Au croisement de la psychologie cognitive, de la psychologie de la motivation et de l’esthétique expérimentale, les stimuli de notre environnement ne valent pas seulement par leur intensité physique ou leur signification affective intrinsèque, mais également par la façon dont ils mettent en tension nos schémas mentaux préexistants. Les propriétés collatives désignent l’ensemble des caractéristiques structurales d’un stimulus qui incitent l’organisme à comparer des informations disparates, déclenchant ainsi un état de conflit cognitif, une modulation du niveau d’éveil physiologique et un puissant élan exploratoire.
Propriétés collatives
1. Définition concise
Les propriétés collatives (ou variables collatives) représentent un ensemble de caractéristiques perceptives et informationnelles d’un stimulus — telles que la nouveauté, la complexité, la surprise, l’ambiguïté et l’incongruité — dont l’évaluation requiert la comparaison active (« collation ») entre plusieurs éléments d’information présents ou entre les données perçues et les représentations mnésiques antérieures. Introduit par le psychologue Daniel Berlyne, ce concept constitue le pivot de l’explication mécaniste de la curiosité épistémique, de l’exploration perceptive et du plaisir esthétique.
Sur le plan fonctionnel, ces propriétés ne reposent pas sur une grandeur physique isolée (comme la luminance, la fréquence sonore ou la température), mais sur des relations de concordance, de discordance, de redondance ou de divergence informationnelle. Lorsqu’un individu rencontre une configuration collative singulière, le décalage perçu engendre un conflit cognitif qui élève le niveau d’éveil (arousal) du système nerveux central, motivant le sujet à explorer activement l’environnement pour réduire l’incertitude ou, inversement, pour maintenir une stimulation optimale.
Dans la taxonomie de Berlyne, les variables collatives se distinguent formellement des variables psychophysiques (liées à l’énergie du stimulus) et des variables écologiques (liées à la signification biologique de survie ou de punition/récompense). Elles constituent ainsi le moteur fondamental des conduites intrinsèquement motivées, où la recherche d’information devient une fin en soi.
2. Étymologie et origine linguistique
Le vocable « collatif » dérive directement du latin classique collatus, participe passé passif du verbe irrégulier conferre, formé du préfixe cum- (« avec », « ensemble ») et du radical ferre (« porter », « apporter »). Le verbe conferre signifie littéralement « porter ensemble », « rapprocher » ou « confronter », duquel provient également le terme juridique et philologique de « collation » (l’action de confronter deux textes ou deux documents pour en relever les concordances et les divergences).
Daniel Ellis Berlyne a forgé l’expression anglaise collative variables ou collative properties au tournant des années 1950 et 1960, notamment dans son ouvrage séminal Conflict, Arousal, and Curiosity (1960). Son intention lexicale explicite était de désigner des paramètres qui ne peuvent être extraits par un récepteur sensoriel de façon purement passive, mais qui exigent une opération de confrontation relationnelle : comparer l’élément A à l’élément B dans le champ visuel, ou comparer le stimulus perçu hic et nunc aux prototypes enregistrés dans la mémoire à long terme.
Le terme a été transposé fidèlement dans la littérature francophone de psychologie générale et cognitive sous les formes « propriétés collatives » et « variables collatives ». Bien que son usage demeure principalement circonscrit au champ académique de la psychophysiologie, des sciences cognitives et de la psychologie de l’art, sa rigueur étymologique reflète avec précision l’exigence computationnelle d’une mise en relation comparative.
3. Prononciation et forme grammaticale
En langue française, l’expression s’énonce phonétiquement [pʁɔ.pʁi.je.te kɔ.la.tiv] pour « propriétés collatives », ou [va.ʁjabl kɔ.la.tiv] pour « variables collatives ». L’adjectif « collatif » (au féminin « collative ») s’accorde en genre et en nombre avec le substantif qu’il qualifie. Il s’agit d’un adjectif relationnel savant, qui ne s’emploie pas couramment au comparatif régulier (on dira rarement qu’un élément est « plus collatif » qu’un autre, préférant formuler qu’il possède « une valeur collative plus élevée » ou « un potentiel collatif supérieur »).
Sur le plan syntaxique, le terme est le plus fréquemment mobilisé au pluriel en tant que syntagme nominal figé : « les propriétés collatives du stimulus ». Il intervient comme complément d’attribution ou sujet au sein de propositions décrivant les inducteurs de l’attention sélective, de la curiosité et des réactions psychophysiologiques associées à l’éveil cortical.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender la portée des propriétés collatives, il convient de restituer la manière dont le système cognitif traite les flux perceptifs. Contrairement aux propriétés psychophysiques traditionnelles — telle la brillance d’un faisceau lumineux ou la fréquence en hertz d’un signal acoustique —, une propriété collative ne réside pas dans l’énergie matérielle brute qui frappe les organes des sens. Elle réside dans une relation structurelle, une disparité entre deux signaux contemporains ou entre un signal présent et une attente intériorisée.
Le traitement des propriétés collatives repose sur trois axes relationnels fondamentaux :
En premier lieu, la comparaison spatiotemporelle immédiate. Lorsqu’un observateur contemple un motif géométrique ou une toile abstraite, la disparité d’orientation des lignes, la densité variable des textures ou l’asymétrie compositionnelle constituent une forme de complexité structurale. Le système visuel doit confronter les régions adjacentes pour intégrer la figure. C’est la collation simultanée.
En deuxième lieu, la comparaison temporelle séquentielle. Il s’agit de la confrontation entre le stimulus présent et les stimuli immédiatement antérieurs dans la séquence perceptive. Une transition sonore inattendue au sein d’un morceau musical, ou une rupture brutale dans une cinématique vidéo, génère de la nouveauté relative et de la surprise par rapport au contexte proximal immédiat.
En troisième lieu, la comparaison mnémonique distale. Le stimulus perçu est confronté à la vaste bibliothèque de schémas cognitifs, de prototypes catégoriels et de régularités statistiques stockés dans la mémoire à long terme de l’individu. L’apparition d’un oiseau possédant des écailles de reptile ou d’un meuble défiant les lois de la gravité engendre une incongruité manifeste, car l’objet contredit directement les règles d’inférence probabiliste acquises au cours de l’ontogenèse.
Cette activité de collation engendre inévitablement un conflit cognitif : plusieurs réponses interprétatives ou plusieurs tendances à l’action se trouvent activées simultanément dans le cortex sans pouvoir être immédiatement réconciliées. Ce conflit stimule la formation réticulée activatrice ascendante, entraînant une hausse de l’éveil physiologique (accélération cardiaque transitoire, désynchronisation de l’électroencéphalogramme, modification de la conductance cutanée). Cette tension physiologique et cognitive agit comme un signal de motivation impérieux : l’organisme déploie des stratégies d’exploration spécifique (inspection visuelle prolongée, manipulation physique, questionnement) afin d’assimiler l’information nouvelle, de réviser ses structures conceptuelles et de ramener l’éveil à un niveau homéostatique optimal.
5. Évolution historique
La formalisation des propriétés collatives s’inscrit au cœur de la révolution qui a transformé la psychologie de l’apprentissage et de la motivation au milieu du XXe siècle. Jusqu’aux années 1950, la doctrine behavioriste dominante, portée notamment par Clark Hull et sa théorie de la réduction des pulsions (drive reduction theory), postulait que tout comportement découle de la nécessité d’apaiser des besoins biologiques primaires (faim, soif, douleur, reproduction). Les comportements exploratoires des animaux ou des humains étaient difficilement explicables dans ce cadre réducteur.
Face à ces apories empiriques, plusieurs chercheurs ont commencé à mettre en évidence l’existence d’une motivation intrinsèque à explorer l’environnement sans rétribution physiologique directe. Harry Harlow observa que des primates résolvaient des puzzles mécaniques complexes par simple curiosité manipulative, tandis que Robert White proposait en 1959 le concept d’« efficance » (effectance motivation).
C’est toutefois Daniel E. Berlyne qui, dès 1954 puis de manière magistrale dans son ouvrage Conflict, Arousal, and Curiosity (1960), théorisa l’architecture sous-jacente à ces phénomènes. Berlyne comprit que ce n’était pas l’absence de stimulus qui motivait l’organisme, mais certaines configurations relationnelles précises du stimulus : les variables collatives. En opérant une synthèse audacieuse entre la psychologie gestaltiste, la toute jeune théorie de l’information de Claude Shannon et Norbert Wiener, et la neurophysiologie de la formation réticulée mise au jour par Moruzzi et Magoun (1949), Berlyne forgea un modèle élégant de l’attention et de la motivation.
En 1971, avec la publication de Aesthetics and Psychobiology, Berlyne étendit l’empire de ses propriétés collatives à l’appréciation artistique et à l’esthétique expérimentale. Il postula que les œuvres d’art agissent comme des dispositifs sophistiqués de manipulation des variables collatives, modulant le plaisir hédonique par des cycles de mise en tension et d’apaisement.
Dans les décennies 1980 et 1990, avec l’avènement des sciences cognitives computationnelles et des théories des émotions (notamment la théorie de l’évaluation cognitive ou appraisal theory développée par Klaus Scherer), les variables collatives de Berlyne ont été revisitées. Bien que son modèle purement psychobiologique fondé sur l’éveil physiologique global ait été nuancé, ses concepts descriptifs (nouveauté, complexité, ambiguïté) demeurent universellement reconnus comme les inducteurs cardinaux des processus attentionnels ascendants et de la curiosité humaine.
6. Fondements théoriques
Le cadre conceptuel qui soutient les propriétés collatives repose sur trois piliers théoriques majeurs : la théorie de l’information, le modèle de l’éveil optimal et la neurobiologie de l’exploration.
Premièrement, l’ancrage dans la théorie de l’information est prépondérant. Dans la formulation de Berlyne, un stimulus possède une valeur collative élevée lorsqu’il véhicule une incertitude subjective considérable (exprimable au sens de l’entropie de Shannon). Lorsque l’environnement présente un agencement hautement prévisible ou redondant, l’apport informationnel est nul. Dès lors qu’apparaît une rupture de régularité statistique, l’incertitude quant à l’identité ou à la signification du stimulus augmente mathématiquement. Les propriétés collatives quantifient le degré d’information manquant que l’esprit doit traiter pour lever cette incertitude.
Deuxièmement, la théorie du niveau d’éveil optimal (inspirée de la célèbre loi de Yerkes-Dodson et des travaux de Donald Hebb). Selon Berlyne, la relation entre le potentiel collatif total d’un stimulus et la valeur hédonique (le plaisir ou l’agrément ressenti) prend la forme d’une courbe en U inversé, souvent désignée sous le nom de « courbe de Wundt » :
Lorsque le potentiel collatif est trop faible (stimulus totalement familier, simpliste, prévisible), l’organisme sombre dans l’ennui et le sous-éveil (hypoarousal), un état aversif qui pousse à la recherche de stimulations variées (exploration diversive).
À un niveau modéré de conflit collatif, l’élévation contrôlée de l’éveil procure un plaisir intense et soutient l’intérêt ; c’est la zone optimale où la complexité est stimulante sans être écrasante.
À l’inverse, si le potentiel collatif est démesuré (stimulus d’une incongruité totale, incohérent, d’une complexité chaotique insurmontable), l’éveil physiologique atteint un niveau de suractivation anxiogène (hyperarousal). L’individu ressent alors de la détresse, du rejet esthétique ou de la peur, provoquant un comportement de fuite ou de retrait attentionnel.
Troisièmement, le modèle distingue deux régimes fondamentaux d’exploration comportementale : l’exploration spécifique, enclenchée par un stimulus précis dont les propriétés collatives soulèvent un conflit d’information particulier que le sujet cherche activement à résoudre pour réduire l’incertitude ; et l’exploration diversive, adoptée lorsque l’environnement est dépourvu de propriétés collatives stimulantes, conduisant l’individu à scruter l’horizon de manière diffuse pour trouver n’importe quelle source de novelty susceptible d’élever son tonus cortical.
7. Composantes clés, types et dimensions
Daniel Berlyne et ses continuateurs ont articulé les propriétés collatives autour de plusieurs dimensions sémiotiques et structurales complémentaires :
- La nouveauté (novelty) : Elle qualifie l’absence de correspondance entre le stimulus actuel et les traces mnésiques du sujet. Berlyne distingue la nouveauté absolue (un objet ou phénomène jamais rencontré auparavant au cours de la vie de l’organisme) et la nouveauté relative (un arrangement inédit d’éléments familiers, ou un stimulus connu survenant dans un contexte totalement inhabituel).
- La complexité (complexity) : Elle correspond au nombre d’éléments discernables distincts composant une structure et au degré de diversité de leurs agencements. Plus un motif comprend de parties indépendantes, de ruptures de symétrie et de variations de texture, plus sa complexité computationnelle est forte, demandant un effort de traitement cognitif accru.
- L’incongruité (incongruity) : Elle survient lorsque des éléments composants d’un stimulus violent les associations contextuelles ou sémantiques habituellement attendues. L’incongruité confronte le système perceptif à deux schémas incompatibles (par exemple, une montre qui fond sur une branche d’arbre dans un tableau surréaliste).
- La surprise (surprise) : Dimension intimement liée à la dynamique temporelle, elle émerge lorsqu’un stimulus contredit directement une attente fermement formulée un instant auparavant. La surprise résulte de la rupture brutale d’une continuité prédictive locale.
- L’ambiguïté (ambiguity) : Elle caractérise une situation perceptive ou conceptuelle où un même stimulus offre plusieurs interprétations concurrentes et simultanément plausibles, sans que les données sensorielles ne permettent de trancher immédiatement (ex. figures réversibles comme le canard-lapin de Jastrow ou le vase de Rubin).
- L’incertitude (uncertainty) : Notion quantitative issue de la théorie statistique de la communication, elle renvoie au nombre d’alternatives possibles face à un événement et à l’équiprobabilité de leur survenue. Plus l’incertitude est haute, plus l’effort d’inférence est sollicité.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour matérialiser ces propriétés au-delà des abstractions formelles, examinons comment elles se manifestent dans différents contextes de l’expérience humaine :
En architecture et aménagement urbain : Considérez un passant naviguant dans un tissu urbain médiéval par comparaison avec une grille haussmannienne ou un alignement orthogonal moderniste. Les ruelles sinueuses aux angles asymétriques, les percées visuelles imprévues et les façades de styles composites présentent une haute densité de complexité et de surprise spatiale. L’individu s’arrête, ralentit le pas et dirige son regard vers les zones d’incertitude visuelle. À l’opposé, une avenue rectiligne uniforme, pauvre en propriétés collatives, suscite rapidement une habituation perceptive et incite à accélérer le déplacement sans inspection visuelle soutenue.
En art visuel et muséographie : Une toile comme La Trahison des images de René Magritte, représentant une pipe peinte avec réalisme sous laquelle figure la mention contradictoire « Ceci n’est pas une pipe », constitue un cas exemplaire de manipulation collative d’incongruité et d’ambiguïté sémiotique. Le spectateur est contraint de collationner la modalité iconique (qui dit « pipe ») et la modalité linguistique (qui nie l’affirmation). Cette mise en échec du réflexe d’identification automatique force une réévaluation métacognitive de la nature de la représentation.
En comportement infantile et développement cognitif : Dans les paradigmes d’habituation chez le nourrisson, un bébé regarde un écran où une boîte solide traverse sans encombre un espace vide. Lors de la phase test, les expérimentateurs créent, par un jeu de miroirs, une situation « magique » où la boîte semble traverser un bloc solide préexistant. L’incongruité physique radicale génère une élévation mesurable du temps de fixation visuelle : l’enfant est capté par la propriété collative de violation des attentes de permanence et de solidité de l’objet physique, démontrant la précocité des mécanismes d’évaluation collative.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation empirique des propriétés collatives pose un défi méthodologique majeur, car il convient de distinguer les métriques objectives des stimuli de l’expérience phénoménologique subjective de l’observateur. La recherche contemporaine et classique mobilise plusieurs classes d’outils :
1. Métriques structurales et algorithmiques : Pour quantifier la complexité de manière objective, les chercheurs utilisent la compression de données numériques (par exemple la complexité de Kolmogorov approximée par des algorithmes de compression d’image sans perte comme PNG ou JPEG2000), le calcul de l’entropie de Shannon sur la distribution spatiale des gradients d’orientation visuelle, ou le dénombrement géométrique des sommets de polygones aléatoires.
2. Échelles psychométriques et rapports subjectifs : L’expérience collative perçue est généralement recueillie au moyen d’échelles de différentiel sémantique (dérivées des méthodes d’Osgood) ou d’échelles de Likert. Les participants évaluent les stimuli sur des axes bipolaires tels que : « Simple — Complexe », « Familier — Complètement nouveau », « Prévisible — Surprenant », « Clair — Ambigu ». L’agrégation factorielle de ces notations permet d’isoler un indice global de potentiel collatif.
3. Indicateurs comportementaux : Le temps de regard libre (looking time) et la fréquence des saccades oculaires au moyen de l’oculométrie (eye-tracking) constituent des mesures directes de l’exploration spécifique. L’ordre d’inspection visuelle des détails permet de retracer la trajectoire de résolution du conflit d’information.
4. Corrélats psychophysiologiques : Le niveau d’éveil déclenché par les propriétés collatives est mesuré par la réponse électrodermale (conductance cutanée reflétant l’activation sympathique), la décélération cardiaque initiale (liée au réflexe d’orientation de Sokolov) suivie d’une accélération, et la désynchronisation des ondes alpha à l’électroencéphalographie (EEG), marquant une activation métabolique accrue du cortex cérébral.
10. Applications et pertinence pratique
Loin d’être un concept purement théorique, l’ingénierie des propriétés collatives est au cœur d’innombrables domaines appliqués où la capture et le maintien de l’attention sont stratégiques :
En pédagogie et conception didactique : L’apprentissage efficace repose sur l’induction d’un conflit cognitif gérable. Présenter aux élèves une démonstration scientifique contre-intuitive (incongruité/surprise) avant d’exposer la loi théorique réveille la curiosité épistémique et déstabilise les conceptions naïves erronées. À l’inverse, un matériel pédagogique trop familier engendre le désengagement, tandis qu’une complexité conceptuelle excessive provoque la surcharge cognitive et le découragement.
En marketing et communication publicitaire : L’efficacité d’une campagne publicitaire dépend souvent de son potentiel collatif initial. L’emploi de visuels incongrus, de slogans ambigus ou de ruptures de ton dans un spot télévisuel sert d’amorce collative pour forcer l’audience à consacrer des ressources cognitives à la décodification du message de marque. Dès que le consommateur résout l’énigme du message, la baisse de tension associée procure une satisfaction hédonique qui renforce la mémorisation de l’annonce.
En conception de jeux vidéo (game design) : La rétention des joueurs obéit rigoureusement à la dynamique collative. Les concepteurs injectent continuellement de nouveaux motifs de jeu (nouveauté), dosent la difficulté des énigmes ou des combats (complexité adaptative) et introduisent des rebondissements scénaristiques imprévus (surprise), évitant à la fois l’ennui du jeu trivial et la frustration destructrice de l’obstacle impossible à surmonter.
11. Recherches et preuves empiriques
Dès les années 1960, Berlyne et ses collaborateurs ont accumulé une impressionnante série de démonstrations expérimentales. Dans une étude princeps, Berlyne (1958) présentait à des participants des paires de figures géométriques : l’une était régulière et symétrique (faible complexité), l’autre asymétrique, désordonnée et riche en détails (forte complexité). L’enregistrement des temps de fixation a démontré que le regard se dirigeait spontanément et plus durablement vers les stimuli possédant les variables collatives les plus élevées, validant le lien direct entre conflit d’information et exploration visuelle.
Ultérieurement, les travaux de Paul Silvia (2005, 2006) ont réexaminé expérimentalement la dynamique des variables collatives en les intégrant à la théorie moderne de l’évaluation émotionnelle de la curiosité et de l’intérêt. Silvia a montré que la complexité et la nouveauté ne suffisent pas à elles seules à produire un intérêt soutenu : elles n’engendrent l’intérêt que si le sujet évalue favorablement son propre « potentiel de compréhension » (comprehensibility appraisal). Si la complexité collative est élevée mais que le sujet s’estime totalement incapable de donner du sens au stimulus, l’émotion générée n’est pas l’intérêt, mais la confusion ou l’anxiété.
En neurosciences cognitives, les travaux d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) menés notamment par Matthias Gruber et Charan Ranganath (2014) ont mis en lumière les circuits neuronaux sous-jacents. L’induction d’un état de curiosité via des questions à haute incertitude informationnelle active simultanément le circuit de récompense dopaminergique mésolimbique (aire tegmentale ventrale, noyau accumbens) et l’hippocampe. Cette connectivité accrue démontre que l’état d’éveil collatif prépare activement le cerveau à encoder durablement les informations futures, confirmant la prédiction de Berlyne selon laquelle la résolution de l’incertitude possède une valeur de renforcement intrinsèque.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Si la sensibilité neurobiologique aux décalages structuraux (nouveauté, incongruité) relève d’un mécanisme universel hérité de l’évolution, la manifestation empirique des propriétés collatives dépend étroitement de la matrice culturelle de l’individu. En effet, la nouveauté et l’incongruité ne sont jamais absolues : elles se définissent en référence aux attentes préalables, lesquelles sont pour une large part modelées par la socialisation et l’environnement culturel.
Dans le domaine esthétique, par exemple, des recherches interculturelles comparant des publics occidentaux et est-asiatiques (notamment chinois ou japonais) ont mis en évidence des sensibilités divergentes à la complexité visuelle. Les œuvres d’art picturales traditionnelles d’Asie de l’Est intègrent souvent de larges espaces non peints (le concept esthétique de vide ou ma), où la complexité réside dans l’asymétrie subtile et la suggestion plutôt que dans la surcharge des détails matériels. Un observateur non initié peut juger l’œuvre simple, manquant sa subtile complexité relationnelle.
De même, le seuil de tolérance à l’ambiguïté — qui constitue le versant individuel de la réponse aux propriétés collatives équivoques — varie significativement selon les contextes éducatifs et les cultures organisationnelles. Certaines cultures valorisent la réduction rapide de l’incertitude et la catégorisation univoque, tandis que d’autres accordent une prime à la coexistence paradoxale d’indices opposés, modifiant ainsi le point d’inflexion où une configuration collative bascule du plaisir stimulant vers le désagrément cognitif.
13. Critiques, débats et limites
En dépit de sa puissance explicative pionnière, le paradigme des propriétés collatives de Berlyne a suscité plusieurs critiques théoriques et méthodologiques substantielles au sein de la communauté scientifique :
La critique la plus virulente concerne le réductionnisme psychobiologique du modèle de l’éveil unitaire. Des chercheurs comme Colin Martindale (1984, 1990) ont vigoureusement contesté l’idée que le plaisir esthétique et la curiosité dépendent primairement d’un niveau global d’activation physiologique modulé par la formation réticulée. Martindale a proposé une théorie concurrente, cognitive et connexionniste, selon laquelle le plaisir esthétique est fonction de l’activation sémantique de réseaux de neurones distribués (neural prototypicality), reléguant l’éveil viscéral à un épiphénomène non causal.
Une seconde limite tient à la difficulté d’isoler les propriétés collatives de la signification affective. Berlyne tentait de séparer hermétiquement les variables collatives des variables écologiques (la pertinence biologique directe, le danger, la valeur émotionnelle). Or, les paradigmes contemporains démontrent qu’il est quasiment impossible pour le cerveau humain d’évaluer la complexité ou la nouveauté d’un stimulus sans que son contenu émotionnel et sémantique ne biaise immédiatement le traitement attentionnel précoce.
Enfin, le modèle de la courbe en U inversé a été régulièrement pris en défaut sur le plan empirique : de nombreuses études échouent à retrouver la trajectoire descendante de la courbe pour les stimuli très complexes, observant au contraire une relation linéaire croissante chez les experts (par exemple, des historiens de l’art préférant systématiquement les toiles les plus denses et ambiguës), ce qui prouve que l’expertise cognitive modifie radicalement le traitement des propriétés collatives.
14. Termes connexes et distinctions
- Propriétés psychophysiques : Désignent les grandeurs physiques objectives mesurables d’un stimulus (longueur d’onde, intensité lumineuse, volume sonore, poids). Contrairement aux propriétés collatives, leur détection ne nécessite aucune opération de mise en relation comparative complexe avec d’autres stimuli ou représentations internes.
- Propriétés écologiques : Renvoient aux caractéristiques du stimulus directement associées à des conséquences vitales de survie, de douleur, de satisfaction biologique ou de renforcement primaire. Les propriétés collatives, elles, n’ont pas de lien d’association directe avec la survie immédiate, agissant par le seul canal du traitement de l’information.
- Curiosité épistémique : Pulsation motivationnelle orientée vers l’acquisition de savoir verbalisable et de structures conceptuelles. Les propriétés collatives constituent les déclencheurs perceptifs et informationnels qui allument la curiosité épistémique.
- Réflexe d’orientation : Réaction neurophysiologique globale décrite par Ivan Pavlov et Evgueni Sokolov face à tout changement brusque de l’environnement. C’est l’un des mécanismes physiologiques par lesquels l’organisme répond immédiatement à l’irruption d’une propriété collative de surprise ou de nouveauté.
- Dissonance cognitive : Théorisée par Leon Festinger, elle désigne un état de tension psychologique provoqué par la coexistence d’éléments de connaissance inconciliables (souvent entre une croyance et une action). Si l’incongruité collative partage une structure de conflit similaire, la dissonance cognitive implique une menace identitaire et motivationnelle pour le concept de soi, absente du simple décodage perceptif d’une propriété collative.
15. Résumé et points clés
Les propriétés collatives incarnent un concept séminal de la psychologie scientifique, dont la pertinence demeure intacte pour décrypter les relations dynamiques entre la structure de notre environnement et nos comportements exploratoires :
Elles regroupent les facettes d’un stimulus qui imposent une confrontation d’indices : nouveauté, complexité, ambiguïté, incongruité, surprise et incertitude.
Leur présence engendre un conflit cognitif qui module le niveau d’éveil du système nerveux central, enclenchant des conduites d’exploration spécifique destinées à réduire l’incertitude.
Sur le plan affectif, elles entretiennent avec le plaisir ressenti une relation curvilinéaire complexe, où une valeur collative intermédiaire procure une stimulation hédonique maximale tandis que la trivialité induit l’ennui et le chaos provoque l’aversion.
Bien que le modèle initial fondé sur l’éveil physiologique global ait été enrichi et nuancé par les théories cognitives de l’évaluation et les neurosciences de la motivation, les variables collatives continuent d’irriguer la recherche sur l’attention visuelle, l’expérience muséale, la pédagogie contemporaine et l’ergonomie numérique.
Références
- Berlyne, D. E. (1954). A theory of human curiosity. British Journal of Psychology, 45(3), 180–191. https://doi.org/10.1111/j.2044-8295.1954.tb01243.x
- Berlyne, D. E. (1960). Conflict, arousal, and curiosity. McGraw-Hill.
- Berlyne, D. E. (1971). Aesthetics and psychobiology. Appleton-Century-Crofts.
- Gruber, M. J., Gelman, B. D., & Ranganath, C. (2014). States of curiosity modulate hippocampus-dependent learning via the dopaminergic circuit. Neuron, 84(2), 486–496. https://doi.org/10.1016/j.neuron.2014.08.061
- Silvia, P. J. (2005). Cognitive appraisals and interest in visual art: Exploring an appraisal theory of aesthetic emotions. Empirical Studies of the Arts, 23(2), 119–133. https://doi.org/10.2190/12AV-AH2P-MCEH-289E