La communication humaine repose fondamentalement sur la transmission rapide et structurée de représentations linguistiques, un processus qui s’avère complexe en situation de surdité ou de troubles phonologiques sévères. Le système de la parole complétée — connu historiquement en anglais sous le vocable de Cued Speech et fréquemment désigné dans l’espace francophone par l’expression Langage Parlé Complété (LPC) — constitue une réponse psycholinguistique novatrice à l’opacité visuelle de la parole orale. En couplant l’image visuelle labiale à des clés manuelles précises, cette modalité de communication permet aux personnes sourdes ou malentendantes d’accéder à une représentation phonologique intégrale et dénuée d’ambiguïté.
Parole complétée (Langage Parlé Complété)
1. Définition concise
La parole complétée est un système de communication visuelle qui associe la lecture labiale spontanée à un ensemble restreint de clés manuelles exécutées autour du visage, dans le but d’éliminer l’ambiguïté inhérente à la lecture labiale seule. Conçue pour rendre chaque phonème d’une langue orale parfaitement identifiable par voie visuelle, elle permet une transmission univoque et synchrone de la chaîne parlée au moyen de configurations et de positions digitales indexées sur les sons de la langue.
Sur le plan psycholinguistique, la parole complétée n’est pas une langue distincte pourvue d’une grammaire et d’un lexique autonomes, mais un code phonétique visuo-manuel auxiliaire qui soutient l’acquisition naturelle, la réception et la production d’une langue orale (qu’elle soit le français, l’anglais, l’espagnol ou toute autre langue naturelle). En clarifiant les distinctions phonologiques invisibles ou équivoques sur les lèvres (telles que l’opposition entre consonnes homophènes comme /p/, /b/ et /m/), le système offre au système cognitif de l’enfant sourd une base structurelle indispensable à l’édification de représentations phonologiques internes comparables à celles d’un locuteur entendant.
2. Étymologie et origine linguistique
Le terme original anglais Cued Speech a été forgé au milieu des années 1960 par le physicien et administrateur universitaire américain Robert Orin Cornett. Le mot anglais cue est issu du théâtre du XVIe siècle, signal ou invite indiquant le moment d’entrer en scène ou d’intervenir, dont l’étymologie probable dérive du latin quando (« quand ») ou de la désignation typographique Q pour quando dans les manuscrits d’époque. Dans son acception contemporaine en sciences cognitives, cue réfère à un indice ou signal perceptif facilitant le décodage d’une information.
Lors de son introduction et de son adaptation en pays francophones au début des années 1970, le dispositif a été traduit littéralement par « parole complétée », avant d’être largement popularisé sous l’appellation Langage Parlé Complété, souvent abrégé par l’acronyme LPC. Les linguistes et phonéticiens francophones préfèrent néanmoins souvent le syntagme « parole complétée » pour souligner qu’il s’agit d’une assistance articulatoire et motrice appliquée au signal de la parole (au sens saussurien de l’exercice concret de la voix et de l’articulation), plutôt que d’un « langage » ou d’une langue concurrente dotée de ses propres règles morphosyntaxiques.
3. Prononciation et forme grammaticale
Dans l’usage linguistique et terminologique français, le terme est un groupe nominal féminin : la parole complétée, dont la forme phonétique s’écrit [pa.ʁɔl kɔ̃.ple.te]. Lorsqu’il est utilisé sous la forme masculine, le langage parlé complété s’énonce [lɑ̃.ɡaʒ paʁ.le kɔ̃.ple.te]. Le sigle courant LPC se prononce [ɛl.pe.se].
Les professionnels de la surdité, orthophonistes et psycholinguistes emploient également des dérivés morphologiques usuels : le substantif « codeur » ou « codeuse » désigne la personne (parent, professionnel ou médiateur de communication) qui transmet le message oral à l’aide des clés, tandis que le verbe transitif « coder » renvoie à l’action de produire simultanément la parole orale et les clés manuelles correspondantes. L’acte de réception par la personne sourde est communément qualifié de « décodage » de la parole complétée.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender la portée de la parole complétée, il est indispensable de comprendre les limites neurophysiologiques et optiques de la lecture labiale isolée, appelée en phonétique labio-lecture. Lorsqu’un individu observe le visage d’un locuteur qui s’exprime oralement, seuls environ 30 % des phonèmes constitutifs de la langue sont distinctement perceptibles à la surface des lèvres. Les 70 % restants demeurent profondément équivoques ou totalement invisibles, car générés par des mouvements vélaires, laryngés ou pharyngés non observables à l’œil nu.
Cette limitation donne naissance au phénomène d’homophénie labiale : des consonnes radicalement distinctes sur le plan acoustique présentent une configuration labiale rigoureusement identique. Ainsi, en français, les consonnes bilabiales /p/, /b/ et /m/ mobilisent un accolement semblable des lèvres ; de même, les voyelles antérieures ou postérieures peuvent se confondre lorsqu’elles ne s’accompagnent pas d’un arrondissement visible marqué. Par conséquent, les mots « pain », « bain » et « main » génèrent une image visuelle labiale strictement indiscernable. Face à une telle incomplétude de l’information visuelle, un individu privé d’audition doit mobiliser un effort cognitif colossal de déduction, de suppléance mentale et d’anticipation contextuelle pour tenter de reconstituer le message.
La parole complétée résout cette indétermination par un principe d’information différentielle. Le système n’a nullement vocation à répéter l’intégralité du geste de la parole par la main, mais à fournir précisément l’indice manquant qui désambiguïse l’image des lèvres. Une clé manuelle en parole complétée combine systématiquement deux paramètres géométriques :
- La configuration spatiale des doigts : un placement spécifique des doigts de la main (étendue, regroupée, repliée) qui encode des groupes de consonnes partageant la même classe de visibilité ou d’invisibilité labiale. Les consonnes qui se ressemblent sur les lèvres sont intentionnellement affectées à des configurations digitales divergentes.
- La position spatiale de la main sur le visage : un emplacement anatomique rigoureux (par exemple au niveau de la pommette, du menton, de la gorge ou du côté de la bouche) qui renseigne la classe phonologique de la voyelle conjointe.
En intégrant simultanément le flux des lèvres (qui fournit les caractéristiques de fermeture, d’arrondissement et d’ouverture buccale) et le geste de la main (qui fournit la configuration consonantique et la position vocalique), le système visuel de l’observateur opère une fusion perceptive multimodale instantanée. L’ambiguïté est éliminée en temps réel : un seul phonème ou groupe de phonèmes correspond à la combinaison exacte formée par la forme de la bouche et la clé de la main.
5. Développement historique
La naissance de la parole complétée s’inscrit dans un moment charnière de l’histoire de la pédagogie des sourds aux États-Unis. En 1965, le Dr Robert Orin Cornett, vice-président du Gallaudet College (actuelle Université Gallaudet à Washington, D.C., l’institution phare de l’enseignement supérieur pour les sourds), constate avec stupeur que la majorité des étudiants sourds profonds pré-linguaux achèvent leur scolarité secondaire avec des compétences en lecture et en écriture équivalentes à celles d’enfants entendants de huit ou neuf ans. Cornett postule que ce retard massif en littératie n’est nullement le signe d’une quelconque déficience intellectuelle, mais découle directement de l’absence de maîtrise de la phonologie de la langue orale écrite.
Pour Cornett, l’accès à une lecture fluide et fonctionnelle exige la maîtrise des correspondances graphème-phonème. Si un enfant sourd ne peut pas entendre la langue et ne parvient pas à la lire sur les lèvres avec exactitude, il ne dispose d’aucun substrat linguistique stable sur lequel arrimer l’apprentissage du texte écrit. En 1966, Cornett formalise ainsi le Cued Speech pour la langue anglaise, fondé sur huit configurations de doigts pour les consonnes et quatre positions autour du visage pour les voyelles.
Dès les années 1970, le modèle s’internationalise rapidement. En Europe francophone, des figures médicales et pédagogiques, à l’instar du Dr Guy Périer à Bruxelles et de la psychologue Jacqueline Leybaert, introduisent et adaptent le système au système phonologique du français. En France, l’Association pour la Promotion et le Développement du Langage Parlé Complété (ALPC) voit le jour en 1980 pour former les familles, structurer l’enseignement du code et promouvoir son intégration au sein des classes scolaires ordinaires. Au fil des décennies, la parole complétée a été adaptée à plus de soixante langues et dialectes, démontrant la plasticité universelle de ses principes génératifs.
6. Fondements théoriques
L’assise scientifique de la parole complétée s’articule au confluent de trois grands paradigmes théoriques : la théorie motrice de la perception de la parole, les théories computationnelles de l’intégration sensorielle et les modèles cognitifs de l’acquisition de la littératie.
Dans la perspective de la théorie motrice de la perception de la parole formulée par Alvin Liberman et ses collègues des laboratoires Haskins, les auditeurs n’identifient pas des sons acoustiques bruts et isolés, mais infèrent les intentions gestuelles et motrices du tractus vocal du locuteur. La parole complétée s’aligne parfaitement sur ce principe : le système gestuel externe fonctionne comme une prothèse visuo-motrice qui rend immédiatement manifestes et discriminables les commandes motrices invisibles de la production vocale.
Sur le plan de l’intégration multisensorielle, les neurosciences cognitives ont démontré que le cerveau humain est naturellement conçu pour combiner des flux sensoriels hétérogènes afin de construire une représentation perceptuelle unifiée. L’effet McGurk, découvert en 1976 par Harry McGurk et John MacDonald, illustre de manière éclatante la prégnance du signal visuel labial sur l’audition : si un auditeur entend le son /ba/ tout en regardant une bouche qui articule /ga/, son cerveau fusionne les deux sources et perçoit /da/. Chez les utilisateurs de la parole complétée, le système nerveux opère une synthèse audiovisuelle ou visuo-visuelle analogue. Le cortex visuel et les aires associatives temporo-pariétales intègrent sans latence mesurable les informations labiales et les coordonnées spatiales de la main pour faire émerger une perception phonétique unifiée.
Enfin, du côté des modèles cognitifs de la littératie, la parole complétée s’enracine dans le modèle de la double voie de la lecture (décrit par Max Coltheart et ses pairs). L’apprentissage de la lecture nécessite l’activation robuste d’une voie phonologique (sublexicale) avant que ne puisse se consolider la voie orthographique directe (lexicale). En procurant à l’enfant sourd une grammaire phonologique aussi précise et séquentielle que celle d’un enfant entendant, la parole complétée active la boucle phonologique de la mémoire de travail (Baddeley, 1986), autorisant un décodage grapho-phonémique fluide lors de la confrontation au texte écrit.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’adaptation de la parole complétée à la langue française se compose d’une matrice morphologique rigoureusement codifiée, garantissant la représentation de l’ensemble du répertoire phonémique francophone :
- Les huit configurations digitales (consonnes) : La main dominante de l’émetteur prend l’une des huit formes géométriques déterminées par le déploiement des doigts. Chaque configuration regroupe des phonèmes consonantiques dont les formes labiales sont nettement distinctes. Par exemple, la configuration à un doigt (index tendu) code les consonnes /d/, /p/ et /ʒ/ (le son « j ») ; la bouche ouverte ou fermée permet instantanément de discriminer s’il s’agit du /p/ (bilabial), du /d/ (dental) ou du /ʒ/ (palato-alvéolaire).
- Les cinq positions faciales (voyelles) : La main positionne le doigt de référence en des zones anatomiques circonscrites pour indiquer les voyelles. En français standard, ces positions comprennent : le côté de la tempe/front, le côté de la pommette, la commissure des lèvres, le menton et la gorge/base du cou. Chaque emplacement accueille un sous-ensemble de voyelles dont les degrés d’aperture labiale diffèrent.
- La synchronisation temporelle rigoureuse : Le geste de la main doit coïncider avec une précision absolue avec l’amorce syllabique de la bouche. La règle fondamentale stipule que la main se déplace au rythme de la syllabe articulée (consonne-voyelle, voyelle isolée ou groupe consonantique), maintenant une isochronie parfaite entre geste manuel et articulation phonatoire.
- Les déclinaisons selon les répertoires linguistiques : Bien que la syntaxe motrice fondamentale demeure stable, chaque langue adapte la répartition des phonèmes dans les configurations et positions existantes. Il existe ainsi des adaptations du LPC en français, en anglais britannique et américain, en néerlandais, en espagnol, en arabe, en chinois mandarin ou en langue finnoise, adaptées aux contraintes d’inventaire phonémique de chaque idiome.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour matérialiser le fonctionnement de la parole complétée en situation clinique ou didactique, examinons l’exemple paradigmatique des mots homophènes « moule » (/mul/) et « poule » (/pul/) en français :
Lorsqu’un locuteur prononce « moule », les lèvres s’arrondissent de manière identique à la prononciation de « poule ». En lecture labiale pure, une personne sourde n’a aucun moyen direct d’identifier la consonne initiale d’attaque, les lèvres effectuant exactement le même mouvement bilabial d’occlusion puis de projection vers l’avant. En parole complétée, le locuteur accompagnant son énoncé forme pour « moule » une configuration digitale spécifique (main avec index, majeur, annulaire et auriculaire repliés, pouce tendu pour coder le son /m/) et la place au niveau du menton (position désignant la voyelle /u/). Pour « poule », le locuteur forme une configuration différente (index seul tendu, codant le /p/) tout en maintenant la main au niveau du menton pour la même voyelle /u/. L’observateur perçoit ainsi sans la moindre ambiguïté la divergence entre les deux segments initiaux.
Un autre cas clinique éloquent concerne l’enfant né avec une surdité neurosensorielle profonde bilatérale, implanté cochléaire à l’âge de deux ans. Bien que l’implant cochléaire restitue une audition fonctionnelle, le signal électrique transmis au nerf auditif demeure dégradé par rapport à une cochlée naturelle, particulièrement dans les environnements bruyants d’une classe d’école maternelle. En recevant dès son plus jeune âge une stimulation précoce en parole complétée par ses parents, cet enfant acquiert les représentations abstraites du système phonologique de sa langue maternelle par voie visuelle. Dès que l’implant est activé, l’audition s’intègre harmonieusement sur un canevas phonologique déjà structuré dans son cortex cérébral, accélérant de manière spectaculaire le calibrage acoustico-phonétique des percepts auditifs.
9. Évaluation et mesure
Dans les domaines de l’orthophonie, de la neuropsychologie et des sciences du langage, plusieurs outils et méthodologies permettent d’évaluer la maîtrise et l’efficacité de la parole complétée chez l’enfant et l’adulte :
- Les épreuves de perception sans contexte sémantique (mots et logatomes) : L’administration de listes de pseudo-mots (logatomes tels que /patu/, /boki/, /vymɛ̃/) présentés en vidéo sans son permet d’isoler strictement l’efficacité du décodage de la parole complétée, sans que l’enfant ne puisse recourir à des stratégies de compensation sémantique ou d’anticipation contextuelle.
- Les batteries de conscience phonologique : L’utilisation d’épreuves standardisées évaluant la capacité à compter les syllabes, à repérer des rimes, à élider des phonèmes initiaux ou finaux (tâches de soustraction phonémique) et à manipuler les constituants infra-syllabiques. Ces tests démontrent régulièrement que les enfants sourds exposés précocement au LPC obtiennent des scores comparables à leurs pairs entendants.
- L’évaluation de la vitesse et de la précision du codage : Pour les codeurs professionnels (médiateurs de communication scolaire, interprètes en LPC), la performance s’évalue par des épreuves de restitution chronométrée de flux de parole spontanée et magistrale, mesurant le taux de fidélité phonologique (visant un seuil d’exactitude supérieur à 95 %) et la capacité à maintenir le synchronisme sans omission syllabique.
- Les mesures de littératie standardisées : Évaluation de l’âge de lecture lexicale et de compréhension de textes via des tests tels que la batterie EDA (Évaluation de la Dyslexie et des Troubles des Apprentissages) ou les épreuves de lecture de l’ÉLO (Évaluation du Langage Oral).
10. Applications et portée pratique
La parole complétée déploie son utilité dans de multiples contextes cliniques, rééducatifs et éducatifs. Son champ d’intervention dépasse aujourd’hui le cadre historique strict de la surdité pour s’étendre à la prise en charge d’autres troubles complexes du neurodéveloppement.
En milieu scolaire, la parole complétée constitue le vecteur privilégié de la scolarisation inclusive en milieu ordinaire pour les élèves sourds. La présence d’un codeur en LPC au sein de la classe permet à l’élève d’accéder à l’intégralité du discours de l’enseignant, aux interactions entre pairs et aux subtilités syntaxiques et lexicales du programme académique, sans perte d’information due à la fatigue inhérente à la simple labio-lecture.
En rééducation orthophonique, le LPC sert d’outil puissant pour la remédiation de la dysphasie sévère (trouble développemental du langage) et de l’apraxie verbale de l’enfant. Les enfants présentant un trouble massif de l’organisation phonologique tirent un bénéfice considérable d’un repère externe visuel et stable qui spatialise les phonèmes, structure les patrons moteurs articulatoires et désamorce les télescopages phonémiques. De même, chez les enfants atteints de trouble du spectre de l’autisme (TSA) pourvus d’une hyper-réactivité acoustique mais d’un traitement visuel préservé, la parole complétée peut offrir un pont prévisible pour l’accès aux segments sonores de la langue.
11. Recherche et preuves empiriques
Un ensemble robuste de données empiriques issues de la psycholinguistique cognitive corrobore l’efficacité de la parole complétée dans la structuration neurocognitive du langage chez la personne sourde. Les travaux pionniers menés à l’Université Libre de Bruxelles par Jacqueline Leybaert, Jesús Alegría et leurs collaborateurs ont constitué un tournant majeur dans la validation empirique de cette méthode.
Dans une série d’études comparatives publiées à partir des années 1980 et 1990, l’équipe d’Alegría et Leybaert a comparé les compétences phonologiques d’enfants sourds profonds éduqués soit en communication orale classique (fondée exclusivement sur l’audition résiduelle et la lecture labiale), soit en communication bilingue (langue des signes), soit en parole complétée précoce à domicile. Leurs résultats ont démontré de façon irréfutable que seuls les enfants ayant bénéficié d’une exposition précoce, intensive et cohérente au LPC développent des représentations phonologiques d’une précision analytique et interne rigoureusement équivalente à celle des enfants entendants.
Ces recherches ont également révélé un impact direct sur la compréhension de la rime et de la métrique poétique : alors que les enfants sourds oraux peinent à juger de la rime entre deux mots orthographiquement distincts mais phonétiquement identiques (comme « tronc » et « rond »), les enfants usagers de la parole complétée réussissent ces épreuves avec une exactitude remarquable. Dans le domaine de la lecture, les travaux de Carol LaSasso aux États-Unis et les études longitudinales européennes ont mis en évidence que les adolescents sourds exposés précocement au système atteignent des niveaux de lecture et de compréhension textuelle comparables aux normes standard des jeunes entendants de leur âge chronologique, comblant ainsi le traditionnel « plafond de verre » des apprentissages en littératie.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La perception et l’adoption de la parole complétée varient de manière sensible selon les contextes socioculturels et les traditions pédagogiques propres à chaque pays. Il convient d’observer comment le statut de la personne sourde — appréhendée soit sous l’angle médical de la compensation d’un déficit sensoriel, soit sous l’angle socioculturel d’une minorité linguistique valorisant la langue des signes — modèle les attitudes envers le LPC.
Dans de nombreux pays anglo-saxons et en Europe de l’Ouest (notamment en France et en Belgique), la parole complétée a longtemps été perçue par certains tenants radicaux de la culture sourde comme un instrument d’assimilationnisme oraliste, suspecté de vouloir contraindre l’individu sourd à se conformer exclusivement aux normes linguistiques de la majorité entendante au détriment de l’identité sourde et de la langue des signes (LSF, ASL). Cependant, cette dichotomie idéologique historique a largement évolué vers une approche pragmatique et bilingue, voire plurilingue.
De nos jours, de plus en plus de familles et de pédagogues conçoivent la parole complétée et la langue des signes non comme deux systèmes mutuellement exclusifs, mais comme des outils d’enrichissement mutuel tout au long du développement de l’enfant. Dans des contextes multilingues ou pluriculturels, le LPC démontre en outre une souplesse remarquable : un même enfant peut aisément décoder le français parlé complété en classe et l’espagnol ou l’arabe complété au sein du cercle familial, pourvu que les clés manuelles du système phonologique cible soient maîtrisées par ses interlocuteurs.
13. Critiques, débats et limites
En dépit de son efficacité phonologique largement démontrée, la parole complétée soulève un certain nombre de critiques techniques, pratiques et développementales qu’il convient d’analyser avec rigueur :
- La dépendance à l’égard de l’émetteur : La parole complétée n’est pas un système de communication symétrique autonome si l’entourage de l’enfant sourd ne maîtrise pas le code. Pour bénéficier du système, la personne sourde est tributaire de la présence d’un tiers capable de coder en continu, ce qui crée une charge logistique et psychologique considérable pour la cellule familiale.
- La rareté des professionnels formés : Malgré les besoins exprimés par les familles pour la scolarisation inclusive, il subsiste une pénurie structurelle de médiateurs et de codeurs professionnels diplômés capables d’intervenir à temps plein dans les établissements secondaires et universitaires.
- L’absence d’expressivité sémantique autonome : Ne disposant pas de structure grammaticale propre, le geste en parole complétée ne véhicule aucun sens s’il n’est pas rigoureusement adossé à l’oralisation faciale. La main ne montre pas un concept ou un signifié (comme le fait le signe d’une langue gestuelle), mais découpe uniquement un signifiant acoustico-phonologique.
- L’exigence de synchronisme moteur : La production du code requiert une coordination motrice manuelle d’une vitesse et d’une dextérité élevées pour maintenir la cadence d’une allocution naturelle (dépassant couramment 150 à 200 mots par minute). Toute fatigue, dyschronie ou approximation géométrique dans le positionnement des mains introduit un bruit dans le signal pouvant induire des contresens chez l’usager récepteur.
14. Termes connexes et distinctions
Afin de prévenir toute confusion épistémologique ou clinique, il est impératif de distinguer rigoureusement la parole complétée de concepts voisins :
- Langue des signes (ex. LSF, ASL) : Contrairement à la parole complétée qui n’est qu’un code phonétique manuel d’une langue orale, la langue des signes est une langue naturelle à part entière, dotée de son propre lexique, d’une syntaxe tridimensionnelle, d’une morphologie spatiale et d’une histoire culturelle autonome indépendante de la parole acoustique.
- Français signé (ou Signed English) : Système de communication manuel artificiel qui emprunte les signes de la langue des signes mais les agence dans l’ordre séquentiel linéaire de la syntaxe de la langue orale en l’accompagnant de la voix. Il s’oppose au LPC car il opère au niveau lexical (mots/signes) et non au niveau phonologique (phonèmes).
- Lecture labiale (labio-lecture) : Processus perceptif spontané consistant à inférer les propos d’un locuteur à partir du seul mouvement de ses lèvres et de ses mimiques faciales. La lecture labiale est intrinsèquement incomplète et ambiguë, tandis que la parole complétée est une technique adjuvante explicite qui lève cette ambiguïté.
- Dactylologie : Alphabet manuel qui transpose visuellement les lettres de l’alphabet écrit (orthographe) au moyen de postures de la main. La parole complétée s’en distingue fondamentalement puisqu’elle encode les phonèmes (les sons oraux perçus) et non les graphèmes (la lettre écrite), transcrivant par exemple la voyelle /o/ par une position unique, quelle que soit son écriture (« o », « eau », « au » ou « aux »).
15. Synthèse et points clés
La parole complétée représente l’une des inventions psycholinguistiques les plus rigoureuses du XXe siècle pour pallier les contraintes de l’accès visuel au langage parlé chez la personne sourde :
- Elle constitue un code phonétique visuo-manuel combinant l’image visuelle des lèvres avec des configurations de doigts et des emplacements sur le visage afin d’éliminer toute homophénie labiale.
- Créée en 1966 par Robert Orin Cornett, elle a pour visée première de garantir une maîtrise précoce et sans faille de la phonologie de la langue orale maternelle.
- Elle constitue un déterminant capital dans la réussite de l’accès à la lecture et à l’écriture, en activant les voies sublexicales et la mémoire de travail phonologique.
- Ses retombées dépassent la sphère de la surdité et s’étendent avec succès à la remédiation orthophonique des troubles neurodéveloppementaux du langage (troubles développementaux du langage, apraxie verbale).
- Loin d’entrer en opposition conflictuelle avec les langues signées, elle s’intègre harmonieusement dans les parcours de communication globaux, offrant à l’enfant sourd un ancrage phonologique complet, flexible et direct dans la langue de sa communauté.
Références
- Alegría, J., & Lechat, J. (2005). Phonological processing in deaf children: When, how and why. In M. Marschark & P. E. Spencer (Eds.), Oxford Handbook of Deaf Studies, Language, and Education (pp. 89–101). Oxford University Press. https://doi.org/10.1093/oxfordhb/9780195390032.013.0008
- Baddeley, A. D. (1986). Working memory. Oxford University Press.
- Cornett, R. O. (1967). Cued Speech. American Annals of the Deaf, 112(1), 3–13. https://www.jstor.org/stable/44398717
- LaSasso, C. J., Crain, K. L., & Leybaert, J. (Eds.). (2010). Cued Speech and Cued Language for Deaf and Hard of Hearing Children. Plural Publishing.
- Leybaert, J., & Charlier, B. L. (1996). Visual speech in the head: The acquisition of representation and mental imagery of speech in deaf children. International Journal of Behavioral Development, 19(1), 117–138. https://doi.org/10.1177/016502549601900109
- McGurk, H., & MacDonald, J. (1976). Hearing lips and seeing voices. Nature, 264(5588), 746–748. https://doi.org/10.1038/264746a0