Au sein de la métapsychologie psychanalytique, le concept du Ça constitue sans doute la formulation la plus radicale de l’altérité interne qui habite la subjectivité humaine. Conçu comme le réservoir originaire de la vie pulsionnelle, cet espace psychique échappe par essence à la volonté délibérée et aux lois ordonnées de la rationalité vigile. Loin d’être un simple chaos passif, cette instance fondamentale génère une poussée énergétique constante qui contraint l’ensemble de l’appareil psychique à un travail perpétuel de liaison, de compromis et de symbolisation.
Le Ça
1. Définition concise
Dans la seconde topique élaborée par Sigmund Freud, le Ça désigne l’instance psychique fondamentale, entièrement inconsciente et génétiquement première, qui regroupe l’ensemble des pulsions biologiques et des investissements refoulés. Fonctionnant sous l’hégémonie absolue du principe de plaisir et régie par les mécanismes du processus primaire, elle ignore le temps, la négation, les exigences logiques et les contraintes de la réalité extérieure.
Sur le plan métapsychologique, le Ça représente le pôle pulsionnel de la personnalité où s’enracine l’énergie somatopsychique brute. Contrairement au Moi qui s’efforce de médiatiser les exigences de l’environnement et au Surmoi qui intériorise les interdits socioculturels, le Ça ne vise que la décharge immédiate des tensions par le truchement de la satisfaction pulsionnelle. Il constitue la matrice informe à partir de laquelle s’individualisent et se différencient ultérieurement les autres instances de l’appareil psychique.
Dans une perspective clinique contemporaine, le Ça n’est pas uniquement restreint à un réservoir aveugle d’énergies destructrices ou libidinales. Il est également envisagé comme une réserve vitale de créativité, de désirs archaïques et d’affects originaires sans lesquels la vie psychique et l’investissement du monde sensible sombreraient dans l’anhédonie et la désaffectation.
2. Étymologie et origine linguistique
Le terme français « Ça » est la traduction directe du pronom neutre allemand das Es, introduit de manière décisive par Sigmund Freud dans son essai de 1923, Le Moi et le Ça (Das Ich und das Es). Freud a lui-même emprunté cette désignation au médecin et psychanalyste non conventionnel Georg Groddeck, qui publia la même année Le Livre du Ça (Das Buch vom Es). Groddeck employait ce pronom impersonnel pour signifier qu’un individu n’est pas l’artisan autonome de son existence, mais qu’il est fondamentalement « agi » et vécu par une force obscure, innommable et universelle.
En adoptant das Es, Freud cherchait à souligner le caractère fondamentalement impersonnel, étranger et hétérogène de cette part de nous-mêmes qui ne s’identifie en rien au sentiment d’agentivité conscient (« Ich » ou « Je »). En langue française, le choix de « Ça » restitue fidèlement cette dimension démonstrative et dépersonnalisée, marquant l’irruption de quelque chose d’informe qui s’impose à l’individu sans qu’il puisse spontanément le reconnaître comme sien.
Dans les traductions anglophones coordonnées par James Strachey pour la Standard Edition, le choix s’est porté sur l’étiquette latinisante id, pendant que das Ich et das Über-Ich devenaient l’ego et le superego. Si cette latinisation conférait une respectabilité médicale au concept, elle a été vivement contestée par Jacques Lacan et d’autres théoriciens francophones qui lui reprochaient d’occulter la simplicité vernacularisée et la force brute du pronom allemand d’origine.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan morphologique et syntaxique, le mot « Ça » relève de la catégorie des substantifs masculins invariables lorsqu’il est employé pour nommer l’instance psychanalytique. Il s’écrit avec une cédille majuscule ou minuscule selon sa position syntaxique (« le Ça » ou « un Ça ») et se prononce phonétiquement /sa/. Son usage nominalisé est systématiquement précédé d’un déterminant défini, indéfini ou possessif (« le Ça », « notre Ça »).
Dans le discours théorique, le vocable s’emploie principalement au singulier, traduisant l’unité topique de l’instance malgré la multiplicité des pulsions qu’elle abrite. Les formes déclinées comme l’adjectif demeurent rares, les auteurs privilégiant les périphrases telles que « relevant du Ça », « pulsionnel » ou « propre au processus primaire ». L’inflexion syntaxique du substantif impose généralement l’accord au masculin singulier de tous ses modificateurs adjectivaux.
4. Explication conceptuelle détaillée
L’appréhension exhaustive du Ça requiert d’examiner ses trois dimensions métapsychologiques fondamentales : dynamique, économique et topique. Du point de vue dynamique, le Ça est le siège exclusif des conflits d’investissements où s’affrontent et s’intriquent sans relâche les pulsions d’autoconservation, les pulsions sexuelles (Éros) et les pulsions de destruction ou de mort (Thanatos). Ces poussées ne connaissent aucune hiérarchie morale ; elles exercent une pression constante sur l’appareil psychique afin de parvenir à la motilité et à la réalisation hallucinatoire ou effective de leur but.
D’un point de vue économique, le Ça représente le réservoir énergétique originel de l’organisme humain. L’énergie psychique y circule à l’état totalement libre et fluide, caractérisée par une mobilité absolue qui autorise les phénomènes de déplacement et de condensation propres au processus primaire. Dans ce régime économique, un investissement d’objet peut instantanément transférer sa charge affective vers une autre représentation connexe sans égard pour la logique objective, illustrant la souveraineté du principe d’évitement du déplaisir et de la quête de satisfaction immédiate.
Du point de vue topique, le Ça n’occupe aucune localisation anatomique précise dans le tissu cérébral, bien qu’il s’enracine fonctionnellement aux confins du somatique et du psychique. Il est entièrement situé en dehors de la conscience vigile. Alors que dans la première topique freudienne (Inconscient, Préconscient, Conscient), l’inconscient regroupait indistinctement les éléments refoulés et les mécanismes de défense, la seconde topique attribue au Ça la totalité des contenus refoulés ainsi que le noyau originaire jamais advenu à la conscience, que Freud nomme le refoulement originaire.
Il importe de clarifier que le Ça ne dispose d’aucun contact direct avec la réalité sensible extérieure. Dépourvu d’organes perceptifs propres, il demeure tributaire du Moi pour décoder l’environnement et satisfaire ses besoins vitaux. Cette relation de dépendance réciproque génère une tension dialectique constitutive du sujet : le Moi puise l’intégralité de son énergie dans le Ça, mais il doit simultanément brider, canaliser et différer les impulsions de ce dernier pour préserver l’intégrité biologique de l’individu face aux contraintes du monde réel.
Enfin, le Ça ignore radicalement les catégories fondamentales de la raison humaine. Ni le temps linéaire, ni l’espace cartésien, ni le principe de non-contradiction n’y ont cours. Deux désirs diamétralement opposés peuvent y coexister côte à côte sans se neutraliser ni entrer en contradiction logique. Une trace mnésique enfouie dans le Ça depuis la petite enfance conserve intacte son intensité dynamique originelle, prête à resurgir à tout moment sous la forme d’un symptôme névrotique ou d’une formation de l’inconscient.
5. Évolution historique
La genèse conceptuelle du Ça s’inscrit dans un mouvement de réorganisation théorique profond de la psychanalyse au cours des années 1920. Jusqu’à cette période, le modèle freudien de l’appareil psychique reposait sur le schéma spatial de la première topique, conceptualisé dans le septième chapitre de L’Interprétation du rêve en 1900. Cependant, la pratique clinique confronting Freud à des résistances inconscientes émanant du Moi lui-même mit en évidence les apories de l’équivalence stricte entre « inconscient » et « refoulé ».
Dès l’introduction de la pulsion de mort dans Au-delà du principe de plaisir (1920), Freud ressentit l’impérieuse nécessité de forger une nouvelle armature conceptuelle capable de rendre compte de la compulsion de répétition et des forces d’autodestruction. La rencontre épistolaire et intellectuelle avec Georg Groddeck servit de catalyseur. Groddeck, alors médecin thermal à Baden-Baden, soignait des affections organiques par la cure analytique en affirmant que le corps physique était façonné par une force inconsciente primordiale qu’il appelait le Ça.
Dans Le Moi et le Ça (1923), Freud formalisa ce virage en assignant au Ça un statut métapsychologique précis au sein de la triade Ça-Moi-Surmoi. Durant la décennie suivante, notamment dans les Nouvelles Conférences d’introduction à la psychanalyse (1933) et son inachevé Abrégé de psychanalyse (1938), Freud affina ses formulations. Il décrivit le Ça comme « un chaos, un chaudron plein de bouillonnements excitants », accentuant son analogie avec un substrat biologique obscur où convergent les instincts fondamentaux.
Dans la période post-freudienne, le concept subit des inflexions notables selon les courants. La psychologie du Moi anglo-saxonne (Heinz Hartmann, Ernst Kris, Rudolph Loewenstein) postula l’existence d’une matrice indifférenciée originaire d’où émergeraient simultanément le Moi et le Ça, atténuant la primauté absolue accordée par Freud au Ça. À l’opposé, Jacques Lacan réinterpréta le Ça à travers le prisme de la linguistique saussurienne, reliant l’instance au concept freudien de « Wo Es war, soll Ich werden » (« Là où c’était, dois-je advenir ») pour critiquer l’adaptationnisme comportemental.
6. Fondements théoriques
La théorie du Ça repose sur l’hypothèse de la continuité fonctionnelle entre la sphère somatique et la sphère psychique. La pulsion (Trieb) y est expressément définie comme le concept-limite entre le psychique et l’organique, représentant la mesure de l’exigence de travail imposée à l’esprit en raison de son lien avec le corps. De ce fait, le Ça incarne le réceptacle mental direct de cette pression somatique continue, traduisant les états de déséquilibre homéostatique en impératifs d’action hallucinatoire ou motrice.
Un autre pilier théorique réside dans la doctrine du principe de plaisir-déplaisir (Lust-Unlust-Prinzip). Pour le Ça, toute augmentation de la tension interne correspond à du déplaisir, tandis que toute décharge d’énergie équivaut au plaisir. Cette mécanique basale ne tolère aucun report, opérant selon une temporalité du tout-ou-rien. Ce cadre postule que l’appareil mental primaire cherche constamment à ramener l’excitation interne à un niveau stable ou nul, préfigurant l’hypothèse thermodynamique du principe de constance formulée par Gustav Fechner.
Par ailleurs, la théorisation des pulsions de vie et de mort constitue le cadre dualiste au sein duquel s’organise l’activité du Ça. Les forces érotiques visent à unifier, lier et créer des synthèses d’objets toujours plus vastes, tandis que les pulsions thanatiques cherchent la dissolution des liaisons psychiques et le retour à l’inorganique. Dans le Ça, ces pulsions ne se manifestent jamais à l’état pur mais sous forme d’intrications pulsionnelles variables ; une désintrication massive conduit inexorablement à des décompensations cliniques graves ou à des passages à l’acte destructeurs.
Enfin, la métapsychologie postule que le Ça est le domaine réservé du refoulement originaire (Urverdrängung). Ce processus primordial fixe des représentants pulsionnels archaïques dans l’inconscient avant toute accession au langage structuré. Ces noyaux constitutifs du Ça agissent ensuite comme des centres d’attraction magnétique attirant à eux, par la suite, les éléments refoulés secondaires que le Moi conscient et préconscient refuse d’intégrer en raison de leur incompatibilité morale ou narcissique.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’analyse structurale du Ça révèle une organisation composite articulée autour de plusieurs polarités dynamiques et fonctionnelles fondamentales :
- Le noyau originaire héréditaire : Ensemble des traces phylogénétiques et des prédispositions instinctuelles transmises par l’évolution biologique de l’espèce humaine, constituant le socle invariable et inné de l’appareil psychique.
- Les rejetons du refoulement originaire : Premières représentations psychiques fixées aux pulsions lors de la phase préverbale du développement, inaccessibles à la mémoire consciente mais dotées d’une force motrice inaltérable.
- Le contingent refoulé secondaire : Idées, souvenirs, représentations fantasmatiques et désirs acquis au cours de l’histoire infantile du sujet, expulsés du Moi en raison de leur nature conflictuelle avec le Surmoi ou la réalité.
- Les investissements pulsionnels de vie (Éros) : Poussées libidinales orientées vers la recherche d’étayage, l’érotisation corporelle, la réunion relationnelle et la préservation de la cohésion narcissique.
- Les poussées pulsionnelles de mort (Thanatos) : Forces orientées vers la désarticulation des liaisons d’objets, l’agressivité primaire, l’auto-anéantissement et la répétition compulsive sans but adaptatif.
- Le processus primaire d’énergie libre : Mode opératoire exclusif régi par la condensation métaphorique et le déplacement métonymique, caractérisé par l’immédiateté de la décharge pulsionnelle.
8. Exemples et cas illustratifs
L’observation clinique fournit des manifestations flagrantes de la puissance déliée du Ça, en particulier lorsque le contrôle inhibiteur exercé par le Moi se trouve temporairement levé ou structurellement anéanti. Le domaine paradigmatique de l’activité du Ça chez l’individu sain réside dans l’expérience onirique nocturne. Pendant le sommeil, le désinvestissement partiel de la motilité et du monde extérieur abaisse la censure vigile, permettant aux désirs archaïques du Ça d’investir massivement les traces mnésiques pour fabriquer des scènes hallucinatoires condensées et déroutantes régies par le processus primaire.
Dans le champ psychopathologique, les états d’excitation maniaque illustrent une invasion spectaculaire de l’appareil psychique par l’énergie du Ça. Débarrassé des entraves punitives du Surmoi et d’un Moi temporairement dissous dans une toute-puissance illusoire, le patient maniaque éprouve une fuite désordonnée des idées, une logorrhée incoercible et une désinhibition totale des impulsions sexuelles ou dépensières, reflétant la décharge brute et immédiate du réservoir pulsionnel.
Un autre exemple saisissant se manifeste dans les actes manqués sévères, les lapsus révélateurs et les raptus impulsifs. Lorsqu’un individu prononce un mot hautement inconvenant à la place d’une formule de politesse conventionnelle lors d’une cérémonie solennelle, il assiste à une brèche momentanée où un désir enfoui dans le Ça court-circuite la médiation préconsciente pour s’énoncer de force, démontrant la porosité de la barrière défensive du Moi.
9. Mesure et évaluation
En raison de son statut métapsychologique d’instance non consciente et dénuée de substrat matériel observable directement, le Ça ne saurait faire l’objet d’une quantification psychométrique au sens du positivisme expérimental standard. On n’évalue pas le Ça par des questionnaires d’auto-évaluation, dans la mesure où le sujet conscient ignore par définition ses contenus les plus profonds. L’évaluation de l’activité du Ça s’effectue donc par voie indirecte, à travers le repérage clinique des dérivés de l’inconscient.
Les outils les plus pertinents reposent sur les méthodes projectives, au premier rang desquelles figurent le test de Rorschach et le Thematic Apperception Test (TAT). L’analyse psychodynamique de ces épreuves examine attentivement la perméabilité du sujet face aux pulsions agressives ou libidinales brutes, la prévalence des réponses kinesthésiques, les défaillances de la régulation formelle (F%) et l’émergence soudaine de contenus primaires non élaborés (thématiques de dévoration, de mutilation ou d’angoisse de morcellement).
Dans le protocole diagnostique d’orientation psychanalytique, le clinicien évalue la force fonctionnelle du Ça en observant l’équilibre structural entre les trois instances. Otto Kernberg, dans son modèle d’évaluation de l’organisation de la personnalité, évalue l’emprise des contenus pulsionnels du Ça par l’analyse des mécanismes de défense primitifs comme le clivage, l’identification projective et le déni, qui témoignent d’une incapacité du Moi à contenir les assauts affectifs et pulsionnels d’origine archaïque.
10. Applications et portée pratique
La théorisation du Ça innerve l’ensemble de la technique de la cure psychanalytique et de la psychothérapie d’inspiration analytique (PIP). La règle fondamentale de la libre association (« dire tout ce qui vient à l’esprit sans censure ») a pour vocation méthodologique directe d’affaiblir les défenses critiques du Moi vigile afin de permettre aux émanations et dérivés du Ça d’accéder au champ du langage verbal. C’est à partir de ce matériau discursif brut que le travail d’élaboration et d’interprétation transférentielle peut s’opérer.
En psychopathologie clinique, la reconnaissance des forces issues du Ça est déterminante pour comprendre les troubles du contrôle des impulsions, les addictions sévères, les passages à l’acte pervers et les décompensations psychotiques. Dans le traitement de ces affections, la visée thérapeutique ne consiste pas à éradiquer le Ça — ce qui équivaudrait à la mort psychique de l’individu —, mais à étayer les fonctions d’intégration du Moi pour transformer l’énergie pulsionnelle brute en investissements créatifs, amoureux et sociaux sublimés.
Au-delà de la clinique individuelle, le concept trouve des transpositions fécondes dans la sociologie critique et la psychologie des foules. Dans des ouvrages tels que Malaise dans la civilisation, Freud démontre que la culture humaine repose sur un renoncement pulsionnel collectif perpétuel exigé par le Surmoi social au détriment des revendications hédoniques et agressives du Ça. Lorsque les institutions démocratiques ou les digues éthiques se fissurent, les pulsions destructrices du Ça collectif peuvent se déchaîner sous forme de violences de masse, de guerres ou de régressions totalitaires.
11. Recherche et données empiriques
Avec l’avènement des neurosciences affectives et de la neuropsychanalyse, sous l’impulsion pionnière de chercheurs comme Mark Solms et Jaak Panksepp, le modèle structural freudien a fait l’objet d’une vigoureuse réactualisation neurobiologique. Panksepp a mis en lumière l’existence de sept réseaux affectifs émotionnels primaires sous-corticaux hautement conservés sur le plan phylogénétique (tels que SEEKING/Recherche, RAGE, FEAR/Peur, LUST/Désir), fonctionnant sans médiation cognitive réflexive.
Mark Solms a proposé une corrélation audacieuse entre l’activité du Ça et le tronc cérébral supérieur, le système limbique et l’aire tegmentale ventrale. Selon Solms, loin d’être totalement inconscient au sens biologique, le Ça constitue le siège d’une forme de conscience affective primaire (« affective consciousness ») intensément ressentie sous forme de valence hédonique pure, tandis que le cortex cérébral préfrontal correspondrait aux fonctions intégratrices et stabilisatrices du Moi et du Surmoi.
Des études d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) sur le rêve et les états modifiés de conscience corroborent l’hypothèse d’une désactivation relative des aires dorsolatérales préfrontales (siège de la pensée logique et de la censure exécutive) concomitante d’une hyperactivation du système limbique et paralimbique. Ces données empiriques offrent un parallèle contemporain robuste à la conceptualisation freudienne du processus primaire prévalant lorsque les barrières du contrôle vigile s’effacent.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La modélisation du Ça reflète indéniablement les paradigmes énergétiques et mécanistes de l’Europe de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, fortement marqués par la thermodynamique d’Helmholtz et le biologisme darwinien. Dans les sociétés occidentales individualistes, le Ça a souvent été perçu comme une menace interne antisociale que le sujet autonome doit dompter à travers une éducation rigide favorisant la maîtrise de soi et la rationalisation verbale.
Dans les contextes anthropologiques non occidentaux et les cultures traditionnelles holistes, le rapport aux forces pulsionnelles et ancestrales est appréhendé sous des angles structurellement distincts. Comme l’ont souligné les travaux de Georges Devereux en ethnopsychiatrie, les manifestations que la métapsychologie occidentale étiquette comme surgissements pathologiques du Ça peuvent être socialement institutionnalisées, codées et contenues à travers des rituels de transe, des rites de possession chamanique ou des fêtes dionysiaques organisées où la décharge pulsionnelle collective est régulée et réintégrée dans le lien communautaire.
De même, les philosophies orientales, notamment le bouddhisme et le taoïsme, n’envisagent pas cette force informe et impersonnelle comme une antithèse belliqueuse du Moi rationnel. Elles la conçoivent plutôt comme un flux énergétique vital primordial (le Qi) avec lequel le sujet doit apprendre à s’harmoniser par le lâcher-prise méditatif, invitant à dépasser l’illusion d’un contrôle égocentrique rigide qui caractérise fréquemment l’Occident moderne.
13. Critiques, débats et limites
Le statut théorique du Ça a suscité de vives controverses depuis son introduction formelle. Les tenants du béhaviorisme radical, à l’instar de B.F. Skinner, et les théoriciens du cognitivisme classique ont dénoncé le Ça comme une fiction métaphorique infalsifiable au regard des critères de scientificité de Karl Popper. En postulant une entité anthropomorphe invisible dotée de désirs et d’intentions, la psychanalyse risquerait, selon eux, de verser dans le mythe réificateur sans portée explicative authentique.
D’un point de vue phénoménologique et existentialiste, Jean-Paul Sartre a formulé dans L’Être et le Néant une critique cinglante de la topique freudienne. Sartre récuse l’hypothèse d’un Ça séparé du Moi par une barrière étanche de refoulement, qualifiant cette construction de refuge pour la « mauvaise foi ». Pour la phénoménologie sartrienne, postuler un Ça autonome permet commodément à l’individu de fuir son angoisse existentielle et sa liberté radicale en attribuant ses choix inavouables à un déterminisme pulsionnel étranger dont il ne s’estime pas responsable.
Au sein même de la mouvance psychanalytique, les courants intersubjectifs et relationnels ont remis en question la primauté autologique et solipsiste du Ça freudien. Des psychanalystes de la relation d’objet comme Ronald Fairbairn ont soutenu que la libido n’est pas primordialement en quête de décharge de tension brute (recherche de plaisir intrapersonnel), mais fondamentalement en quête d’objet et de relation interpersonnelle dès le premier souffle de l’existence, révisant en profondeur l’hypothèse d’un Ça initialement clos sur lui-même.
14. Termes connexes et distinctions
Afin de prévenir tout glissement conceptuel récurrent dans les écrits académiques ou cliniques, il convient d’expliciter les distinctions formelles entre le Ça et les notions voisines :
- Ça vs Inconscient : L’inconscient de la première topique est un système psychique (Ics) qualifié par un mode de fonctionnement, tandis que le Ça de la seconde topique est une instance globale. Tout le Ça est inconscient, mais tout l’inconscient n’est pas le Ça, car d’importantes fractions du Moi et du Surmoi opèrent de manière strictement inconsciente.
- Ça vs Pulsion (Trieb) : La pulsion est le vecteur énergétique élémentaire somatopsychique exerçant une pression, alors que le Ça est le pôle structural et le réceptacle psychologique organisé qui contient, rassemble et active ces multiples pulsions.
- Ça vs Libido : La libido désigne spécifiquement l’énergie dynamique des seules pulsions sexuelles et de vie, alors que le Ça héberge simultanément la libido et l’énergie non libidinale des pulsions de destruction ou de mort.
- Ça vs Moi (Ich) : Le Moi est l’instance médiatrice de la réalité, régie par la logique du processus secondaire et la perception-conscience, tandis que le Ça fonctionne à l’état brut hors du temps et des contraintes du monde sensible.
- Ça vs Surmoi (Über-Ich) : Le Surmoi représente l’instance de censure, d’auto-observation et de morale intériorisée, fonctionnant souvent comme un adversaire farouche des exigences hédoniques immédiates portées par le Ça.
15. Synthèse et points clés
En récapitulation, le Ça représente le socle originaire, pulsionnel et inconscient de la personnalité dans la seconde topique freudienne. Dépourvu d’organisation logique, de sens moral et de repères temporels, il obéit impérieusement au principe de plaisir par l’entremise du processus primaire, visant constamment la décharge immédiate des tensions internes nées des pulsions de vie et de mort.
Héritier des réflexions de Georg Groddeck et consolidé par Freud dès 1923, le concept a dépassé les frontières de la clinique psychanalytique pour devenir un outil heuristique majeur dans la compréhension de l’art, des comportements collectifs et de la dynamique des civilisations. Sa redécouverte récente par les neurosciences affectives confirme l’intuition freudienne d’une vie affective fondamentale et motrice logée dans les structures profondes de l’organisme, rappelant avec acuité que la conscience humaine demeure tributaire de forces intérieures qui la dépassent et l’animent en permanence.
Références
Freud, S. (1923). Das Ich und das Es. Internationaler Psychoanalytischer Verlag. (Trad. fr. : Le Moi et le Ça, dans Œuvres complètes de Freud / Psychanalyse, vol. XVI, PUF, 1991).
Freud, S. (1930). Das Unbehagen in der Kultur. Internationaler Psychoanalytischer Verlag. (Trad. fr. : Le Malaise dans la culture, PUF, 1995).
Groddeck, G. (1923). Das Buch vom Es: Psychoanalytische Briefe an eine Freundin. Internationaler Psychoanalytischer Verlag. (Trad. fr. : Le Livre du Ça, Gallimard, 1963).
Kernberg, O. F. (1984). Severe Personality Disorders: Psychotherapeutic Strategies. Yale University Press.
Lacan, J. (1966). Écrits. Éditions du Seuil.
Laplanche, J., & Pontalis, J.-B. (1967). Vocabulaire de la psychanalyse. Presses Universitaires de France.
Panksepp, J. (1998). Affective Neuroscience: The Foundations of Human and Animal Emotions. Oxford University Press.
Solms, M. (2013). The conscious id. Neuropsychoanalysis, 15(1), 5-19. https://doi.org/10.1080/15294145.2013.10773711