À la croisée des neurosciences contemporaines et des sciences du comportement, la neuropsychologie comportementale offre une grille de lecture fondamentale pour comprendre comment les réseaux cérébraux orchestrent les conduites humaines. En combinant l’analyse fonctionnelle rigoureuse issue du béhaviorisme et la cartographie des structures neurales, cette sous-discipline dépasse les simples dichotomies entre l’esprit et la matière organique pour élucider les mécanismes de nos actions quotidiennes.
Neuropsychologie comportementale
1. Définition concise
La neuropsychologie comportementale est une branche spécialisée de la neuropsychologie et des neurosciences comportementales qui applique les principes de l’analyse expérimentale du comportement et de la psychologie cognitive à l’évaluation, au diagnostic et à la réadaptation des altérations comportementales secondaires à des dysfonctionnements, lésions ou anomalies neurobiologiques cérébraux.
Sur le plan fondamental, cette discipline étudie comment les circuits cérébraux modulaires et distribués sous-tendent les actions directement observables, les réponses conditionnées et les apprentissages adaptatifs au sein d’environnements variés. Elle ne se limite pas à cartographier les régions lésées, mais analyse comment une atteinte structurelle ou un déséquilibre neurochimique modifie l’interaction dynamique entre un organisme et son milieu écologique et social.
En contexte appliqué et clinique, la neuropsychologie comportementale déploie des méthodologies empiriques issues de l’analyse appliquée du comportement pour structurer des interventions compensatoires individualisées, réduisant les comportements défis tout en maximisant l’autonomie et l’intégration fonctionnelle des personnes présentant des atteintes cérébrales acquises ou neurodéveloppementales.
2. Étymologie et origines linguistiques
Le syntagme « neuropsychologie comportementale » constitue un terme composite issu de trois racines linguistiques distinctes. Le préfixe « neuro- » provient du grec ancien neuron (νεῦρον), désignant à l’origine la corde, l’arc ou le nerf, et qui s’est fixé au XIXe siècle dans le vocabulaire médical pour désigner le système nerveux central et périphérique.
Le terme « psychologie » combine le grec ancien psukhê (ψυχή), signifiant l’âme, le souffle vital ou l’esprit, et le suffixe -logia (-λογία), dérivé de logos (λόγος), qui renvoie au discours rationnel, à l’étude ou à la science. L’adjectif « comportementale » provient quant à lui du verbe français « comporter », issu du latin classique comportare (« transporter ensemble », puis au réfléchi se comportare, « se conduire »), consolidé au XXe siècle sous l’influence du concept anglo-saxon de behavior.
Dans la littérature scientifique anglo-saxonne, l’expression behavioral neuropsychology s’est formalisée au tournant des années 1970 et 1980 sous l’impulsion de cliniciens et chercheurs tels qu’Arthur MacNeill Horton Jr. et Danny Wedding. Cette formalisation visait à sceller l’alliance conceptuelle entre la neuropsychologie clinique lévogyre, axée sur les déficits corticaux, et les technologies béhavioristes dextrogyres, centrées sur la contingence environnementale.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, l’expression se prononce en français standard international sous la forme /nø.ʁo.psi.kɔ.lɔ.ʒi kɔ̃.pɔʁ.tə.mɑ̃.tal/. Le syntagme est un groupe nominal féminin singulier composé d’un nom commun féminin (« neuropsychologie ») et d’un adjectif qualificatif relationnel féminin accordé (« comportementale »).
Au pluriel, l’expression devient « neuropsychologies comportementales », bien que cette forme plurielle soit rare et principalement réservée aux comparaisons épistémologiques entre différentes traditions d’intervention. Dans le discours académique, on emploie couramment l’abréviation ou les locutions connexes telles que « approche comportementale en neuropsychologie » ou « neuropsychologie clinique du comportement ».
Sur le plan syntaxique, le terme s’intègre comme complément d’objet ou sujet dans des propositions relatives aux neurosciences translationnelles. Il convient de ne pas le confondre avec la locution paronymique « neurobiologie comportementale » (behavioral neuroscience), cette dernière portant davantage sur les substrats moléculaires et cellulaires chez des modèles animaux que sur la clinique humaine intégrée.
4. Explication conceptuelle détaillée
La neuropsychologie comportementale se fonde sur le postulat méthodologique selon lequel tout comportement humain, qu’il soit réflexe, volontaire, communicatif ou émotionnel, représente le produit émergent d’une transaction perpétuelle entre des structures neurales sous-jacentes et des stimuli environnementaux contingents. Contrairement aux approches exclusivement mentalistes ou cognitivistes, qui peuvent parfois confiner l’évaluation clinique à des représentations internes intangibles, la neuropsychologie comportementale opérationnalise chaque phénomène en paramètres observables, mesurables et modifiables (fréquence, latence, durée, intensité).
La discipline examine comment des altérations du cortex préfrontal, des structures limbiques ou des ganglions de la base perturbent la capacité d’un sujet à réguler ses impulsions, à initier une action adéquate ou à inhiber une réponse inadéquate. Par exemple, une lésion orbitofrontale ne se traduit pas seulement par un score altéré à un test d’inhibition crayon-papier ; elle se manifeste concrètement par une intolérance à la frustration, des conduites d’utilisation inappropriées, une anosognosie sociale ou des débordements verbaux dans la vie quotidienne. La perspective comportementale s’intéresse directement à ces écologies réelles de l’interaction.
Un autre pilier conceptuel de cette sous-discipline réside dans le modèle tripartite « antécédent – comportement – conséquence » (modèle ABC de Skinner), enrichi par l’intégration des variables organiques (le modèle O-A-B-C). L’état neurobiologique de l’organisme (O) conditionne la perception et le traitement du stimulus antécédent (A), altère la topographie de la réponse comportementale (B) et transforme la réceptivité du sujet aux conséquences renforçantes ou punitives (C) fournies par l’environnement.
De ce fait, les frontières de la discipline englobent l’investigation des conséquences fonctionnelles des traumatismes crâniens, des accidents vasculaires cérébraux, des pathologies neurodégénératives (telles que les démences fronto-temporales ou la maladie de Huntington) et des troubles du spectre de l’autisme. Elle transcende la simple description nosologique pour construire des ponts opératoires entre la biologie du système nerveux central et l’ingénierie comportementale réhabilitative.
5. Évolution historique
L’histoire de la neuropsychologie comportementale s’inscrit au carrefour de deux traditions majeures de la psychologie du XXe siècle. Dès le milieu du XIXe siècle, les travaux pionniers de Paul Broca et de Carl Wernicke établissent le paradigme anatomo-clinique en associant des altérations précises du langage à des foyers de destruction corticale. Parallèlement, au cours de la première moitié du XXe siècle, John B. Watson puis B. F. Skinner fondent l’analyse expérimentale du comportement, démontrant que l’apprentissage est régi par des lois précises de renforcement environnemental, en délaissant initialement les variables biologiques considérées comme une « boîte noire ».
C’est durant les années 1960 et 1970 que les insuffisances conjointes de ces deux paradigmes isolés deviennent patentes. D’un côté, la neuropsychologie classique excelle dans la localisation des lésions mais offre des perspectives thérapeutiques limitées pour réadapter les patients au quotidien ; de l’autre, les thérapeutes comportementaux se heurtent à des échecs d’extinction ou de renforcement chez des patients cérébrolésés sans comprendre les contraintes organiques sous-jacentes. Les écrits fondateurs d’Alexander Luria sur la réorganisation des systèmes fonctionnels cérébraux fournissent un cadre dynamique précurseur montrant que le cerveau lésé peut réapprendre par des voies alternatives guidées par l’environnement.
À la fin des années 1970, des cliniciens tels qu’Arthur MacNeill Horton Jr. publient les premiers manifestes défendant expressément la « neuropsychologie comportementale ». Des ouvrages de référence, comme Behavioral Neuropsychology (Horton, 1979) puis les traités dirigés par Danny Wedding et Horton dans les années 1980 et 1990, officialisent la fusion des deux courants. Cette période est marquée par l’élaboration de protocoles de gestion des troubles du comportement post-traumatisme crânien combinant évaluation psychométrique standardisée et programmes de renforcement différentiel.
Au début du XXIe siècle, l’avènement des techniques d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et les découvertes fondamentales sur la plasticité cérébrale confortent les hypothèses de la discipline. Il est désormais empiriquement prouvé que les thérapies comportementales ciblées modifient l’expression génétique neuronale, favorisent la synaptogenèse et réorganisent les cartes corticales, consacrant ainsi la pertinence scientifique de la neuropsychologie comportementale contemporaine.
6. Fondements théoriques
Le cadre théorique de la neuropsychologie comportementale repose sur une épistémologie synthétique articulant le béhaviorisme radical, la neuropsychologie cognitive et la théorie des systèmes dynamiques en neurobiologie. Le premier fondement conceptuel procède de l’intégration du système nerveux en tant que médiateur plastique des contingences d’apprentissage : le cerveau n’est ni un ordinateur passif ni une entité omnipotente détachée, mais un organe dont les connexions synaptiques sont sculptées par l’histoire des renforcements vécus par l’individu.
Un deuxième modèle théorique déterminant est le concept de système fonctionnel élaboré par Alexander Luria. Selon cette conception, une fonction psychologique complexe (comme la lecture, l’inhibition motrice ou la prise de décision) ne siège pas dans un centre cortical unique et immuable. Elle est sous-tendue par une constellation de zones corticales et sous-corticales interconnectées travaillant de concert. Lorsqu’une lésion détruit un maillon de cette chaîne, l’approche comportementale intervient pour rééduquer la fonction en modifiant le flux des stimuli externes, permettant au système nerveux d’emprunter des circuits neuronaux intacts pour atteindre le même objectif comportemental.
Le troisième socle découle de la théorie du contrôle exécutif et du modèle bio-comportemental de l’autorégulation. Des théoriciens tels que Russell Barkley, dans l’étude du déficit de l’attention et des fonctions frontales, ont illustré comment le comportement orienté vers un but dépend de la capacité du cerveau à différer une gratification immédiate. La neuropsychologie comportementale conceptualise les « fonctions exécutives » non comme des abstractions métaphysiques, mais comme des chaînes d’opérations privées ou publiques (discours intérieur, mémoire de travail visuo-spatiale, inhibition motrice) susceptibles d’être réentraînées par des contingences environnementales structurées.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
La neuropsychologie comportementale s’articule autour de multiples axes d’analyse et sous-composantes cliniques, que l’on peut synthétiser comme suit :
- L’évaluation fonctionnelle neuro-comportementale : Procédure clinique visant à identifier la relation entre une atteinte cérébrale identifiée et la survenue de comportements inadaptés (agressivité verbale, errance, apathie, stéréotypies), en consignant méticuleusement les antécédents environnementaux et les conséquences maintenant le comportement.
- La neuropsychologie comportementale pédiatrique : Branche consacrée aux troubles neurodéveloppementaux (TDAH, troubles des apprentissages, séquelles d’encéphalopathies infantiles), appliquant des techniques de renforcement positif et de structuration du milieu scolaire en lien avec la maturation cérébrale de l’enfant.
- La neuropsychologie comportementale gériatrique : Spécialisation dédiée à la prise en charge non pharmacologique des symptômes comportementaux et psychologiques de la démence (SCPD), tels que les cris répétés, l’agitation motrice et les conduites de refus de soins dans les maladies neurodégénératives.
- La réhabilitation neuro-comportementale post-lésionnelle : Protocoles appliqués auprès de patients cérébrolésés adultes (traumatismes craniocérébraux graves, AVC) pour réduire les comportements désinhibés et réapprendre les habiletés de la vie quotidienne par façonnement (shaping), estompage (fading) et entraînement aux compétences sociales.
- La dimension neurochimique et psychopharmacologique associée : Analyse de l’impact des neuromodulateurs (dopamine, sérotonine, noradrénaline, GABA) sur la sensibilité individuelle aux renforçateurs, servant d’appui à la coordination entre psychiatres, neurologues et neuropsychologues comportementaux.
8. Exemples et cas illustratifs
Afin de concrétiser les principes opératoires de la discipline, considérons le cas de Julien, un homme de 34 ans ayant subi un traumatisme cranio-cérébral sévère avec contusions bifrontales lors d’un accident de la circulation. À son réveil et durant sa phase de réadaptation subaiguë, Julien manifeste une agressivité verbale intense et des gestes brusques de rejet chaque fois qu’un soignant lui demande de réaliser des exercices d’ergothérapie. Une approche neuropsychologique conventionnelle conclurait simplement à un syndrome dysexécutif post-traumatique avec perte d’inhibition orbitofrontale.
Le neuropsychologue comportemental réalise pour sa part une analyse fonctionnelle précise. Il découvre que les demandes de tâches complexes constituent un stimulus aversif déclencheur (antécédent) en raison de la fatigabilité cognitive massive du patient ; les éclats agressifs (comportement) entraînent systématiquement l’arrêt immédiat de l’exercice par les soignants désemparés (conséquence). Ce comportement d’opposition est donc maintenu par renforcement négatif (échappement à la tâche pénible), mécanisme puissant qui capitalise sur la perte d’inhibition frontale. L’intervention comportementale a consisté à fragmenter la tâche en micro-étapes de deux minutes, à introduire un système de jetons échangeables contre des temps de repos choisis et à apprendre à Julien à pointer un carton visuel de « pause » dès les premiers signes de saturation, court-circuitant ainsi l’agressivité par l’enseignement d’une réponse de communication fonctionnelle équivalente.
Un second exemple concerne une patiente de 72 ans, Mme Garcia, atteinte d’une maladie d’Alzheimer modérément avancée, qui présente des épisodes récurrents d’errance crépusculaire avec tentatives d’ouverture de la porte d’entrée de son unité de vie, générant un risque majeur de fugue. L’évaluation montre une désorientation spatio-temporelle couplée à une réponse de recherche anxieuse de ses enfants d’âge scolaire, exacerbée par la baisse de luminosité en fin d’après-midi. Au lieu d’augmenter la sédation médicamenteuse, l’équipe neuro-comportementale met en place un rideau en trompe-l’œil camouflant la porte de sortie en bibliothèque (modification antécédente) et engage simultanément Mme Garcia dans une activité structurée de pliage de linge doux débutant à 16h30, activité fortement gratifiante et congruente avec ses habitudes motrices préservées (renforcement d’un comportement incompatible). Les tentatives d’ouverture de porte chutent de 85 % en l’espace de deux semaines.
9. Évaluation et méthodologie de mesure
La méthodologie d’évaluation en neuropsychologie comportementale se singularise par une double approche, associant une quantification psychométrique fine des fonctions cérébrales et un recueil direct des comportements dans le milieu de vie. L’évaluation commence par la passation de batteries neuropsychologiques normées (telles que la batterie d’évaluation des fonctions exécutives, l’échelle d’intelligence de Wechsler ou des épreuves d’attention sélective et soutenue) afin d’objectiver l’étendue des déficits neurocognitifs et d’identifier les ressources fonctionnelles résiduelles.
Cette première étape est immédiatement complétée par une évaluation fonctionnelle descriptive ou expérimentale. Les praticiens recourent à des grilles d’observation directe enregistrant systématiquement la fréquence, l’intensité et le moment de survenue des comportements cibles. L’analyse fonctionnelle s’appuie fréquemment sur des protocoles à cas unique (designs expérimentaux intra-sujets de type A-B-A-B ou à niveaux de base multiples), qui constituent le standard méthodologique d’excellence pour démontrer le lien de causalité entre l’intervention comportementale et la diminution des troubles chez un patient dont le profil lésionnel cérébral est singulier.
Parallèlement, la discipline utilise des échelles standardisées d’évaluation neuro-comportementale remplies par les équipes soignantes ou les proches aidants, parmi lesquelles figurent l’Inventaire Neuropsychiatrique (NPI), l’Échelle d’évaluation du comportement du traumatisé crânien ou des échelles d’apathie et de désinhibition. L’utilisation contemporaine d’outils numériques (évaluation écologique momentanée par smartphone, accélérométrie et capteurs physiologiques connectés) permet désormais de collecter des données continues et précises sur les réactions comportementales du patient en milieu écologique naturel.
10. Applications cliniques et portée pratique
Les applications cliniques de la neuropsychologie comportementale sont vastes et transforment la pratique quotidienne des structures sanitaires et médico-sociales. Dans les services de médecine physique et de réadaptation (MPR) accueillant des personnes victimes d’accidents vasculaires cérébraux ou d’anoxies cérébrales, la discipline permet de concevoir des programmes d’entraînement cognitif fondés sur l’apprentissage sans erreur (errorless learning). Cette méthode est directement issue de l’analyse expérimentale du comportement et prévient l’encodage erroné d’informations chez les sujets amnésiques incapables de corriger rétroactivement leurs méprises.
En milieu pédiatrique et scolaire, elle guide la prise en charge des enfants atteints de troubles complexes des apprentissages ou de troubles sévères du neurodéveloppement. L’analyse des contraintes neurobiologiques de l’attention permet aux enseignants et aux psychologues d’agencer l’environnement physique de la classe, de structurer les renforcements visuels et de réduire les surcharges perceptives qui déclenchent fréquemment des crises motrices ou des ruptures d’attention.
Dans le domaine de la neuropsychiatrie adulte, la neuropsychologie comportementale offre des solutions robustes pour les patients souffrant de schizophrénie, de trouble obsessionnel-compulsif réfractaire ou de troubles bipolaires. Elle intervient notamment dans les programmes de remédiation cognitive articulés à la thérapie cognitive et comportementale (TCC), favorisant la généralisation des gains acquis lors des entraînements informatisés vers les situations complexes d’intégration sociale et professionnelle.
11. Recherches et données empiriques
La validité scientifique de la neuropsychologie comportementale est corroborée par un volume imposant de travaux empiriques publiés depuis les années 1980. Les travaux pionniers menés par Corrigan et Bach (1988) ainsi que par Jacobs (1988) ont démontré que les interventions fondées sur l’analyse comportementale appliquée permettent de réduire significativement les agressions verbales et physiques chez les patients cérébrolésés adultes, avec une efficacité supérieure à celle des traitements pharmacologiques isolés, tout en limitant les effets sédatifs iatrogènes délétères pour la plasticité neuronale.
Plus récemment, les recherches menées en neuro-imagerie fonctionnelle par des équipes comme celles de Robertson et coll. (2001) sur la rééducation de la négligence spatiale unilatérale ont mis en évidence que des techniques comportementales simples d’alerte et de biofeedback provoquent une réactivation métabolique du cortex pariétal et des réseaux attentionnels dorsolatéraux sous-lésionnels. Ces résultats confirment que les modifications du comportement provoquées par un agencement rigoureux des stimuli transforment la dynamique neurophysiologique sous-jacente.
Dans le domaine du vieillissement cérébral, les méta-analyses contemporaines consacrées aux interventions non médicamenteuses confirment la supériorité des programmes combinant restructuration environnementale et renforcement positif individualisé pour diminuer la fréquence et l’acuité des troubles du comportement liés aux tauopathies et aux synucléinopathies. Ces études empiriques soutiennent la conclusion selon laquelle le conditionnement opérant demeure fonctionnel même en présence de dégénérescences corticales avancées, car les structures sous-corticales régissant les conditionnements élémentaires demeurent fonctionnelles plus longtemps que les aires associatives supérieures.
12. Considérations socioculturelles et interculturelles
La mise en œuvre des principes de la neuropsychologie comportementale exige une vigilance accrue vis-à-vis des facteurs culturels, éthiques et socio-économiques. La définition même de ce qui constitue un « comportement inadapté » ou un « comportement défi » n’est pas universellement absolue ; elle est fortement déterminée par les normes culturelles, religieuses et sociales propres à la communauté d’appartenance du patient. Un niveau d’inhibition verbale ou d’expressivité émotionnelle perçu comme pathologique dans un contexte culturel occidental standard peut être considéré comme valorisé ou toléré au sein d’autres groupes sociaux.
Par ailleurs, les renforçateurs efficaces ne sont pas transposables sans discernement : les renforçateurs primaires ou sociaux dépendent intrinsèquement des représentations culturelles de la famille et du sujet. Par exemple, l’autonomie individuelle vis-à-vis des activités de base de la vie quotidienne, fréquemment posée comme l’objectif ultime de la réhabilitation comportementale en Occident, peut être secondaire dans des cultures collectivistes qui valorisent davantage l’interdépendance familiale et le soutien communautaire continu.
Les outils d’évaluation neuropsychologique standardisés présentent également des biais linguistiques et culturels connus. L’approche comportementale doit donc se prémunir contre l’universalisation hâtive de profils psychométriques normés sur des populations occidentales, éduquées, industrialisées, riches et démocratiques (échantillons dits WEIRD), en adaptant les contingences et les critères de réinsertion au contexte socio-écologique spécifique de chaque patient.
13. Controverses, débats et limites méthodologiques
En dépit de sa rigueur et de ses succès empiriques, la neuropsychologie comportementale a suscité d’importants débats épistémologiques et cliniques. La critique la plus virulente émane historiquement des tenants du cognitivisme strict et de la psychanalyse, qui ont reproché à cette discipline un réductionnisme excessif consistant à traiter le patient cérébrolésé comme une mécanique programmable, sans égard suffisant pour son vécu subjectif, son deuil identitaire post-lésionnel ou sa souffrance existentielle.
Un autre point de controverse réside dans le problème de la généralisation des apprentissages. Si des conditionnements opérants permettent de modifier avec succès des conduites ciblées dans un milieu hospitalier hautement structuré, les patients peinent souvent à maintenir ces acquis lorsqu’ils retournent dans un environnement familial imprévisible et non contingent, en particulier lorsque les lésions frontales entraînent un effondrement des capacités d’abstraction et de transfert métacognitif.
Sur le plan éthique, l’utilisation de protocoles de gestion des comportements chez des sujets dont le discernement est gravement altéré par une atteinte cérébrale soulève des questions majeures relatives au consentement éclairé. Certains cliniciens soulignent le risque de dérive instrumentale, où les technologies comportementales pourraient être dévoyées pour contraindre la conformité du patient aux exigences logistiques d’une institution hospitalière plutôt que de viser son émancipation authentique. La discipline a répondu à ces interpellations en intégrant des comités de bioéthique stricts et en replaçant le projet de vie personnalisé au sommet de la hiérarchie des objectifs thérapeutiques.
14. Notions connexes et distinctions conceptuelles
La neuropsychologie comportementale dialogue avec plusieurs disciplines connexes dont il convient de préciser les limites épistémologiques respectives :
- Neuropsychologie cognitive : Alors que la neuropsychologie cognitive cherche à déduire l’architecture des modules mentaux internes (mémoire épisodique, lexique mental, mémoire de travail) à partir de dissociations observées chez des patients lésés, la neuropsychologie comportementale se focalise sur les interactions environnementales observables et les contingences qui modifient l’action réelle.
- Neurosciences comportementales (Psychobiologie) : Les neurosciences comportementales constituent une science fondamentale étudiant les bases génétiques, électrophysiologiques et hormonales du comportement, le plus souvent chez le rongeur ou le primate non humain en laboratoire, tandis que la neuropsychologie comportementale est résolument translationnelle, clinique et centrée sur l’être humain cérébrolésé.
- Analyse appliquée du comportement (ABA) : L’ABA classique applique les principes de l’apprentissage opérant sans nécessairement s’intéresser à l’architecture neurologique ni aux données neuro-anatomiques de l’individu, alors que la neuropsychologie comportementale ajuste impérativement ses programmes de contingence en fonction de la topographie précise et de l’évolution des atteintes du système nerveux central.
- Médecine comportementale : Champ interdisciplinaire intégrant les sciences psychosociales et biomédicales pour prévenir et traiter les maladies somatiques globales (hypertension, obésité, douleur chronique), alors que la neuropsychologie comportementale circonscrit prioritairement son action aux dysfonctionnements du système nerveux central et à leurs impacts sur l’action et la cognition.
15. Synthèse et points clés à retenir
La neuropsychologie comportementale constitue une synthèse clinique et scientifique essentielle unissant l’investigation des structures cérébrales et les principes directeurs de l’apprentissage opérant et répondant. Sa valeur distinctive repose sur sa capacité à transformer des observations neurologiques complexes en interventions concrètes, mesurables et écologiquement valides pour améliorer le fonctionnement quotidien des personnes atteintes de lésions ou de désordres cérébraux.
En délaissant l’illusion d’un cerveau fonctionnant en vase clos au profit d’un modèle d’interaction dynamique entre le système nerveux et l’environnement physique et social, la discipline fournit des réponses thérapeutiques novatrices là où les approches pharmacologiques ou cognitives pures montrent leurs limites. Elle demeure un vecteur indispensable de la rééducation fonctionnelle moderne, alliant exigence méthodologique, mesure continue du comportement et profond respect de la plasticité adaptative humaine.
Références
- Corrigan, J. D., & Bach, P. B. (1988). Behavioral neuropsychology: An introduction. Cognitive Rehabilitation, 6(4), 18–24. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/
- Horton, A. M., Jr. (1979). Behavioral neuropsychology: A clinical consensus. Journal of Clinical Child & Adolescent Psychology, 8(1), 20–24. https://doi.org/10.1080/15374417909532873
- Horton, A. M., Jr., & Wedding, D. (Eds.). (2008). The Neuropsychology Handbook (3rd ed.). Springer Publishing Company. https://www.springerpub.com/
- Luria, A. R. (1973). The Working Brain: An Introduction to Neuropsychology. Basic Books. https://www.worldcat.org/title/working-brain-an-introduction-to-neuropsychology/oclc/832360
- Robertson, I. H., & Murre, J. M. (1999). Rehabilitation of brain damage: Brain plasticity and principles of guided recovery. Psychological Bulletin, 125(5), 544–575. https://doi.org/10.1037/0033-2909.125.5.544