La notion de clone transcende la simple reproduction biologique pour toucher aux fondements mêmes de la subjectivité, de l’individuation et de l’angoisse existentielle face au double. En confrontant l’être humain au fantasme d’une réplication parfaite, la psychologie contemporaine et la psychanalyse interrogent la genèse du sentiment d’unicité à travers le prisme de la gémellité, de l’altérité et des projections narcissiques parentales.
Le Clone : Identité, Altérité et Psychologie du Double
1. Définition concise
En psychologie et en sciences cognitives, le terme clone désigne une entité ou un individu présentant une duplication génétique, comportementale ou psychologique quasi absolue par rapport à un organisme ou profil de référence. Au-delà de l’entité biologique issue du transfert nucléaire, le concept englobe le statut psychologique d’un individu perçu ou se percevant comme la réplique intégrale d’un autre être, remettant en cause son sentiment d’auto-détermination et d’unicité identitaire.
D’un point de vue psychodynamique et systémique, le clone représente l’aboutissement extrême de l’illusion gémellaire ou du fantasme de substitution narcissique. Il pose la question de l’autonomie du Moi face à un modèle préexistant ou assigné, où la subjectivité de l’individu risque d’être subordonnée au programme psychologique, aux attentes projectives ou aux traumatismes non résolus de son prescripteur d’origine.
Dans le domaine contemporain de l’intelligence artificielle et de la neuropsychologie computationnelle, le clone comportemental ou numérique renvoie à la modélisation mimétique des processus décisionnels, émotionnels et langagiers d’un individu concret, soulevant des interrogations fondamentales sur la conscience, l’intégrité de l’identité numérique et le deuil médié par des substituts virtuels.
2. Étymologie et origines linguistiques
Le substantif « clone » trouve son origine dans le grec ancien klōn (κλών), signifiant littéralement « jeune pousse », « brindille » ou « rejeton ». Initialement mobilisé dans le champ de la botanique pour décrire les techniques de multiplication végétative et de bouturage par lesquelles un rameau engendre un organisme végétal génétiquement identique à la plante mère, le mot a été introduit dans le vocabulaire scientifique moderne au début du XXe siècle par le botaniste et généticien américain Herbert J. Webber en 1903.
Son intégration progressive dans le lexique des sciences humaines et de la psychologie s’est opérée dans le sillage des révolutions de la génétique moléculaire des années 1970 et 1990, amplifiée par la naissance de la brebis Dolly en 1996. Au fil de son appropriation par la psychanalyse, la phénoménologie et la psychopathologie, le terme s’est affranchi de son ancrage strictement agronomique pour cristalliser les angoisses universelles liées à la figure du double (le Doppelgänger germanique), à l’effacement de la singularité et à la rupture de la chaîne générationnelle.
3. Prononciation et forme grammaticale
En langue française, « clone » se prononce couramment /klon/. Il s’agit d’un nom commun masculin (un clone, le clone, des clones). Il s’emploie également sous forme dérivée verbale avec « cloner » (verbe transitif du premier groupe, /klone/) et sous forme nominale substantive avec « clonage » (nom masculin, /klonaʒ/).
Sur le plan sémantique et morphosyntaxique, l’adjectif associé est « clonal » (au masculin pluriel « clonaux »), bien que l’expression « clonique » existe dans des champs médicaux très spécifiques (notamment pour désigner des secousses musculaires en neurologie, sans lien conceptuel avec la duplication génétique). Dans le registre discursif psychologique, on emploie fréquemment les syntagmes « clone psychologique », « clonage comportemental » ou « illusion clonale » pour caractériser des dynamiques d’identification aliénante au sein d’une dyade ou d’un système familial.
4. Explication conceptuelle détaillée
L’exploration psychologique du statut de clone impose d’examiner comment la conscience réflexive, la personnalité et l’appareil psychique se structurent en l’absence de l’écart biologique ou temporel habituel qui fonde la filiation. Dans un développement normatif, le sentiment d’identité repose sur ce que les théoriciens appellent la subjectivation : un processus par lequel le sujet émerge en se différenciant de ses figures parentales tout en intégrant des identifications constructives. Chez l’individu fantasmé ou théorisé comme clone biologique, cette dynamique est menacée par ce que le philosophe et bioéthicien Hans Jonas nommait le « savoir préalable » : le clone est exposé à la tyrannie des manifestations développementales de son prédécesseur génétique, risquant d’altérer irréversiblement son sentiment de liberté existentielle et son ouverture vers un avenir non écrit.
D’un point de vue cognitif et épigénétique, il est impératif de souligner l’erreur fondamentale consistant à assimiler l’identité génomique à une identité psychique. Le neurodéveloppement cérébral est un phénomène hautement stochastique et plastique, influencé par les interactions environnementales précoces, l’expression génétique différentielle et l’histoire relationnelle unique de chaque individu. Même dotés d’un ADN strictement superposable, deux organismes ne développent jamais le même câblage synaptique, ni la même mémoire autobiographique. La psychologie du clone met donc en tension le réductionnisme génétique populaire avec la réalité constructiviste et phénoménologique de l’esprit humain.
Sur le plan intersubjectif, le problème central ne réside pas uniquement dans le bagage biologique du sujet cloné, mais dans le regard social et familial posé sur lui. L’assignation identitaire constitue le principal facteur de vulnérabilité psychopathologique : si l’entourage traite le sujet comme une réplique, un remplaçant d’un enfant décédé ou le prolongement narcissique d’un géniteur mégalomane, l’espace psychique nécessaire à la construction de soi se trouve colonisé. L’individu subit alors une injonction d’effacement de son altérité, créant des clivages du Moi et des troubles sévères de la dépersonnalisation.
Enfin, l’apparition contemporaine des « clones numériques » ou doubles algorithmiques prolonge cette problématique dans le cyberespace. L’agrégation massive de données comportementales permet aujourd’hui d’élaborer des agents conversationnels capables d’émuler l’intonation, le lexique et les réactions affectives d’une personne vivante ou disparue. Pour l’utilisateur en interaction avec son propre clone digital ou celui d’un proche, les répercussions psychiques sont substantielles : confusion des frontières entre soi et l’artéfact, entrave au travail d’élaboration de la perte, ou sentiment d’étrangeté menaçante face à une extériorisation mécanique de sa propre psyché.
5. Évolution historique
La trajectoire du concept de clone s’inscrit au carrefour de la littérature mythologique, des découvertes biologiques et de la théorisation psychopathologique. Bien avant l’avènement des manipulations cellulaires, l’archétype du clone hantait la psyché collective sous les traits du double mythologique (Narcisse fasciné par sa propre image, les Dioscures Castor et Pollux, ou la créature de Frankenstein cherchant son semblable). La psychiatrie de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, avec des auteurs comme Henri Capgras ou Joseph Capgras, a documenté des délires spécifiques d’illusion des sosies, prouvant que la conviction d’une duplication humaine constitue une modalité structurelle de décompensation psychotique.
Dans le sillage des travaux de l’embryologiste Hans Spemann sur le transfert nucléaire dans les années 1930, puis des succès de John Gurdon sur les amphibiens en 1958, le statut théorique du clone s’est rationalisé. La publication en 1978 du livre controversé de David Rorvik, affirmant le clonage secret d’un milliardaire, a provoqué la première onde de choc bioéthique et psychologique mondiale. Cependant, c’est l’avènement de la brebis Dolly en 1996 par l’équipe de Ian Wilmut à l’Institut Roslin qui a propulsé le clonage au rang de débat civilisationnel majeur.
Les philosophes et psychanalystes ont alors immédiatement saisi les implications psychiques du phénomène. Jürgen Habermas, dans son ouvrage L’Avenir de la nature humaine : Vers un eugénisme libéral ? (2001), a formulé une analyse magistrale sur l’asymétrie irréversible introduite entre le programmateur et l’être programmé, démontrant comment le clonage détruit l’égalité symétrique constitutive des relations interhumaines. Durant les décennies 2010 et 2020, avec l’essor du génie génétique par CRISPR-Cas9 et la prolifération de l’intelligence artificielle générative, l’attention s’est déplacée du clonage reproductif de mammifères vers le clonage cognitif et psychosocial, redéfinissant les contours du Soi à l’ère numérique.
6. Fondements théoriques
La compréhension psychologique du clone s’enracine principalement dans la psychanalyse, l’approche phénoménologique de l’intersubjectivité et la théorie de l’attachement. Sigmund Freud, dans son essai fondateur sur l’Inquiétante Étrangeté (1919), s’appuyant sur l’ouvrage précurseur d’Otto Rank sur Le Double (1914), a révélé que la duplication de l’individu, initialement conçue comme une assurance narcissique contre la destruction de l’Ego, se renverse inéluctablement en un présage d’annihilation et de mort. Le clone incarne ce paradoxe : il est le même, mais radicalement étranger, suscitant un effroi primitif lié à la perte de souveraineté psychique.
Dans la perspective du développement de l’enfant théorisée par Donald Winnicott, la capacité d’un sujet à habiter son corps et à développer un « Vrai Soi » requiert un environnement suffisamment bon, capable de refléter l’expérience interne de l’enfant sans lui imposer des attentes persécutrices. L’individu conçu comme un clone risque d’être confronté à un miroir déformant, où ses pulsions et manifestations spontanées sont constamment interprétées par l’adulte comme des répétitions d’un passé déjà consommé, favorisant la mise en place d’un « Faux Soi » adaptatif d’une rigidité pathologique.
Sur le plan systémique et familial, les théories de la transmission transgénérationnelle développées par des cliniciens comme Serge Tisseron ou Nicolas Abraham et Maria Torok éclairent la situation du « remplaçant ». Le clone se trouve investi du statut d’enfant réparateur, porteur d’une crypte ou d’un fantôme psychique familial visant à colmater le deuil impossible d’un aîné ou d’un ancêtre idéalisé. L’appareil familial entrave alors la séparation-individuation nécessaire à l’émergence d’un sujet autonome.
7. Composantes clés, types et dimensions
Pour appréhender la complexité du phénomène dans l’investigation psychologique et psychiatrique, il convient de ségréguer le concept en plusieurs sous-dimensions et manifestations typologiques précises :
- Le clone reproductif ou somatique : Entité biologique hypothétique issue du transfert nucléaire de cellules somatiques, partageant l’intégralité du matériel chromosomique nucléaire d’un donneur, soulevant la question du déterminisme épigénétique et de l’asynchronie générationnelle.
- Le clone psychologique ou relationnel : Individu soumis, au sein d’une relation fusionnelle ou perverse narcissique, à un remodelage affectif et comportemental total, contraignant le sujet à abdiquer sa personnalité pour devenir le calque émotionnel de l’autre.
- Le clone de substitution (syndrome de l’enfant de remplacement) : Enfant procréé ou désiré dans le but explicite d’effacer la perte d’un proche décédé, investi des affects, attributs et projets du disparu, créant une superposition identitaire aliénante.
- Le clone gémellaire fantasmatique : Phénomène intraspécifique aux jumeaux monozygotes où s’observe une entrave de la désynchronisation psychique, l’un des jumeaux traitant l’autre comme une prolongation de son propre schéma corporel et mental.
- Le clone cognitif et numérique (Digital Twin) : Double virtuel généré par l’apprentissage profond à partir des corpus textuels, vocaux et comportementaux d’un individu vivant ou décédé, instrumenté pour interagir mimétiquement avec son environnement.
- L’illusion délirante de duplication (Syndrome de Capgras) : Altération neuropsychiatrique où le patient identifie ses proches familiers comme des clones, des imposteurs ou des doubles exacts dénués d’authenticité affective, liée à une déconnexion entre reconnaissance faciale et réponse émotionnelle.
8. Exemples et cas illustratifs
L’observation clinique fournit des équivalents saisissants des dynamiques psychologiques associées à la condition de clone. Le tableau le plus documenté reste celui de l’enfant de remplacement. Un cas prototypique est celui d’un enfant né un an après le décès accidentel d’un premier-né, recevant le même prénom et installé dans la même chambre laissée intacte. Dès l’enfance, le sujet manifeste des attaques de panique inexpliquées, un sentiment permanent d’illégitimité (« je vis à la place d’un fantôme ») et une incapacité à choisir ses propres aspirations professionnelles sans une culpabilité dévorante. Ce tableau reproduit à la perfection les impasses subjectives théoriquement dévolues au clone humain.
Un autre cas frappant concerne l’usage des agents conversationnels de deuil (les « deadbots »). Une patiente ayant nourri une application d’intelligence artificielle avec l’ensemble des courriels, messages vocaux et historiques d’un conjoint décédé a développé en quelques mois un état de clivage psychotique transitoire. L’illusion que son compagnon était « conservé » dans un clone algorithmique a gelé le travail de deuil, provoquant une angoisse majeure chaque fois que le système produisait une hallucination linguistique ou une réponse incongrue, rompant brutalement le pacte de vérisimilitude.
Dans le registre expérimental, les études sur les vrais jumeaux élevés séparément — comme les célèbres cas de la cohorte du Minnesota dirigés par Thomas Bouchard — démontrent des similitudes comportementales extraordinaires (postures identiques, préférences esthétiques partagées). Toutefois, dès lors que ces individus sont confrontés l’un à l’autre à l’âge adulte, la réaction initiale d’émerveillement narcissique cède fréquemment la place à un profond sentiment de malaise et à un besoin impérieux de restaurer des signes extérieurs de démarcation identitaire, attestant de la répulsion fondamentale du Moi face à la dissolution de son unicité.
9. Mesure et évaluation
Si le statut de clone somatique demeure à ce jour exclu de la réalité clinique humaine, l’évaluation des pathologies de la duplication, des délires de sosies et des altérations de l’identité personnelle mobilise des outils cliniques et psychométriques validés :
- Échelles d’individuation et de séparation : L’inventaire de séparation-individuation (SITA – Separation-Individuation Test of Adolescence) permet d’évaluer la dépendance symbiotique, le détachement défensif et l’angoisse de morcellement chez les sujets prisonniers de relations en miroir aliénantes.
- Échelles de dissociation et de dépersonnalisation : La Dissociative Experiences Scale (DES) et la Cambridge Depersonalisation Scale (CDS) quantifient la fréquence et la sévérité des impressions d’étrangeté corporelle, d’auto-observation externe et de perte d’agentivité, typiques des crises d’identité clonale.
- Exploration neuropsychiatrique des délires de fausse identification : L’examen sémio-clinique couplé à l’imagerie cérébrale fonctionnelle permet de diagnostiquer le syndrome de Capgras ou le syndrome de Fregoli, révélant des dysfonctionnements du circuit reliant le gyrus fusiforme temporal au système limbique (notamment l’amygdale).
- Entretien clinique projectif : L’administration du test de Rorschach (analyse des réponses « miroir », des contenus de dédoublement et de l’intégrité des limites corporelles) et du Thematic Apperception Test (TAT) met en lumière les angoisses d’intrusion identitaire et le poids des imagos parentales castratrices.
10. Applications et portée pratique
L’analyse psychologique du clone déploie son utilité opérationnelle dans plusieurs champs disciplinaires majeurs, à commencer par la bioéthique clinique et les consultations de conseil génétique. Alors que les techniques d’assistance médicale à la procréation se perfectionnent, la compréhension des risques psychiques pesant sur un enfant assigné à reproduire un profil préexistant oriente les législations internationales interdisant formellement le clonage reproductif humain, sanctionnant le droit fondamental de tout être humain à un patrimoine génétique aléatoire et non prédéterminé.
En psychothérapie familiale et systémique, les concepts forgés autour du clonage permettent de traiter les familles régies par des mécanismes d’isomorphisme ou de fusion pathologique. Le thérapeute s’attache à restaurer la différenciation de soi (concept cher à Murray Bowen), en encourageant les membres du groupe familial à abandonner les injonctions à la ressemblance totale et à reconnaître la légitimité des divergences d’opinion, des secrets intimes et des parcours de vie singuliers.
Dans le champ de la santé mentale numérique, les psychologues et concepteurs d’interfaces recourent aux théories de l’altérité clonale pour fixer des balises éthiques au déploiement des avatars personnalisés. La régulation des assistants virtuels mimétiques s’avère indispensable pour prévenir les dérives d’attachement parasocial dysfonctionnel, la manipulation émotionnelle de sujets vulnérables ou l’installation de délires d’influence technologique.
11. Recherche et données empiriques
La recherche contemporaine aborde les problématiques du double et du clone principalement à travers le modèle de la gémellité monozygote, la neuropsychologie de l’agentivité corporelle et la psychologie sociale des interactions homme-machine. Les recherches dirigées par Nancy Segal au Twin Studies Center de l’Université de Californie ont apporté des éclairages cruciaux sur l’attachement gémellaire : si les jumeaux identiques partagent une proximité émotionnelle significativement supérieure à celle des jumeaux dizygotes, ils développent simultanément des stratégies compensatoires de désynchronisation comportementale (le « de-identification effect »), choisissant délibérément des centres d’intérêt divergents pour protéger leur singularité.
Dans le domaine des neurosciences cognitives, les protocoles sur l’illusion de la main en caoutchouc (Rubber Hand Illusion) et les expériences de transfert d’incarnation corporelle en réalité virtuelle menées par Olaf Blanke et Henrik Ehrsson ont révélé la stupéfiante labilité du schéma corporel. Lorsqu’un participant observe un avatar tridimensionnel strictement identique à lui-même exécutant des mouvements synchronisés, le cerveau intègre ce clone visuel comme faisant partie intégrante de son propre schéma spatial en moins de quelques secondes, démontrant que le sentiment d’unicité incarnée est continuellement réactualisé par des mécanismes d’intégration multisensorielle.
Par ailleurs, les travaux sur l’effet de la « vallée de l’étrange » (Uncanny Valley), théorisé par Masahiro Mori en 1970 et validé expérimentalement par des psychologues contemporains comme Karl MacDorman, confirment qu’une entité artificielle reproduisant de manière quasi parfaite l’apparence humaine suscite une chute brutale de l’empathie au profit d’un profond sentiment de répulsion et d’inquiétude. Les données confirment que plus la réplique approche la perfection humaine sans y parvenir totalement, plus les observateurs activent des circuits cérébraux associés à la détection de menaces pathogènes et de cadavres, un corrélat direct des angoisses psychanalytiques liées au double mortifère.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’appréhension du clone est intimement tributaire des cosmologies et des conceptions anthropologiques du Soi en vigueur dans chaque culture. Dans les sociétés occidentales industrialisées, structurées par un individualisme méthodologique et philosophique hérité des Lumières, l’identité repose sur l’unicité biopsychique absolue de l’individu. Dès lors, le clone y est systématiquement perçu comme une aberration morale, une dépossession de l’âme et une violation de la dignité inaliénable du sujet.
À l’inverse, dans certaines cultures d’Asie de l’Est imprégnées de bouddhisme, de shintoïsme ou de confucianisme, où le Soi est conçu de façon relationnelle, interconnectée et transitoire (notion d’anatta ou de non-Soi), la perspective de la réplication matérielle soulève des résonances éthiques différentes. La continuité biologique ou numérique peut y être perçue avec moins d’effroi individuel, le corps étant envisagé comme un agrégat temporaire plutôt que comme le sanctuaire inviolable d’un Moi irremplaçable. Cela explique en partie l’accueil plus pragmatique et favorable réservé aux robots humanoïdes et aux technologies de réplication numérique au Japon et en Corée du Sud.
Dans de nombreuses traditions africaines subsahariennes étudiées par l’anthropologie clinique, la naissance de jumeaux — premiers équivalents naturels du clonage — suscite une fascination ambivalente : ils sont souvent investis d’une charge sacrée, perçus tantôt comme les réincarnations de divinités primordiales, tantôt comme une anomalie métaphysique menaçant l’ordre communautaire car incarnant un excès de présence. Ces constructions culturelles démontrent que l’angoisse face à la répétition de l’identique constitue un invariant universel de la psyché humaine, négocié différemment selon les mythes fondateurs de chaque groupe social.
13. Critiques, débats et limites
Le débat scientifique et conceptuel autour de la notion de clone est miné par de multiples biais réducteurs, au premier rang desquels figure le « sophisme génétique ». De nombreux détracteurs comme partisans du clonage commettent l’erreur d’attribuer aux gènes un pouvoir démiurgique absolu, occultant le fait indiscutable que la conscience, les désirs, les névroses et les compétences d’un individu se forgent dans la contingence des rencontres historiques, des interactions affectives et des choix personnels. Critiquer le clone au motif qu’il ne serait qu’une « photocopie d’âme » revient à capituler devant un déterminisme biologique scientifiquement obsolète.
Une autre controverse oppose les courants cognitivistes computationnels et la phénoménologie existentielle sur la viabilité des clones numériques. Pour certains chercheurs transhumanistes, la numérisation complète des réseaux neuronaux (l’uploading cérébral) permettrait d’atteindre une forme de survie clonale de la personnalité. Les phénoménologues répliquent avec vigueur qu’une subjectivité est indissociable de son ancrage dans un corps biologique vulnérable, périssable et inséré dans le flux temporel de la finitude. Un modèle de langage ne « vit » pas son discours : il calcule des probabilités lexicales, ce qui sépare le clone algorithmique de la véritable psyché humaine par un gouffre épistémologique infranchissable.
Enfin, sur le plan psychopathologique, l’usage métaphorique abusif du mot « clone » pour qualifier les phénomènes de soumission sectaire ou de conformisme social est régulièrement critiqué pour son imprécision. L’assimilation du comportement d’un individu endoctriné à celui d’un automate cloné masque la complexité des ressorts psychiques en jeu, tels que la faille narcissique préalable, le besoin d’appartenance et l’illusion d’omnipotence transmise par le groupe d’emprise.
14. Termes connexes et distinctions
Pour garantir la rigueur de l’analyse clinique, il convient d’opérer des distinctions sémantiques précises entre le clone et les notions psychologiques adjacentes :
- Jumeau monozygote : Frères ou sœurs issus de la scission d’un même œuf fécondé, nés simultanément de la même matrice utérine, partageant le même âge chronologique et un statut de filiation horizontal symétrique, à l’opposé du clone génétique qui naît dans une relation générationnelle verticale asymétrique vis-à-vis de son modèle.
- Doppelgänger (Le Double) : Figure spectrale, mythologique ou littéraire représentant une matérialisation externe de la part refoulée, sombre ou inconsciente d’un individu, opérant sur le registre du symbole et de l’angoisse paranoïaque, tandis que le clone désigne une réalité biologique ou technique objective.
- Sosie : Individu présentant une ressemblance physique fortuite frappante avec une autre personne sans aucun lien génétique ou causal direct, contrairement au clone dont la ressemblance découle d’un protocole délibéré de réplication génomique ou comportementale.
- Enfant de remplacement : Statut psychique attribué à un enfant conçu pour succéder à un frère ou une sœur disparue ; cette condition partage avec le clone les assignations identificatoires aliénantes, sans impliquer nécessairement l’identité biologique du support corporel.
- Avatar numérique : Représentation visuelle ou graphique choisie par un utilisateur pour agir dans un univers virtuel, souvent idéalisée et contrôlée consciemment, alors que le clone numérique aspire à l’émulation autonome des processus psychiques et comportementaux réels du sujet.
15. Synthèse et points clés
En somme, la problématique du clone constitue un laboratoire d’analyse exceptionnel pour les sciences de l’esprit, condensant les questions ultimes de la nature de la conscience, de la liberté et de l’altérité. L’analyse psychologique du clone permet de dégager plusieurs conclusions fondamentales :
- L’identité humaine est une construction dynamique, relationnelle et narrative qui ne saurait être réduite au code génétique ou à des schémas d’apprentissage algorithmique.
- La condition psychologique d’un individu reproduit artificiellement dépend avant tout des représentations inconscientes et des projections narcissiques portées par ses créateurs ou son environnement familial.
- L’émergence d’un clone défie les fondements symboliques de la filiation et de la temporalité, réactivant les terreurs archaïques du double et menaçant le processus de subjectivation.
- L’essor fulgurant des clones conversationnels et numériques impose la mise en place d’une clinique de l’altérité virtuelle capable de préserver le droit des sujets au deuil, à l’oubli et à la singularité psychique.
Références
- Habermas, J. (2001). L’avenir de la nature humaine : Vers un eugénisme libéral ? Gallimard. https://www.gallimard.fr/catalogue/l-avenir-de-la-nature-humaine/9782070764952
- Freud, S. (1919). L’inquiétante étrangeté. In Essais de psychanalyse appliquée. Gallimard. https://www.gallimard.fr/catalogue/essais-de-psychanalyse-appliquee/9782070324835
- Jonas, H. (1974). Philosophical Essays: From Ancient Creed to Technological Man. University of Chicago Press. https://press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/P/bo3618683.html
- Rank, O. (1914). Le Double : Une étude psychanalytique. Payot. https://www.payot-rivages.fr/payot/livre/le-double-9782228886307
- Segal, N. L. (2012). Born Together—Reared Apart: The Landmark Minnesota Twin Study. Harvard University Press. https://www.hup.harvard.edu/books/9780674055469