Le comportement collatéral constitue une manifestation motrice ou opérante émergente qui, bien que non directement prescrite ou renforcée par les contingences environnementales immédiates, se déploie de manière concomitante à une conduite principale ciblée. Souvent observé lors de programmes de renforcement intermittent ou au cours de la régulation des événements privés, ce phénomène met en lumière la complexité adaptative du répertoire comportemental et ses mécanismes de médiation temporelle. Explorer cette notion permet de transcender les modèles linéaires de cause à effet pour appréhender la dynamique globale de l’organisme en interaction continue avec son milieu.
Comportement collatéral
1. Définition concise
En analyse expérimentale du comportement et en psychologie opérante, le comportement collatéral désigne toute réponse motrice, verbale ou physiologique émise de façon accessoire, spontanée ou dérivée par un sujet, sans faire l’objet direct des contingences de renforcement programmées. Cette réponse s’articule généralement en concomitance avec un comportement cible ou s’insère dans les intervalles temporels séparant les renforçateurs.
Sur le plan fonctionnel, le comportement collatéral remplit fréquemment un rôle de médiation temporelle (servant d’horloge comportementale endogène dans les programmes d’espacement temporel), de régulation émotionnelle sous contrainte d’attente (comportements induits par le programme ou adjonctifs), ou encore d’indice public permettant à la communauté verbale d’inférer et de nommer des événements privés inobservables.
Ainsi, loin de constituer un simple bruit de fond ou un épiphénomène stochastique, le comportement collatéral s’inscrit au sein d’une économie comportementale élargie, témoignant de l’adaptation globale de l’organisme face aux contraintes temporelles, spatiales et motivationnelles de son environnement.
2. Étymologie et origine linguistique
Le vocable « collatéral » trouve sa racine dans le bas latin collateralis, composé du préfixe con- (« ensemble, avec ») et du substantif latus, lateris signifiant « côté » ou « flanc ». Littéralement, il renvoie à ce qui se situe à côté, en parallèle ou en marge d’un axe principal. Le terme « comportement », quant à lui, dérive de l’ancien français comporter (du latin comportare, « transporter ensemble »), qui a pris au XIXe siècle, notamment sous l’influence des naturalistes et du concept anglo-saxon de behavior, le sens de manière d’être, d’agir et de réagir propre aux êtres vivants.
L’expression composée « comportement collatéral » (calquée sur l’anglais collateral behavior) a fait son entrée dans le corpus psychologique au cours des années 1940 et 1950 sous la plume de Burrhus Frederic Skinner et de ses collaborateurs. Skinner l’a employée dans deux acceptions majeures : d’une part, pour expliquer l’apprentissage du vocabulaire des états internes subjectifs via les « réponses collatérales manifestes » observées par l’entourage, et d’autre part, pour décrire les conduites périphériques apparaissant spontanément lors d’épreuves de conditionnement opérant avec délai de renforcement.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français standard, la locution nominale masculine se prononce phonétiquement /kɔ̃.pɔʁ.tə.mɑ̃ kɔ.la.te.ʁal/ au singulier, et /kɔ̃.pɔʁ.tə.mɑ̃ kɔ.la.te.ʁo/ au pluriel (« comportements collatéraux »).
Sur le plan morphosyntaxique, le terme associe un nom commun masculin singulier (« comportement ») et un adjectif qualificatif relationnel (« collatéral »). Dans la littérature spécialisée francophone de psychologie comportementale et cognitive, il s’emploie principalement comme substantif indénombrable lorsqu’il désigne la classe générale de phénomènes, ou dénombrable pour spécifier des topographies motrices distinctes (par exemple : « les comportements collatéraux d’auto-apaisement » ou « une réponse collatérale de déambulation »).
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour cerner exhaustivement le concept de comportement collatéral, il convient d’examiner ses trois dimensions fondamentales : la médiation instrumentale, l’adjonction dynamique et le témoignage public des états subjectifs.
Dans le paradigme des programmes de renforcement à intervalle fixe (FI) ou de renforcement différentiel de débits faibles (DRL – Differential Reinforcement of Low Rates), l’organisme doit suspendre son action cible pendant une durée déterminée afin d’obtenir le stimulus appétitif. Durant cet intervalle temporel critique, l’animal ou l’être humain ne demeure pas inerte. Il s’engage activement dans une séquence stéréotypée d’actions accessoires, telles que le toilettage, le grattage, la rotation dans la cage expérimentale ou la manipulation d’objets neutres. Ces conduites constituent des comportements collatéraux. Elles ont pour propriété d’occuper le laps de temps imposé, évitant ainsi les réponses prématurées non récompensées et facilitant l’évaluation proprioceptive du passage du temps.
Sur le plan de l’analyse verbale et de l’épistémologie comportementale radicale, le comportement collatéral désigne les indicateurs observables qui accompagnent nécessairement les stimulations intéroceptives ou proprioceptives inaccessibles aux observateurs extérieurs. Lorsqu’un enfant éprouve une douleur dentaire aiguë (stimulation privée), il gémit, porte sa main à sa mâchoire ou grimace. Ces actions manifestes sont des comportements collatéraux. C’est en s’appuyant sur ces comportements observables que la communauté sociale dispense des renforcements verbaux différentiels, enseignant à l’enfant l’autodescription introspective : « J’ai mal aux dents ». Sans ces comportements collatéraux, l’acquisition d’un lexique des états internes et de la conscience de soi serait impossible selon la perspective skinnerienne.
Enfin, dans le contexte de l’analyse appliquée du comportement (ABA), le terme fait référence aux effets non intentionnels mais systématiques survenant lorsqu’une intervention cible un comportement précis. La diminution d’un comportement-défi peut entraîner, de façon collatérale, l’émergence d’une nouvelle conduite compensatoire ou, au contraire, l’augmentation spontanée d’interactions sociales positives. La délimitation du concept exige ainsi de distinguer le comportement collatéral du comportement superstitieux : si le comportement superstitieux est erronément renforcé par contiguïté accidentelle avec le renforçateur principal, le comportement collatéral se maintient par sa capacité à réguler l’attente, à combler une vacuité temporelle ou à produire des conséquences sensorielles immédiates.
5. Développement historique
La trajectoire historique du comportement collatéral s’articule autour de plusieurs jalons expérimentaux majeurs ayant façonné la psychologie scientifique moderne :
L’origine première du concept émane des travaux fondateurs de B. F. Skinner en 1945 dans son article séminal The Operational Analysis of Psychological Terms. Skinner y résout l’épineux problème de la subjectivité en démontrant comment les réponses collatérales ouvertes permettent aux parents d’enseigner des tacts verbaux relatifs aux sensations intimes, fondant ainsi la théorie opérante de la conscience privée reprise en 1957 dans son ouvrage Verbal Behavior.
Au début des années 1960, le physiologiste et psychologue John L. Falk découvre accidentellement le phénomène de polydipsie induite par le programme (schedule-induced polydipsia). En soumettant des rats à des distributions intermittentes de nourriture, il constate que les rongeurs ingèrent d’immenses quantités d’eau, sans justification homéostatique. Falk qualifie d’abord ces réactions de comportements adjonctifs ou collatéraux, ouvrant la voie à une exploration systématique des conduites générées par la structure temporelle des plannings de renforcement.
Parallèlement, Victor Laties, Bernard Weiss et leurs collègues publient en 1965 et 1969 des études expérimentales rigoureuses sur le rôle médiateur des comportements collatéraux. En introduisant des objets manipulables ou en observant les mouvements de queue des animaux sous programme DRL, ils prouvent empiriquement que les sujets utilisant des chaînes de comportements collatéraux réguliers obtiennent des taux de renforcement nettement supérieurs à ceux privés de ces supports moteurs.
Durant les décennies 1970 et 1980, John Staddon reformule ces observations dans le cadre de sa théorie des états comportementaux, redéfinissant les comportements collatéraux non plus comme des anomalies mécaniques, mais comme l’expression de tendances comportementales naturelles (comportements intérimaires) régies par des dynamiques écologiques et phylogénétiques.
6. Fondements théoriques
L’ancrage théorique du comportement collatéral s’articule principalement autour de trois grands courants scientifiques : le behaviorisme radical, la théorie du timing comportemental et le modèle économique de l’allocation comportementale.
Dans l’optique du béhaviorisme opérant, le comportement collatéral s’explique par les mécanismes de chaîne opérante concurrente. Pendant l’intervalle où le comportement primaire ne peut produire de renforcement, la valeur incitatrice des stimuli associés au renforçateur primaire diminue temporairement. Cette baisse relative permet à d’autres répertoires comportementaux de faible intensité de devenir dominants. Ces comportements s’organisent alors en chaînes motrices auto-stimulatrices dont la proprioception sert de repère discriminatif pour réengager le comportement opérant au moment propice.
La théorie du chronométrage comportemental (Behavioral Theory of Timing, développée par Peter Killeen et Mark Fetterman) confère au comportement collatéral un rôle fondamental. Selon ce modèle, l’organisme ne possède pas d’horloge cognitive centrale abstraite, mais utilise une succession d’états d’activation motrice. Chaque maillon d’une séquence collatérale active le suivant ; l’émission du comportement cible dépend directement du fait que la séquence collatérale a atteint une étape temporelle corrélée à une probabilité élevée de renforcement.
Enfin, le paradigme de l’allocation comportementale et de la loi de correspondance de Richard Herrnstein postule que tout organisme distribue continuellement son temps entre plusieurs alternatives. Lorsque l’accès à une source de renforcement est restreint par un délai, l’énergie opérante résiduelle se redistribue mécaniquement vers des activités concurrentes immédiatement disponibles dans la niche écologique ou la chambre opératoire. Le comportement collatéral reflète cette allocation dynamique sous contrainte d’espace et de ressources.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
Afin de classifier avec rigueur les diverses manifestations du comportement collatéral, les chercheurs retiennent plusieurs dimensions structurales et fonctionnelles :
- Comportements collatéraux de médiation temporelle : Séquences motrices stéréotypées (faire les cent pas, tapoter des doigts, se frotter les mains) émises au cours d’un intervalle imposé afin d’espacer les réponses et de maximiser l’efficacité du timing opérant.
- Comportements induits par le programme (adjonctifs) : Activités excessives et non homéostatiques déclenchées par la délivrance périodique d’un renforçateur (polydipsie induite, hyperphagie de substitution, rongement compulsif ou agression induite par l’extinction).
- Comportements collatéraux indices d’événements privés : Manifestations somatiques et motrices publiques (pleurs, maintien d’une zone douloureuse, crispations faciales) qui accompagnent un état interne et servent de support à la contingence sociale d’apprentissage verbal.
- Comportements collatéraux adaptatifs en milieu clinique : Conduites d’autorégulation ou de décharge motrice apparaissant spontanément chez un individu lorsqu’un comportement problème primaire est soumis à un protocole d’extinction ou d’intervention comportementale.
- Comportements collatéraux verbaux : Vociférations rythmiques, fredonnements, comptage à voix basse ou verbalisations privées extériorisées employées pour guider l’action séquentielle face à une tâche complexe exigeant concentration et temporisation.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la réalité empirique du comportement collatéral, plusieurs situations concrètes issues du laboratoire et du milieu naturel peuvent être analysées :
Cas 1 : L’expérience du programme DRL chez l’animal de laboratoire. Un rat placé dans une boîte de Skinner doit appuyer sur un levier pour obtenir une boulette de nourriture, à condition qu’au moins 20 secondes se soient écoulées depuis sa dernière pression (programme DRL 20 s). Si l’animal appuie prématurément, le chronomètre est remis à zéro sans renfort. Face à cette exigence, le rat performant développe une chaîne collatérale invariable : dès qu’il a actionné le levier, il se détourne, se dirige vers le coin opposé de la boîte, ronge consciencieusement un morceau de bois, procède à son toilettage facial, puis retourne vers le levier exactement après 21 secondes. Si l’expérimentateur retire l’objet à ronger, la précision temporelle du rat s’effondre et les pressions prématurées augmentent massivement.
Cas 2 : L’enfant en salle d’attente (milieu développemental). Un jeune enfant attend son tour pour accéder à une activité récréative hautement attractive. Incapable de maintenir une immobilité passive pendant dix minutes, il commence à balancer ses jambes de façon cadencée, à triturer les coutures de son vêtement et à fredonner une comptine. Ces agissements constituent des comportements collatéraux qui réduisent l’aversivité subjective du délai de gratification et inhibent les conduites d’impulsivité motrice non adaptées.
Cas 3 : La prise en charge clinique d’un comportement d’automutilation. Dans une unité de thérapie comportementale, une jeune patiente avec autisme bénéficie d’une procédure de renforcement différentiel d’un comportement alternatif (DRA) pour réduire les coups portés à sa propre tête. Lorsque les épisodes d’automutilation diminuent sous l’effet du renforcement, l’équipe soignante note l’apparition collatérale spontanée d’un frottement rythmique de ses paumes contre ses genoux. Ce comportement collatéral sert de régulateur sensoriel de substitution, illustrant l’interdépendance des classes de réponses au sein du répertoire de l’individu.
9. Mesure et évaluation
L’observation et la quantification du comportement collatéral requièrent des protocoles méthodologiques stricts propres à l’éthologie et à l’analyse expérimentale du comportement :
La première étape repose sur la définition opérationnelle de la topographie motrice. L’observateur doit isoler les paramètres physiques objectifs de la réponse collatérale (cinématique du mouvement, posture, objets sollicités) afin de garantir une fidélité inter-juges optimale calculée par le coefficient Kappa de Cohen.
L’évaluation s’appuie ensuite sur des systèmes d’enregistrement temporel continu ou par échantillonnage temporel :
- L’enregistrement en temps continu : Enregistrement vidéo haute fréquence permettant de mesurer la latence d’apparition du comportement collatéral après la délivrance du renforçateur principal, sa durée totale et sa position relative dans l’intervalle inter-renforçateurs.
- L’analyse par micro-intervalles : Segmentation de la période d’attente en déciles temporels pour identifier si le comportement collatéral se manifeste comme comportement intérimaire (au début de l’intervalle) ou terminal (juste avant la réponse opérante cible).
- La manipulation expérimentale par blocage de réponse : Méthode causale consistant à entraver physiquement ou fonctionnellement l’émission du comportement collatéral (par exemple en neutralisant les dispositifs manipulables de l’environnement) afin de mesurer l’impact direct de cette suppression sur la précision du comportement opérant principal.
- L’analyse fonctionnelle standardisée : Utilisation des protocoles d’Iwata pour vérifier si le comportement collatéral dépend d’un renforcement social contingent, de contingences automatiques sensorielles ou de la structure temporelle imposée par l’environnement.
10. Applications et portée pratique
La compréhension du comportement collatéral déploie des applications majeures dans plusieurs champs professionnels de la psychologie et des neurosciences comportementales :
En thérapie comportementale et cognitive (TCC) et en analyse appliquée du comportement, la prise en compte des comportements collatéraux est déterminante pour prévenir les rechutes et anticiper les effets secondaires des interventions. Lorsqu’un thérapeute supprime une conduite dysfonctionnelle (comme une compulsion ou un tic moteur), l’identification des comportements collatéraux permet de canaliser l’énergie de réponse vers des conduites adaptatives pro-sociales plutôt que de laisser émerger des réponses de substitution indésirables.
Dans le domaine de l’éducation et des apprentissages scolaires, reconnaître la valeur fonctionnelle des comportements collatéraux modifie profondément la gestion de classe. De nombreux élèves présentant un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) produisent des comportements collatéraux moteurs (agiter les pieds, presser une balle antistress, gribouiller). Les recherches confirment que ces réponses motrices augmentent l’éveil cortical et améliorent l’allocation attentionnelle sur la tâche cognitive centrale. L’interdiction dogmatique de ces comportements collatéraux nuit souvent aux performances académiques de l’élève.
Dans le champ de l’ergonomie et du travail en environnement contraint (contrôle aérien, conduite de trains à grande vitesse, surveillance de centrales industrielles), les opérateurs soumis à de longues phases de veille passive génèrent spontanément des comportements collatéraux vocaux ou posturaux. L’ingénierie ergonomique intègre désormais ces paramètres pour concevoir des postes de travail autorisant une activité motrice collatérale non perturbatrice, gage du maintien de la vigilance sur les signaux critiques.
11. Recherche et données empiriques
La littérature scientifique documente abondamment la réalité neurobiologique et comportementale des réponses collatérales :
Les études pionnières de Laties et Weiss (1969) ont mis en lumière le caractère fonctionnel indispensable du comportement collatéral. En entraînant des pigeons et des singes sous des programmes d’attente contraignants, ils ont démontré que l’administration d’agents pharmacologiques (comme le pentobarbital ou la chlorpromazine) altérait sélectivement les chaînes de comportements collatéraux avant même de toucher la motricité basale, provoquant l’effondrement immédiat de la régulation temporelle des réponses cibles.
Sur le plan neurochimique, les recherches modernes démontrent que les comportements collatéraux adjonctifs stimulent les circuits mésolimbiques de la dopamine. Les travaux de Brett et Pratt ont souligné que le blocage des récepteurs dopaminergiques D1 et D2 au sein du noyau accumbens réduit spécifiquement la fréquence d’apparition des activités collatérales induites par programme, sans affecter la prise alimentaire régulée par le renforçateur primaire. Ces résultats suggèrent que les comportements collatéraux opèrent comme un mécanisme endogène d’équilibrage hédonique et dopaminergique face au stress provoqué par l’attente ou la frustration de non-renforcement.
Chez l’être humain, des protocoles récents d’imagerie fonctionnelle et d’actimétrie conduits par des équipes de neuropsychologie cognitive confirment que les mouvements collatéraux spontanés activent le cervelet et les ganglions de la base, participant directement au calibrage de l’intervalle temporel subjectif dans les tâches d’estimation de durées supra-secondes.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’interprétation et la tolérance des comportements collatéraux sont profondément régies par les normes culturelles, les attentes éducatives et les modèles sociaux de retenue corporelle :
Dans les cultures occidentales individualistes à fort accent sur la productivité linéaire, les comportements collatéraux moteurs (tels que tambouriner des doigts, changer fréquemment de posture, mâcher du chewing-gum ou déambuler pendant un échange professionnel) ont historiquement été étiquetés de façon péjorative comme des signes de nervosité, d’impatience, de dissipation ou d’irrespect. Cette réprobation sociale pousse les individus à inhiber leurs réponses collatérales motrices visibles, ce qui peut accroître le niveau de cortisol et la fatigue cognitive lors de l’attente prolongée.
À l’inverse, dans certaines traditions culturelles orales ou collectivistes, l’insertion de comportements collatéraux rythmés — bercements du buste lors de l’apprentissage de textes, gesticulations expressives, psalmodies accessoires — est pleinement intégrée aux pratiques mnésiques et conversationnelles quotidiennes. Loin d’être jugées parasites, ces manifestations collatérales sont perçues comme des adjuvants naturels soutenant l’implication cognitive et l’expression affective de l’individu au sein du groupe.
Par conséquent, l’évaluation clinique transculturelle exige d’analyser le comportement collatéral non pas comme une anomalie universelle décontextualisée, mais en relation avec le répertoire comportemental valorisé et toléré dans la culture d’origine du sujet.
13. Critiques, débats et limites
Le statut ontologique et fonctionnel du comportement collatéral demeure l’objet de vives controverses au sein des sciences du comportement :
Le débat central porte sur la question de la causalité : le comportement collatéral est-il un véritable médiateur causal ou un épiphénomène non causal ? Les partisans de la médiation (école comportementale classique) soutiennent que le comportement collatéral est nécessaire car il fournit les stimuli proprioceptifs qui déclenchent le comportement ultérieur. En revanche, des théoriciens cognitivistes soutiennent que l’organisme mesure le temps par un mécanisme computationnel interne (horloge neuronale centrale) et que le comportement collatéral n’est qu’un sous-produit accidentel comblant l’attente, sans valeur fonctionnelle chronométrique intrinsèque.
Une seconde controverse concerne le risque de tautologie explicative dans l’analyse appliquée du comportement. Qualifier a posteriori toute conduite secondaire de « comportement collatéral » risque de masquer une insuffisance d’analyse fonctionnelle des contingences réelles maintenant cette action. Certains chercheurs mettent en garde contre l’utilisation de ce terme comme une étiquette commode regroupant indistinctement des comportements d’échappement discret, des stéréotypies d’autostimulation ou des conduites sous contrôle de stimuli discriminatifs non identifiés par l’observateur.
Enfin, la frontière taxonomique entre « comportement collatéral », « comportement superstitieux » et « comportement adjonctif » fait encore l’objet de désaccords doctrinaux marqués selon que l’on privilégie la structure des contingences de délivrance, l’histoire phylogénétique de l’espèce ou les patterns moteurs observés.
14. Termes connexes et distinctions
Pour assurer une parfaite précision conceptuelle, le comportement collatéral doit être distingué de notions voisines avec lesquelles il est couramment confondu :
- Comportement adjonctif : Conduite excessive induite par un programme de renforcement intermittent (comme la polydipsie). Bien que tout comportement adjonctif apparaisse de manière collatérale, le comportement collatéral englobe également des conduites discrètes, non excessives et purement médiatrices.
- Comportement superstitieux : Conduite maintenue par l’avènement fortuit et accidentel d’un renforçateur suivant temporellement la réponse. Le comportement collatéral, lui, ne requiert pas de conjonction accidentelle avec le renforçateur final : il est soutenu par l’espacement temporel lui-même ou par l’autorégulation qu’il procure.
- Stéréotypie motrice : Mouvements répétitifs, invariants et sans but manifeste fréquents dans certains tableaux cliniques. Le comportement collatéral se différencie par sa flexibilité contextuelle et sa sensibilité directe aux modifications des programmes de renforcement extérieurs.
- Comportement d’évitement : Réponse visant à empêcher l’apparition d’un stimulus aversif conditionné ou inconditionné. Le comportement collatéral ne supprime pas une contingence aversive programmée ; il occupe le temps d’indisponibilité du renfort positif.
- Effet collatéral (en pharmacologie / clinique) : Conséquence secondaire non désirée d’un traitement. Le concept en psychologie opérante renvoie spécifiquement à une classe de réponses comportementales de l’organisme, et non à une simple réaction médicamenteuse.
15. Synthèse et points clés
En somme, le comportement collatéral met en lumière les multiples facettes de l’organisation comportementale et de la chronobiologie adaptative :
- Il désigne une réponse émise de manière concomitante ou intercalaire sans être l’objet ciblé des contingences de renforcement immédiates.
- Il joue fréquemment le rôle d’une horloge comportementale incarnée, permettant à l’organisme de réussir des épreuves d’attente ou d’inhibition motrice via des chaînes d’actions médiatrices.
- Sur le plan verbal et épistémologique, il constitue le socle public indispensable grâce auquel la communauté humaine apprend aux individus à reconnaître et exprimer leurs états émotionnels et subjectifs privés.
- En clinique et en analyse appliquée, son repérage minutieux garantit des interventions écologiques respectant l’économie comportementale globale de la personne.
- Il ne s’agit pas d’un déchet moteur ou d’un accident opérationnel, mais de l’expression vivante de la plasticité motrice régulant les tensions générées par le temps et l’environnement.
Références
- Catania, A. C. (1971). Reinforcement schedules: The role of collateral responses. Journal of the Experimental Analysis of Behavior, 15(3), 329-338. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1333857/
- Falk, J. L. (1961). Production of polydipsia in normal rats by an intermittent food schedule. Science, 133(3447), 195-196. https://doi.org/10.1126/science.133.3447.195
- Laties, V. G., Weiss, B., Clark, L. D., & Reynolds, M. D. (1965). Overt collateral behavior during DRL behavior in the rat. Journal of the Experimental Analysis of Behavior, 8(2), 107-116. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1338062/
- Skinner, B. F. (1945). The operational analysis of psychological terms. Psychological Review, 52(5), 270-277. https://doi.org/10.1037/h0062534
- Staddon, J. E., & Simmelhag, V. L. (1971). The « superstition » experiment: A reexamination of its implications for the principles of adaptive behavior. Psychological Review, 78(1), 3-43. https://doi.org/10.1037/h0030305