Sociologie clinique : Le sujet au cœur du social

Découvrez les fondements, méthodes et applications de la sociologie clinique, une discipline éclairant les liens profonds entre histoire collective et vécu individuel.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 31, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 31, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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La sociologie clinique constitue une démarche épistémologique et méthodologique singulière qui appréhende l’être humain comme un sujet à la fois produit de structures sociales et acteur réflexif de sa propre existence. En rompant avec le clivage traditionnel entre les déterminismes macrosociaux et la vie psychique individuelle, cette discipline invite à explorer les nœuds complexes où se rencontrent l’histoire collective et le destin singulier. Comprendre cette approche permet de saisir comment les trajectoires biographiques, les souffrances contemporaines et les processus d’émancipation s’articulent dans la trame intime des rapports sociaux.

Sociologie clinique

1. Définition concise

La sociologie clinique est un champ interdisciplinaire de la sociologie qui étudie les phénomènes sociaux en se plaçant au plus près de l’expérience vécue des individus, en considérant le sujet comme le carrefour de déterminations sociales et de processus psychiques singuliers. Elle conjugue une visée de production de connaissances scientifiques avec une démarche d’intervention, orientée vers l’élucidation du sens et l’émancipation des acteurs sociaux.

Sur le plan conceptuel, cette discipline refuse d’opposer l’analyse des régularités sociétales et l’écoute de la subjectivité. Là où la sociologie académique traditionnelle privilégie souvent les approches quantitatives et l’extériorité des faits sociaux, la posture clinique s’intéresse à la manière dont les individus intériorisent, médiatisent, reproduisent ou subvertissent les contraintes structurelles. Le sociologue clinicien travaille avec les sujets plutôt que sur eux, en postulant que l’intelligibilité des processus sociologiques s’enrichit de la prise en compte de la parole, de l’affect, de l’inconscient et de la réflexivité.

Enfin, la démarche ne se réduit pas à une simple psychologisation du social, pas plus qu’elle ne dissout la singularité individuelle dans un sociologisme réducteur. Elle s’attache spécifiquement aux zones de rupture, aux paradoxes organisationnels, aux névroses de classe et aux crises de sens, offrant un espace de co-construction du savoir où l’analyse théorique soutient activement les processus de transformation individuelle et collective.

2. Étymologie et origine linguistique

Le syntagme « sociologie clinique » procède de la conjonction de deux traditions épistémologiques distinctes. Le terme « sociologie » est un néologisme hybride forgé au XIXe siècle par Emmanuel-Joseph Sieyès puis popularisé par Auguste Comte, associant la racine latine socius (compagnon, associé) et le suffixe grec logos (discours rationnel, traité, science). Il désigne l’étude méthodique des sociétés humaines et des faits sociaux.

Le qualificatif « clinique » dérive quant à lui du grec ancien klinikê (relatif au lit, de klinê, le lit ou la couche). Historiquement rattachée au domaine médical, la clinique correspond originellement à la pratique du médecin qui se tient « au chevet du malade » pour observer directement les symptômes, écouter le récit de la souffrance et formuler un diagnostic fondé sur un cas singulier. Transposée dans les sciences humaines et sociales au XXe siècle, la notion de clinique a perdu sa connotation purement pathologique pour désigner une posture d’observation directe, d’écoute compréhensive et d’attention minutieuse à la singularité d’une situation concrète.

L’introduction de ce rapprochement conceptuel émerge initialement dans l’espace intellectuel nord-américain sous la désignation anglaise de clinical sociology, employée dès 1931 par le sociologue Louis Wirth. Elle a ensuite été redéfinie et théorisée de manière autonome dans le monde francophone à partir des années 1970, notamment sous l’impulsion de chercheurs désireux d’hybrider la théorie critique, la psychosociologie et la psychanalyse.

3. Prononciation et forme grammaticale

Sur le plan grammatical, l’expression « sociologie clinique » est une locution nominale féminine employée au singulier. En français international, la transcription phonétique standard selon l’Alphabet Phonétique International (API) est /sɔ.sjɔ.lɔ.ʒi kli.nik/.

Le terme s’emploie principalement de façon invariable en tant que désignation d’un paradigme ou d’un champ d’études : on parlera ainsi « des méthodes de la sociologie clinique » ou « d’une posture de sociologie clinique ». L’adjectif relationnel associé pour qualifier les spécialistes du domaine est « sociologue clinicien » au masculin (/sɔ.sjɔ.lɔɡ kli.ni.sjɛ̃/) et « sociologue clinicienne » au féminin (/sɔ.sjɔ.lɔɡ kli.ni.sjɛn/).

Dans la littérature spécialisée francophone, la majuscule est parfois adoptée pour insister sur le courant institutionnalisé (« la Sociologie Clinique »), bien que l’usage typographique standard recommande les minuscules d’usage pour les disciplines universitaires (« la sociologie clinique »).

4. Explication conceptuelle détaillée

La sociologie clinique repose sur l’hypothèse fondamentale que l’être humain est un « être singulier pluriel », façonné par des structures matérielles et symboliques, mais irréductible à un pur produit mécanique de son environnement. Contrairement aux approches sociologiques déterministes dures qui évacuent la conscience subjective au motif qu’elle serait une illusion idéologique ou un épiphénomène, la sociologie clinique soutient que la subjectivité constitue un lieu privilégié de révélation du social. L’individu n’est pas une simple boîte noire traversée par des habitus ; il est un producteur actif de sens qui éprouve, souffre, désire et élabore des stratégies face aux contradictions de son monde social.

Au cœur du cadre conceptuel se trouve la dialectique de l’aliénation et du dégagement. L’aliénation sociologique survient lorsque les injonctions institutionnelles, les trajectoires imposées par la classe sociale d’origine ou les violences symboliques s’impriment si profondément dans le psychisme de l’individu qu’elles entravent sa capacité d’agir et d’autonomie. Le processus de dégagement ou d’émancipation implique alors un travail réflexif : le sujet doit prendre conscience des déterminismes qui pèsent sur son histoire pour transformer un destin subi en une histoire appropriée. Cette perspective s’inspire directement de la formule sartrienne selon laquelle l’important n’est pas ce qu’on a fait de l’homme, mais ce qu’il fait de ce qu’on a fait de lui.

La délimitation de la sociologie clinique repose également sur sa temporalité et son champ d’observation. Elle n’opère pas à l’échelle macrosociologique des statistiques globales, ni exclusivement au niveau microsociologique des interactions immédiates sans histoire. Elle s’intéresse à la trajectoire diachronique : la manière dont une généalogie familiale, des ruptures de statut socio-économique, des accidents de vie et des métamorphoses institutionnelles s’articulent dans la durée d’une existence humaine.

Enfin, le rôle accordé à l’affectivité, aux représentations imaginaires et à la dynamique transférentielle distingue cette discipline de la sociologie académique classique. Dans le dispositif clinique, les émotions éprouvées sur le terrain, tant par les participants que par l’intervenant, ne sont pas traitées comme des biais cognitifs à éradiquer méthodologiquement, mais comme de puissants analyseurs des rapports de pouvoir et des souffrances sociales sous-jacentes.

5. Évolution historique

L’histoire de la sociologie clinique se déploie à travers deux foyers géographiques majeurs qui ont développé des orientations complémentaires : la tradition pragmatique nord-américaine et la tradition critique francophone.

Aux États-Unis, les jalons initiaux sont posés au sein de l’École de Chicago au début du XXe siècle. En 1931, Louis Wirth publie un article fondateur intitulé Clinical Sociology dans l’American Journal of Sociology, où il plaide pour l’inclusion des sociologues au sein des cliniques de guidance infantile et des tribunaux pour mineurs, estimant que l’étiologie des troubles du comportement réside fréquemment dans la désorganisation sociale et la pathologie urbaine plutôt que dans des déficiences purement organiques ou psychiatriques. Durant les décennies 1940 à 1970, des figures comme Alfred McClung Lee militent pour une sociologie humaniste et appliquée au service des luttes démocratiques. Ce mouvement aboutit en 1978 à la fondation de la Clinical Sociology Association (CSA), orientée vers la consultation organisationnelle, la médiation sociale et les politiques publiques.

En France et dans le monde francophone, la discipline prend racine dans le creuset de l’après-Mai 68, marquée par une profonde contestation des institutions hiérarchiques et par l’essor de la psychosociologie. Des chercheurs comme Max Pagès, Guy Le Boterf et Vincent de Gaulejac fondent le Laboratoire de Changement Social à l’Université Paris Diderot (Paris VII). Ils cherchent à théoriser les relations entre inconscient et structures sociales, en s’appuyant sur l’expérience des groupes d’expression et de la socio-analyse institutionnelle.

Durant les années 1980 et 1990, des sociologues tels que Vincent de Gaulejac, Jacqueline Barus-Michel et Eugène Enriquez structurent conceptuellement la sociologie clinique européenne. La publication d’ouvrages majeurs consacrés à la « névrose de classe » et à l’emprise organisationnelle consacre le champ académique. En 1993, le Réseau International de Sociologie Clinique (RISC) voit le jour, formalisant des collaborations étendues avec l’Amérique latine (notamment le Brésil, le Chili et l’Uruguay), où les questions de mémoire traumatique, de dictatures militaires et d’inégalités extrêmes trouvent dans cette approche un cadre de compréhension et d’action particulièrement fécond.

6. Fondements théoriques

L’édifice épistémologique de la sociologie clinique repose sur un carrefour interdisciplinaire audacieux, intégrant plusieurs grands courants de la pensée moderne :

Premièrement, la théorie critique et le matérialisme historique fournissent la grille d’analyse des rapports de domination, des classes sociales et de l’idéologie. La sociologie clinique retient du marxisme l’idée que les structures matérielles et économiques contraignent l’existence des individus et génèrent des formes spécifiques d’aliénation, de précarisation et de réification des relations humaines dans le capitalisme tardif.

Deuxièmement, la psychanalyse freudienne et post-freudienne apporte une théorisation indispensable de la vie intrapsychique, des mécanismes de défense, de l’angoisse et du désir inconscient. La sociologie clinique ne plaque pas mécaniquement les concepts psychanalytiques sur la société, mais explore la manière dont les institutions et les conflits socioculturels investissent l’économie pulsionnelle, construisant ce qu’Eugène Enriquez nommait les « figures de l’inconscient dans le champ social ».

Troisièmement, l’interactionnisme symbolique et la phénoménologie soulignent l’importance des processus de labellisation, de négociation des identités de façade et de construction partagée de la réalité. L’analyse du vécu (l’Erlebnis au sens husserlien) permet de comprendre comment les sujets habitent leurs statuts sociaux et fabriquent des îlots de signification au sein de cadres institutionnels parfois déstructurants.

Quatrièmement, la philosophie existentielle, incarnée notamment par Jean-Paul Sartre, nourrit la réflexion sur la responsabilité, le projet et la réflexivité. La méthode régressive-progressive sartrienne — qui consiste à élucider une biographie en alternant l’analyse des conditions objectives d’émergence et la compréhension du projet subjectif d’un individu — demeure l’un des piliers méthodologiques centraux du travail clinique en sociologie.

7. Composantes clés, types et dimensions

La sociologie clinique s’articule autour de plusieurs dimensions structurales et modalités d’intervention qui définissent sa spécificité opératoire :

  • L’approche biographique et les récits de vie : Dispositif privilégié d’investigation où le participant reconstitue la genèse de son parcours personnel, professionnel et familial pour mettre au jour les déterminismes historiques et les points de bascule existentiels.
  • La socio-analyse institutionnelle et le travail de groupe : Modalité d’intervention collective au sein d’organisations en crise, visant à élucider les mécanismes institutionnels cachés, les contradictions de pouvoir et les sources collectives de souffrance au travail.
  • L’implication et le transfert sociologique : Prise en compte systématique de la subjectivité du chercheur, de son histoire sociale et de ses réactions émotionnelles lors du travail de terrain, considérées comme une source précieuse de données sociologiques.
  • L’articulation roman familial / trajectoire sociale : Analyse des représentations imaginaires et des mythes familiaux à travers lesquels l’histoire sociale, les mobilités et les déclassements sont transmis et métabolisés d’une génération à l’autre.
  • Les groupes d’implication et de recherche (GIR) : Séminaires intensifs réunissant des professionnels ou des citoyens autour d’un thème commun (le rapport à l’argent, l’autorité, la honte, le pouvoir), où les dynamiques de groupe favorisent la prise de conscience et la co-théorisation.

8. Exemples et cas illustratifs

Un premier exemple emblématique de situation analysée par la sociologie clinique concerne la figure du « transfuge de classe » ou « transclasse ». Lorsqu’un individu issu d’un milieu ouvrier ou populaire accède, par le biais des études supérieures, à des fonctions de haute responsabilité au sein de la haute fonction publique ou de grandes entreprises, il se heurte fréquemment à un sentiment intime d’illégitimité, de trahison filiale et de déchirement identitaire. Le travail sociologique clinique consiste ici à analyser comment la « névrose de classe » n’est pas une anomalie psychologique interne à guérir par des anxiolytiques, mais l’effet intériorisé d’une discontinuité brutale entre l’habitus d’origine et l’espace social d’arrivée. L’élucidation du conflit permet à l’individu de pacifier son rapport à son groupe d’origine et de légitimer sa nouvelle position.

Un second cas pratique s’illustre dans l’intervention organisationnelle au sein d’un établissement hospitalier confronté à une épidémie de démissions et d’épuisement professionnel parmi le personnel infirmier. Une approche ergonomique ou managériale standard se focaliserait sur l’optimisation des plannings ou la gestion individuelle du stress. Le sociologue clinicien réunit soignants et encadrants dans un espace de parole protégé pour dévoiler comment les injonctions paradoxales de la nouvelle gestion publique (exiger simultanément la rentabilité budgétaire quantitative et l’humanisation du soin) génèrent une perte tragique de l’idéal professionnel et une souffrance éthique. La prise de conscience collective de ce « double lien » institutionnel désamorce la culpabilisation individuelle et ouvre la voie à une redéfinition des pratiques d’organisation du travail.

9. Mesure, évaluation et méthodologie

Sur le plan méthodologique, la sociologie clinique se démarque radicalement des protocoles standardisés fondés sur la quantification mathématique, les enquêtes par questionnaires fermés ou les indices psychométriques préétablis. Sa rigueur scientifique repose sur des critères qualitatifs d’exhaustivité, d’adéquation et de cohérence herméneutique.

Le principal instrument de recueil de données demeure l’entretien clinique de recherche, qui se caractérise par une posture d’écoute non directive ou semi-directive approfondie. Cet entretien ne vise pas simplement à collecter des faits objectifs, mais à recueillir la manière dont le sujet formule son expérience, intègre les silences, manifeste des paradoxes discursifs et associe librement les éléments de sa biographie. Les récits de vie sont fréquemment enrichis par la construction conjointe d’un génosociogramme : un arbre généalogique étendu sur trois ou quatre générations intégrant les données sociologiques (professions, statuts, migrations, capitaux économiques) et les événements marquants (décès prématurés, ruptures familiales, faillites), permettant de visualiser la transmission intergénérationnelle des positions sociales et des traumatismes historiques.

La phase d’évaluation et de validation empirique repose sur le principe de la restitution et de la co-interprétation. Le sociologue clinicien ne produit pas un rapport d’expertise en surplomb ; il soumet ses analyses et ses hypothèses aux participants eux-mêmes lors de séances de débriefing collectif. La validité scientifique de l’interprétation se mesure à son pouvoir éclairant et émancipateur : les acteurs reconnaissent-ils la pertinence de l’analyse ? Celle-ci leur permet-elle de réarticuler le sens de leurs épreuves et de concevoir de nouvelles marges de manœuvre ? Ce critère pragmatique de pertinence vécue s’articule toujours à une contextualisation théorique rigoureuse au sein des structures macroéconomiques globales.

10. Applications et portée pratique

Les applications concrètes de la sociologie clinique s’étendent à de multiples secteurs de la vie sociale, institutionnelle et professionnelle :

Dans le domaine de l’accompagnement individuel et du conseil biographique, elle offre des cadres de travail novateurs pour les personnes en reconversion professionnelle forcée, les cadres en quête de sens ou les individus confrontés à des ruptures biographiques majeures (licenciement, divorce, maladie chronique). En réinscrivant la crise personnelle dans les mutations sociétales contemporaines (flexibilisation du travail, désaffiliation sociale), la sociologie clinique évite l’écueil de la culpabilisation néolibérale.

Dans le champ de la santé mentale et du travail social, la posture socioclinique outille les éducateurs spécialisés, les assistants de service social et les psychologues cliniciens pour intégrer les déterminants socioculturels et institutionnels dans leur diagnostic. Elle permet de traiter des problématiques telles que la précarité chronique, l’exclusion urbaine et les traumatismes migratoires en tenant compte de la mémoire collective et des violences symboliques subies par les populations marginalisées.

Dans l’univers des organisations, la discipline intervient auprès des comités de direction, des équipes syndicales et des collectifs de travail pour décoder les crises de gouvernance, accompagner les fusions d’entreprises ou prévenir les risques psychosociaux. L’intervention permet de dépasser les faux diagnostics imputant les dysfonctionnements à des « conflits de personnalités » en révélant les failles structurelles de l’organisation.

11. Recherches et preuves empiriques

La validité des modèles sociologiques cliniques est étayée par un corpus volumineux d’enquêtes de terrain longitudinales et d’interventions sociologiques menées sur plusieurs décennies.

Les travaux fondateurs de Vincent de Gaulejac sur la honte et la névrose de classe ont apporté des preuves empiriques rigoureuses de la somatisation et de l’intériorisation psychique des hiérarchies de classe. À travers l’analyse de centaines de trajectoires de mobilité sociale ascendante ou descendante, ses recherches ont démontré comment les sentiments diffus d’infériorité, d’angoisse de performance et d’auto-sabotage résultent directement de conflits de loyauté de classe et de télescopages culturels non résolus.

De même, les recherches de Max Pagès et de son équipe documentées dans l’ouvrage de référence L’emprise de l’organisation ont mis en lumière le fonctionnement des multinationales modernes. Par le biais d’entretiens cliniques approfondis et d’observations prolongées, ces chercheurs ont prouvé que les systèmes managériaux hypermodernes ne recourent plus à la contrainte physique ou autoritaire directe, mais mobilisent des dispositifs idéologiques séduisants qui captent le narcissisme des salariés et suscitent une adhésion passionnelle paradoxale, menant fréquemment à un effondrement psychique brutal lorsque le système rejette l’individu.

Sur le plan international, les interventions coordonnées par des chercheurs comme Jan Marie Fritz ont démontré l’efficacité pragmatique de la sociologie clinique dans la médiation interethnique, la résolution de conflits communautaires et l’amélioration de la prise en charge sanitaire au sein des quartiers défavorisés aux États-Unis et en Afrique du Sud.

12. Considérations culturelles et transculturelles

La mise en œuvre de la sociologie clinique exige une adaptation minutieuse aux contextes culturels, géopolitiques et anthropologiques dans lesquels elle s’inscrit.

Dans les sociétés occidentales individualistes d’Europe et d’Amérique du Nord, la demande clinique émane fréquemment de sujets confrontés à l’injonction d’être les « entrepreneurs de leur propre vie », selon la formule du sociologue Alain Ehrenberg. La souffrance s’y manifeste majoritairement sous la forme de dépressions narcissiques, de perte d’estime de soi, de burn-out et d’angoisses liées au sentiment de ne pas être « à la hauteur » des idéaux de performance imposés par la société marchande.

En revanche, dans les pays du Sud global, notamment en Amérique latine où la sociologie clinique s’est fortement développée via les réseaux de l’Association internationale des sociologues de langue française, les problématiques cliniques sont indissociables des mémoires traumatiques collectives, des dictatures d’État, des disparitions forcées et de la pauvreté structurelle. Le travail sociologique clinique s’y articule étroitement à la mémoire historique, à la justice réparatrice et aux dynamiques communautaires d’émancipation collective, souvent inspirées des principes de la pédagogie critique de Paulo Freire.

De surcroît, la conception même de l’individualité varie profondément : dans les sociétés où prévaut une structure communautaire et holiste, le concept occidental de « sujet autonome » doit être repensé pour intégrer les dimensions spirituelles, lignagères et cosmiques qui définissent l’identité sociale et psychique des acteurs, évitant ainsi un impérialisme épistémologique eurocentré.

13. Critiques, débats et limites

La sociologie clinique fait l’objet de vifs débats théoriques et épistémologiques récurrents au sein des sciences sociales :

La critique la plus fréquente, émise par les sociologues positivistes ou structuralistes stricts, porte sur le statut de la scientificité et de la généralisation empirique. En se fondant sur des échantillons restreints, des monographies biographiques ou des groupes d’intervention de taille modeste, la sociologie clinique s’expose au reproche de ne pas pouvoir produire de lois sociologiques universelles ou de modèles prédictifs standardisés. Ses défenseurs répliquent que la discipline ne vise pas la représentativité statistique, mais la représentativité exemplaire et la profondeur heuristique des processus sociaux mis en lumière.

Un second axe de critique met en garde contre le risque permanent de « psychologisation du social » ou, inversement, d’un « sociologisme réducteur ». Certains psychanalystes orthodoxes reprochent à la méthode clinique en sociologie d’édulcorer l’autonomie de l’inconscient, de la sexualité infantile et du refoulement en les réduisant à de purs reflets des structures socio-économiques. Inversement, certains sociologues critiques estiment que focaliser l’attention sur l’écoute de la souffrance individuelle et les récits de soi risque de détourner les acteurs des luttes politiques collectives et des transformations institutionnelles globales nécessaires.

Enfin, la question des frontières éthiques et déontologiques de l’intervention représente un défi constant. Le sociologue clinicien se trouve souvent à la frontière ténue de la psychothérapie sans en être formellement le garant médical ou légal. Il doit en permanence clarifier le cadre de son action : son objectif n’est pas de soigner une pathologie psychique au sens curatif médical, mais d’aider les sujets à dénouer l’écheveau de leurs déterminismes sociologiques pour recouvrer une puissance d’agir politique et citoyenne.

14. Termes connexes et distinctions

Pour délimiter rigoureusement les contours de la sociologie clinique, il convient de la situer par rapport à plusieurs notions et disciplines voisines :

  • Psychosociologie : Discipline hybride issue de la psychologie sociale, centrée sur les processus interpersonnels, les dynamiques de petits groupes et le fonctionnement institutionnel. Si la sociologie clinique partage son intérêt pour les groupes d’intervention, elle s’en distingue par une focalisation plus marquée sur les macro-déterminations historiques, les rapports de classe et la généalogie sociale globale.
  • Socio-analyse : Méthode d’intervention développée initialement dans le cadre de l’analyse institutionnelle (René Lourau, Georges Lapassade) ou réinvestie par Pierre Bourdieu. Alors que la socio-analyse bourdieusienne vise principalement la prise de conscience des habitus par l’objectivation sociologique pure, la sociologie clinique intègre explicitement l’écoute de la vie affective, des affects de honte et des processus inconscients.
  • Psychologie clinique : Branche de la psychologie centrée sur l’évaluation, le diagnostic et le traitement de la détresse psychique et des troubles psychopathologiques individuels. La sociologie clinique se différencie par son postulat que les causes profondes du mal-être résident souvent dans les pathologies des structures sociales et non dans un dysfonctionnement intrapsychique isolé.
  • Récit de vie sociologique : Outil d’enquête qualitative standard utilisé en sociologie compréhensive pour collecter des données empiriques. En sociologie clinique, le récit de vie n’est pas un simple matériau extractible par le chercheur, mais un dispositif interactif et réflexif de co-théorisation et de transformation personnelle pour le sujet qui raconte.
  • Sociologie critique : Courant macro-sociologique analysant les structures d’exploitation et de domination (comme les travaux de l’École de Francfort ou de Bourdieu). La sociologie clinique s’en rapproche par ses fondements politiques, mais s’en éloigne par sa méthode d’investigation incarnée, impliquée et participante au chevet du sujet souffrant.

15. Synthèse et points clés

La sociologie clinique représente une tentative majeure de réconciliation entre l’analyse des déterminations sociales et la prise en compte de la singularité du sujet humain. En refusant les dualismes simplificateurs qui opposent individu et société, affect et rationalité, ou recherche fondamentale et intervention de terrain, elle restaure la dimension humaine, sensible et existentielle des sciences sociales.

Ses points cardinaux se résument aux éléments suivants :

  • Une posture herméneutique qui traite l’individu comme un sujet réflexif capable de transformer activement son destin social.
  • Une méthodologie qualitative approfondie fondée sur les récits biographiques, l’exploration généalogique et l’animation de groupes d’expression et d’implication.
  • Une analyse continue des paradoxes contemporains du travail, des névroses de classe et des transmissions intergénérationnelles de traumatismes sociaux.
  • Une éthique de la co-construction du savoir qui articule rigoureusement production scientifique et visée d’émancipation démocratique pour les acteurs sociaux.

Références

Barus-Michel, J., Enriquez, E., & Gaulejac, V. de (Dir.). (2016). Dictionnaire de sociologie clinique. Érès. https://doi.org/10.3917/eres.barus.2016.01

Enriquez, E. (1997). Les jeux du pouvoir et du désir dans l’entreprise. Desclée de Brouwer. https://www.cairn.info/revue-recherches-en-psychanalyse-2012-1-page-42.htm

Fritz, J. M. (Ed.). (2008). International clinical sociology. Springer Science & Business Media. https://doi.org/10.1007/978-0-387-74222-9

Gaulejac, V. de (2007). La névrose de classe : Trajectoire sociale et conflits d’identité. Hommes et Groupes Éditeurs. https://www.editions-eres.com/ouvrage/1892/la-nevrose-de-classe

Gaulejac, V. de (2016). Qui est « je » ? Sociologie clinique du sujet. Le Seuil. https://www.seuil.com/ouvrage/qui-est-je-vincent-de-gaulejac/9782020921473

Pagès, M., Bonetti, M., Gaulejac, V. de, & Descendre, D. (1979). L’emprise de l’organisation. Desclée de Brouwer. https://www.cairn.info/l-emprise-de-l-organisation–9782220042718.htm

Wirth, L. (1931). Clinical sociology. American Journal of Sociology, 37(1), 49–66. https://doi.org/10.1086/215617

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 31). Sociologie clinique : Le sujet au cœur du social. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=sociologie-clinique
Looti, Mohammed. “Sociologie clinique : Le sujet au cœur du social.” Base de données de psychologie en français, 31 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=sociologie-clinique.
Looti, Mohammed. “Sociologie clinique : Le sujet au cœur du social.” Base de données de psychologie en français. octobre 31, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=sociologie-clinique.