La quête des origines de la faculté de langage constitue l’une des énigmes les plus fascinantes de la psychologie cognitive, de la primatologie et de l’anthropologie évolutionniste. Au cœur de cette réflexion se trouve la distinction fondamentale entre la parole humaine et les mécanismes de signalisation acoustique observés chez les espèces non humaines. Le concept de système d’appels fermés désigne précisément ce mode de communication animal caractérisé par un répertoire fini d’émissions vocales stéréotypées, rigoureusement asservies à l’environnement immédiat et dépourvues de combinatoire générative.
Système d’appels fermés
1. Définition concise
Un système d’appels fermés (en anglais closed call system) désigne un mode de communication animale composé d’un ensemble fini, discret et mutuellement exclusif de vocalisations instinctives ou semi-stéréotypées, chacune étant déclenchée par un stimulus contextuel ou un état émotionnel spécifique sans possibilité d’être recombinée pour créer de nouveaux messages. Contrairement au langage humain, ce système se caractérise par l’impossibilité de générer des unités sémantiques inédites à partir d’éléments préexistants, interdisant toute productivité lexicale ou grammaticale.
Dans le domaine de la psychologie comparée et de la bioacoustique, ce dispositif communicationnel est dit « fermé » car son lexique vocal est borné par les déterminismes phylogénétiques de l’espèce. Chaque appel vocal correspond de manière holistique à une fonction biologique déterminée — telle que la détection d’un prédateur aérien, la présence de nourriture ou la signalisation territoriale —, formant un répertoire étanche où aucune règle syntaxique formelle ne permet l’imbrication ou la récursivité des signaux.
Ce système représente la modalité sémiotique fondamentale chez la plupart des vertébrés, et plus particulièrement chez les primates non humains. Il s’oppose directement aux systèmes ouverts (ou productifs), dont le langage humain constitue l’unique parangon naturel connu, dans lequel une infinité d’énoncés novateurs peut être générée à partir d’un ensemble fini d’éléments sonores dénués de sens individuel.
2. Étymologie et origines linguistiques
Le syntagme « système d’appels fermés » est la traduction directe du concept forgé par le linguiste structuraliste américain Charles F. Hockett dans ses travaux fondateurs sur les caractéristiques de conception du langage (design features of language). Le mot « système » provient du bas latin systema, lui-même dérivé du grec ancien σύστημα (sustēma), désignant un assemblage organisé ou une composition de parties formant un tout cohérent. Le substantif « appel » dérive du verbe latin appellare, signifiant interpeller, héler ou invoquer une réponse.
L’adjectif « fermé » trouve sa source dans le latin vulgaire claudere (fermer, enclore), marquant ici l’étanchéité opérationnelle du répertoire acoustique. Dans la littérature académique anglophone originale des années 1950 et 1960, Hockett et ses pairs employaient l’expression call system pour désigner les cris d’alarme et les émissions sonores des gibbons et autres grands singes, avant d’y accoler le qualificatif closed pour souligner l’incapacité de ces systèmes à intégrer de nouvelles unités lexicales par simple manipulation productive.
L’introduction formelle du terme dans les sciences cognitives et la psycholinguistique francophone s’est opérée à travers la diffusion des paradigmes d’anthropologie physique et de sémiotique évolutive. Les théoriciens francophones ont parfois usé des formulations synonymes de « système de cris fermé » ou de « répertoire vocal clos », conservant toujours l’idée d’un inventaire de vocalisations inextensible et sémantiquement figé face aux contingences de l’environnement physique et social.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, l’expression se transcrit en alphabet phonétique international (API) sous la forme /sis.tɛm d‿a.pɛl fɛʁ.me/. La prononciation standard du français de référence maintient une articulation distincte de chaque morphème : la voyelle antérieure semi-ouverte non arrondie [ɛ] dans « système », l’attaque vocalique glissante liée dans « d’appels » [d‿a.pɛl], et la terminaison apicale fermée [me] pour le participe passé adjectival « fermés ».
Du point de vue morphosyntaxique, « système d’appels fermés » est un syntagme nominal masculin singulier composé. Le nom noyau « système » est déterminé par un complément du nom prépositionnel au pluriel (« d’appels »), lui-même qualifié par l’adjectif qualificatif « fermés », qui s’accorde en genre et en nombre avec « appels », bien que certaines occurrences désignent l’ensemble de la structure comme un « système fermé d’appels » (où l’adjectif se rapporte alors au substantif « système »).
Dans l’usage discursif académique, le terme s’emploie principalement comme concept contrastif au sein d’analyses différentielles opposant l’éthologie cognitive à la linguistique générale. On le retrouve régulièrement sous forme d’attribut du sujet ou de complément de caractérisation (« le répertoire acoustique de ce primate constitue un système d’appels fermés »), servant d’étalon négatif pour définir l’émergence des propriétés computationnelles du langage articulé.
4. Explication conceptuelle détaillée
Le système d’appels fermés repose sur une architecture fonctionnelle fondamentalement différente de celle du langage naturel humain. Sa première caractéristique réside dans son immutabilité structurelle : chaque cri est une unité globale, holistique et indivisible. Lorsqu’un animal produit un appel spécifique, ce signal acoustique ne peut être décomposé en phonèmes ou en morphèmes sous-jacents. L’appel véhicule l’intégralité du message sans qu’aucune de ses fractions acoustiques ne possède de sens autonome ou réutilisable.
La deuxième borne cognitive d’un tel système est l’absence de double articulation (la dualité de structuration décrite par André Martinet). Dans les langues humaines, un petit ensemble d’unités sonores distinctives non signifiantes (les phonèmes) s’articule pour former une multitude d’unités signifiantes (les morphèmes et les mots), qui s’articulent à leur tour en propositions infinies selon des lois syntaxiques rigoureuses. À l’opposé, dans un système d’appels fermés, le lien entre le stimulus déclencheur et la forme du signal est direct, univoque et global, interdisant toute réorganisation interne du matériel phonique pour moduler le contenu資訊nel.
Une autre frontière conceptuelle majeure concerne l’asservissement immédiat au contexte environnemental, désigné sous le terme d’absence de déplacement (displacement). Un système d’appels fermés est quasi exclusivement mobilisé par des stimuli spatio-temporellement présents : la vue immédiate d’un léopard, la localisation actuelle d’un figuier en fruits ou une agression sociale en cours. Les membres de l’espèce ne peuvent émettre un appel pour signifier un danger survenu la veille, planifier une action collective pour le lendemain ou évoquer une entité inexistante, illustrant un ancrage absolu dans l’ici et le maintenant.
Enfin, le système d’appels fermés se caractérise par l’incompatibilité combinatoire ou l’absence d’hybridation productive (blending). Dans une situation paradoxale où un primate se trouverait simultanément confronté à une source de nourriture abondante et à la présence imminente d’un prédateur mortel, il lui est physiologiquement et cognitivement impossible de fusionner le cri de nourriture et le cri d’alarme pour générer un nouvel appel hybride signifiant « attention, prédateur près de la nourriture ». L’animal émettra alternativement l’un ou l’autre cri, ou verra l’un des circuits émotionnels inhiber entièrement le second, témoignant de l’imperméabilité des canaux de ce mode de signalisation.
5. Développement historique
L’élaboration théorique du concept s’inscrit dans la révolution naturaliste de la linguistique et de l’anthropologie évolutionniste du milieu du XXe siècle. En 1960, Charles F. Hockett publie son article séminal The Origin of Speech dans la revue Scientific American. Constatant l’échec de la linguistique historique traditionnelle à reconstituer la genèse première de la parole par la seule comparaison des idiomes humains, Hockett entreprend de comparer la communication humaine aux systèmes de signaux des autres animaux, formalisant treize (puis seize) critères distinctifs du langage humain, parmi lesquels la productivité et la dualité de modelage occupent une place centrale.
En 1964, en collaboration avec l’anthropologue Robert Ascher, Hockett approfondit cette modélisation dans The Human Revolution, publié dans Current Anthropology. Les auteurs y émettent l’hypothèse explicite d’une transition évolutive majeure : le passage d’un système d’appels fermés hérité des proto-hominidés à un système ouvert chez les premiers représentants du genre Homo. Selon leur scénario, des pressions adaptatives liées au mode de vie en savane auraient favorisé les premières hybridations d’appels accidentelles, ouvrant la voie à la fragmentation des signaux holistiques et à la naissance de la structure phonologique.
Au cours des décennies 1970 et 1980, le concept a été vigoureusement confronté aux découvertes empiriques de la primatologie de terrain. Les travaux pionniers de Robert Seyfarth, Dorothy Cheney et Peter Marler sur les singes vervets (Chlorocebus pygerythrus) ont affiné la perception du système d’appels fermés en démontrant l’existence de signaux acoustiques « sémantiquement référentiels », c’est-à-dire discriminant différentes catégories de prédateurs. Ces recherches ont prouvé que la fermeture du système ne signifiait nullement une absence de précision cognitive, mais bien une contrainte structurelle sur l’extensibilité et la recombinabilité des signaux.
À l’ère contemporaine, le modèle continue d’irriguer les débats en neurolinguistique et en psychologie de l’évolution. Les contributions théoriques de Michael Tomasello, Tecumseh Fitch et Derek Bickerton ont permis de resituer le système d’appels fermés au sein de la phylogenèse cognitive, l’opposant à ce que Bickerton nomme le « protolangage » et montrant comment les modifications neuroanatomiques des circuits cortico-sous-corticaux ont permis de briser les chaînes réflexes de l’appel animal pour aboutir au contrôle moteur volontaire propre au langage articulé.
6. Fondements théoriques
L’analyse du système d’appels fermés prend racine dans la théorie structuraliste du langage et la sémiotique comparative. Du point de vue saussurien, la communication par appels fermés présente des signifiants rigidement soudés à des signifiés émotionnels ou référentiels concrets, sans que n’opère le jeu des différences qui fonde la valeur d’un signe linguistique. L’absence d’arbitraire complet et de combinatoire formelle empêche l’émergence d’une sémiose ouverte où le sens naît de l’agencement différentiel des unités syntaxiques.
Sur le plan des neurosciences comportementales et de la psychologie évolutionniste, le système d’appels fermés est sous-tendu par des substrats neurobiologiques archaïques. Les vocalisations animales sont pour l’essentiel régies par le système limbique, l’aire tegmentale ventrale, le cortex cingulaire antérieur et la substance grise périaqueducale. Ces voies neuronales sous-corticales médient des réponses affectives hautement canalisées, où la perception sensorielle déclenche de manière quasi automatique une décharge motrice stéréotypée au niveau du larynx et de l’appareil respiratoire.
En revanche, le langage ouvert chez l’être humain a nécessité une réorganisation neuroanatomique profonde, marquée par l’émergence de connexions directes monosynaptiques entre le cortex moteur primaire et les noyaux moteurs du tronc cérébral contrôlant le larynx, la langue et les lèvres (voies cortico-motoneuronales). Cette corticalisation massive, adossée au développement des aires associatives préfrontales et temporo-pariétales (notamment les aires de Broca et de Wernicke reliées par le faisceau arqué), a rendu possible l’émancipation du signal acoustique vis-à-vis des déclencheurs émotionnels immédiats, condition préalable indispensable à l’ouverture du système de signalisation.
La théorie de la transmission de l’information éclaire également cette distinction. Un système d’appels fermés fonctionne selon une bande passante sélectrice à entropie faible : la typologie des messages possibles est intégralement prédéterminée par le récepteur et l’émetteur via leur patrimoine génétique partagé. La quantité d’information imprévisible pouvant être véhiculée par un tel système est mathématiquement bornée par le nombre total de signaux discrets disponibles dans le répertoire de l’espèce, interdisant toute transmission de concepts cognitifs émergents ou métaphoriques.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’étude systématique des systèmes d’appels fermés chez les vertébrés permet d’isoler plusieurs dimensions structurelles et fonctionnelles qui caractérisent leur fonctionnement :
- La finitude du répertoire acoustique : L’inventaire total des vocalisations d’une espèce donnée utilisant un système fermé oscille généralement entre une dizaine et une quarantaine d’émissions sonores distinctes. Chez la majorité des primates sauvages, ce répertoire demeure quantitativement stable tout au long de la vie de l’organisme adulte, sans adjonction de nouvelles entités sonores.
- La spécificité contextuelle et référentielle : Les appels se scindent en sous-types fonctionnels nettement différenciés : les appels d’alarme (discriminant souvent la nature du danger, comme l’aérien ou le terrestre), les appels alimentaires (déclenchant l’agrégation autour d’une ressource), les appels de contact (maintenant la cohésion spatiale du groupe), et les vocalisations de parade reproductive ou d’agression intraspécifique.
- L’indivisibilité morpho-phonologique : Chaque unité sonore est émise comme un bloc acoustique continu et unitaire. Les variations acoustiques observées au sein d’un même type d’appel (comme l’amplitude, la fréquence fondamentale ou la durée) ne constituent pas des changements de morphèmes, mais des modulations paralinguistiques graduelles reflétant le degré d’intensité de la peur, de l’excitation ou de la motivation de l’animal.
- La canalisation génétique et l’innéité motrice : Si une certaine maturation dans la discrimination du stimulus déclencheur peut être observée chez les jeunes primates au fil de leur développement ontogénétique, les configurations motrices nécessaires à la production acoustique de l’appel sont génétiquement programmées. Des animaux sourds de naissance ou élevés dans un isolement acoustique complet produisent les cris typiques de leur espèce avec une fidélité acoustique remarquable.
- L’étanchéité syntaxique : Les appels ne se prêtent à aucune forme de concaténation hiérarchique. Lorsqu’une succession de cris distincts est observée sur le terrain, elle répond à une dynamique d’enchaînement séquentiel probabiliste ou à des réactions successives à des stimuli multiples, et non à une combinatoire compositionnelle où le sens du syntagme résultant différerait de la simple addition des états déclencheurs.
8. Exemples et cas illustratifs
L’illustration la plus emblématique du système d’appels fermés en primatologie moderne provient des recherches menées sur les singes vervets (Chlorocebus pygerythrus) dans le parc national d’Amboseli au Kenya. Ces cercopithèques possèdent un ensemble hautement spécialisé d’appels d’alarme acoustiquement distincts : un aboiement saccadé émis à la vue d’un léopard pousse les congénères à grimper rapidement sur les branches distales des arbres ; une toux stridente émise lors de la détection d’un aigle martial conduit le groupe à scruter le ciel et à s’abriter dans des fourrés denses ; tandis qu’un sifflement sourd signale la présence d’un serpent venimeux, incitant les singes à se redresser sur leurs membres postérieurs pour inspecter le sol herbeux.
Bien que ce système vervet présente un niveau remarquable de sémantique référentielle, il demeure rigoureusement fermé. Un singe vervet confronté à une situation totalement inédite — par exemple, un prédateur inconnu combinant la vitesse terrestre du léopard et l’attaque en piqué de l’aigle — est incapable d’inventer une nouvelle vocalisation descriptive ou d’hybrider les deux appels existants. La structure du répertoire demeure circonscrite à ses trois attracteurs acoustiques fondamentaux, limitant la transmission d’informations aux catégories préexistantes.
Un autre cas paradigmatique concerne les chants et appels des gibbons (famille des Hylobatidae). Les gibbons produisent des séquences vocales élaborées, souvent appelées « duos », qui résonnent à travers la canopée tropicale pour délimiter leur territoire et consolider le lien de couple monogame. Ces vocalises présentent une organisation séquentielle apparente, parfois comparée à une forme de musique animale. Néanmoins, les analyses bioacoustiques révèlent qu’il s’agit d’un système fermé : les notes individuelles ne véhiculent aucun sens indépendant et l’agencement temporel de ces longues strophes ne permet aucune modulation propositionnelle, attestant de l’absence totale de combinatoire sémantique.
Dans le domaine des mammifères marins, bien que les dauphins possèdent des sifflements signatures individualisés (servant d’identifiants sociaux), leur système d’appels naturels d’alerte et de ralliement relève pour l’essentiel d’une logique fermée. De même, les cris de quémande et d’alerte chez les oiseaux passereaux ou les gallinacés (comme le cri d’alerte spécifique de la poule domestique pour les rapaces) fonctionnent comme des modules fermés, où le signal acoustique est directement asservi à un arc réflexe déclenché par un profil visuel en mouvement.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation empirique d’un système de communication afin de déterminer s’il constitue un système d’appels fermés mobilise un arsenal méthodologique interdisciplinaire associant la bioacoustique numérique, l’éthologie expérimentale et la psychophysique auditive. La première phase repose sur la capture audio de haute fidélité en milieu naturel ou semi-naturel, suivie de la modélisation spectrographique des émissions sonores. Les sonagrammes permettent de quantifier avec précision la fréquence fondamentale (F0), la structure des formants, l’enveloppe temporelle, la modulation d’amplitude et la composition harmonique des vocalisations.
Les chercheurs ont ensuite recours à des algorithmes de classification statistique automatisée, tels que l’analyse discriminante linéaire, le regroupement hiérarchique ou les réseaux neuronaux convolutifs. Ces outils permettent de cartographier l’espace acoustique total d’une espèce. Si les signaux se regroupent en îlots discrets, stables et non continus sans formes intermédiaires productives, l’hypothèse d’un répertoire fermé composé de types d’appels catégoriels se trouve substantiellement renforcée.
Le protocole canonique pour tester la fermeture et la référentialité sémantique d’un système d’appels est l’expérience de repasse acoustique (playback experiment). Conçue et perfectionnée par des chercheurs comme Cheney et Seyfarth, cette méthode consiste à diffuser par haut-parleur dissimulé des enregistrements d’appels spécifiques en l’absence du stimulus visuel ou physique d’origine. Les réactions comportementales des congénères (direction du regard, fuite dans les arbres, inspection du sol) sont alors filmées et minutieusement décortiquées à l’aveugle par analyse cinématique. Ce paradigme permet de confirmer que les conspécifiques réagissent à la valeur représentative du son lui-même et non à des indices contextuels fortuits.
Enfin, pour vérifier l’incapacité productive du système, les chercheurs réalisent des tests d’hybridation acoustique artificielle. En combinant numériquement la première moitié d’un cri d’alarme aérien et la seconde moitié d’un cri alimentaire, puis en observant l’absence de réponse cohérente ou le désintérêt total des sujets récepteurs, les éthologues apportent la preuve expérimentale que les récepteurs ne possèdent pas de mécanisme syntaxique de décodage leur permettant de traiter des signaux combinés non répertoriés dans leur programme génétique.
10. Applications et portée pratique
Bien que le système d’appels fermés soit un concept issu des sciences fondamentales, sa compréhension revêt une importance pratique directe dans de multiples champs appliqués, à commencer par la biologie de la conservation et la surveillance environnementale passive. Les systèmes modernes de monitoring acoustique automatisé déploient des capteurs autonomes dans les écosystèmes menacés pour détecter la présence, la densité de population et le niveau de stress des espèces en danger. La nature finie et discrète des appels fermés permet d’entraîner des modèles d’intelligence artificielle robustes capables d’identifier sans ambiguïté les cris d’alarme ou de contact d’une faune ciblée, facilitant la protection des réserves naturelles contre le braconnage et la déforestation.
En psychologie du développement et en orthophonie clinique, l’analyse différentielle entre systèmes ouverts et fermés fournit un cadre théorique indispensable pour comprendre l’émergence normale ou pathologique de la communication chez le nourrisson humain. Durant les premiers mois de la vie, le répertoire vocal du nouveau-né (pleurs, cris de faim, gémissements de détresse) opère selon les lois strictes d’un système d’appels fermés d’origine sous-corticale. Le passage vers le babillage canonique, puis vers les premiers holophrases et la syntaxe combinatoire vers l’âge de deux ans, marque précisément la rupture avec le système fermé et l’ouverture du système computationnel.
Dans l’ingénierie des interfaces homme-machine et la robotique sociale biomimétique, le concept d’appel fermé inspire la conception de signaux acoustiques non linguistiques. Pour les robots industriels ou les véhicules autonomes évoluant dans des environnements saturés de stimuli verbaux humains, les ingénieurs développent des protocoles d’alertes acoustiques discrets et universels, directement assimilables à un système d’appels fermés hautement optimisé, garantissant une transmission instantanée et réflexe de l’état du système auprès des opérateurs humains sans surcharger leur mémoire de travail linguistique.
Enfin, en bien-être animal et en médecine vétérinaire comportementale, la reconnaissance des limites structurelles du système d’appels fermés évite aux praticiens et aux gestionnaires d’animaux d’élevage les écueils de l’anthropomorphisme. Comprendre qu’un bovin ou un canidé émet des vocalisations closes asservies à des états internes immédiats (comme la douleur, la séparation ou la frustration) permet d’ajuster les méthodes d’enrichissement environnemental et les protocoles de gestion de l’anxiété sans supposer l’existence d’une intentionnalité discursive complexe ou d’une projection mentale dans le futur.
11. Recherches et preuves empiriques
Les preuves empiriques attestant de l’existence et des mécanismes des systèmes d’appels fermés se sont accumulées grâce aux progrès conjoints de la neuroéthologie et de la bioacoustique contemporaines. L’un des piliers de cette recherche demeure l’ensemble des études menées par Dorothy Cheney et Robert Seyfarth, synthétisées dans leur ouvrage classique How Monkeys See the World (1990). Leurs travaux ont démontré que si les singes vervets acquièrent avec l’âge une meilleure précision dans le déclenchement de leurs cris d’alarme (les jeunes émettant parfois le cri de l’aigle pour une simple colombe inoffensive), la forme motrice fondamentale de l’appel ne change pas, confirmant la rigidité biologique du répertoire.
Dans une perspective neurobiologique, les recherches d’Uwe Jürgens sur le singe écureuil (Saimiri sciureus) ont apporté des preuves cruciales quant aux circuits neuronaux des systèmes d’appels fermés. En utilisant des microstimulations électriques ciblées au sein du mésencéphale et de la substance grise périaqueducale, Jürgens a démontré qu’il était possible de déclencher artificiellement la totalité du répertoire acoustique de l’animal, chaque site spécifique induisant un appel distinct stéréotypé, même sous anesthésie légère. Ces résultats ont validé l’hypothèse selon laquelle les appels fermés sont pré-câblés au sein de générateurs de patrons centraux sous-corticaux.
Plus récemment, les études menées par Klaus Zuberbühler et ses collaborateurs sur les cercopithèques dianes (Cercopithecus diana) et les mone de Campbell (Cercopithecus campbelli) dans la forêt de Taï en Côte d’Ivoire ont apporté un éclairage fondamental sur les frontières de la combinatoire animale. Zuberbühler a découvert que les singes de Campbell mâles peuvent ajouter un suffixe acoustique régulier (« -oo ») à leurs cris d’alarme spécifiques (« krak » et « hok ») pour élargir le sens de l’appel, transformant un signal d’alarme imminent en un signal de danger général ou environnemental atténué.
Bien que cette découverte ait été initialement saluée comme un exemple potentiel de pré-morphologie, des analyses rigoureuses ont confirmé que ce système reste captif de contraintes très strictes. Contrairement à la morphologie productive humaine, le nombre de combinaisons demeure infinitésimal (deux ou trois formes composées au maximum) et ne fait preuve d’aucune créativité générative : les singes ne peuvent pas recombiner ces éléments pour formuler des messages originaux, ce qui réaffirme le principe d’un système d’appels structurellement fermé malgré la présence de micro-nuances séquentielles.
12. Considérations culturelles et interculturelles
Parce que le système d’appels fermés est par essence une propriété éthologique et biologique partagée par les taxons animaux non humains, il ne varie pas sous l’effet de la culture au sens où l’entendent les sciences humaines. Néanmoins, la façon dont les différentes cultures humaines conceptualisent et interprètent ces systèmes d’appels animaux révèle une diversité anthropologique remarquable.
Dans la tradition philosophique occidentale issue d’Aristote, de René Descartes et des Lumières, le système d’appels fermés des bêtes a longtemps servi de frontière ontologique stricte justifiant l’exceptionnalisme humain. Descartes, dans son Discours de la méthode (1637), postulait que l’incapacité des animaux à « user de paroles, ni d’autres signes en les composant, comme nous faisons pour déclarer aux autres nos pensées » constituait la preuve formelle de leur nature d’automates dépourvus d’âme rationnelle, anticipant avec une intuition stupéfiante la notion moderne de fermeture générative.
À l’inverse, dans de nombreuses cosmologies autochtones, particulièrement au sein des sociétés de chasseurs-cueilleurs d’Amazonie ou des populations circumpolaires étudiées par l’anthropologue Philippe Descola sous la bannière de l’animisme, la communication vocale animale n’est nullement perçue comme un système borné ou mécanique. Dans ces visions du monde, les cris des singes, des jaguars ou des oiseaux sont interprétés comme des formes pleines de discours social dont la signification profonde n’échappe à l’humain qu’en raison de sa perspective corporelle propre. Les chasseurs amérindiens imitent d’ailleurs ces appels avec un mimétisme consommé pour s’insérer activement dans ce qu’ils conçoivent comme un dialogue trans-espèces.
Par ailleurs, au sein de l’espèce humaine elle-même, il subsiste des vestiges résiduels de notre système d’appels fermés ancestral. Les vocalisations non verbales universelles — telles que le rire spontané, le sanglot convulsif, le cri d’effroi primal ou le gémissement de douleur aiguë — transcendent les barrières linguistiques et culturelles. Ces émissions émotionnelles directes sont produites de manière identique par les individus de toutes les aires géographiques du globe, y compris les personnes aveugles et sourdes de naissance, démontrant la persistance, sous le vernis du langage ouvert, d’un substrat vocal archaïque fermé régulé par nos structures limbiques.
13. Critiques, débats et limites
Bien que la distinction de Hockett entre systèmes d’appels fermés et langage humain ouvert demeure un canon pédagogique et heuristique majeur, elle fait l’objet de vifs débats théoriques au sein des sciences cognitives de l’évolution contemporaines. La première grande controverse porte sur le risque de simplification binaire : classer l’ensemble de la communication animale sous l’étiquette réductrice de « système fermé » a parfois masqué la complexité insoupçonnée de certaines signalisations acoustiques.
Des chercheurs travaillant sur le chant des cétacés ou sur les vocalises de certains passereaux soulignent que certaines espèces manifestent des formes de plasticité vocale et d’apprentissage phonologique qui dépassent le modèle strict de l’appel inné et figé. Chez les mésanges à tête noire (Poecile atricapillus), par exemple, le système de cris « chick-a-dee » utilise des règles de composition acoustique combinant quatre notes distinctes selon une syntaxe séquentielle ordonnée mais infiniment flexible, un phénomène qui brouille la démarcation tranchée entre système purement clos et système ouvert.
Un deuxième angle critique concerne la place de la gestuelle dans l’émergence de la communication ouverte. Des théoriciens tels que Michael Corballis et Frans de Waal soutiennent que focaliser l’analyse de l’ouverture sémiotique sur les seuls appels vocaux introduit un biais anthropocentrique lié à la parole acoustique. Chez les grands singes comme le chimpanzé commun (Pan troglodytes) et le bonobo (Pan paniscus), les systèmes d’appels vocaux sont effectivement très largement fermés, mais leur répertoire gestuel fait preuve d’une flexibilité contextuelle, d’un apprentissage social et d’une intentionnalité communicative bien plus proches d’un système ouvert.
Enfin, la notion même de rupture qualitative radicale continue d’opposer les tenants du saltationnisme (comme Noam Chomsky, qui soutient qu’une mutation génétique unique a fait émerger la faculté de langage récursif ex nihilo) aux partisans du gradualisme sélectionniste (tels que Steven Pinker ou Derek Bickerton). Pour ces derniers, il est scientifiquement invraisemblable qu’un organisme soit passé directement d’un système d’appels strictement fermé au langage articulé sans traverser des stades intermédiaires de systèmes pré-ouverts ou de protolangages holistiques, un débat qui demeure l’une des controverses les plus vives de la paléoanthropologie cognitive.
14. Termes connexes et distinctions
Pour appréhender le concept avec une rigueur taxinomique parfaite, il convient de le confronter à des notions adjacentes qui partagent des frontières conceptuelles avec lui :
- Système d’appels fermés vs Système de communication ouvert : Le système ouvert (propre au langage humain) permet d’engendrer un nombre illimité de messages sémantiquement distincts grâce à la productivité, à la compositionnalité grammaticale et à la récursivité, tandis que le système fermé est circonscrit à un inventaire fini et statique de signaux indivisibles.
- Système d’appels fermés vs Protolangage : Forgé par Derek Bickerton, le terme de protolangage désigne un mode de communication intermédiaire hypothétique (présent chez Homo erectus ou les enfants de moins de deux ans) comportant des mots ou des concepts distincts mais dénué d’une syntaxe formelle hiérarchique. Le protolangage est déjà un système ouvert sur le plan lexical, contrairement au système d’appels fermés qui ignore le concept même de mot indépendant.
- Appels (Calls) vs Chants (Songs) : En ornithologie et en bioacoustique, les appels sont de courtes vocalisations unilatérales innées émises par les deux sexes dans des contextes immédiats (fuite, ralliement), formant un système d’appels fermés. Les chants, en revanche, sont des structures sonores plus longues, acoustiquement complexes, souvent apprises par imitation culturelle durant des phases critiques du développement et principalement dévolues à la territorialité et à la sélection sexuelle.
- Communication analogique (graduelle) vs Communication digitale (discrète) : Les signaux d’un système d’appels fermés combinent souvent une nature digitale (le choix discontinu d’un type d’appel parmi un inventaire fini) et une modulation analogique (l’intensité sonore et la fréquence qui varient de façon continue en fonction de l’intensité émotionnelle de l’émetteur). Le langage humain exploite quant à lui une combinatoire digitale stricte où le sens change radicalement lors de la substitution d’une unité sonore catégorielle par une autre.
- Sémantique référentielle vs Affect émotionnel : Longtemps, les systèmes d’appels fermés ont été réduits à de simples décharges involontaires de stress physiologique. La recherche contemporaine a démontré qu’un appel fermé peut posséder une valeur référentielle authentique (désigner un objet du monde extérieur) tout en demeurant structurellement clos du point de vue de sa recombinabilité grammaticale.
15. Résumé et points clés
Le système d’appels fermés constitue l’architecture sémiotique universelle par laquelle la grande majorité des espèces animales communiquent par voie acoustique. Caractérisé par un catalogue fini de signaux discrets, indivisibles et biologiquement programmés, il remplit avec une redoutable efficacité adaptative les fonctions vitales de l’espèce : détection des prédateurs, approvisionnement nutritionnel, défense territoriale et reproduction.
Sur le plan structural, le système d’appels fermés est verrouillé par l’absence des propriétés qui fondent la singularité du langage humain : absence de double articulation phonologique, impossibilité de déplacement spatio-temporel (ancrage strict dans l’ici et le maintenant), et incapacité absolue de fusionner ou de recombiner les signaux existants pour exprimer des pensées inédites ou des relations conceptuelles complexes.
Au niveau neurofonctionnel, ce mode de communication dépend directement des structures cérébrales sous-corticales et limbiques régissant les réponses affectives immédiates, à l’opposé des réseaux cortico-moteurs volontaires hyper-connectés qui rendent possible la parole articulée. L’élucidation des étapes évolutives qui ont permis à la lignée hominine de transcender ce système d’appels fermés ancestral constitue, encore aujourd’hui, la clé de voûte de toute théorie scientifique consacrée à l’origine biologique et cognitive de l’esprit humain.
Références
- Bickerton, D. (1990). Language and species. University of Chicago Press.
- Cheney, D. L., & Seyfarth, R. M. (1990). How monkeys see the world: Inside the mind of another species. University of Chicago Press. https://doi.org/10.7208/chicago/9780226218526.001.0001
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