L’exploration des comportements humains contemporains à travers le prisme de la phylogenèse révèle l’influence déterminante de structures biologiques et psychologiques héritées de temps immémoriaux. Le concept de trait ancestral constitue l’un des piliers méthodologiques et conceptuels fondamentaux permettant de déchiffrer l’architecture de notre esprit à la lumière de l’histoire évolutive des espèces. En reliant les mécanismes cérébraux primitifs aux réponses cognitives et affectives actuelles, cette notion éclaire la persistance de prédispositions universelles souvent en décalage avec les impératifs des sociétés modernes.
Trait ancestral
1. Définition concise
Un trait ancestral désigne une caractéristique morphologique, physiologique, neurologique ou comportementale présente chez l’ancêtre commun d’un clade ou d’une lignée phylogénétique, et transmise avec ou sans modifications mineures aux espèces descendantes. En biologie évolutive et en cladistique, cette propriété est formellement qualifiée de plésiomorphie, par opposition à l’état dérivé ou apomorphique qui caractérise une innovation évolutive ultérieure.
Transposée au champ de la psychologie et des neurosciences comportementales, la notion de trait ancestral renvoie à des architectures cognitives, des schèmes d’action fixes, des réactions émotionnelles fondamentales et des propensions motivationnelles qui se sont stabilisés au cours de l’histoire évolutive lointaine des hominidés et de leurs ancêtres vertébrés. Ces mécanismes ont été sélectionnés pour leur valeur adaptative face aux pressions environnementales récurrentes du passé, façonnant des modules psychologiques toujours actifs chez l’être humain actuel.
Dans cette perspective, le trait ancestral ne se réduit pas à un simple vestige inopérant ; il constitue bien souvent le socle structurel et régulateur à partir duquel se sont édifiées les fonctions exécutives, linguistiques et sociocognitives hautement complexes qui caractérisent notre espèce contemporaine.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression associe le substantif « trait » au qualificatif « ancestral ». Le terme « trait » est issu du latin tractus, participe passé du verbe trahere signifiant « tirer », « tracer » ou « faire venir à soi ». En français classique, le mot a progressivement évolué pour désigner une ligne distinctive, un dessin, puis une marque singulière de la physionomie ou du caractère moral d’un individu.
L’adjectif « ancestral » dérive du français « ancêtre », forgé à partir du latin populaire antecessor (« celui qui marche devant », « précurseur »), lui-même composé du préfixe ante- (« avant ») et de cedere (« marcher », « aller »). La locution s’est d’abord imposée en sciences naturelles au XIXe siècle sous l’influence de l’anatomie comparée et de la paléontologie pour désigner les attributs anatomiques légués par les organismes précurseurs.
Dans la littérature anglo-saxonne, le terme équivalent ancestral trait a été popularisé dans le cadre de la théorie synthétique de l’évolution avant d’être adopté par l’psychologie évolutionniste dans le dernier tiers du XXe siècle pour décrire les structures cognitives et affectives conservées au fil des spéciations successives.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, la locution se prononce /tʁɛ ɑ̃.sɛs.tʁal/ en français standard. L’élision du « t » final de « trait » est la règle générale, bien qu’une liaison euphonique en /t/ puisse s’observer dans des registres formels devant une voyelle (/tʁɛ.t‿ɑ̃.sɛs.tʁal/).
Grammaticalement, « trait ancestral » est un syntagme nominal masculin singulier. Son pluriel régulier s’orthographie « traits ancestraux » (/tʁɛ.z‿ɑ̃.sɛs.tʁo/). Dans le lexique spécialisé des sciences biologiques et cladistiques, on emploie fréquemment les synonymes techniques caractère plésiomorphe, état ancestral ou condition plésiomorphique, tandis que la littérature psychologique privilégie l’expression mécanisme psychologique ancestral ou prédisposition phylogénétique.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender la portée épistémologique du concept de trait ancestral en psychologie, il convient d’analyser la manière dont la phylogenèse s’inscrit dans l’ontogenèse et le fonctionnement mental ordinaire. Tout organisme vivant est une mosaïque temporelle composée d’attributs émergés à des époques géologiques distinctes. Chez l’être humain, certaines composantes du système nerveux central et du répertoire comportemental trouvent leur origine phylogénétique bien avant l’avènement du genre Homo, remontant aux premiers amniotes, aux mammifères primitifs ou aux primates arboricoles.
Au niveau neurobiologique, un trait ancestral se matérialise par des circuits sous-corticaux hautement conservés, localisés notamment au sein du tronc cérébral, de l’amygdale, de l’hypothalamus et des ganglions de la base. Ces réseaux neuronaux assurent des régulations homéostatiques primordiales, déclenchent des réactions défensives automatiques face aux menaces environnementales immédiates et orchestrent les pulsions d’attachement, d’accouplement et de territorialité. Ces modules ancestraux fonctionnent souvent de manière autonome, pré-attentionnelle et inconsciente, réagissant à des déclencheurs écologiques primaires avant même que le néocortex n’ait formulé une interprétation réflexive de la situation.
Sur le plan psychologique, le trait ancestral conditionne ce que la psychologie cognitive nomme l’« apprentissage préparé » ou la prédisposition biologique. Contrairement au modèle de la tabula rasa qui postule une malléabilité indéfinie de la psyché humaine, l’existence de traits ancestraux démontre que notre cerveau est précâblé pour traiter de manière préférentielle certains stimuli cruciaux pour la survie ancestrale. Par exemple, l’acquisition de la peur des serpents ou des araignées s’effectue avec une rapidité déconcertante chez les jeunes primates et les humains, comparativement à l’acquisition de peurs face à des objets contemporains intrinsèquement plus dangereux comme les véhicules à moteur ou les prises électriques.
La notion de trait ancestral implique également une délimitation stricte par rapport aux adaptations dérivées récentes. Un trait est dit ancestral lorsqu’il est partagé avec d’autres taxons proches en vertu d’une ascendance commune, témoignant de sa stabilité génomique et de sa résilience face aux mutations sélectives. Cependant, dans les environnements artificiels et urbanisés créés par la modernité technologique, ces caractéristiques ancestrales peuvent entrer en contradiction flagrante avec les exigences contemporaines, générant des conflits psychiques, des psychopathologies et des conduites inadaptées.
5. Développement historique
La théorisation des traits ancestraux s’est construite à la croisée de la systématique, de l’embryologie et des sciences de l’esprit. Dès la fin du XIXe siècle, Charles Darwin pose les jalons de l’analyse évolutive des comportements dans L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux (1872). Il y démontre que de nombreuses manifestations expressives humaines, telles que le hérissement des poils sous l’effet de l’effroi ou le dévoilement des canines lors de la colère, sont des reliques motrices héritées de précurseurs non humains.
Simultanément, le naturaliste allemand Ernst Haeckel formule sa célèbre loi biogénétique fondamentale, stipulant de manière excessive que « l’ontogenèse récapitule la phylogenèse ». Bien que cette assertion littérale ait été nuancée et réfutée dans sa forme stricte par l’embryologie moderne, elle a exercé une influence majeure sur les théoriciens de la psyché. Des pionniers de la psychiatrie et de la neurologie comme John Hughlings Jackson ont conceptualisé le système nerveux sous la forme d’une hiérarchie de strates évolutives, où les centres supérieurs inhibent en temps normal les automatismes des centres ancestraux inférieurs.
Au milieu du XXe siècle, le biologiste Willi Hennig révolutionne la systématique phylogénétique en introduisant la méthode cladistique, qui distingue rigoureusement la plésiomorphie (état de caractère ancestral) de l’apomorphie (état dérivé). Cette formalisation rigoureuse a permis de retracer l’apparition séquentielle des traits au sein des arbres du vivant avec une précision mathématique inégalée.
Parallèlement, la neurobiologie intègre ces concepts à travers des modèles intégratifs marquants. Le neurophysiologiste Paul D. MacLean élabore dans les années 1960 et 1970 la théorie du cerveau triunique. Quoique son architecture modulaire anatomique stricte soit aujourd’hui jugée trop simplificatrice par les neurosciences contemporaines, sa métaphore heuristique a ancré l’idée que le psychisme humain repose sur un empilement de structures fonctionnelles successivement reptiliennes, paléomammaliennes et néomammaliennes.
À partir des années 1990, des figures centrales de la psychologie évolutionniste telles que Leda Cosmides, John Tooby, David Buss et Steven Pinker ont affiné la théorie en établissant le paradigme de l’environnement d’adaptation évolutionnaire (EEA), conférant aux traits ancestraux une place centrale dans l’explication des processus mentaux universels.
6. Fondements théoriques
L’étude des traits ancestraux repose sur un corpus théorique robuste issu de la biologie évolutive contemporaine et des sciences cognitives. Le premier cadre majeur est la systématique phylogénétique. Selon cette approche, l’identification d’un trait ancestral exige une inférence cladistique : on compare un groupe d’étude (le groupe interne) à un groupe externe phylogénétiquement proche. Si un état de caractère est présent chez le taxon externe et au sein du groupe interne, il est parcimonieusement considéré comme plésiomorphe, c’est-à-dire préexistant à la diversification du groupe cible.
Le deuxième ancrage théorique émane de l’éthologie comparée de Konrad Lorenz et Nikolaas Tinbergen. Ces chercheurs ont démontré l’existence de patrons d’action fixes (PAF) et de mécanismes innés de déclenchement (MID). Ces structures motrices et perceptuelles stéréotypées constituent des traits comportementaux ancestraux, conservés car ils répondaient avec une efficience maximale à des impératifs écologiques stables, tels que la parade nuptiale, la prédation ou la défense territoriale.
Le troisième pilier est constitué par le concept de décalage évolutif (evolutionary mismatch), formulé par les spécialistes de la médecine et de la psychologie évolutionnistes. Cette théorie postule que les traits ancestraux se sont affinés sous la pression sélective d’environnements ancestraux caractérisés par la rareté des ressources caloriques, la vie en petites bandes de chasseurs-cueilleurs et des dangers physiques immédiats. Dans notre écologie hyper-connectée et industrialisée, ces traits ancestraux ne disposent plus de leurs régulateurs habituels, conduisant à des dysfonctionnements métaboliques et psychologiques sévères.
Enfin, la théorie de la biologie du développement évolutive (dite « Evo-Devo ») apporte un éclairage génétique déterminant. Elle démontre que la conservation des traits ancestraux découle souvent du maintien de gènes régulateurs homéotiques (gènes Hox) extrêmement anciens. Ces séquences maîtresses orchestrent la morphogenèse cérébrale à travers des lignées très divergentes, expliquant pourquoi des réponses émotionnelles fondamentales sont partagées à travers l’ensemble de la classe des mammifères.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’analyse des traits ancestraux dans le champ psychologique nécessite de catégoriser les différentes dimensions sous lesquelles ces caractéristiques se manifestent :
- Traits neuro-anatomiques ancestraux : Structures cérébrales phylogénétiquement anciennes, telles que le locus coeruleus, la substance grise périaqueducale, l’amygdale et l’hippocampe, assurant l’orchestration autonome de la survie, de la vigilance et de la mémoire contextuelle primitive.
- Réflexes archaïques et schèmes sensorimoteurs : Automatismes moteurs présents dès la phase néonatale chez l’humain et partagés avec les primates, à l’image du réflexe de préhension palmaire (réflexe de Robinson) ou du réflexe de Moro, jadis essentiels à l’accrochage à la fourrure maternelle.
- Modules affectifs primaires : Systèmes émotionnels fondamentaux identifiés par Jaak Panksepp en neurosciences affectives (la recherche, la rage, la peur, le désir sexuel, le soin maternel, la panique/détresse de séparation et le jeu), universellement partagés par l’ensemble des mammifères.
- Biais cognitifs et heuristiques de jugement : Propensions mnésiques et perceptuelles héritées favorisant des prises de décision ultra-rapides au détriment de la logique formelle, telles que le biais de négativité ou l’aversion innée pour la perte.
- Prédispositions relationnelles et affiliatives : Comportements d’attachement interindividuel, de déférence envers les hiérarchies de dominance et de solidarité intragroupe (kin selection), modelés par des millions d’années de grégarisme social.
8. Exemples et cas illustratifs
Un exemple paradigmatique de trait ancestral en psychologie réside dans la réaction de sursaut acoustique et le réflexe de lutte, de fuite ou de sidération (fight, flight, or freeze). Lorsqu’un individu est exposé à une détonation imprévue ou à l’apparition soudaine d’une silhouette menaçante, l’information sensorielle emprunte une voie thalamo-amygdalienne directe, contournant temporairement les aires corticales visuelles ou auditives primaires. Cette cascade neuroendocrinienne, qui inonde l’organisme d’adrénaline et de cortisol, est rigoureusement identique chez les rongeurs, les carnivores et les humains. Ce mécanisme a permis à d’innombrables générations d’ancêtres d’échapper à des prédateurs mortels en quelques millisecondes.
Un autre cas remarquable concerne les mécanismes de l’attachement néonatal documentés par John Bowlby et confirmés par les observations primatologiques de Harry Harlow. Le besoin primaire et non négociable de contact physique rassurant chez le nouveau-né ne procède pas d’un conditionnement opérant secondaire associé à la nourriture, mais constitue un trait ancestral profond propre aux mammifères sociaux. Un nourrisson humain séparé de sa figure d’attachement émet des vocalisations de détresse acoustiquement comparables aux cris d’isolement des jeunes singes rhésus, mobilisant des réseaux d’endorphines et d’ocytocine homologues.
Dans la sphère cognitive et comportementale moderne, la propension irrésistible à consommer des aliments denses en sucres raffinés et en lipides constitue un exemple frappant d’inadéquation d’un trait ancestral. Dans l’environnement pléistocène où les calories étaient rares et hautement périssables, un biais motivationnel puissant valorisant le stockage immédiat d’énergie représentait un avantage sélectif colossal. Dans les supermarchés contemporains, ce même trait ancestral prédispose les populations aux épidémies d’obésité et de troubles métaboliques.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation empirique et la quantification des traits ancestraux s’effectuent au moyen d’outils pluridisciplinaires combinant l’observation comportementale, la neuro-imagerie et la génétique moléculaire :
En psychophysiologie et en neurosciences, on utilise la conductance cutanée (électrodermale), l’électromyographie faciale (EMG) et la variabilité de la fréquence cardiaque (VFC) pour mesurer l’intensité des décharges végétatives automatiques provoquées par des stimuli phylogénétiquement significatifs (stimuli préparés versus stimuli neutres). L’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) permet de quantifier le degré d’activation des structures sous-corticales ancestrales par rapport à l’activité régulatrice du cortex préfrontal ventromédian.
Dans le domaine du développement infantile, les batteries d’examens neurologiques néonatals, telles que l’Échelle d’évaluation du comportement néonatal de Brazelton (NBAS), recensent et quantifient la persistance ou l’intégration harmonieuse des réflexes archaïques primitifs au cours des premiers mois de vie de l’enfant.
En psychologie différentielle et comparée, des protocoles de conditionnement de la peur (par exemple les paradigmes de conditionnement pavlovien aversif) comparent les taux d’extinction des peurs ancestrales face à des images d’animaux venimeux à ceux de peurs conditionnées face à des stimuli artificiels récents, démontrant une résistance empirique beaucoup plus élevée à l’extinction pour les phobies ancestrales.
10. Applications et portée pratique
La compréhension des traits ancestraux possède des implications majeures dans de multiples domaines appliqués :
En psychopathologie clinique et en psychothérapie, la reconnaissance des modules comportementaux ancestraux a donné naissance aux thérapies fondées sur l’évolution et aux thérapies d’acceptation et d’engagement (ACT). Le thérapeute aide le patient à comprendre que certains symptômes anxieux, les phobies spécifiques ou les états dépressifs majeurs ne sont pas des « dysfonctionnements » absurdes, mais des activations hyper-réactives ou décontextualisées de mécanismes défensifs ancestraux (comme la sidération ou le retrait social protecteur). Cette approche favorise une déculpabilisation majeure du patient et oriente l’intervention vers des techniques de régulation neurobiologique ascendante (bottom-up).
En santé publique et en médecine comportementale, appréhender le décalage évolutif des traits ancestraux guide l’élaboration de politiques de prévention efficaces. Pour lutter contre les addictions comportementales (jeux d’argent, surconsommation des écrans, réseaux sociaux), les experts reconnaissent que ces technologies exploitent délibérément les boucles dopaminergiques ancestrales de récompense et de recherche d’approbation sociale tribale, nécessitant des régulations environnementales plutôt qu’un simple appel à la volonté individuelle.
Dans l’architecture organisationnelle et l’ergonomie cognitive, la prise en compte des traits ancestraux optimise les environnements de travail. L’intégration de la biophilie (l’affinité ancestrale pour la lumière naturelle, la végétation et les vues ouvertes) dans les espaces professionnels réduit objectivement les biomarqueurs du stress et restaure l’attention dirigée des employés, comme le documente la théorie de la restauration de l’attention.
11. Recherche et preuves empiriques
Un ensemble imposant de recherches expérimentales étaye la robustesse des traits ancestraux. Les travaux pionniers d’Arne Öhman et de ses collaborateurs à l’Institut Karolinska ont apporté des preuves concluantes concernant la détection pré-attentionnelle des menaces ancestrales. Dans des protocoles de masquage visuel rétroactif où des images sont présentées de manière subliminale pendant quelques millisecondes seulement, les participants manifestent des réponses électrodermales significatives face à des serpents ou des araignées menaçants, mais demeurent totalement indifférents à des images de fusils ou de prises électriques, bien que ces derniers soient statistiquement plus dangereux dans notre environnement présent.
Dans le domaine des neurosciences affectives, les recherches translationnelles menées par Jaak Panksepp et validées par Joseph LeDoux ont mis en évidence la parfaite conservation phylogénétique du circuit de la peur centré sur le noyau central de l’amygdale. La stimulation électrique ou optogénétique de ces réseaux chez le rat produit les mêmes états comportementaux et végétatifs de panique que ceux rapportés par les humains lors de crises d’angoisse paroxystiques, démontrant l’existence d’une machinerie émotionnelle ancestrale inaltérée à travers les ères évolutives.
Sur le plan social, les recherches de Robin Dunbar sur la taille des groupes sociaux chez les primates et les humains ont démontré que la taille relative du néocortex par rapport au reste du cerveau impose une contrainte cognitive ancestrale sur le réseau social d’un individu (le célèbre « nombre de Dunbar », situé autour de 150 relations stables). Malgré l’avènement des réseaux sociaux numériques permettant de cumuler des milliers d’« amis » virtuels, les études sociométriques empiriques contemporaines confirment que le nombre de relations personnelles actives et réciproques maintenues par un être humain reste confiné dans ces limites ancestrales.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La dialectique entre traits ancestraux et diversité culturelle est fondamentale. Par définition, les traits ancestraux constituent des universaux anthropologiques profonds : ils ne dépendent pas des conventions culturelles ou linguistiques locales, car ils reposent sur un bagage génétique commun à l’ensemble de l’humanité.
Les études transculturelles conduites par Paul Ekman sur l’expression faciale des émotions primaires à travers diverses ethnies, y compris des populations isolées de Papouasie-Nouvelle-Guinée n’ayant eu aucun contact avec les médias occidentaux, ont confirmé que la production et la reconnaissance des expressions faciales fondamentales (joie, colère, peur, dégoût, tristesse, surprise) sont universelles. Ces patrons moteurs constituent des traits expressifs ancestraux assurant la communication intra-spécifique non verbale chez tous les représentants de notre espèce.
Cependant, la culture intervient de manière déterminante comme un système de modulation, de canalisation et d’inhibition de ces traits ancestraux. Les normes sociales (« règles d’affichage » ou display rules) déterminent dans quelles circonstances et avec quelle intensité un trait ancestral (comme l’agressivité réactive ou le signalement de la détresse) a l’autorisation d’émerger dans l’espace public. Chaque culture développe ainsi des codes symboliques, des rituels et des dispositifs institutionnels ayant pour fonction précise d’encadrer, de sublimer ou de contraindre ces propensions ancestrales souvent déstabilisatrices pour la cohésion des grands groupes sédentaires.
13. Critiques, débats et limites
Le recours explicatif aux traits ancestraux suscite d’importants débats épistémologiques et théoriques au sein des sciences humaines et de la biologie de l’évolution :
Le principal écueil méthodologique réside dans le risque de formulation d’« histoires ad hoc » (les fameuses just-so stories dénoncées par Stephen Jay Gould et Richard Lewontin). Certains critiques reprochent à la psychologie évolutionniste de postuler rétroactivement une utilité adaptative ancestrale pour n’importe quel comportement contemporain sans apporter de preuves tangibles issues du registre fossile ou de la paléogénomique. Il est indispensable de distinguer une véritable plésiomorphie d’un sphandrel (ou sous-produit non adaptatif d’une autre évolution structurelle).
Une autre controverse oppose les partisans d’une modularité massive de l’esprit (thèse défendue par Cosmides et Tooby), selon laquelle le cerveau serait une agrégation de centaines de modules ancestraux spécialisés, aux tenants de la plasticité neuronale et du développementalisme. Des neuroscientifiques comme Michael Tomasello et Annette Karmiloff-Smith soutiennent que si des prédispositions génétiques ancestrales existent bel et bien, c’est l’immense plasticité de l’ontogenèse et l’environnement socioculturel qui construisent véritablement la machinerie cognitive sophistiquée au fil du développement individuel.
Enfin, le déterminisme biologique potentiel véhiculé par une lecture réductrice des traits ancestraux soulève des inquiétudes éthiques. Justifier des asymétries de genre, des comportements xénophobes ou des violences intergroupes contemporaines au prétexte qu’ils découleraient de « traits ancestraux incompressibles » constitue une dérive fallacieuse connue sous le nom de sophisme naturaliste (confondre ce qui est sur le plan biologique avec ce qui doit être sur le plan moral).
14. Termes connexes et distinctions
Pour éviter toute confusion lexicale et conceptuelle au sein des sciences de l’évolution et de l’esprit, il est capital de différencier le trait ancestral des notions voisines :
- Caractère dérivé (apomorphie) : Contrairement au trait ancestral qui est partagé par le clade élargi en raison de son antériorité, le trait dérivé représente une innovation évolutive apparue chez le taxon étudié après sa séparation de la lignée ancestrale commune (par exemple, le langage articulé syntaxique est une apomorphie humaine par rapport aux autres primates).
- Synapomorphie : Caractère dérivé partagé exclusivement par deux ou plusieurs taxons frères et hérité de leur ancêtre commun immédiat, servant d’indice fondamental pour établir les relations de parenté en cladistique.
- Caractère vestigial : Attribut ancestral ayant perdu la quasi-totalité de sa fonction adaptative originelle au cours de l’évolution (par exemple, l’appendice iléo-cæcal chez l’humain ou les ailes atrophiées de certains oiseaux coureurs), alors que de nombreux traits psychologiques ancestraux demeurent pleinement fonctionnels et actifs.
- Atavisme : Réapparition anormale et sporadique chez un individu isolé d’un caractère ancestral ancestralement disparu de la morphologie de son espèce (comme la naissance exceptionnelle d’un enfant doté d’un appendice caudal), alors qu’un trait ancestral authentique est présent de manière stable chez tous les membres sains du taxon.
- Homoplasie : Similitude d’un trait entre deux espèces sans que ce trait ne provienne d’une descendance commune, résultant d’une convergence évolutive indépendante face à des pressions similaires (par exemple, la forme hydrodynamique des dauphins et des requins), à l’opposé de l’homologie qui caractérise le trait ancestral partagé.
15. Résumé et points clés
En synthèse, le concept de trait ancestral offre une grille d’intelligibilité irremplaçable pour décrypter la complexité du psychisme humain :
Il désigne toute caractéristique biologique, neurologique ou comportementale présente chez un ancêtre phylogénétique commun et transmise à la descendance. En psychologie, ces traits se traduisent par des circuits cérébraux sous-corticaux hautement conservés, des réponses émotionnelles instinctives et des propensions cognitives universelles orientées vers la survie et la perpétuation biologique.
L’existence de ces attributs démontre que l’esprit humain n’est pas une page blanche indéfiniment malléable, mais une architecture complexe façonnée par des millions d’années de pressions sélectives écologiques. Les déséquilibres observés dans nos sociétés modernes, qu’il s’agisse de phobies, de troubles de l’attachement ou de conduites alimentaires compulsives, s’expliquent fréquemment par un décalage évolutif entre nos traits ancestraux pré-câblés et un environnement technologique ultra-rapide.
L’analyse rigoureuse des traits ancestraux exige le rejet du réductionnisme naïf et du sophisme naturaliste, rappelant avec force que la compréhension de notre passé évolutif ne vise pas à justifier nos faiblesses comportementales, mais à nous donner les leviers cognitifs et culturels indispensables pour mieux les réguler.
Références
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- Darwin, C. (1872). The expression of the emotions in man and animals. John Murray.
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- MacLean, P. D. (1990). The triune brain in evolution: Role in paleocerebral functions. Springer Science & Business Media.
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