Pourquoi l’être humain est-il incapable de se souvenir des premières années décisives de son existence, alors même que cette période correspond à la phase d’apprentissage la plus spectaculaire de toute la vie ? Ce phénomène singulier intrigue autant la neuropsychologie moderne que la psychanalyse classique depuis plus d’un siècle. Loin d’être un dysfonctionnement pathologique, ce silence mnésique constitue un processus universel qui façonne l’architecture cognitive et identitaire de tout individu adulte.
Amnésie infantile
1. Définition concise
L’amnésie infantile, également appelée amnésie de l’enfance, désigne l’incapacité relative ou absolue constatée chez les adultes et les adolescents à récupérer des souvenirs autobiographiques et épisodiques personnels d’événements survenus avant l’âge de 3 à 4 ans, ainsi que la rareté disproportionnée des souvenirs conservés entre 4 et 7 ans.
Sur le plan conceptuel, ce phénomène ne traduit nullement une absence de mémoire durant la prime enfance. Les nourrissons possèdent des capacités d’apprentissage remarquables, acquièrent le langage, développent la motricité fine et intériorisent des schémas d’attachement affectif. Toutefois, la rétention durable sous une forme déclarative et narrative consciente semble inaccessible à long terme une fois l’âge adulte atteint. Ce paradoxe forme le cœur des investigations en psychologie cognitive et neurobiologique du développement.
Les chercheurs distinguent couramment deux phases au sein de ce phénomène : l’amnésie infantile absolue, qui concerne la période antérieure à 2 ou 3 ans où aucun souvenir autobiographique authentifié ne subsiste généralement, et l’amnésie infantile relative, qui s’étend d’environ 3 à 7 ans, période caractérisée par des souvenirs fragmentaires, disjoints et moins denses que ce que prédirait une courbe d’oubli standard.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression « amnésie infantile » est issue de deux racines distinctes. Le terme « amnésie » provient du grec ancien amnesia (ἀμνησία), formé du préfixe privatif a- (ἀ-, sans) et du mot mnēsis (μνῆσις, mémoire ou souvenir), signifiant littéralement « perte de mémoire » ou « oubli ». L’adjectif « infantile » dérive du latin infantilis, lui-même issu de infans (« qui ne parle pas encore »), composé de in- (négation) et de fans, participe présent du verbe fari (parler).
L’expression anglaise équivalente, infantile amnesia ou childhood amnesia, a été introduite formellement dans la littérature scientifique par Sigmund Freud au tournant du XXe siècle, notamment dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle (1905). Freud l’a employée pour décrire le voile d’oubli qui recouvre, selon lui, les premières expériences affectives et pulsionnelles du jeune enfant. Au fil des décennies, la psychologie scientifique anglo-saxonne a adopté ces termes pour les requalifier sous un angle cognitif, développemental et neurologique.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français, « amnésie infantile » est un syntagme nominal féminin singulier. Sa transcription phonétique normalisée selon l’Alphabet Phonétique International (API) est /am.ne.zi ɛ̃.fɑ̃.til/. L’accord au pluriel donne « des amnésies infantiles », bien que la forme singulière soit quasi exclusivement utilisée pour désigner le phénomène psychologique en tant qu’entité conceptuelle globale.
Dans le discours scientifique et clinique, le terme s’emploie principalement en position de sujet ou de complément d’objet (« étudier l’amnésie infantile », « les mécanismes sous-jacents à l’amnésie infantile »). Les variantes lexicales attestées dans la littérature francophone incluent « amnésie de la petite enfance » ou « amnésie de l’enfance », cette dernière étant souvent un calque de l’anglais childhood amnesia qui englobe parfois une tranche d’âge plus large allant jusqu’aux premières années scolaires.
4. Explication conceptuelle détaillée
L’amnésie infantile représente l’une des frontières les plus énigmatiques de la cognition humaine. Afin de comprendre son périmètre exact, il convient de distinguer les multiples systèmes de mémoire humaine. Le nourrisson et le jeune enfant sont parfaitement aptes à constituer de la mémoire procédurale (savoir faire du vélo, marcher, nager) et de la mémoire sémantique (apprendre la signification des mots, identifier un chien ou un objet). Ce qui échappe à la persistance à long terme chez l’adulte est spécifiquement la mémoire épisodique, c’est-à-dire le rappel conscient d’événements personnellement vécus situés avec précision dans un contexte spatio-temporel d’origine (« voyager dans le temps mentalement » selon l’expression d’Endel Tulving).
Ce phénomène se manifeste par une rupture statistique évidente sur la courbe temporelle des souvenirs autobiographiques. Lorsque des adultes sont soumis à des protocoles de rappel libre ou indicé, le nombre de souvenirs rapportés chute de manière drastique lorsqu’on remonte au-delà de l’âge de 6 ou 7 ans, pour devenir pratiquement nul avant 3 ans. Cette distribution statistique ne correspond en aucun cas à la courbe d’oubli classique d’Ebbinghaus : elle révèle un déficit disproportionné de souvenirs autobiographiques qui ne peut être expliqué par le simple écoulement du temps chronologique.
Les frontières conceptuelles de l’amnésie infantile délimitent également la question des pseudo-souvenirs. De nombreux adultes affirment détenir des souvenirs précis d’événements survenus à l’âge de 18 mois ou 2 ans (un anniversaire, un baptême, une blessure légère). Or, les investigations empiriques démontrent que la quasi-totalité de ces réminiscences précoces constitue en réalité des souvenirs reconstruits, forgés à partir de photographies familiales, de récits répétés par les parents ou d’éléments imaginaires assimilés au fil de l’histoire familiale. L’amnésie infantile n’empêche pas l’individu de connaître des faits sur son enfance (mémoire sémantique autobiographique), mais elle supprime la reviviscence phénoménologique de l’expérience vécue à la première personne.
En outre, il est essentiel de noter que l’amnésie infantile n’implique pas que les événements précoces s’effacent instantanément. Un enfant de 3 ans peut parfaitement raconter en détail une visite au parc d’attractions survenue six mois auparavant. La disparition de ces souvenirs n’est donc pas immédiate lors de l’encodage initial, mais résulte d’une perte progressive ou d’une inaccessibilité croissante qui s’installe au cours du développement ultérieur, généralement entre 7 et 10 ans.
5. Développement historique
L’exploration scientifique de l’amnésie infantile a franchi plusieurs étapes charnières depuis la fin du XIXe siècle :
En 1893, la psychologue américaine Caroline Miles mène l’une des toutes premières enquêtes systématiques sur le premier souvenir d’enfance, remarquant que la majorité des participants situent leur première trace mnésique vers l’âge de 3 ou 4 ans. Quelques années plus tard, en 1898, les psychologues français Victor Henri et Catherine Henri publient une étude pionnière dans L’Année psychologique analysant les récits de plusieurs centaines d’individus et confirmant l’absence récurrente de souvenirs d’événements survenus avant le milieu de la troisième année.
En 1905, Sigmund Freud donne à cette observation une visibilité théorique majeure dans le champ psychanalytique. Freud postule que l’amnésie infantile n’est pas le résultat d’une immaturité organique, mais découle d’un refoulement actif des pulsions sexuelles et agressives de l’enfance, associées aux dynamiques œdipiennes. Selon cette perspective, les rares souvenirs subsistant de cette période sont des « souvenirs-écrans » (Deckerinnerungen), masquant des contenus affectifs inavouables sous le voile de détails anodins.
Durant la seconde moitié du XXe siècle, avec l’avènement de la révolution cognitive, les chercheurs abandonnent le modèle purement défensif de Freud pour privilégier des analyses quantitatives et cognitives. Dans les années 1970 et 1980, David Pillemer et Sheldon White réarticulent le phénomène en montrant qu’il existe une transition cognitive majeure vers l’âge de 5 ans, marquant le passage d’une mémoire non verbale orientée vers l’action à une mémoire représentative et narrative.
À partir des années 1990, Katherine Nelson et Robyn Fivush introduisent l’approche socioculturelle, mettant en évidence le rôle déterminant des interactions langagières entre parents et enfants dans la consolidation des souvenirs. Parallèlement, au début du XXIe siècle, les neurosciences développementales, sous l’impulsion de chercheurs comme Paul Frankland et Sheena Josselyn, bouleversent la compréhension du phénomène en démontrant chez les mammifères le rôle décisif de la neurogenèse hippocampique dans l’écrasement des circuits synaptiques précoces.
6. Fondements théoriques
La compréhension contemporaine de l’amnésie infantile s’articule autour de quatre grands paradigmes théoriques complémentaires, chacun éclairant un niveau d’analyse distinct :
Le paradigme neurodéveloppemental soutient que l’amnésie infantile découle de la maturation tardive des structures cérébrales responsables de la consolidation mnésique épisodique, tout particulièrement l’hippocampe et le cortex préfrontal. Des travaux récents sur des modèles animaux et humains montrent que le taux très élevé de neurogenèse postnatale dans le gyrus denté de l’hippocampe, bien qu’essentiel pour l’apprentissage rapide, altère la stabilité des réseaux synaptiques préexistants. L’intégration continue de nouveaux neurones viendrait littéralement remanier et écraser les engrammes préalablement encodés, rendant les traces mnésiques précoces irrécupérables à long terme.
Le paradigme cognitif du « soi cognitif » (cognitive self theory), développé notamment par Mark Howe et Mary Courage, postule que la mémoire autobiographique ne peut s’organiser avant que l’enfant ne développe une conscience explicite de lui-même en tant qu’entité autonome dotée d’une continuité temporelle. Tant que l’enfant ne franchit pas le cap de la reconnaissance de soi (classiquement évaluée par l’épreuve du miroir vers 18-24 mois), il ne dispose pas d’un système de référence égocentrique pour étiqueter les événements comme « m’étant arrivés à moi ». L’émergence du soi sert ainsi de cadre organisateur pour l’encodage autobiographique.
Le paradigme socioculturel et narratif (Nelson, Fivush) met l’accent sur le langage et les interactions communicatives. Selon ce modèle, l’encodage initial des tout-petits s’effectue sous une forme préverbale, sensorimotrice et imagée. Lorsque l’adulte tente plus tard d’accéder à ces souvenirs au moyen d’indices de récupération linguistiques, il se heurte à une inadéquation fondamentale des codes de traitement (principe de spécificité du codage de Tulving). De surcroît, c’est à travers l’échafaudage discursif des parents (« Te souviens-tu quand nous sommes allés au zoo ? Qu’avons-nous vu ? ») que l’enfant acquiert la structure narrative indispensable pour structurer, consolider et réactiver ses souvenirs épisodiques personnels.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’étude systématique de l’amnésie infantile met en lumière plusieurs facettes intrinsèques qui structurent le phénomène :
- Amnésie infantile absolue : Période s’étendant de la naissance jusqu’à environ 2 ou 3 ans, caractérisée par une absence totale et vérifiable de souvenirs autobiographiques chez la quasi-totalité des adultes.
- Amnésie infantile relative (ou résiduelle) : Période intermédiaire comprise entre 3 et 7 ans environ, marquée par un nombre réduit de souvenirs, souvent clairsemés, isolés et dépourvus de liens chronologiques continus.
- Dissociation épisodique-sémantique : Maintien intact des connaissances factuelles (règles grammaticales, concepts géographiques ou fonctionnels acquis tôt) en contraste direct avec l’effacement des épisodes vécus individuellement.
- Discordance de codage (préverbal vs verbal) : Phénomène selon lequel les expériences vécues avant l’acquisition du vocabulaire adéquat ne peuvent être traduites rétroactivement dans un langage symbolique mature.
- Instabilité de l’engramme synaptique : Dimension neurobiologique liée au remodelage continu des circuits hippocampiques sous l’effet d’une prolifération neuronale intense durant les premières années de vie.
- Biais de reconstruction narrative : Tendance des individus à combler les lacunes d’encodage par l’intégration d’informations indirectes fournies par l’entourage, créant de faux souvenirs d’enfance d’apparence authentique.
8. Exemples et cas illustratifs
Un exemple paradigmatique fréquemment cité dans la littérature clinique et expérimentale est celui de la naissance d’un cadet. Si un enfant a 2 ans lors de la naissance de son frère ou de sa sœur, il est statistiquement très peu probable qu’il conserve, une fois adulte, le moindre souvenir direct de cet événement marquant, de la visite à la maternité ou de son premier contact avec le nourrisson. En revanche, si l’aîné a 4 ans et demi au moment de cette naissance, la probabilité qu’il rapporte un souvenir épisodique stable, vivace et précis augmente considérablement.
Dans le domaine expérimental, l’étude célèbre de Gabriella Simcock et Harlene Hayne (2002) illustre parfaitement ce verrouillage mnésique. Les chercheuses ont présenté à de très jeunes enfants une « machine magique à rétrécir » (un jeu mécanique spectaculaire). Les enfants ont été testés un an plus tard. Les résultats ont révélé que les enfants étaient capables de se souvenir de l’expérience et de reproduire les gestes moteurs adéquats, mais ils ne pouvaient décrire verbalement l’événement qu’en utilisant le vocabulaire exact dont ils disposaient au moment de l’expérience, même si leur répertoire linguistique avait grandement évolué depuis. Ils étaient incapables de traduire rétroactivement leurs représentations préverbales dans leur nouveau registre lexical.
Un autre cas célèbre concerne le psychologue suisse Jean Piaget. Piaget conservait le souvenir très vivace et détaillé d’une tentative d’enlèvement dont il aurait été victime à l’âge de 2 ans dans sa poussette sur les Champs-Élysées, se rappelant les griffures sur le visage de sa nourrice et l’intervention héroïque d’un agent de police. Des années plus tard, la nourrice confessa dans une lettre avoir entièrement inventé l’histoire de toutes pièces pour soutirer de l’argent. Ce cas illustre magistralement comment un événement fictif répété dans l’enfance peut s’inscrire dans la mémoire autobiographique avec tous les attributs perceptifs et émotionnels d’un souvenir réel, occultant la véritable amnésie sous-jacente.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation empirique de l’amnésie infantile nécessite des méthodologies rigoureuses pour contourner le risque permanent de faux souvenirs et d’affabulations rétrospectives. Plusieurs paradigmes de laboratoire et cliniques sont couramment déployés :
La technique de Galton-Crovitz par mots-indices (cue-word method) est l’outil le plus fréquemment employé. On présente aux participants une série de substantifs concrets ou émotionnels (ex. : « rivière », « chien », « colère », « école ») et on leur demande d’évoquer le souvenir autobiographique le plus ancien qui leur vient immédiatement à l’esprit, tout en datant l’âge qu’ils avaient au moment de l’événement. Cette méthode permet de cartographier avec précision la courbe de distribution temporelle de la mémoire autobiographique sur l’ensemble de la vie.
Le paradigme du « premier souvenir » consiste à solliciter directement auprès du participant le souvenir le plus lointain de son existence, en lui demandant de décrire exhaustivement l’événement, les émotions ressenties, les détails visuels et le point de vue d’observation (champ vs observateur). Une étape indispensable de corroboration externe est alors mise en œuvre : les parents ou les membres de la fratrie sont interrogés indépendamment afin de vérifier la véracité des faits, la date exacte et d’écarter l’hypothèse d’une reconstruction dérivée d’albums photos ou de récits partagés.
Dans les approches longitudinales prospectives, des enfants sont confrontés à des événements contrôlés en laboratoire ou dans leur milieu naturel, puis sont réévalués à intervalles réguliers (après 6 mois, 1 an, 5 ans, 10 ans). Cette approche permet d’observer en direct le moment précis où un événement initialement accessible et verbalisé cesse de pouvoir être récupéré par le système cognitif de l’enfant grandissant.
10. Applications et portée pratique
La compréhension de l’amnésie infantile a des implications concrètes directes dans plusieurs sphères sociétales, juridiques et cliniques :
Dans le domaine médico-légal et judiciaire, l’amnésie infantile joue un rôle pivot dans l’appréciation de la recevabilité du témoignage de mineurs. Les tribunaux et les psychologues experts doivent évaluer la fiabilité des déclarations d’enfants ou d’adultes témoignant de faits présumés survenus dans la toute petite enfance. La science a formellement démontré la grande malléabilité mnésique avant l’âge de 4 ans, soulignant l’extrême prudence requise face à des allégations de traumatismes précoces dont le rappel spontané ne se manifesterait que des décennies plus tard, sans traces contemporaines objectives.
Sur le plan psychothérapeutique, ce savoir déconstruit le mythe populaire selon lequel un patient pourrait, sous hypnose ou par des techniques de régression mnésique suggestive, retrouver des souvenirs intacts de sa naissance ou de ses premiers mois de vie. Les consensus psychiatriques et cognitifs contemporains considèrent ces « régressions » comme des constructions imaginatives inductibles, susceptibles de générer des syndromes de faux souvenirs délétères pour l’équilibre psychologique des patients et de leurs familles.
Dans le secteur de l’éducation et de la petite enfance, la recherche sur la mémoire autobiographique guide les pratiques parentales et pédagogiques. Elle met en lumière l’importance de ce que les psycholinguistes appellent le « style élaboratif » : les parents qui échangent fréquemment avec leurs jeunes enfants en posant des questions ouvertes, en contextualisant les événements et en enrichissant les descriptions narratives stimulent le développement cognitif de leurs enfants, qui développent par la suite des souvenirs autobiographiques plus précoces, plus riches et mieux structurés.
11. Recherche et preuves empiriques
Les investigations en neurobiologie et en psychologie expérimentale ont fourni au cours des deux dernières décennies des confirmations rigoureuses des hypothèses cognitives et biologiques de l’amnésie infantile :
Une série d’expériences fondamentales conduites par Paul Frankland, Sheena Josselyn et leurs collègues à Toronto (publiées notamment dans Science en 2014) a démontré le rôle causal de la neurogenèse dans l’amnésie infantile chez des modèles rongeurs. Les rongeurs juvéniles oublient rapidement les tâches de conditionnement contextuel de la peur qu’ils ont apprises. En diminuant génétiquement ou pharmacologiquement le taux de neurogenèse chez ces jeunes animaux, les chercheurs ont réussi à préserver leurs souvenirs et à bloquer l’apparition de l’amnésie infantile. Inversement, l’augmentation artificielle de la neurogenèse chez des animaux adultes a provoqué chez eux une amnésie similaire à celle de l’enfance, confirmant que le renouvellement cellulaire continu réinitialise la configuration synaptique des réseaux de mémoire épisodique.
Parallèlement, les études comportementales longitudinales menées par Patricia Bauer ont analysé l’encodage et la rétention d’événements chez les enfants de 1 à 4 ans. Ses données ont mis en évidence que si les très jeunes enfants encodent des souvenirs d’événements singuliers avec succès, la vulnérabilité de la trace mnésique face à l’oubli est infiniment plus élevée chez eux que chez les enfants d’âge scolaire ou les adultes. L’architecture de consolidation corticale n’étant pas totalement myélinisée et interconnectée, les souvenirs se dégradent à un rythme accéléré.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Bien que l’amnésie infantile soit un phénomène universel d’origine biologique, son point de rupture chronologique et la densité des premiers souvenirs varient sensiblement selon les contextes culturels et les styles de socialisation parentale :
Des études transculturelles comparatives, notamment conduites par Qi Wang et Michelle Leichtman, ont révélé que les adultes caucasiens nord-américains et ouest-européens rapportent en moyenne leur premier souvenir autobiographique environ six mois à un an plus tôt que les adultes originaires de pays d’Asie de l’Est, tels que la Chine, la Corée ou le Japon (environ 3,5 ans chez les Occidentaux contre 4 à 4,5 ans chez les Asiatiques de l’Est).
Ces divergences s’expliquent par les dynamiques d’attachement et de socialisation verbale. Dans les cultures occidentales individualistes, les parents valorisent l’autonomie, l’unicité et l’expression personnelle de l’enfant ; ils adoptent fréquemment un style narratif hautement élaboratif centré sur les pensées, les émotions et les actions singulières de l’enfant (« Qu’as-tu ressenti quand tu as gagné ? »). Ce mode d’interaction ancre précocement le souvenir autobiographique dans le soi.
À l’inverse, dans les cultures collectivistes d’Asie de l’Est, les conversations familiales sont davantage axées sur les normes relationnelles, les devoirs sociaux, l’harmonie du groupe et les figures d’autorité, avec un étayage narratif moins centré sur les états subjectifs internes de l’enfant pris isolément. De manière encore plus frappante, les populations indigènes maories de Nouvelle-Zélande, dont la tradition orale et la transmission collective d’histoires familiales sont exceptionnellement riches et valorisées, détiennent les moyennes de premiers souvenirs les plus précoces documentées au monde, se situant souvent autour de l’âge de 2,5 à 3 ans.
13. Critiques, débats et limites
Malgré les avancées remarquables des sciences cognitives, l’amnésie infantile continue de susciter des controverses scientifiques vivaces :
Le débat central porte sur la nature exacte du déficit : s’agit-il d’un échec de stockage/consolidation (les traces mnésiques sont physiquement détruites ou jamais encodées de manière stable) ou d’un problème d’inaccessibilité lors de la récupération (les traces existent toujours sous une forme cryptée dans le cortex, mais le cerveau adulte ne dispose plus des indices adéquats pour les décoder) ? Alors que les partisans du modèle de la neurogenèse soutiennent une dégradation réelle du réseau d’engrammes, d’autres chercheurs soulignent que des réactivations émotionnelles ou sensorielles imprévues suggèrent la persistance latente de fragments mnésiques implicites.
Une seconde limite méthodologique majeure réside dans la contamination constante des données par la suggestibilité. Il demeure particulièrement ardu de distinguer avec une certitude absolue un souvenir autobiographique authentique d’une mémoire façonnée par l’observation répétée d’un album de photographies ou l’écoute d’anecdotes familiales répétées à table. Cette perméabilité de la mémoire pose un défi permanent à la validité écologique des études rétrospectives.
14. Termes connexes et distinctions
Pour délimiter rigoureusement le concept d’amnésie infantile, il convient de le confronter à des notions voisines de la psychologie de la mémoire :
- Amnésie infantile vs Amnésie rétrograde : L’amnésie rétrograde désigne une perte pathologique de souvenirs acquis avant un traumatisme crânien, un accident vasculaire ou une pathologie neurodégénérative chez l’adulte, alors que l’amnésie infantile est un processus développemental strictement physiologique et universel.
- Amnésie infantile vs Pic de réminiscence (reminiscence bump) : Le pic de réminiscence désigne la propension des adultes de plus de 40 ans à se rappeler préférentiellement un nombre disproportionné de souvenirs situés entre 15 et 25 ans, correspondant à la cristallisation de l’identité adulte, à l’opposé du vide mnésique de la petite enfance.
- Mémoire autobiographique vs Mémoire sémantique : La mémoire autobiographique implique la reviviscence expérientielle d’un fait (« je me souviens d’avoir fait du poney le jour de mes 3 ans »), tandis que la mémoire sémantique correspond à la connaissance objective de faits sans reviviscence (« je sais que je suis né dans telle maternité »).
- Souvenir-écran (Freud) : Concept psychanalytique désignant un souvenir d’enfance en apparence anodin, mais conservé en mémoire pour dissimuler par déplacement une pulsion ou une scène primitive hautement anxiogène ou sexuelle.
15. Résumé et points clés
L’amnésie infantile constitue une caractéristique universelle du développement humain, caractérisée par l’impossibilité de récupérer des souvenirs épisodiques autobiographiques d’événements vécus avant l’âge de 3 à 4 ans et par une rareté significative de ceux situés entre 4 et 7 ans.
Ce phénomène résulte d’une convergence multifactorielle complexe : une maturation cérébrale progressive au sein de laquelle l’hippocampe et le cortex préfrontal continuent d’évoluer, un taux élevé de neurogenèse postnatale qui remanie continuellement les circuits synaptiques précoces, l’émergence progressive du soi cognitif vers l’âge de 2 ans, et l’acquisition du langage narratif qui fournit le cadre symbolique nécessaire à l’encodage et à la récupération des souvenirs à long terme.
Loin de refléter une déficience ou un manque de mémoire des jeunes enfants, l’amnésie infantile témoigne de la plasticité extraordinaire du cerveau en développement, dont les mécanismes d’adaptation privilégient l’acquisition massive de compétences motrices, relationnelles et linguistiques durables au détriment de l’archivage statique des épisodes quotidiens.
Références
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- Fivush, R., & Nelson, K. (2004). Culture and language in the emergence of autobiographical memory. Psychological Science, 15(9), 573-577.
- Frankland, P. W., & Josselyn, S. A. (2014). Hippocampal neurogenesis and infantile amnesia. Science, 344(6184), 598-602.
- Freud, S. (1905). Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie. Franz Deuticke.
- Howe, M. L., & Courage, M. L. (1997). The emergence and early development of autobiographical memory. Psychological Review, 104(3), 499-523.
- Pillemer, D. B., & White, S. H. (1989). Childhood events recalled by children and adults. Advances in Child Development and Behavior, 21, 297-340.
- Simcock, G., & Hayne, H. (2002). Breaking the barrier? Children fail to translate their preverbal memories into language. Psychological Science, 13(3), 225-231.
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