Le Sein : Origine Psychique et Objet Premier

Analyse approfondie du concept de sein en psychologie et psychanalyse : du premier objet partiel kleinien à la matrice d’attachement et de l’image corporelle.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 27, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 27, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Le sein occupe une position inaugurale et fondamentale au confluent de la biologie, de la psychanalyse et de la psychologie du développement. Bien au-delà de sa réalité anatomique de glande mammaire dédiée à la lactation, il constitue pour le nourrisson le tout premier médiateur relationnel avec le monde extérieur, devenant ainsi la matrice originelle de la vie fantasmatique, de l’organisation pulsionnelle et de la structuration du moi.

Le Sein : Objet Psychique, Développement et Image Corporelle

1. Définition concise

Sur le plan psychologique et psychanalytique, le sein désigne le premier objet partiel d’investissement pulsionnel et affectif à travers lequel le nourrisson fait l’expérience de la satisfaction du besoin, du plaisir érogène et de la relation à l’autre. Il représente le prototype de l’objet d’étayage sur lequel s’édifient les premières représentations internes du bien-être, de la frustration et du lien interpersonnel.

Dans le corpus théorique des relations d’objet, le terme dépasse largement l’organe physique pour désigner une entité psychique internalisée dotée de qualités affectives complexes. Le sein incarne l’archétype de la nourriture tant matérielle qu’émotionnelle, capable d’être vécu sous des modalités clivées — idéalisées ou persécutrices — avant de s’intégrer dans la perception globale de la figure maternelle en tant qu’objet total.

Dans la psychologie contemporaine de l’adulte et la psychosomatique, le sein demeure un carrefour symbolique majeur : il condense les dynamiques de l’identité féminine, de la maternité, de la sexualité érogène et de l’image corporelle, tout en étant fréquemment le siège d’angoisses profondes face aux pathologies somatiques telles que le cancer mammaire.

2. Étymologie et origines linguistiques

Le substantif masculin « sein » provient du latin classique sinus, qui désignait originellement une courbure, un pli de vêtement, une concavité, un golfe ou une anse maritime. Dans la Rome antique, le sinus renvoyait métaphoriquement à la partie du vêtement drapé recouvrant la poitrine, formant une cavité accueillante où l’on pouvait serrer un objet précieux ou blottir un enfant.

Ce glissement sémantique progressif a conduit, dès le bas-latin et l’ancien français, à employer le terme pour désigner la poitrine humaine, puis spécifiquement l’organe glandulaire féminin (se substituant au latin mamma). L’héritage latin a simultanément conservé des acceptions figurées d’une grande puissance métaphorique en français contemporain : « porter en son sein », « le sein de la mère », ou « accueillir en son sein », qui soulignent toutes l’intériorité, la protection matricielle, l’asile et l’enveloppement sécurisant.

L’introduction du mot dans le lexique psychologique et psychanalytique s’opère au tournant du XXe siècle, notamment à travers les traductions françaises des écrits de Sigmund Freud (traduisant l’allemand die Brust) et de Melanie Klein. Le mot s’est alors affranchi de sa stricte matérialité organique pour devenir un concept métapsychologique central, souvent majuscule dans les textes phénoménologiques ou analytiques (« le Sein »).

3. Prononciation et forme grammaticale

En français standard, « sein » est un nom commun masculin singulier invariable au féminin, dont le pluriel est régulier : « seins ». Sa transcription phonétique internationale est /sɛ̃/. Il s’agit d’un monosyllabe comportant une voyelle nasale antérieure semi-ouverte non arrondie.

Sur le plan grammatical, il s’emploie principalement comme nom comptable (« un sein », « les seins »), mais prend une valeur symbolique et quasi-abstraite lorsqu’il est employé au singulier dans des constructions syntagmatiques spécifiques : « donner le sein », « être nourri au sein », « le sein maternel », ou encore « le bon et le mauvais sein ». Il ne doit pas être confondu avec ses homophones lexicaux stricts : « saint » (adjectif ou substantif religieux), « sain » (en bonne santé), « ceint » (participe passé du verbe ceindre) ou « seing » (signature juridique).

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour appréhender la portée conceptuelle du sein en psychologie, il est indispensable de dissocier la fonction physiologique de survie (l’allaitement nutritionnel) de l’avènement de la vie psychique. Lors des premières tétées, l’expérience de succion comble la faim organique tout en déclenchant une excitation érogène des muqueuses labiales. C’est sur cet étayage corporel premier que naît la sexualité infantile au sens freudien : la recherche de la reproduction hallucinatoire du plaisir de la tétée, indépendamment de la faim biologique.

Dès lors, le sein devient le premier objet du désir humain. L’absence temporaire du sein amène l’infans à créer une représentation interne de celui-ci afin de supporter la tension pulsionnelle. Lorsque la réponse maternelle est suffisamment accordée, l’enfant fait l’expérience d’une toute-puissance créatrice féconde : il a l’illusion d’avoir lui-même créé le sein qui le nourrit et le soulage, expérience que Donald Winnicott a qualifiée d’illusion originaire indispensable à la constitution d’un sentiment continu d’exister.

Néanmoins, le sein est également le lieu inaugural du manque et de l’altérité. Son retrait inévitable, ses retards ou ses défaillances confrontent le nourrisson à la frustration, à l’angoisse d’anéantissement et à la destructivité pulsionnelle. La psyché naissante doit donc élaborer cette dualité fondamentale : un même organe externe apporte à la fois le contentement suprême et la détresse du manque. La façon dont cette dialectique entre présence apaisante et absence intolérable est modulée conditionne les schèmes d’attachement ultérieurs et la capacité adulte à tolérer la séparation, l’incertitude et la dépendance affective.

À l’âge adulte, le sein résonne dans une pluralité d’espaces subjectifs. Pour la femme, il représente une zone corporelle d’une plasticité symbolique unique, articulant la séduction, l’érotisme génital, l’allaitement et le vieillissement corporel. Pour le partenaire, il réactive consciemment ou inconsciemment des strates archaïques de désir pré-génital mêlées aux investissements amoureux matures. Sa présence, sa modification (grossesse, chirurgie esthétique) ou son altération traumatique (chirurgie oncologique) constituent des épreuves fondamentales pour l’intégrité de l’image spéculaire et de l’estime de soi.

5. Développement historique

L’histoire conceptuelle du sein en psychologie s’enracine initialement dans les formulations de Sigmund Freud. Dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Freud identifie la zone orale comme la première zone érogène du développement psychosexuel. Il postule que la tétée au sein maternel constitue le paradigme indépassable de toute satisfaction sexuelle future, soulignant que l’amour humain s’érige historiquement sur la trace mnésique de cette béatitude première.

C’est toutefois avec les travaux révolutionnaires de Melanie Klein, à partir des années 1930 à Londres, que le sein acquiert un statut théorique monumental. Klein déplace l’attention de l’Œdipe classique vers les phases les plus précoces de la vie psychique. Elle formule l’hypothèse audacieuse que le nourrisson interagit d’emblée avec le sein comme un objet partiel chargé de pulsions d’amour et de haine. Dans Envie et gratitude (1957), elle soutient que l’attitude innée de l’enfant envers le sein nourricier détermine la structure fondamentale de la personnalité et la santé mentale ultérieure.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, l’école britannique des relations d’objet affine et humanise cette perspective. Donald Winnicott décentre l’approche strictement pulsionnelle pour réhabiliter l’importance de l’environnement : le sein n’est opérant que s’il est offert par une « mère suffisamment bonne » dans le cadre de la « préoccupation maternelle primaire ». Parallèlement, Wilfred Bion introduit l’idée du sein comme premier appareil à penser, doté d’une « fonction alpha » capable de transformer les angoisses informes du bébé.

À partir des années 1970 et 1980, le concept subit une double déconstruction. D’une part, les théories de l’attachement initiées par John Bowlby démontrent empiriquement que le lien affectif primaire ne dérive pas uniquement du nourrissage oral au sein, mais d’un besoin autonome et inné de contact physique réconfortant. D’autre part, les courants de la psychologie féministe (notamment Nancy Chodorow et Luce Irigaray) critiquent la tendance psychanalytique patriarcale à réduire la femme à sa seule fonction de sein maternant nourricier, ouvrant la voie aux recherches actuelles sur l’image du corps, l’agentivité féminine et la psycho-oncologie.

6. Fondements théoriques

Le cadre kleinien repose sur la dialectique structurelle entre la position schizo-paranoïde et la position dépressive. Dans les premiers mois de vie, incapable de concevoir la mère comme un être unifié, le nourrisson clive le sein en deux entités psychologiques étanches. Le « bon sein » rassemble toutes les expériences d’apaisement, de chaleur, de lait et d’amour ; il est introjecté comme garant de la survie interne. À l’opposé, le « mauvais sein » est le réceptacle des pulsions agressives projetées, de la faim non satisfaite et de la terreur de persécution. L’accession à la maturité implique le dépassement de ce clivage pour reconnaître que le bon et le mauvais sein appartiennent à la même personne réelle.

Chez Donald Winnicott, le sein est le théâtre d’un paradoxe philosophique et développemental majeur : l’objet doit être trouvé par le nourrisson, mais il doit d’abord être créé par lui. Grâce à l’adaptation quasi parfaite de la mère dévouée, le bébé éprouve le sentiment magique de faire exister le sein au moment exact où son désir émerge. Cette expérience fondamentale fonde la confiance ontologique du sujet dans la réalité et prépare l’avènement de l’objet transitionnel, passerelle indispensable entre le monde subjectif interne et le monde objectif externe.

Dans la théorie du penser élaborée par Wilfred Bion, le sein assume un rôle métabolique d’une subtilité inédite. Bion modélise la relation précoce sous la dynamique du contenant et du contenu. Le nourrisson projette dans le sein maternel ses éprouvés bruts, douloureux et indicibles (les éléments bêta). La mère, grâce à sa capacité de « rêverie », accueille ces projections, les digère psychiquement et les restitue à l’enfant sous une forme assimilable (les éléments alpha). Le sein n’est donc pas seulement donneur de lait, mais donneur de sens et formateur de la pensée.

Enfin, la neuropsychanalyse contemporaine et l’éthologie revisitent ces fondements à la lumière des mécanismes neuroendocriniens. L’ocytocine et la prolactine libérées lors du contact avec le sein stimulent réciproquement l’attachement biologique et les circuits dopaminergiques de la récompense chez la mère et l’enfant, confirmant empiriquement que la stimulation du sein active conjointement la régulation émotionnelle, l’apaisement vagal et la plasticité synaptique liée au lien social précoce.

7. Composantes clés, types et dimensions

L’étude psychologique du sein met en évidence une structure multidimensionnelle articulant le somatique, le fantasmatique et le relationnel :

  • Le sein anatomique et psychosomatique : L’organe réel en tant que source de sensations kinesthésiques, tactiles et douloureuses, oscillant entre zones érogènes primaires et réactivité glandulaire hormonale liée aux cycles féminins.
  • Le « bon sein » introjecté : Dimension intrapsychique théorisée par Melanie Klein, incarnant la force de cohésion interne, la source imaginaire de toute bonté, de générosité et de sécurité de base, protégeant l’ego contre l’angoisse de morcellement.
  • Le « mauvais sein » persécuteur : Construction fantasmatique résultant de la projection des pulsions de mort et des frustrations corporelles infantiles, perçu comme un objet dévorant, empoisonnant ou abandonnant.
  • Le sein contenant (modèle bionien) : Fonction d’enveloppe psychique et de réceptacle affectif régulant les débordements émotionnels du sujet avant qu’il ne dispose de ses propres mécanismes d’autorégulation.
  • Le sein transitionnel et symbolique : Pont perceptif permettant le détachement progressif du corps de la mère et ouvrant la voie au jeu, au langage et à l’investigation cognitive du monde extérieur.
  • Le sein érotique et narcissique de l’adulte : Composante intégrante du sentiment de féminité, de désirabilité sexuelle et d’évaluation esthétique de soi au sein du schéma corporel mature.

8. Exemples et illustrations cliniques

Le premier exemple clinique paradigmatique s’observe dans les troubles précoces de l’alimentation chez le nourrisson, tels que l’anorexie précoce du premier semestre ou le refus anxieux du sein. Un nourrisson de trois mois peut refuser systématiquement le sein maternel en l’absence de toute pathologie organique (ni muguet, ni reflux gastro-œsophagien avéré). L’investigation pédopsychiatrique révèle souvent un état dépressif post-partum masqué chez la mère : celle-ci présente son sein avec une tension corporelle rigide et un retrait du regard affectif. L’enfant perçoit le sein non comme une source d’apaisement, mais comme un vecteur d’angoisse non contenue, illustrant la défaillance de la fonction de réceptacle décrite par Bion.

Un deuxième cas illustre la persistance du clivage du sein chez l’adulte au sein de personnalités limites ou dites « borderline ». Une patiente de trente-cinq ans en psychothérapie alterne de manière abrupte entre une idéalisation fervente de son thérapeute — perçu comme dispensateur infini de réconfort et de disponibilité (le bon sein inépuisable) — et une haine violente à la moindre annulation de séance pour congé. Le thérapeute est alors instantanément transformé en une figure persécutrice, cruelle et délibérément affamante (le mauvais sein), témoignant d’une incapacité archaïque à maintenir une représentation stable d’un objet total nuancé.

Un troisième exemple clinique majeur relève de la psycho-oncologie lors de la prise en charge des femmes subissant une mastectomie totale consécutive à un cancer du sein. L’ablation chirurgicale de l’organe ne constitue pas uniquement une modification anatomique ; elle est vécue comme une amputation de la féminité psychique, une altération brutale du miroir narcissique et une effraction traumatique du sentiment d’intégrité corporelle. Le deuil du sein perdu nécessite un travail d’élaboration psychothérapeutique profond pour réinvestir le corps érogène, restaurer la relation conjugale et intégrer la cicatrice dans une nouvelle cohérence identitaire.

9. Évaluation et méthodologies de recherche

L’exploration du rôle et des représentations du sein en psychologie utilise des méthodologies variées, adaptées à l’âge du sujet et aux paradigmes d’étude :

  • L’observation directe du nourrisson (Méthode Esther Bick) : Dispositif clinique rigoureux consistant en l’observation hebdomadaire, à domicile, des interactions corporelles entre le bébé et sa mère pendant les tétées, permettant d’analyser l’accordage affectif, les micro-retraits et la mise en place des défenses corporelles primitives.
  • Les épreuves projectives chez l’enfant et l’adulte : Le test des taches d’encre de Rorschach et le Thematic Apperception Test (TAT) mettent en lumière les fantasmes d’incorporation orale, les angoisses de morcellement ou de castration, ainsi que les images d’objets partiels nourriciers ou destructeurs à travers l’analyse des contenus et des réponses kinesthésiques.
  • Les questionnaires psychométriques de l’image corporelle : En psychologie clinique de la santé, des instruments validés internationalement, tels que l’inventaire BREAST-Q ou l’échelle de satisfaction corporelle (Body Image Scale), quantifient la satisfaction des patientes quant à l’apparence de leurs seins, l’impact sur leur bien-être psychosocial et leur vie sexuelle.
  • Les paradigmes d’attachement chez l’adulte : Des entretiens semi-structurés, à l’image de l’Adult Attachment Interview (AAI), évaluent la cohérence du discours narratif relatif aux souvenirs précoces de nourrissage, de réconfort maternel et de disponibilité physique de la figure d’attachement.

10. Applications et implications pratiques

Les conceptualisations psychologiques relatives au sein trouvent des applications majeures dans le champ de la périnatalité. L’accompagnement à l’allaitement maternel en maternité gagne immensément à ne pas être restreint à des injonctions purement techniques ou nutritionnelles. La compréhension des enjeux psychologiques permet aux soignants de repérer l’ambivalence normale de la jeune mère, d’atténuer le sentiment de culpabilité destructeur en cas de difficultés d’allaitement ou de choix délibéré du biberon, et de préserver la qualité de l’interaction corporelle mère-enfant quel que soit le mode d’alimentation choisi.

En psychothérapie d’orientation psychanalytique, la reconnaissance du transfert oral et des fantasmes liés au « sein nourricier » fournit un levier curatif puissant. De nombreux patients expriment dans le cadre analytique une avidité insatiable envers l’attention du clinicien ou, inversement, une terreur d’être vidés ou empoisonnés par les paroles de celui-ci. Interpréter ces mouvements en tant que résurgences des expériences archaïques du bon et du mauvais sein permet au patient de renoncer au clivage persécuteur pour intégrer l’ambivalence affective.

Dans les services de sénologie et de chirurgie réparatrice, l’intégration de psychologues cliniciens est désormais une norme indispensable. Elle permet d’accompagner les décisions complexes de mastectomie prophylactique ou de reconstruction mammaire, en aidant la patiente à métaboliser l’impact traumatique du diagnostic médical, à anticiper les mutations de son schéma corporel et à réhabiliter son estime narcissique personnelle.

11. Recherches et preuves empiriques

Les investigations menées en psychologie du développement expérimental au cours des dernières décennies ont considérablement enrichi la compréhension du contact mère-nourrisson. Les recherches pionnières de Harry Harlow sur de jeunes macaques rhésus avaient déjà apporté la démonstration spectaculaire que le besoin de contact doux et chaleureux (le « confort de contact ») l’emporte largement sur la seule quête du lait : les petits singes préféraient passer leur temps agrippés à un mannequin de tissu réconfortant sans nourriture plutôt qu’à un mannequin de fil de fer dispensant du lait.

Dans la lignée des travaux de Colwyn Trevarthen et d’Edward Tronick sur l’intersubjectivité primaire, les micro-analyses vidéo des tétées ont mis en évidence l’existence d’une véritable danse communicationnelle durant l’allaitement. L’enfant ne se contente pas d’absorber du lait ; il synchronise son rythme de déglutition avec les vocalisations de la mère, la direction de son regard et ses caresses tactiles. Ces stimulations multimodales coordonnées modulent directement l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien du nourrisson, diminuant significativement son taux de cortisol plasmatique.

En neurosciences cognitives, les études d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) menées par Allan Schore démontrent que les expériences de régulation affective précoce associées au holding et à la stimulation tactile du sein stimulent la myélinisation et l’organisation synaptique du cortex orbitofrontal droit du nourrisson, zone maîtresse de l’intelligence émotionnelle et de l’empathie à l’âge adulte.

12. Considérations socioculturelles et interculturelles

Le statut symbolique et la visibilité du sein varient de manière spectaculaire d’une culture à une autre. Dans de nombreuses sociétés traditionnelles d’Afrique subsaharienne, d’Amazonie ou d’Océanie, le sein féminin est avant tout perçu selon son acception fonctionnelle et nourricière, circulant de manière dénudée dans l’espace communautaire sans faire l’objet d’une sur-érotisation taboue ou clandestine. L’allaitement y est une pratique collective, partagée, visible et souvent prolongée durant plusieurs années.

À l’inverse, dans la modernité occidentale, le sein est le réceptacle d’une tension paradoxale aiguë : il subit une hyper-sexualisation commerciale et médiatique omniprésente tout en étant fréquemment frappé d’opprobre dès lors qu’il est exhibé publiquement pour nourrir un enfant. L’allaitement dans les lieux publics suscite encore des jugements réprobateurs, trahissant un malaise sociétal profond face à la confrontation brute entre la corporéité maternelle nourricière et l’injonction contemporaine d’un corps érotique exclusivement réservé au regard désirant.

Ces variations culturelles modèlent en profondeur l’expérience psychologique des mères. Là où l’Occident tend à faire peser sur les femmes une injonction individualiste culpabilisante (devoir réussir son allaitement sous peine d’être une « mauvaise mère » selon une doxa naturaliste rigide), d’autres cultures intègrent le nourrissage dans un réseau de soutien élargi (l’allomaternage), déchargeant la mère biologique du poids écrasant d’être l’unique pourvoyeuse de sécurité affective.

13. Critiques, controverses et limites conceptuelles

L’un des principaux reproches adressés aux théories psychanalytiques classiques, et singulièrement à l’école kleinienne, réside dans leur caractère adultomorphe et téléologique. Attribuer à un nouveau-né de quelques semaines des fantasmes élaborés de dévoration cannibalesque, d’empoisonnement fécal ou d’envie destructrice à l’égard du sein a suscité de vives critiques de la part des psychologues cognitivistes et développementaux, qui jugent ces extrapolations invérifiables empiriquement et déconnectées des capacités cognitives réelles du cerveau néonatal.

Une seconde controverse critique découle des études féministes et de la sociologie de la famille. En sanctifiant le sein maternel comme la condition sine qua non du développement harmonieux de l’enfant, certains courants psychologiques ont participé à l’élaboration d’un mythe culpabilisant de la mère parfaite, réduisant la femme à son utérus et à sa glande mammaire, tout en invisibilisant le rôle fondamental du tiers séparateur (le père ou le coparent) et en disqualifiant injustement les mères ayant recours au biberon.

Enfin, le réductionnisme somatique constitue une limite permanente du concept : considérer que tous les affects oraux chez l’adulte (boulimie, addictions, tabagisme, dépendance affective) résulteraient mécaniquement d’un traumatisme de sevrage au sein simplifie à l’excès la complexité multifactorielle des troubles psychologiques contemporains, qui mêlent des déterminants génétiques, neurobiologiques, traumatiques et socio-environnementaux.

14. Termes connexes et distinctions notionnelles

Pour éviter toute imprécision conceptuelle, il convient de distinguer le sein de notions voisines souvent employées de manière indifférenciée :

  • Sein vs Objet partiel : Le sein est l’illustration princeps de l’objet partiel, mais ce dernier englobe également d’autres parties du corps ou produits psychiques (le regard, la voix, les fèces, le pénis) qui polarisent la pulsion sans impliquer la perception d’une personne dans sa totalité.
  • Sein vs Objet total : L’objet partiel fonctionne sur un mode morcelé et manichéen (idéalisation/persécution), tandis que l’objet total correspond à la mère appréhendée comme un individu unifié, autonome, possédant ses propres désirs et combinant des aspects gratifiants et frustrants.
  • Pulsion orale vs Attachement : La pulsion orale freudienne est centrée sur le plaisir érogène suscité par la zone buccale étayée sur le nourrissage, tandis que le besoin d’attachement bowlbien est un système motivationnel indépendant visant la sécurité relationnelle et la proximité physique d’une figure protectrice.
  • Holding (maintien) et Handling (manipulation) : Concepts winnicottiens désignant l’enveloppement physique et psychique global procuré par la mère à son enfant, au sein duquel l’offre du sein ne représente qu’un détail d’une écologie relationnelle bien plus vaste.
  • Imago maternelle : Représentation inconsciente intégrée de la figure maternelle acquise au fil de l’histoire infantile, dont le fantasme archaïque du sein constitue seulement la couche géologique la plus primitive.

15. Synthèse et points clés

Le tableau conceptuel du sein en psychologie peut se synthétiser à travers les propositions maîtresses suivantes :

  • Le sein dépasse son statut d’organe anatomique pour s’ériger en prototype de la relation d’objet et matrice originaire de la vie fantasmatique du sujet humain.
  • Par l’étayage sur le besoin de succion physiologique, le sein éveille la sexualité infantile orale et constitue le premier inducteur de la satisfaction hallucinatoire du désir.
  • Dans le modèle de Melanie Klein, le clivage primitif en « bon sein » dispensateur de sécurité et « mauvais sein » réceptacle de la destructivité projetée structure les premières défenses de l’appareil psychique face à l’angoisse d’anéantissement.
  • L’apport de Winnicott et de Bion met en relief la dimension intersubjective et réparatrice du sein en tant qu’espace d’illusion créatrice et fonction de contention émotionnelle transformant les affects bruts en pensée.
  • Chez l’adulte, le sein demeure un carrefour névralgique de la féminité, de l’érotisme, de l’évaluation narcissique du corps et de la résilience psychologique face aux atteintes somatiques et chirurgicales.

Références

  • Bion, W. R. (1962). Learning from Experience. Heinemann. [Trad. fr. : Aux sources de l’expérience, Presses Universitaires de France, 1979].
  • Bowlby, J. (1969). Attachment and Loss: Vol. 1. Attachment. Basic Books. [Trad. fr. : Attachement et perte, vol. 1 : L’attachement, Presses Universitaires de France, 1978].
  • Freud, S. (1905). Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie. Franz Deuticke. [Trad. fr. : Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, 1987].
  • Klein, M. (1957). Envy and Gratitude: A Study of Unconscious Sources. Tavistock Publications. [Trad. fr. : Envie et gratitude, Gallimard, 1968].
  • Winnicott, D. W. (1971). Playing and Reality. Tavistock Publications. [Trad. fr. : Jeu et Réalité, Gallimard, 1975].

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 27). Le Sein : Origine Psychique et Objet Premier. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=sein-psychologie-psychanalyse-attachement
Looti, Mohammed. “Le Sein : Origine Psychique et Objet Premier.” Base de données de psychologie en français, 27 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=sein-psychologie-psychanalyse-attachement.
Looti, Mohammed. “Le Sein : Origine Psychique et Objet Premier.” Base de données de psychologie en français. octobre 27, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=sein-psychologie-psychanalyse-attachement.