La perception que chaque individu entretient de sa propre morphologie constitue l’un des piliers fondamentaux de l’organisation psychique et de l’équilibre identitaire. Pourtant, cette lecture sensorielle et cognitive n’est ni infaillible ni purement objective, pouvant subir des altérations profondes au sein de diverses trajectoires psychopathologiques. Comprendre les mécanismes par lesquels l’esprit amplifie artificiellement les dimensions physiques réelles offre un éclairage clinique capital sur les troubles des conduites alimentaires et les pathologies de l’apparence.
Surestimation de la taille corporelle
1. Définition concise
La surestimation de la taille corporelle désigne un biais perceptif et cognitif caractérisé par le fait qu’un individu juge le volume, la circonférence ou les dimensions linéaires globales ou segmentaires de son propre corps comme étant significativement plus volumineux qu’ils ne le sont en réalité objective. Ce phénomène se distingue d’une simple insatisfaction corporelle dans la mesure où il engage une véritable distorsion du traitement perceptif visuel, tactile et proprioceptif.
Sur le plan conceptuel, ce phénomène représente la composante perceptive de la perturbation de l’image corporelle, fréquemment observée dans les troubles des conduites alimentaires tels que l’anorexie mentale et la boulimie nerveuse, ainsi que dans la dysmorphophobie. L’altération n’est pas le résultat d’un déficit sensoriel périphérique élémentaire comme une anomalie ophtalmologique, mais résulte d’une défaillance de l’intégration centrale multisensorielle au niveau cortical.
Ce biais dimensionnel génère généralement une détresse psychologique aiguë, alimente des comportements d’évitement ou de vérification compulsive, et perpétue des conduites restrictives drastiques, créant ainsi un cercle vicieux autoréférentiel particulièrement résistant aux interventions thérapeutiques classiques.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression « surestimation de la taille corporelle » est la traduction française directe du concept anglo-saxon de body-size overestimation, formalisé dans la littérature psychiatrique expérimentale au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Le substantif « surestimation » dérive du préfixe latin super signifiant « au-dessus » ou « au-delà », associé au verbe aestimare, qui signifie « déterminer la valeur, évaluer ou apprécier d’après une mesure ». Il traduit l’idée d’un calcul mental excédant la mesure effective.
Le vocable « taille » est issu du bas latin talia, lui-même dérivé du verbe taliare (« tailler », « couper une division »), qui a progressivement désigné la proportion, la stature et la dimension d’un objet ou d’un être vivant. Le qualificatif « corporelle » provient du latin corporalis, adjectif forgé sur le radical corpus, se rapportant à la substance matérielle et organique de l’être humain.
L’introduction formalisée de cette terminologie dans le champ de la psychopathologie est principalement attribuée aux travaux pionniers de la psychiatre et psychanalyste Hilde Bruch au début des années 1960, puis aux investigations empiriques de chercheurs tels que David Garner et Paul Garfinkel dans les années 1970 et 1980, qui cherchèrent à quantifier objectivement la distorsion de l’expérience corporelle chez les patientes anorexiques.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le syntagme nominal se transcrit en alphabet phonétique international comme suit : /syʁ.ɛs.ti.ma.sjɔ̃ də la taj kɔʁ.pɔ.ʁɛl/. Il s’agit d’une locution nominale féminine singulière (« la surestimation »), qui admet le pluriel « les surestimations de la taille corporelle » lorsque l’on décrit des épisodes récurrents ou des mesures multiples chez différents sous-groupes d’individus.
Dans le discours clinique et de recherche, le terme est souvent employé de manière condensée sous les formes « surestimation corporelle » ou « surévaluation de la silhouette ». En syntaxe psychiatrique, il fonctionne typiquement comme complément d’objet direct ou sujet dans des structures descriptives décrivant un biais psychométrique, par exemple : « Le patient manifeste une surestimation corporelle marquée vis-à-vis des régions abdominales et fémorales ».
On l’associe fréquemment aux qualificatifs « segmentaire » (lorsqu’elle concerne une région anatomique circonscrite) ou « globale » (lorsqu’elle englobe l’ensemble de la silhouette), ainsi qu’à des indices quantitatifs tels que l’« indice de surestimation corporelle » (body perception index).
4. Explication conceptuelle approfondie
Pour appréhender la surestimation de la taille corporelle, il convient de distinguer rigoureusement deux dimensions fondamentales de l’expérience somatique : le schéma corporel et l’image corporelle. Le schéma corporel renvoie à une représentation sensorimotrice non consciente, dynamique et constamment mise à jour, qui régule la posture et l’action dans l’espace physique immédiat. À l’inverse, l’image corporelle est une construction consciente, subjective, englobant des éléments perceptifs (comment le corps est vu et ressenti), affectifs (les sentiments éprouvés à l’égard du corps) et cognitivo-évaluatifs (les croyances et attributions relatives au physique).
La surestimation dimensionnelle se situe précisément à l’interface de ces systèmes. Pendant plusieurs décennies, le consensus clinique supposait que ce phénomène constituait une erreur purement cognitive : l’individu « penserait » qu’il est gros sous l’effet d’une angoisse d’engraissement ou d’une internalisation forcenée de la minceur. Toutefois, les données contemporaines issues des neurosciences cognitives démontrent qu’il s’agit d’un dysfonctionnement perceptif authentique, où les signaux sensoriels ascendants (visuels, proprioceptifs, tactiles et intéroceptifs) sont mal intégrés ou supplantés par des représentations a priori descendantes (top-down priors) rigides et anxiogènes.
Dans ce modèle bayésien de la perception, le cerveau fonctionne comme une machine prédictive. Chez un sujet sain, lorsqu’un signal visuel direct dans le miroir entre en conflit avec l’inquiétude passagère de prendre du poids, la réalité optique rectifie rapidement l’estimation. Chez les personnes présentant une surestimation pathologique, l’attente anxiogène (« mon corps s’élargit constamment ») possède un poids prédictif si massif qu’elle altère la reconstruction perceptuelle elle-même : l’individu « voit » réellement ses hanches ou son ventre comme disproportionnellement larges.
Par ailleurs, cette distorsion n’est pas uniforme. Elle affecte de façon prédominante les zones anatomiques fortement investies sur le plan socioculturel et symbolique, telles que l’abdomen, les hanches, les fesses et les cuisses, tandis que les zones neutres comme les poignets ou la longueur des pieds font généralement l’objet d’une estimation beaucoup plus conforme à la réalité physique. Cette sélectivité spatiale confirme l’intrication étroite entre valeur affective, vigilance attentionnelle accrue et traitement perceptif altéré.
5. Évolution historique
L’histoire de l’étude de la surestimation corporelle trouve ses racines conceptuelles dans les écrits classiques de la neurologie du début du XXe siècle, notamment les travaux de Henry Head et Gordon Holmes sur le schéma postural, puis les théorisations de Paul Schilder dans les années 1930 sur l’image et l’apparence du corps humain. Cependant, ces premiers théoriciens s’intéressaient principalement aux lésions neurologiques focales, comme l’asomatognosie ou les membres fantômes.
Le tournant psychopathologique s’opère dans les années 1960 grâce à Hilde Bruch. Dans ses observations cliniques révolutionnaires sur l’anorexie mentale, Bruch postule que l’anorexie ne se résume pas à un dégoût de la nourriture, mais repose sur une triade fondamentale de déficits du moi : une inefficacité personnelle paralysante, une incapacité à identifier correctement les stimuli intéroceptifs (tels que la faim et la satiété), et une perturbation délirante ou quasi-délirante de l’image corporelle. Elle affirme que l’absence de correction de cette distorsion perceptive constitue le signe précurseur le plus infaillible d’une rechute clinique.
Dans les années 1970, l’avènement des méthodologies comportementales pousse les chercheurs à dépasser les simples entretiens qualitatifs. Russell, Slade et leurs collaborateurs introduisent en 1973 la première technique de calibrage visuel, connue sous le nom d’appareil à faisceau lumineux ajustable (visual size estimation apparatus). Pour la première fois, des patientes anorexiques sont confrontées à une tâche psychophysique mesurable, confirmant empiriquement qu’elles surestiment la largeur de leur silhouette de 20 % à 50 % par rapport aux groupes témoins sains.
Durant les décennies 1980 et 1990, David Garner et Paul Garfinkel perfectionnent ces paradigmes en introduisant la technique du miroir déformant ajustable et de la lentille anamorphique vidéo. Ces décennies voient également naître une controverse théorique majeure : la surestimation est-elle une distorsion perceptive pure ou le simple reflet d’un jugement affectif négatif ?
À partir des années 2000, l’essor de l’imagerie cérébrale fonctionnelle (IRMf) et de la réalité virtuelle immersive a permis de clore définitivement cette dichotomie obsolète. Les travaux modernes démontrent que les altérations fonctionnelles de la connectivité entre le cortex pariétal postérieur, le cortex préfrontal ventromédian et l’insula antérieure sous-tendent simultanément la distorsion du traitement perceptif et sa tonalité affective aversive.
6. Fondements théoriques
Plusieurs cadres théoriques majeurs coexistent pour expliquer l’émergence et la persistance de la surestimation de la taille corporelle :
Le modèle neurocognitif de l’intégration multisensorielle constitue le cadre le plus rigoureux sur le plan biologique. Il postule que la perception de la corpulence dépend de l’agrégation continue des flux visuels, proprioceptifs, kinesthésiques et intéroceptifs au sein du lobule pariétal supérieur et du carrefour temporo-pariétal. Chez les individus présentant des troubles alimentaires, la précision du signal intéroceptif (sensibilité aux battements cardiaques, sensations gastriques) est fréquemment atténuée. Cette défaillance contraint le cerveau à s’appuyer de manière disproportionnée sur des représentations mnésiques statiques et visuelles hautement chargées d’angoisse, aboutissant à une reconstruction erronée des contours du corps.
Le modèle cognitivo-comportemental, formulé notamment par Christopher Fairburn et Roz Shafran, met l’accent sur les biais d’allocation attentionnelle et les comportements de maintien. Selon cette perspective, les individus ayant développé un schéma cognitif rigide axé sur la valorisation exclusive du poids et de la silhouette adoptent une vigilance sélective continue à l’égard de leurs prétendus défauts physiques. Ce monitoring corporel obsessionnel (palpation fréquente des plis cutanés, examen hyper-focalisé dans les miroirs) surcharge la mémoire de travail de représentations locales grossies, empêchant l’intégration d’une perspective globale réaliste.
La théorie de la plasticité du schéma corporel et du « corps allocentrique » (notamment développée par Giuseppe Riva) avance que les patientes souffrant de distorsion corporelle sévère sont incapables d’actualiser leur mémoire corporelle autobiographique égocentrique (fondée sur l’expérience sensorielle directe en temps réel) en raison d’un verrouillage dans une perspective allocentrique (la manière dont le corps est vu de l’extérieur par un observateur tiers). Le corps n’est plus vécu comme un sujet dynamique sensible, mais traité comme un objet visuel statique réifié, surestimé et invariablement jugé difforme.
7. Composantes clés, types et dimensions
La surestimation de la taille corporelle n’est pas une entité monolithique ; elle se subdivise en composantes structurelles et fonctionnelles spécifiques :
- Surestimation globale versus segmentaire : La forme globale concerne l’estimation générale du volume corporel total de l’individu dans l’espace. La forme segmentaire cible exclusivement des zones isolées (abdomen, hanches, cuisses, bras), qui sont disproportionnellement surestimées par rapport au reste de la morphologie.
- Composante sensorielle/perceptive : Elle correspond à l’expérience visuelle et haptique brute. L’individu « voit » et « sent » son corps plus étendu au niveau physique immédiat lorsqu’il traverse un passage étroit ou regarde ses membres.
- Composante cognitivo-affective : Elle englobe la coloration émotionnelle et les interprétations catastrophistes associées à cette taille estimée (sentiment de honte, conviction d’échec moral, anxiété de contamination par le tissu adipeux).
- Surestimation dynamique (kinesthésique) : Elle se manifeste dans l’action motrice. L’individu recalcule inutilement ses trajectoires, pivote excessivement les épaules pour franchir des portes larges, ou surestime l’espace nécessaire pour s’asseoir sur un siège standard.
- Sensibilité différentielle au retour visuel : Différence observée dans la tâche d’estimation selon que le sujet s’évalue lui-même ou évalue un tiers présentant une morphologie identique (la surestimation étant très largement prédominante et plus prononcée pour l’auto-évaluation).
8. Exemples et cas illustratifs
Considérons le cas d’Éléonore, 19 ans, hospitalisée pour une anorexie mentale restrictive sévère, présentant un indice de masse corporelle (IMC) de 14,2 kg/m². Lors d’un atelier d’évaluation perceptuelle, le psychologue trace la silhouette réelle d’Éléonore sur un panneau mural à l’aide d’un rétroprojecteur calibré. Préalablement, il a été demandé à Éléonore d’indiquer la largeur estimée de son bassin et de sa taille à l’aide de curseurs horizontaux mobiles. Les résultats révèlent qu’Éléonore estime la largeur de son abdomen à 48 centimètres, alors que la mesure biométrique réelle n’est que de 27 centimètres, soit une surestimation perceptive spectaculaire supérieure à 75 %.
Dans son quotidien au sein de l’unité de soins, cette distorsion génère des répercussions fonctionnelles directes. Lorsqu’elle franchit une porte standard mesurant 80 centimètres de largeur, Éléonore a tendance à contracter les muscles du tronc et à pivoter légèrement le torse sur le côté, comme si l’ouverture était insuffisante pour lui permettre de passer de face. Bien que rationnellement consciente de sa dénutrition extrême lorsque des chiffres de balance lui sont montrés, sa perception corporelle immédiate lui signale impérativement que sa chair excède le cadre architectural.
Un autre exemple s’illustre chez Marc, 24 ans, sportif de haut niveau pratiquant l’haltérophilie et présentant une dysmorphie musculaire. Dans son cas, le biais perceptif opère dans une logique inverse pour certaines zones musculaires (qu’il sous-estime), mais s’accompagne d’une surestimation sélective aiguë de son adiposité abdominale : le moindre pli de peau mesurant quelques millimètres est perçu comme une couche de tissu adipeux de plusieurs centimètres, déclenchant des heures de cardio-training compulsif pour éliminer un volume corporel purement imaginaire.
9. Mesure et évaluation psychologique
La quantification de la surestimation de la taille corporelle repose sur une méthodologie rigoureuse issue de la psychophysique, distinguant les méthodes métriques des méthodes morphologiques :
Les méthodes métriques segmentaires utilisent des instruments physiques simples ou informatisés, tels que l’appareil d’estimation de taille visuelle (Visual Size Estimation Apparatus de Slade et Russell) ou la tâche de marquage par calipers. Le sujet ajuste l’écartement entre deux points lumineux sur un mur ou manipule une réglette pour désigner l’épaisseur réelle supposée de différentes parties de son anatomie. L’écart entre la valeur désignée et la valeur physique millimétrique donne un indice de distorsion corporelle (IDC) exprimé en pourcentage.
Les méthodes morphologiques globales reposent sur la manipulation de l’ensemble de la silhouette. Historiquement mises en œuvre par des lentilles vidéo déformantes ou des miroirs courbés, elles utilisent aujourd’hui des logiciels 3D de pointe. Le sujet voit son propre avatar généré par scanner corporel et doit ajuster le volume de la silhouette jusqu’à ce qu’elle corresponde, selon lui, à son gabarit présent. L’algorithme calcule instantanément la divergence volumétrique par rapport au scan original.
Récemment, les tâches de passage d’ouvertures (aperture passing tasks) en réalité virtuelle ont révolutionné l’évaluation écologique. On demande au patient s’il estime pouvoir franchir sans se tourner des ouvertures de largeurs variables projetées dans un casque immersif. Cette méthode élimine les biais d’auto-évaluation verbale et mesure directement le schéma corporel pragmatique de l’action.
10. Applications et pertinence clinique
Dans la pratique clinique, le repérage et la mesure de la surestimation de la taille corporelle constituent des enjeux diagnostiques et pronostiques de premier ordre. Dans le DSM-5 (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), l’altération de la perception du poids ou de la forme corporelle constitue l’un des trois critères diagnostiques fondamentaux de l’anorexie mentale (Critère C). Une surestimation tenace et massive est corrélée de manière constante à une sévérité accrue de la pathologie, à un taux d’abandon précoce des programmes de réalimentation et à un risque élevé de récidive après normalisation pondérale.
Sur le plan psychothérapeutique, ce phénomène impose des ajustements majeurs. Les thérapies purement discursives ou cognitives verbales échouent souvent face à la distorsion perceptive brute : démontrer logiquement à une patiente que son IMC est de 15 ne modifie en rien le fait que ses yeux et son système somatosensoriel lui envoient un signal d’adiposité massive. C’est pourquoi les cliniciens intègrent de plus en plus des thérapies corporelles intégratives, la remédiation cognitive ciblée sur la cohérence centrale, la thérapie d’exposition au miroir standardisée et les protocoles d’illusion corporelle en réalité virtuelle (tels que l’illusion de transfert du corps ou full-body illusion).
Dans le domaine de la chirurgie bariatrique et de la chirurgie plastique, l’évaluation préalable de l’estimation corporelle est tout aussi indispensable. Certains patients ayant subi des pertes de poids massives (plusieurs dizaines de kilos) continuent de manifester une surestimation persistante, connue sous le nom de « syndrome du membre fantôme de l’obésité » : leur cerveau continue d’opérer avec la métrique sensorimotrice de leur ancienne silhouette massive, générant désorientation spatiale, insatisfaction post-chirurgicale et anxiété invalidante.
11. Recherches et preuves empiriques
La recherche contemporaine a considérablement clarifié les soubassements neurobiologiques de la surestimation dimensionnelle grâce à l’imagerie cérébrale fonctionnelle. Des études en IRMf menées notamment par des équipes européennes et nord-américaines ont mis en évidence une hypoactivation systématique du cortex visuel extrastrié, et plus précisément de l’aire corporelle extrastriée (Extrastriate Body Area ou EBA), couplée à une altération de la connectivité structurelle entre cette aire et le cortex pariétal supérieur chez les patientes anorexiques confrontées à des images de leur propre corps.
En outre, les travaux pionniers du Pr Boris Suchan et de son équipe ont révélé des anomalies de la substance blanche reliant le précunéus et les aires occipito-temporales chez les personnes surestimant leur gabarit. Ces altérations anatomiques suggèrent que le cerveau peine à synthétiser les informations spatiales globales de la morphologie, forçant le traitement perceptif à se rabattre sur une analyse parcellaire hyper-détaillée des contours corporels.
Une méta-analyse majeure compilant plusieurs décennies d’études psychophysiques a également démontré un fait fondamental souvent méconnu : même les individus sains sans antécédents psychiatriques ont une tendance physiologique légère à surestimer modérément certaines dimensions de leur corps (de l’ordre de 5 % à 10 %). Cependant, chez les patients souffrant de troubles des conduites alimentaires, cette surestimation franchit un seuil critique d’intensité (atteignant fréquemment 30 % à 60 %) et s’accompagne d’une rigidité cognitive qui empêche l’actualisation du signal par les données du réel.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La manifestation et l’ampleur de la surestimation de la taille corporelle sont modulées par des facteurs environnementaux et socioculturels complexes. Dans les sociétés industrialisées occidentales, où prévaut l’idéal de minceur extrême chez les femmes et de muscularité chez les hommes, la pression médiatique et l’exposition intensive aux réseaux sociaux accentuent la focalisation attentionnelle sur la corporalité. L’ubiquité des images retouchées induit un phénomène de contraste perceptif récurrent, augmentant mécaniquement la fréquence et l’intensité des biais de surestimation chez les jeunes générations.
Dans les contextes transculturels traditionnels où la corpulence a historiquement pu être valorisée comme marqueur de santé, de fertilité ou de prospérité socioéconomique, la prévalence des troubles alimentaires et des biais perceptifs associés était historiquement plus faible. Néanmoins, les études transculturelles contemporaines démontrent une convergence inquiétante : l’urbanisation rapide et la mondialisation des normes visuelles occidentales en Asie, au Moyen-Orient et en Amérique latine ont entraîné une hausse vertigineuse des taux de surestimation corporelle chez les jeunes adultes, transcendant les clivages culturels historiques.
Il existe également des disparités de genre documentées : tandis que les femmes surestiment préférentiellement les segments inférieurs du corps (cuisses, hanches) et la masse adipeuse globale, les hommes présentent plus fréquemment une forme atypique caractérisée par une surestimation de leur masse grasse combinée à une sous-estimation systématique de leur masse musculaire squelettique.
13. Critiques, débats et limites méthodologiques
L’étude empirique de la surestimation de la taille corporelle n’est pas exempte de controverses méthodologiques persistantes :
La critique principale concerne la perméabilité des outils de mesure au biais de désirabilité sociale et au biais cognitivo-émotionnel. Lorsque l’on demande à un sujet d’ajuster une silhouette à sa propre taille, mesure-t-on ce que le sujet voit réellement ou ce qu’il craint de voir ou ce qu’il croit être ? Les détracteurs des méthodes d’estimation métrique passive affirment que l’angoisse sous-jacente d’être en surpoids biaise délibérément ou implicitement le choix des dimensions par le participant, sans que le système visuel précoce soit lui-même distordu.
Une autre controverse porte sur la fidélité écologique des protocoles de laboratoire. Juger des points lumineux dans une pièce obscure ou manipuler une photographie bidimensionnelle sur un écran d’ordinateur s’avère très éloigné de l’expérience dynamique, tridimensionnelle et émotionnelle vécue face au miroir de la salle de bain ou dans les vestiaires. L’avènement des simulations immersives en réalité virtuelle tente de répondre à cette critique, mais le transfert de ces résultats vers le fonctionnement naturel du sujet demeure sous examen attentif.
Enfin, les chercheurs débattent du statut de la surestimation dans la chronologie développementale du trouble alimentaire : est-elle une cause préexistante marquant une vulnérabilité neurocognitive innée, ou n’est-elle qu’une séquelle neuropsychologique résultant de la dénutrition sévère et de la privation métabolique sur le cortex cérébral ? Les études longitudinales sur de grandes cohortes d’adolescents suggèrent une causalité bidirectionnelle complexe.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Afin d’éviter tout flou sémantique dans la pratique clinique et la recherche, il convient de distinguer clairement la surestimation de la taille corporelle d’autres construits proches :
- Insatisfaction corporelle : Composante purement affective et évaluative mesurant le mécontentement d’un individu envers son apparence. Un individu peut parfaitement estimer sa taille avec une exactitude mathématique tout en détestant profondément son corps. La surestimation relève du traitement perceptif, l’insatisfaction de l’affectivité.
- Dysmorphophobie (TOC de l’apparence physique) : Préoccupation obsessionnelle centrée sur un ou plusieurs défauts minimes ou inexistants dans l’apparence (par exemple un nez légèrement asymétrique, un grain de peau). La surestimation concerne le volume et l’étendue spatiale générale ou segmentaire de la silhouette, non un détail morphologique focal.
- Anosognosie : Absence pathologique de prise de conscience d’un déficit fonctionnel ou moteur neurologique (comme chez un patient hémiplégique). La surestimation est un calcul dimensionnel erroné au sein d’une conscience globale préservée, bien que les patients puissent dénier l’extrême gravité de leur état de maigreur.
- Hémi-asomatognosie : Perte de la reconnaissance d’une moitié de son propre corps consécutive à une lésion cérébrale focale (généralement pariétale droite). La surestimation n’entraîne pas la perte du sentiment d’appartenance corporelle, mais une altération de l’étalonnage métrique.
- Sous-estimation corporelle : Phénomène inverse où un individu évalue sa corpulence comme étant inférieure à sa réalité physique, parfois observé chez des patients souffrant d’obésité sévère ou dans certains tableaux de dysmorphie musculaire.
15. Synthèse et points clés à retenir
La surestimation de la taille corporelle représente un trouble perceptivo-cognitif complexe qui transcende la simple vanité ou les caprices esthétiques pour s’ancrer dans des altérations neurobiologiques et psychologiques mesurables :
Elle implique un dysfonctionnement de l’intégration sensorielle multisensorielle, où les prédictions cognitives descendantes empreintes d’angoisse court-circuitent les informations visuelles et intéroceptives ascendantes objectives. Elle est le pivot perceptif fondamental des troubles sévères de l’image corporelle, en premier lieu l’anorexie mentale.
Sa quantification rigoureuse requiert des instruments standardisés (imagerie 3D, réalité virtuelle, paradigmes d’action motrice) afin d’isoler la distorsion perceptive réelle des simples biais de langage ou de l’insatisfaction émotionnelle.
La prise en charge thérapeutique efficace doit impérativement cibler la recalibration sensorimotrice et corporelle directe (par exposition graduée au miroir, travail proprioceptif et technologies virtuelles), car la guérison nutritionnelle et la restructuration verbale ne suffisent pas, à elles seules, à rétablir une métrique corporelle fidèle et apaisée dans l’esprit du patient.
Références
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- Garner, D. M., & Garfinkel, P. E. (1981). Body image in anorexia nervosa: Measurement, theory and clinical implications. International Journal of Psychiatry in Medicine, 11(3), 263–284. https://doi.org/10.2190/DV8J-2Q95-Y86B-Q4DX
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