Codification des règles : L’apogée du jeu social

Le stade de codification des règles désigne, selon Jean Piaget, l’étape où l’enfant de 11-12 ans unifie et explicite l’ensemble des règles du jeu par consensus mutuel et autonomie morale.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 31, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 31, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

Ce contenu fait l'objet d'un examen scientifique rigoureux et de normes éditoriales médicales afin de garantir l'exactitude clinique et la conformité aux directives fondées sur des preuves (APA / OMS).

Stade de codification des règles

Au croisement de la psychologie du développement, de la théorie cognitive et de la sociologie morale, l’émergence des conventions normatives chez l’enfant représente un objet d’étude cardinal. Découvrir comment l’être humain passe de l’action motrice solitaire à la gestion minutieuse d’un système juridique partagé éclaire les fondements mêmes de la vie démocratique et institutionnelle. Le stade de codification des règles matérialise cette transition décisive où la norme cesse d’être une contrainte transcendante pour devenir un contrat social élaboré par consentement mutuel.

1. Définition concise

Le stade de codification des règles désigne, au sein du modèle du développement moral établi par Jean Piaget, la quatrième étape de la pratique des règles enfantines, apparaissant généralement vers l’âge de 11 ou 12 ans. Durant cette phase, les règles régissant une activité collective cessent d’être vagues ou fragmentaires pour être explicitées, détaillées dans leurs moindres nuances et reconnues de manière uniforme par l’ensemble des partenaires d’un même groupe social.

Sur le plan psychologique, ce stade consacre le passage définitif d’une morale hétéronome à une morale de la coopération et de l’autonomie. L’enfant y acquiert la capacité métacognitive de traiter la règle comme le fruit d’une convention délibérée, sujette à révision par consensus démocratique, tout en manifestant un intérêt passionné pour la jurisprudence, la prévention des litiges et l’équité distributive au sein des interactions ludiques.

2. Étymologie et origines linguistiques

L’expression est issue du lexique juridique et institutionnel français combiné aux travaux de psychologie génétique de l’École de Genève. Le substantif « codification » dérive du bas-latin codificatio, forgé à partir de codex (désignant initialement l’écorce, puis la tablette de bois enduite de cire, et enfin le registre ou livre manuscrit de lois) et du verbe facere (« faire », « fabriquer »). Codifier renvoie ainsi à l’action de rassembler, ordonner et consigner de manière systématique un corpus de préceptes normatifs.

Le mot « règle » prend sa source dans le latin classique regula, dérivé du verbe regere signifiant « diriger », « mener droit » ou « commander ». Le vocable désignait originellement un instrument de guidage matériel avant d’acquérir son acception métaphorique de modèle de conduite éthique ou méthodologique. C’est en 1932, dans son ouvrage séminal Le jugement moral chez l’enfant, que Jean Piaget formalise l’appellation « codification des règles » (en anglais, codification-of-rules stage) pour décrire la quatrième phase de la pratique normative observée dans les jeux traditionnels collectifs tels que le jeu de billes.

3. Prononciation et forme grammaticale

L’expression se prononce phonétiquement en français standard /styd də kɔ.di.fi.ka.sjɔ̃ de ʁɛɡl/. Il s’agit d’un syntagme nominal masculin singulier composé (« le stade »), complété par deux syntagmes prépositionnels successifs introduits par la préposition « de » (« de codification des règles »). Dans les contextes académiques, on rencontre également des variantes telles que « stade de la codification des règles » ou « phase de codification normative ».

Du point de vue grammatical, le terme s’emploie principalement comme complément circonstanciel ou sujet dans les analyses traitant de la socialisation enfantine et de la genèse des représentations juridiques (par exemple : « Lorsqu’il atteint le stade de codification des règles, l’enfant manifeste une préoccupation rigoureuse pour l’universalité de la convention »). L’adjectif correspondant est parfois décliné sous la forme « codifié » ou « codificateur » pour désigner l’attitude analytique du préadolescent face aux normes de son groupe de pairs.

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour appréhender la portée de la codification des règles, il convient de retracer la trajectoire développementale conceptualisée par Piaget à travers l’observation systématique d’enfants jouant aux billes (« à la coche », « au carré »). Avant ce stade, l’enfant passe par une phase motrice individuelle, puis par une phase égocentrique où les règles sont perçues de manière diffuse sans véritable coordination interindividuelle, et enfin par un stade de coopération naissante (vers 7-8 ans) où apparaît le besoin d’harmonisation mais sans maîtrise intégrale du système normatif. À ce niveau antérieur, deux enfants peuvent jouer ensemble tout en se référant à des variantes contradictoires de la même règle sans en avoir pleinement conscience.

Le stade de codification des règles, qui s’épanouit pleinement entre 10 et 12 ans, marque une rupture structurelle majeure. Désormais, non seulement chaque participant connaît la règle générale dans son intégralité, mais il en maîtrise également les exceptions, les cas d’arbitrage complexes, les privilèges territoriaux (« le pignon », « la pose », « le coche ») et les pénalités applicables en cas d’infraction. Le jeu ne repose plus sur une vague connivence affective, mais sur un édifice formel assimilable à un véritable code civil enfantin. Les litiges ne sont plus réglés par la force brute ou l’abandon mutuel, mais par l’invocation argumentée de précédents réglementaires.

Cette maîtrise collective s’accompagne d’un changement radical dans la nature psychologique de la norme. L’enfant ne conçoit plus la règle comme un décret immuable imposé par les adultes ou une autorité divine transcendante, posture caractéristique du stade hétéronome antérieur. Au contraire, il prend conscience que la règle procède d’un contrat social fondé sur le respect mutuel et la réciprocité. L’invariance de la règle n’est plus garantie par sa sainteté intemporelle, mais par la loyauté réciproque des joueurs qui ont librement choisi de s’y soumettre pour rendre la compétition équitable et harmonieuse.

Parallèlement, la codification engendre une compétence nouvelle et paradoxale : la capacité d’innovation démocratique. Dès lors que la règle est reconnue comme une pure convention humaine issue du consensus, elle perd son caractère dogmatique. Les enfants du stade de codification admettent volontiers qu’une règle puisse être modifiée, raccourcie ou inventée de toutes pièces, à la condition expresse et incontournable que l’ensemble des partenaires valide préalablement cette transformation à l’unanimité ou à la majorité concertée. L’élaboration de la règle devient ainsi un plaisir intellectuel en soi, souvent plus gratifiant que la partie de jeu elle-même.

5. Développement historique

L’émergence théorique du stade de codification des règles s’inscrit dans la psychologie européenne de l’entre-deux-guerres. Dans les années 1920, Jean Piaget, alors directeur de recherches à l’Institut Jean-Jacques Rousseau à Genève, s’éloigne temporairement des études purement cognitives sur le langage et le raisonnement logique pour explorer la manière dont l’esprit humain construit le sens de la justice et de l’autorité morale. Refusant l’approche sociologique mécaniste d’Émile Durkheim, qui postulait une intériorisation passive des contraintes sociales transmises unilatéralement par les aînés, Piaget décide d’observer le jeu spontané des enfants de Neuchâtel et de Genève, libre de toute intervention adulte directe.

En 1932 paraît l’ouvrage magistral Le jugement moral chez l’enfant. Piaget y détaille la dichotomie entre la « pratique de la règle » (comportement effectif en situation de jeu) et la « conscience de la règle » (représentation métaphysique de son origine et de son caractère obligatoire). Le chercheur suisse démontre que la pratique de la codification précède et nourrit la conscience de l’autonomie morale, bouleversant les doctrines pédagogiques traditionnelles qui soutenaient que l’obéissance rigide constitue le fondement de la rectitude morale.

Durant la seconde moitié du XXe siècle, ces travaux pionniers ont servi de socle à la théorie universelle du développement moral de Lawrence Kohlberg. Bien que Kohlberg ait délaissé l’observation des jeux de règles matériels au profit de dilemmes moraux hypothétiques verbalisés, son stade conventionnel (stades 3 et 4) et post-conventionnel (stades 5 et 6) tirent directement leur substance conceptuelle de la codification piagétienne, particulièrement en ce qui concerne la compréhension du contrat social et de la légalité instituée.

6. Fondements théoriques

Sur le plan épistémologique, le stade de codification des règles s’enracine dans le constructivisme piagétien. Pour Piaget, la structure cognitive morale n’est ni préformée de manière innéiste dans la biologie de l’enfant, ni simplement calquée de l’extérieur par conditionnement éducatif. Elle est activement construite par le sujet au travers de ses coordinations d’actions et de ses coordinations sociales. Le passage des opérations concrètes aux opérations formelles, qui se produit précisément vers 11-12 ans, fournit l’armature logique indispensable à la codification : l’enfant devient apte à raisonner sur des hypothèses, à manipuler des propositions formelles et à envisager l’ensemble des cas possibles d’une situation litigieuse.

La théorie de la coopération sociale constitue le deuxième pilier de ce stade. Piaget oppose la « contrainte », exercée de manière asymétrique par l’adulte sur l’enfant et génératrice d’égocentrisme intellectuel et d’hétéronomie morale, à la « coopération », relation symétrique et égalitaire entre pairs. C’est uniquement au sein de relations de réciprocité entre égaux que peut naître le respect mutuel. Sans égalité statutaire entre les partenaires, la règle demeure une interdiction extérieure ; avec l’égalité, elle se transmute en pacte mutuel fondé sur l’estime réciproque et le souci de justice distributive.

Enfin, ce concept dialogue avec la sociologie durkheimienne et la philosophie politique de Jean-Jacques Rousseau et d’Emmanuel Kant. Alors que Durkheim voyait dans la discipline scolaire le principal vecteur d’inculcation morale par imposition collective, Piaget réhabilite l’intuition rousseauiste et kantienne : la véritable moralité est autonomie de la volonté, c’est-à-dire l’obéissance à une loi que le sujet s’est lui-même prescrite de concert avec ses semblables. Le stade de codification des règles est l’incarnation vivante, micro-sociale et ludique du contrat social rousseauiste.

7. Composantes clés, types et dimensions

L’architecture psychologique et comportementale du stade de codification des règles repose sur plusieurs dimensions articulées entre elles :

  • L’exhaustivité et la minutie juridique : L’enfant ne se satisfait plus d’une connaissance globale du but du jeu ; il cherche à répertorier l’ensemble des scénarios imaginables, créant un corpus dense de micro-règles destinées à couvrir chaque anomalie technique ou spatiale.
  • L’universalité locale : Au sein d’un même cercle de jeu ou d’une même école, la formulation des règles est unifiée. Tous les enfants du groupe d’âge s’accordent sur les définitions lexicales, interdisant les approximations individuelles tolérées au stade égocentrique.
  • La révisabilité consensuelle : La règle n’est plus intangible ni sacrée. Les joueurs reconnaissent explicitement qu’une règle nouvelle peut remplacer une règle ancestrale pourvu que chaque participant donne son assentiment explicite avant le début de la partie.
  • Le respect mutuel et l’équité : L’arbitrage impartial supplante l’arbitraire du statut d’aîné ou de la force physique. L’équité consiste à traiter les partenaires selon des conditions strictement symétriques et à compenser les déséquilibres fortuits.
  • Le plaisir procédural : L’intérêt pour la clarification normative rivalise souvent avec l’enjeu ludique immédiat. Les préadolescents consacrent fréquemment une part considérable de leur temps récréatif à négocier les conditions préalables du jeu plutôt qu’à jouer la partie elle-même.

8. Exemples et cas illustratifs

Le cas archétypique documenté par Jean Piaget demeure l’enquête menée auprès des garçons genevois jouant aux billes. Interrogé sur l’origine des règles du jeu de billes, un enfant de 6 ou 7 ans (stade de l’hétéronomie) affirme généralement que les règles ont été créées par les « premiers hommes », par les « pères » ou par le gouvernement municipal, et qu’il est absolument défendu de les altérer sous peine de commettre un péché ou une faute grave. En revanche, un enfant de 11 ans parvenu au stade de la codification répond avec un sourire amusé : « On peut inventer une nouvelle règle si tout le monde est d’accord ! Si on décide que tirer avec la main gauche rapporte double, on a le droit, c’est une règle aussi, du moment que c’est convenu avant de commencer ».

Dans un contexte contemporain, ce phénomène s’observe avec une grande clarté lors des parties de football informelles disputées dans les cours d’école ou sur les terrains vagues sans arbitre adulte. Les joueurs de 11-12 ans passent les dix premières minutes à délimiter l’espace avec des cartables, à définir la hauteur virtuelle des buts (en l’absence de transversale matérielle), à négocier la règle du hors-jeu (absente ou simplifiée) et à statuer sur ce qui constitue une faute involontaire. Dès qu’un litige survient, le jeu s’arrête immédiatement pour laisser place à un débat quasi jurisprudentiel où l’on convoque des précédents (« La semaine dernière, quand Marc a touché du coude, on n’a pas sifflé penalty car son bras était collé au corps »).

Un autre exemple saisissant provient de l’univers des jeux vidéo en réseau et des jeux de rôle sur table contemporains. Lorsque des préadolescents gèrent eux-mêmes des serveurs communautaires ou créent des variantes personnalisées (dites « house rules ») dans des jeux de plateau stratégiques, ils rédigent spontanément des chartes détaillées, débattent de l’équilibrage des classes de personnages et sanctionnent sévèrement les failles d’exploitation (« exploits »). Cette activité démontre la permanence du besoin de codification comme instrument de sécurisation de l’espace social ludique.

9. Mesure et évaluation

L’évaluation du niveau de codification des règles s’effectue historiquement selon la méthode clinique piagétienne, qui combine l’observation participante directe et l’entretien semi-directif individuel ou dyadique. L’expérimentateur demande à l’enfant d’enseigner le jeu à un novice fictif, puis le confronte à des dilemmes réglementaires précis : « Peut-on jouer sans cette règle ? », « Que faire si deux joueurs ne sont pas d’accord ? », « Si un joueur invente une règle dans son coin et l’applique seul, est-ce valable ? ».

L’analyse des réponses s’appuie sur une grille catégorielle mesurant trois variables qualitatives fondamentales : le degré de verbalisation explicite des clauses normatives, la reconnaissance de la relativité conventionnelle de la règle, et la capacité à utiliser des principes de justice distributive plutôt que rétributive. Les cohortes expérimentales sont ainsi classées le long d’un continuum allant de l’anomie à l’autonomie codifiée.

Dans la recherche contemporaine en psychologie sociale du développement, des outils standardisés tels que le Defining Issues Test (DIT) de James Rest ou des tâches informatisées de dilemmes sociomoraux dérivées des paradigmes de théorie de l’esprit mesurent la maturité sociocognitive. Toutefois, l’observation naturaliste des dynamiques de cour de récréation, enregistrée par vidéo et codée via des systèmes d’interaction standardisés (comme le Flanders Interaction Analysis adapté aux pairs), demeure le protocole le plus fidèle pour évaluer la codification en temps réel.

10. Applications et portée pratique

La compréhension du stade de codification des règles possède des retombées directes et profondes en pédagogie active. Les mouvements pédagogiques inspirés de Célestin Freinet et de Maria Montessori intègrent explicitement ce besoin psychologique chez l’enfant de 10 à 14 ans à travers l’instauration des « conseils de classe coopératifs ». Dans ces instances, les élèves élaborent eux-mêmes le règlement intérieur de leur classe, rédigent des chartes de vie commune et débattent des sanctions réparatrices plutôt que punitives, canalisant ainsi le besoin naturel de jurisprudence vers une citoyenneté responsable.

Dans le domaine de l’éducation physique et sportive, la prise en compte de ce stade a révolutionné l’arbitrage chez les jeunes. Plutôt que d’imposer un adulte omniscient sur les terrains de sport scolaire, les éducateurs privilégient l’auto-arbitrage guidé et la formation de jeunes officiels. En devenant arbitres de leurs propres pairs, les préadolescents expérimentent l’impartialité, consolident leur décentration cognitive et renforcent leur adhésion aux valeurs de fair-play, transformant la contrainte sportive en un apprentissage civique durable.

Au niveau clinique et psychoéducatif, l’accompagnement des enfants présentant un trouble du spectre de l’autisme (TSA) ou un trouble des conduites bénéficie largement de ces notions. Les enfants avec autisme présentent souvent un goût prononcé pour la codification formelle sans toujours saisir la flexibilité contractuelle sous-jacente. Les ateliers de médiation par le jeu de société permettent de travailler explicitement l’assouplissement de la règle par consensus, réduisant l’anxiété liée à l’imprévu tout en favorisant la mentalisation des intentions d’autrui.

11. Recherche empirique et données probantes

Depuis les observations séminales de Piaget en Suisse romande, de nombreuses études expérimentales ont cherché à valider ou nuancer la séquence temporelle de la codification des règles. Les travaux de William Damon (1977, 1988) sur la justice entre pairs ont confirmé de façon rigoureuse que les enfants ne parviennent à une conception contractuelle et équitable des accords qu’à partir de 10 ans en moyenne, étape corrélée à l’acquisition de la pensée réversible opératoire concrète.

Les recherches menées en neurosciences sociales du développement, notamment par des équipes étudiant la neurobiologie de la cognition sociale (e.g., Decety & Cowell, 2014), apportent un éclairage biologique convergent. La maturation progressive du cortex préfrontal dorsolatéral et de la jonction temporo-pariétale entre 10 et 14 ans sous-tend l’émergence des capacités d’inhibition des pulsions égocentriques, de prise de perspective complexe et de maintien en mémoire de travail de systèmes logiques ramifiés, conditions indispensables à la manipulation simultanée de multiples clauses réglementaires codifiées.

Par ailleurs, des travaux contemporains menés sur les espaces numériques par Patricia Greenfield et ses collaborateurs mettent en évidence que les enfants préadolescents engagés dans des mondes virtuels participatifs (comme Minecraft ou Roblox) reproduisent spontanément ce stade de codification. Ils créent des économies virtuelles régulées, édictent des lois d’urbanisme virtuel et mettent en place des tribunaux informels pour juger les cas de tricherie ou de vandalisme (« griefing »), confirmant que la pulsion de codification ne dépend pas du support matériel du jeu mais constitue une étape psychologique universelle de l’organisation collective.

12. Considérations culturelles et interculturelles

Bien que la trajectoire générale du développement moral présente des invariants cognitifs, le stade de codification des règles subit de fortes influences culturelles. Dans les sociétés individualistes occidentales, où l’accent est mis sur la compétition interindividuelle, le respect des droits procéduraux et l’égalité formelle, la codification prend très tôt une forme quasi contractuelle et juridique, centrée sur la protection des prérogatives de chaque participant.

À l’inverse, dans les contextes socioculturels collectivistes ou dans les communautés traditionnelles régies par des hiérarchies communautaires d’aînesse (comme certaines régions d’Afrique subsaharienne, d’Asie orientale ou d’Océanie étudiées par John Edwards ou Robert Serpell), la codification des règles du jeu privilégie fréquemment l’harmonie relationnelle, l’inclusion des plus jeunes et la préservation de la cohésion du groupe au détriment de l’application aveugle et formaliste d’une clause abstraite. La règle y est interprétée avec une souplesse situationnelle destinée à éviter l’humiliation du vaincu ou la fracture du lien communautaire.

De plus, le degré de scolarisation formelle joue un rôle médiateur déterminant. Les enfants scolarisés dans des institutions valorisant la culture de l’écrit, le raisonnement déductif abstrait et les règlements intérieurs écrits accèdent plus rapidement et plus systématiquement à la codification formelle que les enfants évoluant dans des milieux d’apprentissage par imprégnation orale continue, où la régulation des activités passe par des négociations affectives directes plutôt que par l’érection d’un corpus juridique explicite.

13. Critiques, controverses et limites

Le modèle piagétien de la codification des règles a fait l’objet de plusieurs réévaluations critiques au cours des dernières décennies. La principale critique, émise notamment par la psychologue féministe Carol Gilligan (1982) dans son ouvrage In a Different Voice, reproche à Piaget d’avoir fondé sa typologie du jeu de billes exclusivement sur l’observation de garçons. Selon Gilligan, les garçons privilégient une éthique de la justice abstraite, de la légalité et de la codification procédurale pointilleuse, tandis que les filles, orientées traditionnellement par leur socialisation vers une éthique du « care » (sollicitude et relationnel), préféreraient souvent interrompre ou transformer spontanément le jeu lorsqu’un désaccord menace la relation amicale, plutôt que d’ériger un code de lois rigide.

Une seconde limite concerne la sous-estimation des compétences normatives des très jeunes enfants. Les travaux conduits par le courant du domaine moral (notamment Elliot Turiel et Larry Nucci) ont démontré que dès l’âge de 3 à 4 ans, les enfants sont déjà capables de distinguer intuitivement les conventions sociales arbitraires (pouvant être modifiées par accord) des impératifs moraux universels interdisant de nuire à autrui. Selon Turiel, Piaget aurait confondu la maîtrise syntaxique et verbale du vocabulaire institutionnel avec la compréhension sous-jacente du principe conventionnel, retardant artificiellement l’apparition de l’autonomie morale à 10-12 ans.

Enfin, certains théoriciens contemporains de la sociologie de l’enfance soulignent que la codification observée par Piaget n’est pas purement spontanée : elle reflète l’imprégnation idéologique de la modernité occidentale, caractérisée par la prolifération bureaucratique et l’alphabétisation juridique de la société bourgeoise du début du XXe siècle, plutôt qu’une étape neurodéveloppementale pure et universellement prédéterminée.

14. Termes associés et distinctions conceptuelles

Pour clarifier la spécificité du stade de codification des règles, il importe de le distinguer précisément des concepts et étapes adjacents :

  • Stade de la coopération naissante : Étape antérieure (7-8 ans) au cours de laquelle les enfants désirent jouer ensemble et unifier le jeu, mais où chacun possède encore une version partielle de la règle, sans harmonisation globale ni souci de jurisprudence exhaustive.
  • Morale hétéronome (réalisme moral) : Posture cognitive où la règle est considérée comme sacrée, intemporelle et transmise unilatéralement par les adultes ou l’autorité divine, l’enfant s’interdisant toute modification sous peine de sacrilège, contrairement à l’autonomie propre à la codification.
  • Morale autonome : Cadre conceptuel global caractérisé par le respect mutuel, la réciprocité et la conscience que les lois procèdent d’un contrat humain modifiable, dont la codification des règles constitue l’expression pratique et concrète dans le domaine ludique.
  • Règle conventionnelle vs règle morale : Chez Turiel, les règles conventionnelles relèvent de l’accord arbitraire d’un groupe (ex. : la manière de lancer une bille), tandis que les règles morales protègent les personnes contre le préjudice physique ou psychologique et ne dépendent d’aucun consensus révocable.
  • Égocentrisme enfantin : Phase développementale où l’enfant applique des schémas d’action sans coordination sociale véritable, jouant pour lui-même à côté des autres (« jeu parallèle ») sans chercher à codifier quoi que ce soit avec ses pairs.

15. Synthèse et points clés à retenir

Le stade de codification des règles constitue l’apogée de la socialisation ludique et de l’intelligence normative de l’enfance. Structuré autour de 11 et 12 ans, il parachève l’évolution du jeune individu depuis l’activité motrice individuelle jusqu’à la participation pleine et entière à un ordre contractuel démocratique.

Ce stade se caractérise par trois transformations majeures : la maîtrise intégrale et minutieuse des clauses réglementaires, l’éradication du sentiment de transcendance magique de la règle au profit d’un contrat social fondé sur la réciprocité, et la possibilité d’adapter ou d’inventer de nouvelles conventions par consensus unanime des participants.

Véritable microcosme de la société politique, le jeu à ce stade préfigure les institutions républicaines : l’arbitrage impartial y remplace le recours à la force, la concertation remplace la contrainte, et le respect mutuel fonde l’autorité de la loi. Il témoigne de l’aptitude fondamentale de l’être humain à substituer l’intelligence collective et le droit concerté au chaos et à l’arbitraire.

Références

  • Damon, W. (1977). The social world of the child. Jossey-Bass.
  • Decety, J., & Cowell, J. M. (2014). The complex relation between morality and empathy. Trends in Cognitive Sciences, 18(7), 337–339. https://doi.org/10.1016/j.tics.2014.04.008
  • Gilligan, C. (1982). In a different voice: Psychological theory and women’s development. Harvard University Press.
  • Kohlberg, L. (1981). Essays on moral development: Vol. 1. The philosophy of moral development. Harper & Row.
  • Piaget, J. (1932). Le jugement moral chez l’enfant. Félix Alcan.
  • Turiel, E. (1983). The development of social knowledge: Morality and convention. Cambridge University Press.

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 31). Codification des règles : L’apogée du jeu social. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=stade-codification-des-regles
Looti, Mohammed. “Codification des règles : L’apogée du jeu social.” Base de données de psychologie en français, 31 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=stade-codification-des-regles.
Looti, Mohammed. “Codification des règles : L’apogée du jeu social.” Base de données de psychologie en français. octobre 31, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=stade-codification-des-regles.