Traînées chimiques : Psychologie du complot

Analyse psychologique et cognitive approfondie de la croyance aux traînées chimiques (chemtrails) : fondements théoriques, biais perceptifs et apophénie.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 30, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 30, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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La croyance aux traînées chimiques, communément désignées sous l’anglicisme chemtrails, constitue un objet d’étude privilégié en psychologie cognitive, sociale et politique contemporaine. Cette adhésion repose sur l’interprétation de simples traînées de condensation émises par les réacteurs d’avions comme la preuve d’opérations clandestines d’épandage de substances nocives ou modificatrices de comportement. En examinant comment un stimulus perceptif banal est transfiguré en une machination globale, la psychologie met en lumière les rouages profonds du raisonnement motivé, de la méfiance institutionnelle et de la quête existentielle de sens au sein de sociétés en mutation rapide.

Traînées chimiques (Chemtrails)

1. Définition concise

En psychologie sociale et cognitive, la croyance aux traînées chimiques désigne l’adhésion cognitive selon laquelle les traînées de condensation persistantes laissées par les aéronefs à haute altitude résulteraient d’opérations clandestines et concertées de dispersion délibérée d’agents chimiques, biologiques ou météoro-modificateurs, orchestrées par des élites gouvernementales ou privées à l’insu du public.

Ce phénomène s’inscrit au carrefour de la psychologie de la perception et de l’étude des théories du complot. Il se caractérise par une distorsion cognitive systématique où des manifestations physiques atmosphériques scientifiquement documentées sont requalifiées en indices tangibles d’une malveillance institutionnelle. L’individu adhérant à cette croyance opère une conversion sémiotique : l’aléa météorologique ou la thermodynamique aéronautique cèdent la place à une intentionnalité dissimulée, alimentée par une hypervigilance épistémique et un besoin accru de contrôle cognitif face aux incertitudes environnementales et politiques.

Au-delà de la simple erreur factuelle, ce construit représente une lentille interprétative globale. Il illustre la propension de l’esprit humain à identifier des schémas d’action coordonnée là où ne s’observent que des processus naturels contingents ou industriels normaux, révélant la puissance des biais d’attribution et de confirmation dans la cristallisation de visions du monde paranoïdes ou contre-hégémoniques.

2. Étymologie et origine linguistique

Le syntagme « traînée chimique » est le calque linguistique direct du mot-valise anglophone chemtrail, issu de la fusion lexicale entre chemical (chimique, dérivé du bas-latin chimia, lui-même issu de l’arabe médiéval al-kīmiyāʾ et du grec ancien khēmeia) et trail (traînée, issu de l’ancien français traillier et du bas-latin tragulare, désignant l’action de traîner ou de laisser une trace linéaire).

Le terme original s’est construit en opposition délibérée avec le vocable technique préexistant contrail (abréviation de condensation trail, traduit en français par « traînée de condensation »). Le glissement sémantique s’est opéré à la fin des années 1990 au sein de communautés de discussion en ligne et de stations de radio alternatives nord-américaines. L’objectif linguistique de ce néologisme était d’ancrer immédiatement le soupçon au cœur de la dénomination matérielle : remplacer le préfixe « con- » (condensation, phénomène passif et naturel) par « chem- » (chimie, évoquant la toxicité, la manipulation technoscientifique et l’artifice humain).

Dans la littérature scientifique francophone en sciences humaines et psychologie sociale, l’expression « croyance aux traînées chimiques » ou « théorie des chemtrails » est devenue canonique pour conceptualiser un type archétypal de complotisme environnemental et biomédical, où la matérialité atmosphérique visible sert de support projectif à des angoisses sanitaires et biopolitiques.

3. Prononciation et forme grammaticale

Sur le plan morphosyntaxique, l’expression « traînée chimique » est un syntagme nominal féminin (au pluriel : « traînées chimiques »). En phonétique française, elle se transcrit [tʁɛ.ne ʃi.mik]. Lorsqu’il est utilisé en français, l’emprunt anglophone chemtrail (prononcé [kɛm.tʁɛjl] ou parfois francisé en [ʃɛm.tʁœjl]) s’emploie principalement au masculin pluriel (« les chemtrails »).

Dans le discours psychologique, le terme est fréquemment intégré à des composés nominaux ou adjectivaux descriptifs, tels que « idéation liée aux traînées chimiques », « rhétorique anti-chemtrails » ou « adhésion au narratif des traînées chimiques ». Il fonctionne comme un indicateur psychométrique ou un marqueur thématique au sein des échelles mesurant le complotisme générique ou la méfiance sociotechnique.

4. Explication conceptuelle détaillée

La psychologie aborde l’adhésion aux traînées chimiques non pas comme une curiosité anecdotique, mais comme un laboratoire pour comprendre l’architecture de la cognition conspirationniste. Au cœur de cette idéation réside le phénomène d’apophénie et de perception illusoire de motifs (illusory pattern perception). Le ciel offre une surface visuelle partagée, constamment accessible mais régie par des lois physiques invisibles ou mal comprises par le profane. L’observateur est confronté à la persistance variable des cristaux de glace formés à la sortie des tuyères en fonction de l’hygrométrie et de la température atmosphérique. Face à cette variabilité perçue comme anormale, le système cognitif cherche un ordre explicatif.

Cette dynamique active le biais de téléologie ou biais d’intentionnalité : l’esprit humain a évolué pour détecter des agents vivants et des desseins concertés. Attribuer la persistance d’une traînée nuageuse à une cause impersonnelle (la sursaturation de l’air par rapport à la glace) génère une dissonance cognitive chez l’individu doté d’une forte disposition au soupçon, alors que l’attribution à un programme secret de géo-ingénierie fournit une explication causale immédiate, complète et narrativement captivante. L’observateur acquiert ainsi un sentiment illusoire de clarté épistémique.

Sur le plan structural, le narratif des traînées chimiques se déploie selon plusieurs volets souvent cumulatifs : le volet toxicologique (dispersion de métaux lourds comme l’aluminium ou le baryum pour affaiblir les populations), le volet climatologique (modification artificielle du climat à l’aide d’installations comme HAARP) et le volet biopolitique (assujettissement des masses ou expérimentations épidémiologiques). Cette plasticité narrative confère à la croyance une imperméabilité remarquable à la réfutation : tout élément contradictoire, telle qu’une explication météorologique rigoureuse, est réinterprété comme une preuve supplémentaire de la dissimulation opérée par les experts corrompus.

Enfin, le phénomène mobilise une dimension affective profonde liée à l’anxiété environnementale et somatique. Des symptômes physiques non spécifiques (migraines, fatigue chronique, picotements oculaires, détresse respiratoire) trouvent dans la présence visible des lignes dans le ciel une cible causale externalisée commode. L’environnement atmosphérique devient une menace tangible, ce qui protège temporairement l’individu de l’angoisse diffuse causée par des stresseurs modernes non identifiables ou incontrôlables.

5. Évolution historique

La trajectoire historique de cette croyance illustre le passage d’une rumeur militaire marginale à un phénomène sociocognitif mondialisé. Le point de bascule se situe en 1996 aux États-Unis, consécutivement à la publication d’un document de recherche stratégique de l’armée de l’air américaine intitulé Weather as a Force Multiplier: Owning the Weather in 2025. Bien que purement prospectif et spéculatif, ce texte est rapidement sorti de son contexte par des théoriciens du complot, dont Richard Finke et Larry Wayne Harris, qui postulent que de telles technologies de guerre météorologique sont déjà déployées de façon clandestine.

Durant la seconde moitié des années 1990, l’animateur radio américain Art Bell popularise massivement le concept dans son émission Coast to Coast AM, relayant des témoignages d’auditeurs affirmant avoir développé des syndromes grippaux après le passage d’avions laissant des traînées inhabituelles. Cette période coïncide avec l’essor d’Internet et des premiers forums de discussion (comme Usenet), permettant à une communauté d’intérêts jusqu’alors dispersée de mutualiser des photographies, des anecdotes et des hypothèses causales, solidifiant les bases doctrinales de la croyance.

Dans les années 2000 et 2010, le mouvement prend une ampleur internationale, gagnant l’Europe, l’Amérique latine et l’Australie. Des figures médiatiques et des collectifs associatifs se structurent, exigeant des analyses de sols et de précipitations. C’est à ce moment que la communauté scientifique et les psychologues s’emparent véritablement du sujet. En 2016, une étude empirique retentissante menée par Christine Shearer et ses collaborateurs auprès d’un panel d’experts atmosphériques internationaux réfute de manière écrasante les allégations d’épandage, incitant les chercheurs en sciences cognitives à se concentrer sur les déterminants psychologiques de la résistance à ces faits scientifiques avérés.

6. Fondements théoriques

L’analyse psychologique des traînées chimiques s’articule autour de plusieurs cadres conceptuels majeurs de la psychologie contemporaine :

En premier lieu, la théorie de la vision du monde conspirationniste (conspiracy mentality ou conspiracy ideation), développée notamment par des chercheurs comme Roland Imhoff, Karen Douglas et Jan-Willem van Prooijen, postule que l’adhésion aux traînées chimiques découle d’un système de croyances monologique. Dans ce modèle, une théorie du complot ne subsiste pas de manière isolée ; elle sert de preuve de soutien à d’autres théories. L’individu ne juge pas l’hypothèse des épandages en fonction de sa plausibilité physique interne, mais selon son adéquation avec une prémisse supra-ordonnée : « Les autorités nous trompent en permanence ».

En deuxième lieu, le cadre de la cognition motivée et du raisonnement motivé défensif (motivated reasoning) explicite la façon dont les individus traitent les informations contredisant leur croyance. Face aux explications thermodynamiques des météorologues, les adeptes déploient des stratégies d’immunisation cognitive, disqualifiant les scientifiques par des accusations de collusion institutionnelle ou de cécité volontaire. La croyance protège l’identité sociale du sujet au sein d’un groupe d’appartenance où détenir ce « savoir secret » procure une valorisation narcissique et un sentiment d’unicité (need for uniqueness).

En troisième lieu, les modèles de traitement de l’information issus de la psychologie cognitive, en particulier les théories du double processus (Kahneman, Stanovich), soulignent l’implication prédominante de la pensée intuitive (Système 1) au détriment de la pensée analytique et délibérative (Système 2). La ressemblance visuelle superficielle entre un nuage d’épandage agricole et une traînée de condensation active une heuristique de représentativité trompeuse : « Si cela ressemble à de la fumée projetée, cela doit être un jet volontaire de particules ».

7. Composantes clés, types et dimensions

La croyance aux traînées chimiques se décompose en plusieurs facettes cognitives, comportementales et affectives :

  • La composante perceptive et apophénique : Tendance prononcée à repérer des régularités, des quadrillages dans le ciel ou des variations de persistance, perçus à tort comme incompatibles avec la physique atmosphérique élémentaire.
  • La composante téléologique et attributionnelle : Attribution systématique d’une intentionnalité malveillante ou manipulatrice à des phénomènes physiques neutres, écartant l’explication par le hasard ou la thermodynamique.
  • La sous-dimension géo-ingénierique et climatique : Affirmation selon laquelle les épandages visent à altérer la météo, bloquer le rayonnement solaire, induire des sécheresses ou dissimuler le réchauffement climatique réel.
  • La sous-dimension biomédicale et toxique : Hypothèse postulant l’injection délibérée de baryum, strontium, graphène ou nanomatériaux dans le but d’empoisonner les sols, de fragiliser le système immunitaire ou de propager des maladies neurodégénératives.
  • La sous-dimension de contrôle de masse et biopolitique : Postulat selon lequel les substances dispersées visent à modifier la chimie cérébrale des populations pour réduire leur résistance politique, stimuler l’apathie ou favoriser la docilité sociétale.
  • La composante comportementale d’hypervigilance : Pratiques répétitives d’observation du ciel, de consignation photographique systématique, de consommation de produits dits chélateurs ou purificateurs, et de prosélytisme au sein de forums spécialisés.

8. Exemples et cas illustratifs

Un cas classique documenté en psychologie clinique et sociale concerne l’apparition d’angoisses environnementales sévères chez des individus consultant initialement pour des manifestations de stress ou des troubles somatoformes. Un patient type signale une recrudescence inexpliquée de céphalées, d’éruptions cutanées et de fatigue chronique. Au fil des entretiens, il apparaît que le sujet associe directement la fluctuation de ses symptômes à la densité des quadrillages blancs observés dans le ciel matinal. Cette association causale illusoire soulage temporairement la culpabilité liée au sentiment de vulnérabilité interne, en reportant la cause sur un agresseur invisible mais universellement présent.

Un autre exemple frappant s’observe dans les controverses publiques locales, où des collectifs de citoyens interviennent lors de réunions municipales ou rédigent des pétitions officielles pour faire interdire le survol de leur commune par des appareils commerciaux. Les participants brandissent des rapports d’analyses d’eau de pluie révélant des traces d’aluminium — ignorant que cet élément représente le troisième constituant le plus abondant de la croûte terrestre et se retrouve naturellement dans les poussières éoliennes. Ces situations illustrent comment un biais d’échantillonnage et un défaut de littératie scientifique se combinent pour nourrir une panique morale collective.

Enfin, les dynamiques d’escalade d’engagement observées chez certains créateurs de contenu sur les réseaux sociaux fournissent une autre illustration marquante. Débutant par de simples interrogations esthétiques sur le ciel, l’algorithme de recommandation et la confirmation sociale conduisent l’utilisateur à adopter des comportements d’auto-exclusion sociale vis-à-vis de ses pairs jugés « endormis », illustrant le basculement d’une curiosité naïve vers un enfermement sectaire et relationnel fondé sur l’adhésion au mythe.

9. Mesure et évaluation psychologique

La mesure empirique de l’adhésion aux traînées chimiques s’effectue généralement par l’intermédiaire d’instruments standardisés de psychométrie évaluant le complotisme générique ou spécifique :

Au sein d’échelles globales telles que la Generic Conspiracist Beliefs Scale (GCBS) développée par Robert Brotherton et ses collègues, ou la Conspiracy Mentality Questionnaire (CMQ) de Roland Imhoff et ses collaborateurs, la croyance aux chemtrails figure souvent comme un item représentatif du domaine des complots biomédicaux et gouvernementaux. Les participants doivent évaluer leur degré d’accord sur une échelle de Likert allant typiquement de 1 (« Pas du tout d’accord ») à 5 ou 7 (« Tout à fait d’accord »).

Dans les études spécifiquement dédiées aux croyances environnementales et technologiques, les chercheurs utilisent des échelles ad hoc ciblant la triade intentionnelle : plausibilité perçue de l’épandage, perception du danger pour la santé individuelle, et imputation de responsabilité aux agences d’État ou transnationales. Des protocoles expérimentaux couplent ces questionnaires avec des tâches de détection de signaux visuels, évaluant la propension des sujets à discerner des visages, des lettres ou des trajectoires cohérentes dans des nuages de points bruités (tâches d’apophénie perceptive).

Sur le plan diagnostique et psychopathologique, si cette croyance ne constitue pas en soi une entité nosologique répertoriée dans le DSM-5 ou la CIM-11, elle est évaluée dans le cadre de l’examen de la schizotypie (via le Schizotypal Personality Questionnaire de Raine) et de la paranoïa subclinique, en particulier à travers les dimensions d’idéation de référence et de pensée magique.

10. Applications et pertinence pratique

La compréhension psychologique de ce phénomène possède des répercussions directes et fondamentales dans plusieurs champs appliqués :

En communication de crise et santé publique, elle démontre l’inefficacité des simples campagnes de réfutation factuelle (debunking) frontale. Tenter de convaincre un croyant engagé en lui présentant des données physiques entraîne souvent un effet rebond (backfire effect) ou une réaffirmation de la posture conspirationniste. La psychologie préconise plutôt l’inoculation psychologique (prebunking), consistant à enseigner préalablement les mécanismes manipulatoires et les biais cognitifs avant que l’individu ne soit exposé à la désinformation.

Dans le domaine éducatif, ces recherches fondent le développement de programmes pédagogiques d’alphabétisation aux médias et de renforcement de la pensée critique. En apprenant aux élèves à distinguer corrélation et causalité, et en leur fournissant des bases tangibles de météorologie et de méthode scientifique, l’institution scolaire renforce la résilience épistémique des futurs citoyens face aux théories séduisantes mais fallacieuses.

En clinique psychothérapeutique, face à un patient pour qui cette croyance génère une anxiété débilitante ou un isolement social sévère, les thérapies cognitives et comportementales (TCC) n’attaquent pas frontalement la validité politique de la théorie. Le clinicien explore plutôt la fonction émotionnelle de cette certitude : quelle protection confère-t-elle face au sentiment d’impuissance ? Comment réintroduire de la flexibilité cognitive et de la tolérance à l’ambiguïté pour apaiser la détresse somatopsychique ?

11. Recherches et preuves empiriques

La littérature scientifique internationale a produit un corpus robuste d’investigations empiriques sur la question. L’une des études de référence, publiée en 2016 dans la revue Environmental Research Letters par Christine Shearer, Mick West, Ken Caldeira et Steven J. Davis, a interrogé 77 des plus éminents spécialistes mondiaux de la chimie atmosphérique et du dépôt sédimentaire. Les résultats ont révélé que 76 d’entre eux (soit 98,7 %) n’avaient identifié aucune preuve d’un programme d’épandage secret, expliquant la totalité des prétendues anomalies par les processus bien connus de formation de glace et de condensation en haute altitude.

Sur le versant psychologique, les travaux de Jan-Willem van Prooijen et ses confrères ont démontré de manière répétée que l’adhésion aux croyances comme celle des chemtrails est fortement corrélée à la tendance à voir des motifs illusoires dans des séquences aléatoires de lancers de pièces de monnaie ou dans des peintures abstraites. Cette recherche établit le lien structurel entre la perception visuelle fondamentale et la formation de croyances politiques complexes.

De leur côté, Karen Douglas et Robbie Sutton ont mis en évidence la corrélation étroite entre le besoin psychologique de clôture cognitive, le sentiment d’aliénation politique et la souscription à des théories du complot environnementales. D’autres travaux expérimentaux (par exemple ceux de Wood, Douglas et Sutton en 2012) ont illustré la logique monologique du complotisme : les individus croyant fermement que les traînées chimiques servent à affaiblir la santé humaine sont également significativement plus enclins à adhérer simultanément à des théories mutuellement contradictoires, tant que celles-ci soutiennent la conclusion commune d’une machination gouvernementale omniprésente.

12. Considérations culturelles et transculturelles

Bien que le narratif initial ait émergé dans l’espace culturel anglo-saxon nord-américain, marqué par une méfiance historique profonde envers l’État fédéral et une sacralisation de la liberté individuelle, la croyance aux traînées chimiques a démontré une remarquable capacité d’acclimatation transculturelle.

En Europe occidentale, notamment en France, en Allemagne et en Italie, l’idéation s’est principalement greffée sur des sensibilités écologiques, une méfiance envers l’agriculture industrielle, l’industrie pharmaceutique et les projets transatlantiques (notamment l’OTAN). Le ciel devient le lieu métaphorique de la profanation de la nature par le capitalisme technologique et l’impérialisme militaire.

Dans les contextes post-soviétiques ou au Moyen-Orient, la croyance s’articule plus volontiers autour de récits de guerre hybride et d’agression géopolitique extérieure perpétrée par des puissances étrangères visant à détruire les récoltes ou altérer la démographie locale. Ces variations culturelles attestent que si le socle cognitif universel repose sur l’apophénie et le biais téléologique, le vêtement narratif et symbolique du complot est invariablement façonné par les traumatismes historiques, les fractures politiques et les représentations dominantes de l’autorité propres à chaque société.

13. Critiques, débats et limites

L’étude psychologique de la croyance aux traînées chimiques suscite plusieurs débats théoriques et méthodologiques importants :

Une première critique porte sur le risque de pathologisation excessive du doute et de la méfiance citoyenne. Certains sociologues et épistémologues critiques rappellent que l’histoire militaire et géopolitique réelle a effectivement comporté des projets secrets de guerre environnementale (comme l’opération Popeye au Vietnam) ou des expérimentations médicales clandestines sur des populations sans consentement (comme l’étude de Tuskegee). Dès lors, qualifier hâtivement toute méfiance environnementale de dysfonctionnement cognitif individuel risque de dépolitiser des interrogations légitimes portant sur le secret d’État et l’absence de transparence des politiques technologiques.

Un second débat méthodologique concerne la représentativité des échantillons et la mesure de l’adhésion réelle. De nombreuses enquêtes d’opinion utilisent des formulations déclaratives qui peuvent surestimer l’adhésion effective. Des participants peuvent exprimer un accord avec un énoncé relatif aux chemtrails non pas par conviction factuelle inébranlable, mais comme une posture d’expression symbolique (trolling ou mécontentement générique) envers les élites dirigeantes, faussant l’évaluation psychométrique de la croyance cognitive profonde.

Enfin, les chercheurs discutent de l’impact réel des projets contemporains légitimes de géo-ingénierie solaire (comme l’injection d’aérosols stratosphériques pour atténuer l’effet de serre). Ces initiatives de recherche académique créent une zone de flou sémanique que les conspirationnistes exploitent, complexifiant le travail des communicateurs scientifiques qui doivent simultanément expliquer la réalité des recherches climatiques futures tout en réfutant l’existence des épandages secrets actuels.

14. Termes connexes et distinctions

Pour éviter toute confusion conceptuelle, il convient de distinguer la croyance aux traînées chimiques d’autres construits voisins :

  • Traînée de condensation (contrail) : Phénomène purement physique et météorologique constitué de cristaux de glace formés par la condensation de la vapeur d’eau rejetée par les réacteurs d’avions dans un air froid et humide. C’est le stimulus matériel objectif que la théorie des chemtrails réinterprète erronément.
  • Géo-ingénierie solaire : Ensemble de propositions technologiques réelles et documentées visant à manipuler délibérément le climat terrestre pour contrecarrer le réchauffement global (par exemple, diffusion de dioxyde de soufre dans la stratosphère). Contrairement aux chemtrails, il s’agit de programmes théoriques ou de recherche expérimentale publique, et non d’une conspiration mondiale opérationnelle menée en secret.
  • Ensemencement des nuages : Technique météorologique avérée employée depuis le milieu du XXe siècle, consistant à disperser de l’iodure d’argent ou de la glace carbonique à basse ou moyenne altitude pour favoriser les précipitations au-dessus de zones agricoles ciblées. Ce procédé opère à des échelles locales et ne correspond pas au grand récit mondial des chemtrails.
  • Apophénie et paréidolie : L’apophénie est la propension cognitive générale à percevoir des liens ou du sens dans des données aléatoires ou sans rapport ; la paréidolie en est la variante visuelle ou auditive consistant à reconnaître une forme familière (un visage, un quadrillage délibéré) dans un stimulus informe. Elles constituent le soubassement perceptif de la croyance.
  • Pensée monologique : Système de croyances fermé dans lequel chaque théorie du complot sert de justification et de soutien mutuel à d’autres théories conspirationnistes, indépendamment de toute cohérence logique externe.

15. Synthèse et points clés à retenir

La croyance aux traînées chimiques constitue une illustration paradigmatique de la manière dont les processus cognitifs fondamentaux de détection de motifs, combinés à des biais d’attribution d’intentionnalité et à une méfiance institutionnelle profonde, peuvent transformer un phénomène physique naturel et documenté en un vaste complot mondial. Les recherches démontrent de manière univoque l’absence de base matérielle à l’existence de tels épandages clandestins.

Sur le plan psychologique, cette adhésion remplit souvent une fonction de réduction de l’angoisse existentielle face aux aléas environnementaux et sanitaires en offrant une causalité externe, intelligible et personnalisée à des ressentis diffus d’insécurité. La prédominance de la pensée intuitive, le besoin d’unicité et l’enfermement dans des bulles informationnelles renforcent l’immunisation de ces croyances face aux démentis rationnels.

Dès lors, les stratégies les plus efficaces pour endiguer la prolifération de ces idées reposent non pas sur la confrontation agressive, mais sur l’éducation préventive aux biais cognitifs, le renforcement de la littératie scientifique et le rétablissement de liens de confiance épistémique entre les citoyens, la communauté scientifique et les institutions publiques.

Références

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  • Imhoff, R., & Bruder, M. (2014). Speaking (un-)truth to power: Conspiracy mentality as a generalised political attitude. European Journal of Personality, 28(1), 25–43. https://doi.org/10.1002/per.1930
  • Shearer, C., West, M., Caldeira, K., & Davis, S. J. (2016). Quantifying consensus among aerosol and atmospheric scientists on the chemtrail conspiracy theory. Environmental Research Letters, 11(8), Article 084011. https://doi.org/10.1088/1748-9326/11/8/084011
  • van Prooijen, J.-W., Douglas, K. M., & De Inocencio, C. (2018). Connecting the dots: Illusory pattern perception predicts belief in conspiracies and the supernatural. European Journal of Social Psychology, 48(3), 320–335. https://doi.org/10.1002/ejsp.2331
  • Wood, M. J., Douglas, K. M., & Sutton, R. M. (2012). Dead and alive: Beliefs in contradictory conspiracy theories. Social Psychological and Personality Science, 3(6), 767–773. https://doi.org/10.1177/1948550611434786

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 30). Traînées chimiques : Psychologie du complot. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=trainees-chimiques-psychologie-complot
Looti, Mohammed. “Traînées chimiques : Psychologie du complot.” Base de données de psychologie en français, 30 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=trainees-chimiques-psychologie-complot.
Looti, Mohammed. “Traînées chimiques : Psychologie du complot.” Base de données de psychologie en français. octobre 30, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=trainees-chimiques-psychologie-complot.