondis, de récits de vie ou de journaux personnels. Dès lors que l’informateur a structuré sa réponse sur le mode du récit séquentiel (« Au début, tout semblait normal, puis tel événement s’est produit, ce qui m’a conduit à modifier ma vision du monde »), recourir à une méthode qui fragmente le texte en thèmes isolés constitue une trahison épistémologique du format expressif choisi par le sujet. Préserver la trajectoire de l’intrigue dans son intégralité est ici le seul garant de la fidélité aux données.

6.3 Guide décisionnel pour le chercheur

Pour accompagner le chercheur au moment charnière où s’opère le choix de la méthode d’investigation, une série de questions-filtres permet de déterminer l’alignement le plus rigoureux entre l’objet d’étude, la question de recherche et les impératifs analytiques :

  • Quel est l’ancrage primaire de la question de recherche ?

    Option A : S’intéresse-t-on prioritairement aux systèmes, aux règles institutionnelles, aux idéologies hégémoniques et à ce qui rend possible une forme de pensée à une époque donnée ? → Privilégier l’Analyse du Discours.

    Option B : S’intéresse-t-on prioritairement à l’expérience vécue, à la manière dont un individu ou un groupe donne un sens rétrospectif à son parcours et reconstruit sa cohérence temporelle face à l’adversité ? → Privilégier l’Analyse Narrative.
  • Quelle est la morphologie intrinsèque du corpus disponible ?

    Option A : Le corpus est constitué d’articles de presse, d’allocutions officielles, de lois, de directives administratives ou d’entretiens courts focalisés sur des opinions thématiques découpables ? → Privilégier l’Analyse du Discours.

    Option B : Le corpus se compose de récits de vie continus, de journaux intimes, de récits de trajectoires professionnelles ou familiales articulés de manière diachronique ? → Privilégier l’Analyse Narrative.
  • Quel statut épistémologique accorde-t-on au sujet de l’énonciation ?

    Option A : Le locuteur est conçu comme un agent traversé par des idéologies dont il faut déconstruire les illusions et les présupposés non dits ? → Privilégier l’Analyse du Discours.

    Option B : Le locuteur est conçu comme un conteur légitime de sa propre vérité, dont il convient de respecter l’effort d’auto-compréhension et la mise en intrigue existentielle ? → Privilégier l’Analyse Narrative.

Dans de nombreux projets de grande envergure, comme une thèse de doctorat ou un programme de recherche pluridisciplinaire, il demeure parfaitement légitime d’envisager une complémentarité séquentielle. Une première phase de la recherche peut mobiliser l’analyse du discours pour cartographier le champ idéologique d’une controverse médicale ou éducative (par exemple, la médicalisation de l’échec scolaire dans les rapports ministériels), tandis qu’une seconde phase recourt à l’analyse narrative pour recueillir et interpréter en profondeur les histoires de vie des familles et des enfants confrontés à ces diagnostics, observant ainsi l’impact vécu du discours institutionnel au niveau micro-sociologique.

7. Foire aux questions sur les méthodes d’analyse qualitative

7.1 Peut-on combiner analyse du discours et analyse narrative dans un même projet ?

La combinaison de ces deux approches au sein d’un même protocole de recherche est non seulement envisageable, mais peut s’avérer particulièrement vertueuse sur le plan heuristique, à la condition expresse de respecter une stricte rigueur de design méthodologique. Cette association s’articule le plus souvent selon un modèle de devis mixte qualitatif séquentiel ou enchâssé. Dans un modèle séquentiel, le chercheur étudie d’abord le macro-discours qui sature un espace social pour comprendre le système de contraintes symboliques imposé aux acteurs, puis analyse les récits des individus pour examiner comment ils naviguent, s’approprient ou résistent à ces discours préexistants. Dans un modèle enchâssé, l’analyste décortique un corpus de récits en appliquant simultanément une grille narrative sur la diachronie globale de l’intrigue et une grille discursive sur des micro-séquences où le narrateur mobilise des figures rhétoriques d’auto-justification.

Néanmoins, cette hybridation exige une vigilance épistémologique constante afin d’éviter des contradictions ontologiques insolubles. On ne saurait sans précaution adopter le postulat d’un déterminisme discursif total qui réduirait le sujet à un néant d’agencéité (position foucaldienne radicale), tout en prétendant simultanément célébrer la souveraineté créatrice et l’authenticité pure du narrateur (position phénoménologique idéaliste). Le chercheur doit expliciter avec précision sa théorie du sujet : le sujet peut être pensé comme un agent sous contraintes, dont la voix narrative se fraie un chemin dialectique à travers les mailles du pouvoir discursif institué. Un exemple canonique réside dans la sociologie de la santé : analyser minutieusement la structure narrative du journal d’une patiente luttant contre le cancer du sein pour en saisir la quête de sens, tout en déconstruisant le discours médical dominant et l’injonction contemporaine à la positivité guerrière qui pèse sur son expression verbale.

7.2 L’analyse narrative est-elle simplement une sous-branche de l’analyse du discours ?

Cette interrogation suscite des débats vifs au sein de la communauté des linguistes et des sociologues du langage. Du point de vue de la linguistique générale et de la pragmatique énonciative, la tentation est grande de considérer le récit comme un simple « genre de discours » parmi d’autres (au même titre que le genre argumentatif, descriptif, injonctif ou explicatif). Selon cette perspective englobante, toute production verbale étant un discours socialement situé, l’analyse narrative ne serait qu’une branche spécialisée de l’analyse du discours dédiée aux textes présentant une structure temporelle orientée. Les tenants de cette position soutiennent que les règles générales de l’énonciation, de l’intertextualité et des rapports de force s’appliquent identiquement aux histoires racontées.

Cependant, les théoriciens de la tradition narrative (à l’instar de Jerome Bruner, Donald Polkinghorne, Dan P. McAdams ou des philosophes de l’herméneutique) revendiquent avec fermeté l’autonomie épistémologique et méthodologique irréductible de l’analyse narrative. Selon eux, réduire l’analyse narrative à une ramification de l’analyse du discours méconnaît la spécificité cognitive et ontologique de la narrativité. Le récit ne se réduit pas à une forme stylistique ; il constitue le mode fondamental par lequel la conscience humaine appréhende le temps, la finitude et la morale. Le primat absolu de l’intrigue, le traitement de la vulnérabilité existentielle et la quête d’une identité narrative dynamique ne sauraient être dissous dans les catégories d’une analyse du discours prioritairement axée sur le dévoilement du pouvoir et des hégémonies idéologiques. Les deux traditions s’enrichissent mutuellement, mais possèdent des généalogies et des horizons philosophiques distincts.

7.3 Quels logiciels d’analyse qualitative (CAQDAS) conviennent le mieux à chaque approche ?

L’informatisation croissante de la recherche qualitative offre aux chercheurs un éventail d’outils logiciels d’assistance (Computer-Assisted Qualitative Data Analysis Software ou CAQDAS), mais l’adéquation de ces instruments varie grandement selon que l’on pratique l’analyse du discours ou l’analyse narrative. Pour l’analyse du discours, les logiciels orientés vers la lexicométrie, l’analyse textuelle statistique et la fouille de données linguistiques sont particulièrement plébiscités :

  • Iramuteq : Logiciel libre et gratuit d’une remarquable puissance, particulièrement adapté aux corpus discursifs volumineux. Il excelle dans la classification hiérarchique descendante (méthode Reinert), la cartographie des cooccurrences lexicales et l’analyse de similitudes, permettant d’objectiver les régularités d’un discours politique ou médiatique.
  • Alceste : Logiciel pionnier de l’analyse textuelle automatisée, fondé sur la recherche des « mondes lexicaux » stables et des répertoires de vocabulaire dominants au sein d’archives documentaires.
  • Lexico : Outil précieux pour l’étude comparative des spécificités de vocabulaire et des contextes d’apparition des lemmes à travers différents sous-groupes d’émetteurs.
  • MAXQDA : Logiciel généraliste qui combine d’excellentes fonctions d’analyse textuelle quantitative (module MAXDictio) et de codage critique fin pour les corpus de presse ou d’entretiens.

Pour l’analyse narrative, où la priorité méthodologique absolue réside dans la préservation de la continuité séquentielle, l’agencement chronologique et la cartographie des trajectoires individuelles, les logiciels de structuration qualitative globale sont bien plus adaptés :

  • NVivo : Très efficace pour gérer des données biographiques complexes grâce à son système de « classifications de cas » et de matrices de croisement d’attributs. Ses fonctionnalités de traçage de diagrammes d’activités permettent d’ordonner visuellement les étapes d’une intrigue ou les tournants biographiques sans saucissonner les textes.
  • ATLAS.ti : Particulièrement performant pour l’analyse narrative grâce à ses outils de cartographie conceptuelle en réseaux heuristiques (Networks). Le chercheur peut y relier visuellement des citations séquentielles selon des relations sémantiques ou temporelles complexes (« est la conséquence de », « s’oppose à », « préfigure »), respectant ainsi la mise en intrigue.

Il importe toutefois de rappeler qu’aucun logiciel ne « réalise » l’analyse à la place de l’esprit humain. L’automatisation technique atteint rapidement ses limites face à l’ironie, à l’évaluation implicite, au double sens métaphorique et à la profondeur existentielle des témoignages. L’outil CAQDAS doit demeurer un humble gestionnaire de données au service du regard interprétatif et critique du chercheur.

8. Conclusion : Deux regards complémentaires sur la construction du sens

8.1 Synthèse des apports respectifs

Au terme de cette traversée théorique et méthodologique comparée, il apparaît avec éclat que l’analyse du discours et l’analyse narrative constituent deux piliers majeurs et irremplaçables de l’édifice qualitatif en sciences humaines et sociales. L’analyse du discours apporte à la recherche une lucidité politique et critique indispensable. En déconstruisant la fabrique textuelle des idéologies dominantes, en traquant l’assujettissement des consciences au sein des institutions et en dévoilant comment le pouvoir s’incarne dans les moindres recoins de la syntaxe et de l’interdiscours, elle immunise le chercheur contre les naïvetés de l’immédiateté et lui permet de cartographier les contraintes structurelles qui délimitent le pensable d’une époque.

De son côté, l’analyse narrative dote la recherche d’une profondeur humaniste, existentielle et phénoménologique inégalée. En tendant l’oreille à la voix vivante des sujets confrontés au tragique, à la maladie, à l’injustice ou à la métamorphose de leur condition, elle rend compte de la manière dont les êtres humains parviennent à transcender le morcellement du monde par la vertu poétique de la mise en intrigue. L’analyse narrative rappelle que derrière les macro-structures impersonnelles et les dispositifs anonymes de pouvoir, il y a des consciences singulières qui luttent pour maintenir la continuité de leur identité, conférer une signification morale à leurs épreuves et habiter un temps qui leur échappe.

La complémentarité de ces deux démarches s’impose donc comme une exigence de maturité épistémologique. La réalité psychosociale n’est ni pure structure d’aliénation discursive, ni pure liberté narrative solitaire ; elle est le théâtre permanent où des sujets historiques s’efforcent de raconter leur vie au cœur de discours qui les dépassent et qu’ils contribuent parfois, par leur parole vive, à subvertir et à réinventer.

8.2 Perspectives pour la recherche en sciences humaines et sociales

À l’orée du XXIe siècle, le développement exponentiel des technologies numériques et des plateformes sociales bouleverse en profondeur les formes d’expression et lance des défis stimulants à ces deux méthodologies. Nous assistons aujourd’hui à une prolifération inédite de corpus numériques hybrides, caractérisés par l’émergence de « micro-récits » instantanés, de narrations fragmentées en stories éphémères, de fils de discussions algorithmicisés et de formats multimodaux combinant la parole, le mème visuel et le texte bref. L’analyse du discours et l’analyse narrative doivent impérativement faire évoluer leurs protocoles pour saisir ces nouveaux régimes de discursivité numérique, où les algorithmes d’amplification participent activement à la sédimentation d’hégémonies inédites et à la mise en spectacle de récits identitaires ultra-calibrés.

Parallèlement, l’avènement des grands modèles de langage et des outils avancés d’intelligence artificielle ouvre un champ méthodologique neuf, porteur de perspectives prometteuses comme de risques épistémologiques réels. Si l’IA peut décupler les capacités de traitement thématique et assister la catégorisation d’archives discursives massives, elle ne saurait en aucun cas se substituer à la sensibilité herméneutique, à l’empathie éthique et au discernement politique du chercheur. C’est précisément dans la finesse d’interprétation des silences, dans la saisie d’un frémissement vocal au cours d’un récit de vie ou dans la dénonciation critique d’une euphémisation institutionnelle pernicieuse que s’éprouve la vocation irremplaçable de la recherche qualitative.

Plus que jamais, le chercheur contemporain se doit d’affirmer une rigueur méthodologique sans faille. En explicitant souverainement ses postulats ontologiques, en distinguant clairement s’il traque l’ordre d’un discours ou le fil d’un récit, et en assumant avec humilité la réflexivité de sa pratique, il contribuera à faire des sciences humaines un espace de compréhension lucide, où le déchiffrement des pouvoirs institutionnels n’éteint jamais la juste écoute de l’expérience humaine.

Références

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À propos de l'auteur: Dr. Mohammed Looti

Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie de l'éducation et membre du corps enseignant de l'Université de Kerbala. Titulaire d'un doctorat dans son domaine, ses intérêts de recherche portent sur la psychologie positive, le développement d'échelles psychologiques et la régulation cognitive des émotions. Le Dr Looti se distingue par son approche de recherche contemporaine, axée sur les effets psychologiques des technologies modernes et de l'intelligence artificielle sur la santé mentale et la construction de l'identité chez les jeunes. Ses contributions scientifiques englobent également l'étude des dynamiques de communication familiale et de leur rôle dans le développement de l'auto-efficacité et des compétences de leadership, ainsi que ses recherches sur les programmes de pleine conscience et le rétablissement psychologique.

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Looti, M. (2026, novembre 8). Analyse du discours vs analyse narrative. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_comparison=analyse-du-discours-vs-analyse-narrative
Looti, Mohammed. “Analyse du discours vs analyse narrative.” Base de données de psychologie en français, 8 novembre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_comparison=analyse-du-discours-vs-analyse-narrative.
Looti, Mohammed. “Analyse du discours vs analyse narrative.” Base de données de psychologie en français. novembre 8, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_comparison=analyse-du-discours-vs-analyse-narrative.