Résidence communautaire : Tremplin vers l’autonomie

La résidence communautaire constitue une structure d’hébergement intermédiaire en santé mentale favorisant la réhabilitation psychosociale et l’autonomie.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · novembre 1, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : novembre 1, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Au carrefour de la psychiatrie sociale, de l’ergothérapie et du mouvement de réhabilitation psychosociale, la structure résidentielle intermédiaire constitue un pivot incontournable du rétablissement contemporain. Loin d’être un simple hébergement substitutif, elle redéfinit les conditions de citoyenneté des individus vivant avec des troubles psychiques sévères en leur offrant un ancrage écologique protecteur. Cette modalité d’accompagnement spatial et relationnel incarne l’aboutissement pragmatique de la désinstitutionalisation, transformant le lieu de vie en un vecteur direct de reconstruction identitaire.

Résidence communautaire

1. Définition concise

La résidence communautaire désigne une structure d’hébergement non hospitalière, médicalement ou socialement encadrée, destinée à accueillir des personnes présentant des troubles psychiatriques chroniques, des incapacités psychosociales ou des difficultés d’adaptation majeures. Son objectif premier consiste à favoriser l’autonomie quotidienne, la réinsertion sociale et le développement des compétences de vie dans un milieu normalisé au cœur de la cité.

Dans le paradigme de la psychiatrie communautaire, ce modèle transcende la simple fonction hôtelière en intégrant des programmes de réadaptation structurés, une régulation des dynamiques de groupe et un soutien individualisé modulable selon les besoins du résident. L’encadrement professionnel y est pensé non comme une tutelle asilaire, mais comme un étayage progressif permettant d’atténuer le phénomène d’institutionnalisme et de prévenir les réhospitalisations itératives.

Sur le plan fonctionnel, la résidence communautaire se positionne comme une interface écologique entre les soins hospitaliers aigus et l’habitat totalement autonome. Elle met l’accent sur l’appropriation des rôles sociaux, la gestion des symptômes au quotidien, la responsabilisation domestique et la participation active à la vie civique locale, matérialisant ainsi les principes fondamentaux du modèle du rétablissement en santé mentale.

2. Étymologie et origine linguistique

Le vocable « résidence » dérive du latin classique residere, formé du préfixe re- (marquant le retour en arrière, l’insistance ou la stabilité) et du verbe sedere (s’asseoir, demeurer, siéger). Le terme a historiquement désigné le fait de demeurer fixé en un lieu précis pour y exercer une fonction ou y établir son domicile habituel, soulignant une sédentarité stabilisatrice face à l’errance ou à l’instabilité asilaire.

L’adjectif « communautaire » trouve son origine dans le latin communitas, issu de communis, combinant cum (ensemble) et munus (charge, don partagé, devoir civique). Dans le domaine sanitaire, l’emprunt direct à la terminologie anglophone community residence ou community-based residential facility s’est cristallisé au cours des années 1960 et 1970 sous l’impulsion du modèle de la psychiatrie de secteur en Europe francophone et de la réhabilitation communautaire en Amérique du Nord.

L’introduction de cette locution a marqué une rupture épistémologique délibérée avec le lexique de l’asile, de l’hospice ou de l’aliénation. En associant la stabilité du domicile (résidence) à l’inclusion dans le tissu social partagé (communautaire), le terme réaffirme que le soin psychique s’enracine dorénavant dans la cité et non plus dans l’enfermement ségrégatif.

3. Prononciation et forme grammaticale

Le terme s’articule phonétiquement en français standard sous la transcription API /ʁe.zi.dɑ̃s kɔ.my.no.tɛʁ/. L’accent tonique d’intensité repose sur les syllabes terminales de chaque segment rythmique, sans altération vocalique régionale particulière dans le contexte professionnel et académique.

Sur le plan grammatical, il s’agit d’un syntagme nominal féminin. Le nom « résidence » commande l’accord de l’adjectif qualificatif épithète « communautaire ». Au pluriel, il s’écrit « résidences communautaires ». Dans la nomenclature administrative et clinique francophone, on observe diverses déclinaisons synonymiques ou contextuelles, telles que « foyer de post-cure », « maison thérapeutique », « foyer de transition » ou encore « habitat inclusif », bien que chaque vocable reflète des nuances d’intensité de soins distinctes.

En contexte d’écriture clinique, l’expression s’emploie principalement comme complément de lieu ou sujet fonctionnel : « L’orientation vers la résidence communautaire favorise la consolidation des acquis » ou « Les résidences communautaires articulent soin sectorisé et réhabilitation sociale ».

4. Explication conceptuelle détaillée

La résidence communautaire constitue une application concrète du modèle biopsychosocial en psychiatrie. Elle part du postulat que l’environnement physique et social joue un rôle déterminant dans le cours clinique et l’évolution fonctionnelle des troubles psychiques sévères tels que les troubles du spectre de la schizophrénie ou les troubles de l’humeur réfractaires. En fournissant un cadre stable, prévisible et bienveillant, l’établissement réduit les stresseurs environnementaux chroniques connus pour précipiter les décompensations aiguës.

Le cœur du fonctionnement résidentiel repose sur l’apprentissage par l’expérience et l’entraînement aux compétences quotidiennes. Les tâches les plus banales — la préparation collective ou individuelle des repas, la gestion d’un budget domestique, l’entretien des espaces personnels et partagés, le respect d’un horaire régulier — sont conceptualisées comme des médiations thérapeutiques majeures. Ces activités permettent de réhabiliter les fonctions exécutives altérées par la pathologie ou par de longs séjours hospitaliers, telles que la planification, la flexibilité cognitive et l’inhibition.

Un autre vecteur conceptuel réside dans la modulation du climat relationnel. Les résidences communautaires s’efforcent d’instaurer une ambiance à bas niveau d’émotion exprimée (expressed emotion), limitant les critiques excessives, l’hostilité et l’intrusion affective, facteurs empiriquement corrélés aux rechutes psychiatriques. Les interactions entre pairs offrent simultanément une caisse de résonance protectrice, rompant l’isolement affectif et favorisant les processus d’identification positive, d’entraide mutuelle et d’apprentissage vicariant.

Enfin, la résidence communautaire n’a pas vocation à constituer une enclave hermétique au sein de la ville. Au contraire, ses frontières institutionnelles sont conçues pour être poreuses : les résidents fréquentent les commerces du quartier, utilisent les réseaux de transport en commun, participent à des centres de loisirs ordinaires et consultent des services de santé ambulatoires indépendants. Cette porosité intentionnelle prévient la réémergence d’une micro-institutionnalisation clandestine et ancre véritablement l’usager dans sa communauté civique.

5. Évolution historique

L’émergence des résidences communautaires s’inscrit directement dans le vaste mouvement de désinstitutionalisation psychiatrique amorcé après la Seconde Guerre mondiale dans les pays occidentaux. La découverte fortuite des neuroleptiques dans les années 1950 par Jean Delay et Pierre Deniker, couplée aux critiques sociologiques dévastatrices de l’institution asilaire menées par Erving Goffman et Michel Foucault, a rendu incontournable la fermeture massive des lits hospitaliers d’asile.

Dans les années 1960, le Community Mental Health Act signé en 1963 par John F. Kennedy aux États-Unis a acté la translation du soin psychiatrique vers les structures locales. Cependant, le déficit initial d’hébergements adaptés a d’abord engendré le phénomène tragique de la « porte tournante » (revolving door) et une précarisation massive des personnes psychiatrisées, souvent reléguées dans l’itinérance ou les prisons. Face à cette faillite logistique, des pionniers de la psychiatrie sociale ont conçu les premières halfway houses (maisons de transition), destinées à servir de passerelle réadaptative entre le milieu hospitalier clos et la vie autonome.

En France, la circulaire fondatrice du 15 mars 1960 créant la politique de secteur en psychiatrie, portée notamment par Georges Daumézon, Lucien Bonnafé et Philippe Paumelle, a favorisé l’ouverture d’appartements associatifs, de foyers de post-cure et de centres de crise au sein de chaque zone géographique desservie. En Grande-Bretagne et en Italie, sous l’influence radicale de la psychiatrie démocratique de Franco Basaglia dans les années 1970, l’éradication des hôpitaux psychiatriques traditionnels a contraint à l’édification accélérée d’un réseau dense de petites unités d’habitation communautaires intégrées dans le tissu urbain ordinaire.

À partir des années 1990 et 2000, le modèle a connu une nouvelle mutation conceptuelle sous l’effet du mouvement des usagers et de la philosophie du rétablissement. L’accent a glissé d’un modèle linéaire « en escalier » (où le patient devait franchir des paliers stricts pour prouver sa compétence d’habiter) vers le modèle du logement d’abord (Housing First) développé par Sam Tsemberis, diversifiant le spectre résidentiel et valorisant le choix individuel et le contrôle du bénéficiaire sur son lieu de vie.

6. Fondements théoriques

L’édifice des résidences communautaires repose sur un croisement de paradigmes théoriques issus de la psychologie, de la sociologie et des sciences du comportement :

La théorie écologique du développement humain, formulée par Urie Bronfenbrenner, postule que le fonctionnement individuel résulte d’interactions dynamiques et continues entre la personne et ses multiples systèmes environnementaux. La résidence communautaire intervient simultanément au niveau du microsystème (les relations immédiates au sein de l’habitat), du mésosystème (les liaisons entre l’habitat, le centre de santé mentale et l’entourage familial) et de l’exosystème (le quartier, les transports et les structures récréatives), restaurant un écosystème fonctionnel favorable au bien-être.

La théorie de l’apprentissage social et le concept d’auto-efficacité proposés par Albert Bandura fournissent l’assise méthodologique de l’entraînement aux habiletés sociales et domestiques. Au sein du foyer communautaire, l’observation des pairs réussissant à cuisiner, à prendre les transports ou à négocier un conflit interpersonnel stimule l’apprentissage vicariant. La répétition guidée de tâches graduées génère des expériences de maîtrise active, renforçant le sentiment d’efficacité personnelle et l’autodétermination de la personne.

La perspective de la réhabilitation psychosociale développée par William Anthony au Center for Psychiatric Rehabilitation de l’Université de Boston insiste sur le fait que la persistance de symptômes psychiatriques n’interdit pas l’accès à une vie productive et signifiante. La résidence communautaire n’attend pas la guérison symptomatique complète pour proposer un statut d’habitant citoyen ; elle adapte l’environnement pour compenser les déficits cognitifs ou affectifs persistants, incarnant ainsi le concept d’adaptation prothétique de l’espace de vie.

7. Composantes clés, typologies et dimensions

Les dispositifs d’habitat communautaire se structurent selon plusieurs configurations architecturales, organisationnelles et thérapeutiques :

  • Foyers d’hébergement hautement médicalisés : Structures collectives permanentes ou semi-permanentes accueillant de 8 à 15 résidents, caractérisées par une présence soignante et éducative 24 heures sur 24, destinées aux personnes présentant une dépendance fonctionnelle sévère et une vulnérabilité clinique constante.
  • Maisons de transition (Halfway Houses) : Résidences temporaires à moyen terme (généralement 6 à 24 mois) axées sur la transition post-hospitalière, dotées d’un encadrement diurne actif et orientées vers le développement accéléré des compétences d’autonomie en vue d’un accès rapide à un logement indépendant.
  • Appartements thérapeutiques ou associatifs partagés : Logements ordinaires situés dans des immeubles locatifs standard, accueillant de 2 à 4 usagers sans encadrement permanent sur place, mais bénéficiant de visites programmées régulières d’une équipe mobile de santé mentale ou de travailleurs sociaux.
  • Habitats inclusifs et coopératifs : Modèles participatifs récents où les résidents gèrent collégialement les règles de vie commune, partagent des espaces de convivialité et choisissent eux-mêmes les prestataires de services d’aide médico-sociale extérieurs.
  • Modèle du logement permanent avec soutien (Permanent Supportive Housing) : Approche découplant radicalement le bail locatif de l’obligation de soins, offrant un logement individuel pérenne dans la communauté associé à des services de réadaptation flexibles, modulables et intensifs (équipes PACT ou de suivi intensif dans le milieu).

8. Exemples et cas illustratifs

Afin de conceptualiser concrètement la trajectoire d’un usager en résidence communautaire, considérons le cas clinique de Marc, un homme de 34 ans présentant un diagnostic de schizophrénie paranoïde stabilisée, ayant accumulé sept hospitalisations complètes en l’espace de cinq ans en raison de ruptures de traitement et d’un isolement social absolu au sein du domicile parental surprotecteur.

Orienté vers une résidence communautaire de transition accueillant dix adultes, Marc est d’abord confronté à l’angoisse de la collectivité. L’équipe pluridisciplinaire, composée d’éducateurs spécialisés, d’un ergothérapeute et d’un psychologue, élabore avec lui un plan de réhabilitation personnalisé centré sur deux objectifs prioritaires : acquérir la gestion autonome de son pilulier hebdomadaire et participer à l’élaboration du planning des courses. Grâce à l’étayage bienveillant des soignants et au soutien informel d’un pair plus expérimenté, Marc surmonte progressivement son apragmatisme et retrouve une régularité dans son rythme veille-sommeil.

Après dix-huit mois d’accompagnement, les scores de Marc à l’échelle d’évaluation de l’autonomie démontrent une régression significative de ses déficits exécutifs domestiques. Il n’a présenté aucune rechute aiguë nécessitant une réadmission hospitalière. Il effectue désormais la transition vers un appartement associatif semi-autonome partagé avec un colocataire, tout en maintenant un suivi hebdomadaire avec l’équipe mobile du secteur. Ce cas illustre la fonction de tremplin désinstitutionnalisant de la structure résidentielle.

9. Évaluation, mesure et critères d’admission

L’indication et l’orientation vers une résidence communautaire nécessitent un processus d’évaluation multidimensionnelle rigoureux afin d’assurer l’adéquation entre les besoins de l’usager et le niveau d’encadrement offert par le dispositif :

Les professionnels mobilisent couramment des outils standardisés d’évaluation fonctionnelle. Parmi eux, l’échelle des activités de la vie quotidienne (ADL de Katz et IADL de Lawton) permet de mesurer précisément le degré d’autonomie dans les gestes élémentaires (hygiène, alimentation) et instrumentaux (prise de médicaments, finances, courses). L’Échelle d’Évaluation de l’Autonomie Fonctionnelle (SMAF) ou la WHODAS 2.0 (World Health Organization Disability Assessment Schedule) sont également largement employées pour quantifier le niveau de handicap psychique global.

Sur le plan psychopathologique et relationnel, l’observation clinique évalue la stabilité symptomatique, la présence de comportements agressifs hétéro- ou auto-agressifs non contenus, le degré d’insight et la capacité minimale à tolérer la promiscuité d’un groupe de pairs sans décompensation paranoïde majeure. Le projet personnalisé s’élabore lors d’entretiens de pré-admission et de séjours de découverte échelonnés, garantissant le consentement éclairé de la personne.

Au cours du séjour, l’évaluation demeure continue. Des réunions de synthèse multidisciplinaires régulières réajustent les objectifs du contrat de séjour, évaluant l’acquisition des compétences cibles au moyen d’échelles de qualité de vie (telle que la MANSA – Manchester Short Assessment of Quality of Life) et d’échelles d’auto-évaluation du rétablissement (comme le Recovery Assessment Scale – RAS).

10. Applications et portée pratique

La portée opérationnelle des résidences communautaires dépasse largement le seul secteur psychiatrique conventionnel ; elle innerve l’ensemble des politiques publiques médico-sociales et urbaines contemporaines :

En addictologie, les maisons de sobriété (sober living homes) et les résidences thérapeutiques constituent un maillon fondamental pour consolider le sevrage, prévenir la récidive et réapprendre à structurer le temps libre sans produit, dans un climat d’entraide et de responsabilisation collective paritaire.

Dans le domaine du polyhandicap, du traumatisme crânien et des troubles du spectre de l’autisme, les habitats inclusifs en petits effectifs permettent d’éviter la rupture des trajectoires de vie consécutive au vieillissement ou à la disparition des aidants familiaux, offrant un compromis sécurisant entre surveillance bienveillante et stimulation du potentiel adaptatif résiduel.

Sur le plan médico-économique, l’implantation de résidences communautaires performantes engendre une réduction substantielle des coûts de santé publique. En écourtant les durées de séjour en milieu hospitalier aigu — dont le coût unitaire journalier est prohibitif — et en évitant les passages répétés aux urgences psychiatriques, ces structures optimisent l’allocation des ressources du système de soins tout en maximisant la satisfaction des bénéficiaires.

11. Recherche et données empiriques

Une vaste littérature scientifique internationale documente l’efficacité clinique, sociale et fonctionnelle des dispositifs d’habitat communautaire encadré :

Dans une méta-analyse pionnière devenue classique, Nelson, Hall et Walsh-Bowers (1999) ont examiné l’impact des logements avec soutien sur l’adaptation psychologique et sociale des adultes souffrant de troubles psychiatriques graves. Leurs conclusions démontrent que les résidents de structures communautaires stables présentent un taux d’hospitalisation significativement inférieur, une amélioration marquée de leurs relations sociales et un niveau de satisfaction de vie considérablement plus élevé que les patients maintenus en institution ou rejetés dans un hébergement précaire non régulé.

Les études empiriques comparant les modèles résidentiels en escalier (linear continuum model) et le modèle du logement d’abord (Housing First), notamment les travaux massifs du projet pancanadien Chez Soi / At Home coordonné par Goering et al. (2014), ont apporté des éclairages cruciaux. Ces recherches ont prouvé qu’un accès direct à un logement communautaire assorti d’un soutien intensif assure une stabilité résidentielle supérieure à 80 % sur plusieurs années, y compris pour des populations marginalisées cumulant schizophrénie réfractaire et dépendances sévères.

Par ailleurs, les travaux d’ergothérapie contemporains soulignent que l’engagement dans les routines domestiques au sein de la résidence stimule la neuroplasticité et limite le déclin cognitif lié à l’inactivité asilaire prolongée. L’insertion dans un cadre communautaire régulier restaure les rythmes circadiens et renforce l’adhésion thérapeutique globale par un phénomène de normalisation psychosociale.

12. Considérations culturelles et transnationales

La conception et l’acceptation de la résidence communautaire varient considérablement selon les matrices socioculturelles, les représentations de la folie et les structures d’organisation familiale propres à chaque pays :

Dans les sociétés occidentales individualistes d’Europe du Nord et d’Amérique anglo-saxonne, la résidence communautaire vise prioritairement l’autonomisation par rapport à la cellule familiale d’origine, valorisant l’indépendance financière, spatiale et juridique de l’usager. L’État-providence et le tissu associatif tiers y assument le rôle de principal pourvoyeur d’assistance résidentielle.

À l’inverse, dans les cultures collectivistes d’Asie, d’Afrique subsaharienne ou d’Amérique latine, l’externalisation de la personne en situation de handicap psychique hors du réseau familial élargi est fréquemment perçue comme un abandon déshonorant ou un stigmate culpabilisant. Les dispositifs communautaires y prennent souvent la forme d’un soutien direct aux familles au sein même du village ou du quartier, comme en témoignent les villages thérapeutiques traditionnels (par exemple, la communauté d’Aro au Nigeria initiée par Thomas Adeoye Lambo) ou le modèle séculaire d’accueil familial thérapeutique de Geel en Belgique.

En outre, les attitudes du voisinage urbain face à l’implantation d’une résidence communautaire révèlent le phénomène universel du syndrome « Pas dans mon arrière-cour » (Not In My Back Yard – NIMBY). Malgré l’adhésion de principe aux valeurs d’inclusion, les riverains manifestent régulièrement des craintes disproportionnées relatives à la sécurité locale, aux nuisances sonores ou à la dévaluation de leur patrimoine immobilier, soulignant la persistance d’une stigmatisation structurelle entourant la maladie mentale grave.

13. Critiques, controverses et limites

Malgré ses indéniables vertus thérapeutiques, la résidence communautaire fait l’objet de vifs débats théoriques et de controverses institutionnelles :

La critique la plus radicale émane des théoriciens de la « trans-institutionnalisation » ou de la « ré-institutionnalisation ». Des sociologues critiques ont observé que certaines résidences communautaires reproduisent fidèlement, sous une façade pavillonnaire ou domestique trompeuse, les mécanismes d’assujettissement, de contrôle disciplinaire et de dépossession décrits par Goffman dans les asiles d’antan : horaires de coucher rigides, confiscation des clés, restriction des visites et surveillance constante des moindres faits et gestes.

Le modèle en escalier fait également l’objet de vives contestations de la part des mouvements de défense des usagers (survivors movement). Exiger d’une personne vulnérable qu’elle prouve sa « compétence à habiter » en franchissant des étapes contraignantes sous peine d’exclusion crée une anxiété de performance préjudiciable, pouvant engendrer un sentiment d’infantilisation prolongée et de dépendance chronique envers l’équipe encadrante.

Enfin, les contraintes budgétaires chroniques et le manque de personnel qualifié transforment parfois ces lieux en simples espaces de gardiennage passif où l’offre d’activités émancipatrices et de réhabilitation effective demeure squelettique. Le manque de fluidité en aval — notamment la pénurie endémique de logements sociaux abordables dans les métropoles — conduit à l’engorgement durable des résidences, privant de nouveaux patients de cette ressource intermédiaire essentielle.

14. Termes connexes et distinctions conceptuelles

La compréhension du concept exige de clarifier ses frontières avec des notions voisines mais distinctes du paysage médico-social :

  • Hôpital de jour : Structure de soins ambulatoires dispensant des thérapies intensives durant la journée, mais n’offrant aucun hébergement nocturne ni dimension d’habitat de vie.
  • Famille d’accueil thérapeutique : Dispositif intégrant l’usager au sein d’un foyer familial tiers rémunéré et supervisé par une équipe soignante, reposant sur des dynamiques familiales affectives intimes plutôt que sur la vie en collectivité entre pairs.
  • Maison d’arrêt / Établissement pénitentiaire : Milieu privatif de liberté coercitif et punitif, à l’opposé fondamental de la visée émancipatrice, thérapeutique et consentie de la résidence communautaire, bien que les failles du secteur intermédiaire conduisent parfois à une judiciarisation abusive des malades mentaux.
  • Foyer d’hébergement d’urgence pour sans-abri : Hébergement provisoire et précaire non spécialisé, dépourvu de cadre thérapeutique de réhabilitation psychosociale structuré, n’offrant aucune continuité de suivi à moyen ou long terme.
  • Habitat inclusif / Colocation solidaire : Forme contemporaine d’habitat partagé citoyen où le volet soignant est entièrement découplé du bail locatif ordinaire, géré directement par des collectifs d’habitants avec l’appui de coordinateurs de vie sociale.

15. Synthèse et points clés à retenir

La résidence communautaire constitue la clé de voûte de la désinstitutionalisation psychiatrique et de la psychiatrie citoyenne moderne. Elle incarne l’alliance pragmatique du soin psychique continu et du droit universel au logement digne au cœur de la collectivité humaine.

Fondée sur le modèle biopsychosocial et les principes de la réhabilitation psychosociale, elle fournit un environnement structuré, sécurisant et bienveillant permettant d’entraîner les compétences de la vie quotidienne, de briser l’isolement social et de prévenir efficacement les rechutes et réhospitalisations.

Face aux critiques relatives au risque de trans-institutionnalisation et au phénomène d’engorgement, l’évolution actuelle du secteur s’oriente résolument vers des formules plus souples, participatives et désaliénantes, privilégiant l’autodétermination, le logement choisi et la pleine reconnaissance de la citoyenneté des personnes vivant avec un handicap psychique.

Références

  • Anthony, W. A. (1993). Recovery from mental illness: The guiding vision of the mental health service system in the 1990s. Psychosocial Rehabilitation Journal, 16(4), 11–23. https://doi.org/10.1037/h0095655
  • Goffman, E. (1961). Asylums: Essays on the social situation of mental patients and other inmates. Anchor Books.
  • Goering, P. N., Streiner, D. L., Adair, C., Aubry, T., Barker, J., Distasio, J., Hwang, S. W., Komaroff, J., O’Campo, P., Somers, J., & Zabkiewicz, D. M. (2014). The At Home/Chez Soi trial: Protocol for a complex intervention to address homelessness and mental illness in five Canadian cities. Canadian Journal of Psychiatry, 56(10), 628–636. https://doi.org/10.1177/070674371105601007
  • Nelson, G., Hall, G. B., & Walsh-Bowers, R. (1999). A structural equation model of the housing and support of people with severe mental illness. American Journal of Community Psychology, 27(3), 309–335. https://doi.org/10.1023/A:1022201925345
  • Tsemberis, S. (2010). Housing First: The Pathways Model to End Homelessness for People with Mental Illness and Addiction Manual. Hazelden Publishing.

Citer cet article

Looti, M. (2026, novembre 1). Résidence communautaire : Tremplin vers l’autonomie. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=residence-communautaire-psychiatrie
Looti, Mohammed. “Résidence communautaire : Tremplin vers l’autonomie.” Base de données de psychologie en français, 1 novembre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=residence-communautaire-psychiatrie.
Looti, Mohammed. “Résidence communautaire : Tremplin vers l’autonomie.” Base de données de psychologie en français. novembre 1, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=residence-communautaire-psychiatrie.