Au carrefour de la psychologie sociale, de la psychiatrie clinique et des neurosciences cognitives, la délimitation de l’espace individuel constitue l’un des mécanismes fondamentaux de la régulation relationnelle et de la préservation de l’intégrité somatique. Loin d’être un simple vide géométrique, l’environnement immédiat enveloppant l’organisme humain s’avère chargé de significations affectives, de calculs sensorimoteurs et de défenses adaptatives. Comprendre la dynamique de cette frontière invisible éclaire d’un jour nouveau les conduites d’évitement, les interactions quotidiennes et les manifestations psychopathologiques de l’agressivité ou de l’anxiété sociale.
Zone tampon corporelle
1. Définition concise
La zone tampon corporelle (traduite de l’anglais body buffer zone) désigne l’espace tridimensionnel subjectif entourant immédiatement le corps d’un individu, au sein duquel l’intrusion non sollicitée d’un tiers suscite un inconfort psychologique, une tension physiologique ou une réaction de retrait ou de défense. Ce périmètre protecteur agit comme une barrière psychologique et comportementale modulable, visant à maintenir l’homéostasie émotionnelle et la sécurité physique du sujet.
Sur le plan conceptuel, cette notion dépasse le cadre purement passif d’une simple bulle d’air protectrice pour s’affirmer comme un champ de régulation dynamique hautement sensible aux facteurs contextuels, interpersonnels et psychopathologiques. Bien qu’étroitement articulée au concept d’espace personnel et aux théories de la proxémie, la zone tampon corporelle met traditionnellement l’accent sur les réponses aversives, l’évaluation de la menace et les fonctions homéostatiques de préservation somatopsychique.
Dans les perspectives contemporaines associant psychologie clinique et neurosciences, la zone tampon corporelle est envisagée comme l’interface fonctionnelle où convergent les représentations de l’espace péripersonnel, le traitement émotionnel sous-tendu par les structures limbiques et l’anticipation motrice d’un contact physique potentiel.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression body buffer zone a été formalisée dans la littérature psychiatrique anglophone au tournant des années 1960 et 1970, notamment sous la plume du psychiatre américain Augustus F. Kinzel. Le substantif « corps » (de l’ancien français cors, issu du latin corpus, désignant l’organisme matériel et son enveloppe) s’y combine au terme « tampon » (dérivé de l’ancien français tampon, pièce servant à boucher ou à amortir un choc, apparenté au vieux-francique tappo).
L’emprunt au vocabulaire mécanique et balistique du mot anglais buffer — désignant un amortisseur destiné à absorber une onde de choc ou à prévenir une collision directe entre deux masses — reflète fidèlement la vocation défensive originelle attribuée au concept. En français, l’expression « zone tampon corporelle » conserve cette connotation d’amortisseur affectif et physique, distinguant ainsi cette métrique fonctionnelle des acceptions plus purement communicationnelles de l’espace interpersonnel.
L’introduction du terme répondait à la nécessité clinique de désigner une région périsomatique dont la violation engendre non pas simplement une gêne conventionnelle, mais une sensation quasi viscérale d’effraction territoriale déclenchant des réflexes archaïques de survie.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan morphosyntaxique, « zone tampon corporelle » est un syntagme nominal féminin singulier. Sa transcription phonétique en français standard s’établit comme suit : /zon tɑ̃.pɔ̃ kɔʁ.pɔ.ʁɛl/. Au pluriel, il prend la forme « zones tampons corporelles » (ou, selon certaines tolérances orthographiques invariables pour l’apposition nominale, « zones tampon corporelles »).
Dans l’usage clinique et universitaire, le syntagme s’emploie principalement comme complément d’objet direct ou sujet dans des propositions décrivant des dynamiques proxémiques, par exemple : « Le patient manifeste une dilatation significative de sa zone tampon corporelle face à des stimuli masculins ». On relève également l’acronyme anglais BBZ (Body Buffer Zone) au sein d’articles bilingues ou de synthèses neuropsychologiques publiées dans des revues internationales francophones.
4. Explication conceptuelle détaillée
La zone tampon corporelle ne correspond en aucun cas à un périmètre physique rigide, concentrique ou statique. Il s’agit au contraire d’une frontière phénoménologique et physiologique hautement ductile, dont la configuration géométrique varie continuellement en fonction des états émotionnels de l’individu, de la nature de la relation établie avec autrui et des caractéristiques écologiques du milieu.
D’un point de vue morphologique, la recherche expérimentale a largement démontré que cette zone n’est pas circulaire mais nettement asymétrique, adoptant le plus souvent une forme ovoïde allongée vers l’avant. Les êtres humains maintiennent généralement une distance de garde plus étendue face à eux, dans le champ visuel direct, afin d’anticiper les trajectoires cinématiques et les mimiques expressives d’autrui. Toutefois, chez certaines populations cliniques — notamment les individus présentant des antécédents de violences aiguës, des troubles de la personnalité antisociale ou un état de stress post-traumatique —, cette morphologie s’inverse paradoxalement : la zone tampon postérieure s’hypertrophie, reflétant une hypervigilance pathologique à l’égard de ce qui échappe au contrôle visuel direct.
Le fonctionnement de cette zone repose sur un seuil de tolérance sensorimoteur. Tant qu’un congénère évolue en deçà de ce seuil critique, le système nerveux autonome maintient un état de vigilance de base. Dès lors que la frontière est franchie sans autorisation explicite ou implicite, une cascade de réactions neurovégétatives est déclenchée : augmentation de la conductance cutanée, accélération de la fréquence cardiaque, élévation de la tension musculaire et sentiment diffus de malaise ou d’agressivité réactive.
Ce mécanisme assure une double finalité adaptative. D’une part, il prévient la survenue d’un dommage physique direct en octroyant au sujet le temps de réaction nécessaire pour esquiver, bloquer ou riposter face à une agression potentielle. D’autre part, il régule la surcharge sensorielle en filtrant les stimuli olfactifs, thermiques et tactiles intimes qui deviennent prépondérants à courte distance, permettant ainsi la préservation de l’équilibre psychique de l’individu au sein du tissu social.
5. Développement historique
La généalogie de la zone tampon corporelle s’inscrit au carrefour de la biologie du comportement, de l’anthropologie et de la psychiatrie hospitalière des années d’après-guerre. Dès 1959, le psychologue Robert Sommer forge le concept d’« espace personnel », le définissant comme une aire aux limites invisibles entourant le corps et dans laquelle les intrus ne sont pas tolérés. Sommer démontre expérimentalement que la violation de cet espace dans des contextes publics (comme les bibliothèques universitaires) pousse les sujets à fuir ou à barricader leur place avec des objets transitionnels.
Dans le même élan, l’anthropologue Edward T. Hall publie en 1966 son ouvrage pionnier The Hidden Dimension, fondant la proxémie. Hall systématise les distances interpersonnelles chez l’être humain en quatre catégories distinctes : intime, personnelle, sociale et publique. Bien que son modèle fournisse un cadre socioculturel incontournable, il se concentre principalement sur les interactions normatives au sein de populations saines.
C’est précisément en milieu pénitentiaire que le concept spécifique de zone tampon corporelle prend son essor clinique. En 1970, Augustus F. Kinzel mène une série d’expérimentations systématiques auprès de détenus incarcérés au Centre médical pour prisonniers fédéraux de Springfield, Missouri. En confrontant des sujets violents à des sujets non violents dans des tâches de rapprochement physique progressif, Kinzel établit que les détenus ayant de lourds antécédents d’agressions physiques possèdent des zones tampons corporelles près de quatre fois supérieures en superficie à celles des détenus non violents. Fait marquant, leur zone arrière s’avère particulièrement développée et corrélée à des distorsions perceptives : les détenus violents rapportaient avoir l’impression physique que l’expérimentateur les touchait alors même que celui-ci se tenait encore à plus d’un mètre.
Durant les décennies 1980 et 1990, les travaux de psychologie sociale menés par Duke, Nowicki ou encore Horowitz et ses collègues ont étendu l’exploration du concept aux populations psychiatriques générales, démontrant des altérations majeures de la zone tampon dans la schizophrénie et les troubles anxieux. Dès les années 2000, l’avènement de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle et des études électrophysiologiques sur le singe et l’humain (notamment les équipes de Giacomo Rizzolatti et Michael Graziano) a permis de jeter un pont organique entre la zone tampon psychologique et les circuits neuronaux de l’espace péripersonnel.
6. Fondements théoriques
L’ancrage théorique de la zone tampon corporelle repose sur plusieurs modèles complémentaires issus des sciences de l’esprit et du comportement :
Le modèle de l’équilibre proxémique et de la régulation de l’intimité, initié par Argyle et Dean (1965), postule que les individus recherchent un degré d’intimité optimal lors de chaque interaction. Ce niveau d’intimité est régulé par une combinatoire de variables incluant la distance physique, le contact visuel, le sourire et le sujet de conversation. Si la distance corporelle se rétrécit excessivement — réduisant ainsi la zone tampon —, le sujet compense immédiatement ce déséquilibre par une réduction du contact oculaire, un détournement du buste ou un recul physique.
La théorie de l’espace péripersonnel (Peripersonal Space, PPS) issue de la neuropsychologie constitue le socle biologique moderne du concept. Les neurobiologistes distinguent l’espace extrapersonnel (l’environnement lointain accessible par la vision et l’ouïe) de l’espace péripersonnel (l’espace situé à portée d’atteinte immédiate des membres). Ce dernier est cartographié au sein d’un réseau fronto-pariétal intégrant des informations multisensorielles (visuelles, tactiles et auditives) et prémotrices. La zone tampon corporelle représente la composante affectivo-défensive de cet espace péripersonnel, activant le cortex moteur pour préparer des gestes de protection ou d’esquive dès qu’un objet ou une personne franchit sa périphérie.
Sur le plan psychodynamique et psychanalytique, la zone tampon renvoie à la construction du Moi-peau théorisée par Didier Anzieu. Elle matérialise l’enveloppe psychique qui contient les représentations de soi et protège l’appareil psychique contre les effractions et les traumatismes environnementaux. Une défaillance ou une instabilité de ce Moi-peau se traduit cliniquement par une angoisse d’intrusion massive, obligeant le patient à surinvestir spatialement les frontières de son corps par l’évitement ou l’agressivité préemptive.
7. Composants clés, types et dimensions
La structuration de la zone tampon corporelle s’articule autour de plusieurs dimensions spatiales, temporelles et psychophysiologiques :
- Dimension sagittale (antéro-postérieure) : Différencie la zone tampon frontale, directement perceptible et évaluable par le regard, de la zone tampon dorsale ou postérieure, qui sollicite une vigilance auditive et proprioceptive accrue en l’absence de retour visuel direct.
- Dimension coronale (latérale) : Périmètre de tolérance flanquant les côtés gauche et droit du sujet, généralement plus étroit que la dimension frontale, mais sensible aux asymétries hémisphériques et à la latéralité manuelle de l’observateur.
- Composante physiologique : Ensemble des signaux autonomes (variabilité du rythme cardiaque, sudation palmaire, tension des muscles cervico-scapulaires) marquant le franchissement d’un seuil critique de proximité par un stimulus externe.
- Composante cognitive et attentionnelle : Réallocation sélective des ressources attentionnelles vers l’intrus, évaluation de son statut menaçant et calcul permanent du temps avant contact potentiel (Time-to-Collision).
- Composante phénoménologique : Expérience subjective vécue par le sujet, allant d’un léger inconfort social jusqu’à des sentiments aigus d’étouffement, d’oppression claustrophobique ou d’angoisse de morcellement corporel.
- Types morphologiques : Distinction clinique entre les zones tampons « contractées » (hypo-réactives, fréquentes dans certaines affections neurologiques ou conduites d’indifférence sociale), « distendues » (hyper-réactives, caractéristiques de la paranoïa, du stress post-traumatique ou de la délinquance violente) et « asymétriques » (présentant des renflements postérieurs disproportionnés).
8. Exemples et cas illustratifs
L’observation empirique de la zone tampon corporelle se manifeste dans une multitude de situations quotidiennes et cliniques emblématiques. L’exemple le plus universel est celui de l’ascenseur bondé : dès lors que des inconnus sont contraints de partager un espace physique restreint qui viole inévitablement leurs zones tampons respectives, des mécanismes compensatoires stricts se mettent instantanément en place. Les passagers évitent scrupuleusement tout contact visuel direct, fixent les numéros d’étages qui défilent au-dessus de la porte, immobilisent leurs membres et s’enveloppent dans un silence protecteur destiné à désamorcer la tension inhérente à cette promiscuité forcée.
Un autre cas concret s’observe dans les transports en commun, où les usagers utilisent des accessoires matériels — tels qu’un sac à dos posé sur le siège adjacent, un manteau étalé ou des écouteurs ostensiblement portés sur les oreilles — comme des prolongements physiques de leur zone tampon. Ces objets matérialisent une frontière tangible informant tacitement autrui que toute intrusion dans ce périmètre sera vécue comme une infraction territoriale indésirable.
En contexte clinique psychiatrique, le cas canonique documenté par Kinzel illustre les manifestations extrêmes de ce phénomène : un détenu hospitalisé réagissant par des crises de rage explosive ou des coups violents chaque fois qu’un soignant ou un codétenu s’approche de lui à moins d’un mètre par l’arrière, sans sommation verbale préalable. Le sujet déclarait percevoir une sensation d’« envahissement menaçant » dès que quelqu’un entrait dans son champ dorsal, cette distorsion spatiale déclenchant un réflexe de frappe préventive motivé par une angoisse fondamentale d’annihilation corporelle.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation quantitative et qualitative de la zone tampon corporelle fait appel à des protocoles psychophysiques et comportementaux standardisés, tant en laboratoire qu’en milieu clinique :
Le protocole d’arrêt à l’approche progressive (Stop-Distance Paradigm) demeure la méthode de référence historique établie par Kinzel et Horowitz. Dans ce test, le participant se tient immobile au centre d’une pièce graduée. Un expérimentateur (ou le participant lui-même) s’avance lentement en ligne droite selon plusieurs axes cardinaux (face, dos, côtés gauche et droit). Le participant reçoit la consigne d’indiquer le moment précis où il commence à ressentir un inconfort ou un sentiment d’intrusion. La mesure des distances physiques enregistrées sur chaque axe permet de tracer un polygone représentatif de la surface et de la forme de la zone tampon corporelle du sujet.
Le test de distance interpersonnelle confortable (Comfortable Interpersonal Distance, CID), développé par Duke et Nowicki, propose une adaptation papier-crayon ou numérique projective. Le sujet observe un schéma représentant une silhouette vue de dessus au centre d’un cercle gradué et doit tracer un trait pour indiquer jusqu’où différents protagonistes imaginaires (un ami, un inconnu, une figure d’autorité, une personne menaçante) peuvent s’approcher d’elle avant de susciter un malaise. Bien que simple et rapide, cette approche projective montre des corrélations remarquables avec les mesures comportementales in vivo.
Les technologies contemporaines recourent désormais massivement aux environnements de réalité virtuelle immersive couplés à des dispositifs de capture de mouvement (Motion Tracking) et d’enregistrement électrophysiologique (dilatométrie pupillaire, électrodermographie, suivi du regard). Ces dispositifs permettent de contrôler rigoureusement l’apparence des avatars, leur vitesse de déplacement, la direction de leur regard et leurs expressions faciales, offrant une précision millimétrique et une reproductibilité optimale de la mesure des seuils de réactivité spatiale.
10. Applications et portée pratique
La compréhension approfondie de la zone tampon corporelle engendre des répercussions directes dans plusieurs secteurs appliqués de la psychologie et des sciences humaines :
En psychiatrie et en psychologie clinique, l’évaluation de cette zone constitue un indice diagnostique et pronostique majeur. Elle aide les praticiens à calibrer la distance thérapeutique appropriée, particulièrement lors de la prise en charge de patients souffrant de troubles du spectre de l’autisme, de phobies sociales ou de traumatismes complexes consécutifs à des agressions physiques ou sexuelles. Forcer le contact physique ou s’approcher trop rapidement d’un patient présentant une zone tampon hyper-développée peut précipiter une désorganisation psychique, un état de sidération dissociative ou une bouffée d’agressivité hétéro-agressive.
Dans le domaine de l’architecture, de l’ergonomie et de l’aménagement urbain, les paramètres de la zone tampon guident la conception des espaces collectifs : largeur des couloirs hospitaliers, disposition des banquettes dans les salles d’attente, espacement des postes de travail au sein des bureaux ouverts (open spaces) et aménagement des cellules pénitentiaires. Le respect des seuils minimaux de confort spatial s’avère corrélé à une diminution globale des niveaux de stress professionnel et des conflits interpersonnels au sein des organisations.
Dans les contextes de sécurité, de maintien de l’ordre et d’autodéfense, la notion de zone tampon corporelle est centrale dans la formation à la désescalade verbale. Les agents de police et le personnel de sécurité apprennent à préserver délibérément la zone tampon des individus en crise : pénétrer brutalement dans le périmètre intime d’un sujet agité majore considérablement le risque de passage à l’acte défensif, tandis que le maintien d’une distance de sécurité proportionnée favorise l’apaisement cognitif et la coopération.
11. Recherche et données empiriques
La recherche contemporaine a considérablement affiné les connaissances relatives aux soubassements neurobiologiques et aux corrélats psychologiques de la zone tampon corporelle. Les travaux pionniers en neurosciences cognitives conduits par Michael Graziano et ses collaborateurs sur des primates non humains ont mis en évidence l’existence de neurones bimodaux dans le cortex prémoteur polysensoriel et le lobe pariétal inférieur. Ces cellules s’activent simultanément à la stimulation tactile du corps et à la présentation d’un stimulus visuel pénétrant dans l’espace situé à quelques dizaines de centimètres de la zone cutanée correspondante, servant de coordinateur direct aux mouvements automatiques de protection du visage et du tronc.
Chez l’être humain, des recherches menées par Yann Coello et ses collègues ont démontré le rôle déterminant de la connectivité entre l’amygdale et le réseau fronto-pariétal dans la modulation de cette distance protectrice. Chez des individus présentant des lésions bilatérales complètes de l’amygdale (comme dans la maladie d’Urbach-Wiethe), on observe une disparition quasi complète de l’inconfort lié à l’approche physique extrême : ces patients tolèrent qu’un inconnu colle son visage à quelques centimètres du leur sans manifester la moindre altération neurovégétative ni le moindre malaise subjectif, confirmant le rôle clé de l’amygdale dans le calcul du danger spatial.
Par ailleurs, des études cliniques comparatives récentes ont mis en lumière des variations spécifiques selon les profils psychopathologiques. Les patients schizophrènes présentent fréquemment des zones tampons corporelles plus vastes et imprévisibles, reflétant une perturbation de la représentation sensorimotrice des limites du soi. À l’inverse, les recherches sur les populations atteintes de troubles du spectre de l’autisme révèlent des profils contrastés, allant de zones très dilatées chez les sujets hypersensibles sur le plan sensoriel à des zones atypiquement réduites chez ceux qui peinent à décoder les conventions sociales et les signaux non verbaux de malaise émis par les pairs.
12. Considérations culturelles et interculturelles
Bien que le besoin de préserver une zone tampon corporelle réponde à une nécessité biologique universelle de sauvegarde physique, ses dimensions effectives, ses règles de négociation et ses seuils de tolérance varient profondément d’une aire culturelle à une autre.
Les travaux fondateurs de la proxémie transculturelle ont permis d’identifier une bipartition fondamentale entre les cultures dites « de contact » et les cultures « de non-contact ». Les sociétés méditerranéennes, latino-américaines et moyen-orientales tolèrent traditionnellement des zones tampons corporelles plus réduites : le rapprochement physique y est associé à la cordialité, à l’engagement émotionnel et à la confiance relationnelle, le toucher fortuit et la perception sensorielle de la chaleur corporelle y étant communément banalisés.
À l’opposé, les cultures d’Europe du Nord, d’Amérique anglo-saxonne et d’Asie de l’Est (notamment au Japon) privilégient des zones tampons corporelles nettement plus amples. Dans la culture japonaise, le concept d’espacement spatial et relationnel (articulé autour de la notion de Ma) valorise la distance physique comme marque de politesse, de respect hiérarchique et de déférence mutuelle. Le franchissement précoce de cette zone par un étranger y est ressenti comme une indélicatesse grossière voire une agression morale.
Ces divergences proxémiques génèrent régulièrement des quiproquos interculturels : lors d’une conversation entre un individu issu d’une culture de contact et un représentant d’une culture de non-contact, le premier a naturellement tendance à se rapprocher pour établir la connexion, provoquant chez le second un réflexe de recul pour restaurer sa zone tampon. Cette dynamique engendre une « danse proxémique » où l’un perçoit son interlocuteur comme froid et fuyant, tandis que l’autre le juge invasif et intrusif.
13. Critiques, controverses et limites
Malgré sa valeur heuristique indéniable, le concept de zone tampon corporelle fait l’objet de plusieurs réserves méthodologiques et théoriques au sein de la communauté scientifique :
La première critique majeure porte sur le risque de réification spatiale. Certains chercheurs mettent en garde contre la tendance à envisager la zone tampon comme une entité physique réelle ou une frontière immuable logée dans le cerveau, alors qu’il s’agit d’une construction théorique abstraite décrivant un équilibre interactionnel complexe. La zone tampon dépend étroitement de variables dynamiques contextuelles : luminosité ambiante, taille de la pièce, température, réputation morale ou attractivité perçue du protagoniste.
Une seconde limite concerne le manque d’uniformité des paradigmes expérimentaux. Comme le soulignent plusieurs méta-analyses, les résultats varient substantiellement selon que l’expérimentateur s’approche du sujet passif ou que ce soit le sujet qui marche activement vers l’expérimentateur. L’effet de genre de l’expérimentateur, son statut social ou son appartenance ethnique exercent également des biais de désirabilité sociale ou de menace perçue qui complexifient l’isolement pur de la variable « distance corporelle ».
Enfin, les débats théoriques contemporains interrogent l’exacte superposition entre la zone tampon défensive (définie par l’inconfort et l’affect) et l’espace péripersonnel moteur (défini par l’action d’atteinte et de manipulation). Bien que ces deux notions partagent des réseaux neuraux en partie communs, certains neurobiologistes soutiennent qu’elles remplissent des fonctions écologiques distinctes : l’une orientée vers l’action instrumentale sur les objets, l’autre consacrée à la communication interpersonnelle et à l’autoprotection émotionnelle face à des agents animés.
14. Termes connexes et distinctions
Il importe de clarifier les nuances conceptuelles séparant la zone tampon corporelle des notions voisines du champ psychologique :
- Espace personnel (Personal Space) : Terme générique englobant l’ensemble des distances confortables adoptées lors d’interactions sociales normales. La zone tampon corporelle en constitue la facette spécifique orientée vers la défense somatique, le seuil de tolérance à l’intrusion et la réactivité émotionnelle à la menace.
- Espace péripersonnel (Peripersonal Space) : Concept neurophysiologique désignant l’espace accessible à la préhension directe par les membres corporels, centré sur l’action motrice et l’intégration multisensorielle, indépendamment de toute charge affective ou relationnelle.
- Territorialité humaine : Attachement géographique et revendication exclusive portant sur une aire physique fixe (chambre, bureau, maison, quartier), matérialisée par des barrières physiques, contrairement à la zone tampon corporelle qui se déplace en permanence avec l’individu.
- Schéma corporel : Représentation sensorimotrice et neurologique du corps en action dans l’espace, indispensable au guidage moteur, servant de base anatomique interne à partir de laquelle se projette la zone tampon vers l’extérieur.
- Distance proxémique : Typologie normative définie par Edward T. Hall pour catégoriser les paliers socioculturels de l’interaction humaine (distances intime, personnelle, sociale et publique), fournissant une grille sociologique plus large que la mesure individuelle de la zone tampon.
15. Résumé et points clés à retenir
La zone tampon corporelle s’affirme comme un régulateur biopsychosocial central de l’existence humaine. Elle résume en un périmètre invisible mais rigoureusement quantifiable les impératifs de sécurité somatique, d’équilibre émotionnel et de communication intersubjective.
Ses enseignements fondamentaux peuvent être synthétisés comme suit :
- Elle désigne l’enveloppe spatiale et dynamique immédiate dont la transgression non consentie suscite tension autonome, inconfort psychologique et mouvements réflexes de défense ou de retrait.
- Historiquement mise en lumière par Augustus F. Kinzel chez des populations carcérales violentes, elle présente une géométrie asymétrique typique, souvent plus étendue vers l’avant et susceptible d’une dilatation dorsale pathologique en cas de traumatisme ou de paranoïa.
- Ses fondements neurobiologiques s’adossent aux réseaux sensorimoteurs de l’espace péripersonnel et au complexe amygdalien, qui surveille en continu la trajectoire des stimuli environnementaux par rapport au corps propre.
- Sa superficie et sa flexibilité sont conditionnées par des normes culturelles contrastées, l’histoire traumatique personnelle de l’individu et son fonctionnement psychopathologique singulier.
- En clinique comme dans la société, la prise en compte de cette frontière constitue une condition sine qua non pour prévenir l’escalade agressive et établir une relation interpersonnelle sécure et bienveillante.
Références
- Argyle, M., & Dean, J. (1965). Eye-contact, distance and affiliation. Sociometry, 28(3), 289–304. https://doi.org/10.2307/2786027
- Coello, Y., Bourgeois, J., & Iachini, T. (2018). Embodied perception of personal space: Its modulation by social and contextual cues. Cognitive Processing, 19(4), 481–494. https://doi.org/10.1007/s10339-018-0870-7
- Graziano, M. S., & Cooke, D. F. (2006). Parieto-frontal interactions, personal ground, and the defense of the body. Neuropsychologia, 44(6), 845–859. https://doi.org/10.1016/j.neuropsychologia.2005.09.011
- Hall, E. T. (1966). The Hidden Dimension. Doubleday. https://www.worldcat.org/title/hidden-dimension/oclc/191827
- Kinzel, A. F. (1970). Body-buffer zone in violent prisoners. American Journal of Psychiatry, 127(1), 59–64. https://doi.org/10.1176/ajp.127.1.59