L’entraînement à l’autocontrôle comportemental constitue l’une des démarches les plus rigoureuses et empiriquement validées de la psychologie clinique et des sciences de l’apprentissage. Conçu pour doter l’individu d’outils métacognitifs, environnementaux et comportementaux, ce protocole permet de transformer des conduites impulsives ou compulsives en actes délibérés et orientés vers des objectifs à long terme.
Entraînement à l’autocontrôle comportemental
1. Définition concise
L’entraînement à l’autocontrôle comportemental (fréquemment désigné par l’acronyme anglophone BSCT pour Behavioral Self-Control Training) est un ensemble structuré d’interventions psychothérapeutiques et éducatives issues de la thérapie cognitivo-comportementale. Ce protocole enseigne aux individus comment observer, évaluer et réguler de façon autonome leurs propres comportements cibles sans dépendre continuellement de la supervision externe d’un praticien ou de renforçateurs artificiels immédiats.
Dans son application clinique et préventive, ce paradigme postule que la volonté n’est pas un trait immuable de la personnalité, mais plutôt un répertoire de compétences instrumentales susceptibles d’être apprises, perfectionnées et maintenues au moyen de techniques d’auto-observation, de contrôle des stimuli antécédents, d’aménagement environnemental et d’auto-renforcement contingent. Utilisé initialement avec succès dans le traitement des troubles liés à l’usage de substances, l’entraînement s’applique aujourd’hui largement à la régulation pondérale, au jeu compulsif, à la procrastination et à la gestion du stress quotidien.
2. Étymologie et origines linguistiques
Le terme « entraînement à l’autocontrôle comportemental » réunit trois composantes lexicales distinctes reflétant son ancrage épistémologique. Le substantif « entraînement » dérive du verbe transitif de l’ancien français « traîner » (issu du latin populaire traginare, dérivé de trahere, signifiant « tirer à soi » ou « acheminer »), indiquant un apprentissage progressif, méthodique et réitéré par lequel l’organisme acquiert de nouvelles aptitudes psychomotrices et cognitives.
L’élément « autocontrôle » est composé du préfixe grec autos (αὐτός), qui signifie « de soi-même », et du mot français « contrôle », issu de « contre-rôle » (du latin médiéval contrarotulus, désignant un registre tenu en double exemplaire pour vérifier l’exactitude des comptes). Ce terme formalise l’idée d’une vérification et d’une régulation exercées par l’individu sur son propre fonctionnement psychologique. Enfin, l’adjectif « comportemental » dérive du substantif « comportement » (issu du latin comportare, « transporter ensemble » ou « se conduire »), forgé dans le vocabulaire scientifique francophone pour traduire l’anglais behavior de la psychologie behavioriste fondée par John B. Watson.
3. Prononciation et forme grammaticale
L’expression s’énonce selon la phonétique française standard : /ɑ̃.tʁɛn.mɑ̃ a l‿o.to.kɔ̃.tʁol kɔ̃.pɔʁ.tə.mɑ̃.tal/. D’un point de vue morphosyntaxique, il s’agit d’un syntagme nominal masculin singulier, formé d’un nom noyau masculin (« entraînement ») complété par un groupe prépositionnel (« à l’autocontrôle ») lui-même déterminé par une épithète relationnelle (« comportemental »).
Dans la littérature spécialisée et les comptes rendus de consultations thérapeutiques, le concept s’emploie principalement de manière non dénombrable au singulier, désignant l’approche méthodologique globale. On rencontre également des formulations synonymes ou quasi-équivalentes telles que « entraînement à la gestion de soi », « apprentissage de l’autorégulation comportementale » ou « programmes d’autogestion comportementale », toutes désignant des modalités où l’individu est instauré comme l’agent primaire de son propre changement clinique.
4. Explication conceptuelle détaillée
L’entraînement à l’autocontrôle comportemental repose sur une conceptualisation tripartite de l’action humaine : le comportement manifeste, les facteurs contextuels déclencheurs (stimuli antécédents) et les conséquences renforçantes qui consolident ou éteignent la réponse émise. Traditionnellement, le sens commun appréhende le manque de contrôle de soi comme une défaillance morale ou un déficit constitutionnel de « force morale ». À l’inverse, l’analyse comportementale appliquée démontre que les conduites dysfonctionnelles procurent presque toujours des gratifications tangibles, puissantes et immédiates (comme le soulagement de l’anxiété par l’alcool ou la satiété hédonique immédiate apportée par un aliment ultra-transformé), alors que leurs conséquences néfastes sont différées, probabilistes et éloignées dans le temps.
Face à ce biais temporel universel, l’entraînement à l’autocontrôle fournit une technologie comportementale explicite permettant d’atténuer le pouvoir incitateur des récompenses immédiates au profit d’objectifs valorisés à long terme. L’individu apprend à identifier les chaînes comportementales précoces, c’est-à-dire la succession ordonnée de micro-événements internes (émotions, pensées permissives) et externes (lieux, interactions sociales, indices visuels) qui mènent inexorablement à l’acte problématique. En intervenant le plus en amont possible sur cette chaîne, le sujet préserve ses ressources de régulation cognitive avant que la pulsion n’atteigne un niveau paroxystique difficile à freiner.
La portée de cette approche dépasse le simple renoncement ou l’inhibition motrice. Elle englobe un vaste répertoire d’actions positives : la réorganisation stratégique du domicile et du lieu de travail pour réduire l’exposition aux tentations, la fixation d’objectifs quantifiables selon une hiérarchie réaliste, l’auto-observation méticuleuse par la tenue de registres standardisés, l’attribution délibérée de conséquences positives contingentes au succès, ainsi que le déploiement de comportements alternatifs incompatibles avec la réponse problématique. L’autocontrôle devient ainsi une compétence d’ingénierie contextuelle où la personne structure délibérément son environnement afin de rendre le comportement sain plus facile, plus gratifiant et plus accessible que l’automatisme délétère.
5. Évolution historique
L’émergence formelle de l’entraînement à l’autocontrôle s’inscrit au cœur des mutations épistémologiques qui ont traversé le béhaviorisme durant la seconde moitié du vingtième siècle. Initialement, la théorie du conditionnement opérant formalisée par B. F. Skinner dans les années 1950 considérait le contrôle du comportement comme étant presque exclusivement dévolu à l’environnement extérieur. Cependant, Skinner lui-même reconnut, dès son ouvrage classique Science and Human Behavior (1953), que les êtres humains sont capables de concevoir des réponses manipulatrices destinées à modifier les variables environnementales qui contrôlent leurs autres réponses comportementales.
Durant les années 1970, Frederick Kanfer a franchi un pas décisif en formalisant le modèle tripartite de l’autorégulation (auto-observation, auto-évaluation et auto-renforcement). Kanfer a démontré que l’individu ne réagit pas passivement à son milieu, mais participe activement à son propre façonnement comportemental. Simultanément, des chercheurs en alcoologie et en addictologie comportementale, notamment William R. Miller, Reid K. Hester et Martha Sanchez-Craig, ont adapté ces notions pour créer le protocole formalisé du Behavioral Self-Control Training. Destiné aux individus présentant un trouble de l’usage de l’alcool léger à modéré, ce programme a révolutionné le domaine en proposant une alternative rigoureuse à l’abstinence absolue obligatoire, en formant les buveurs à l’autolimitation et à la consommation modérée au moyen de règles comportementales strictes.
Au cours des années 1980 et 1990, avec l’essor des neurosciences cognitives et de la théorie socio-cognitive d’Albert Bandura, l’entraînement s’est enrichi de composantes relatives au sentiment d’efficacité personnelle et à la gestion des rechutes, sous l’impulsion notable des travaux de G. Alan Marlatt. De nos jours, avec l’avènement des technologies numériques en santé mentale (applications mobiles, capteurs connectés, rétroaction en temps réel), l’entraînement à l’autocontrôle comportemental bénéficie d’une omniprésence écologique qui optimise l’enregistrement continu des données et la délivrance contingente de rappels d’auto-régulation au moment précis où le risque de rupture comportementale survient.
6. Fondements théoriques
L’entraînement à l’autocontrôle comportemental s’articule autour de plusieurs socles théoriques majeurs de la psychologie comportementale et cognitive :
- Le conditionnement opérant et l’analyse fonctionnelle : Tout comportement est sous-tendu par la relation contingente entre un stimulus antécédent, une réponse et une conséquence. L’entraînement apprend à l’individu à démanteler la boucle de renforcement négatif (par exemple, fumer pour faire disparaître temporairement une sensation désagréable d’anxiété) et à réintroduire des renforçateurs positifs immédiats conditionnés par des comportements d’évitement constructif.
- Le modèle d’autorégulation de Kanfer : Ce modèle pose que l’autorégulation s’active dès lors qu’une rupture de routine se produit ou qu’un conflit temporel apparaît. Elle se déploie selon un cycle d’auto-surveillance (prise d’information sur ses actes), d’auto-évaluation (comparaison entre la performance observée et une norme interne ou un critère préétabli) et d’auto-réaction (attribution d’une satisfaction auto-induite ou mise en place d’un réajustement correctif).
- La théorie socio-cognitive de Bandura : L’apprentissage de la maîtrise de soi repose sur le concept déterminant d’auto-efficacité perçue (self-efficacy). La croyance de l’individu en sa capacité organisationnelle à surmonter les obstacles situationnels module l’effort consenti et la persévérance face aux rechutes temporaires.
- Le modèle de l’actualisation temporelle et de l’escompte hyperbolique : Développé par George Ainslie, ce modèle mathématique et psychologique met en lumière la tendance universelle des organismes vivants à dévaluer disproportionnellement les conséquences positives futures par rapport aux satisfactions immédiates. L’entraînement à l’autocontrôle intervient précisément pour « combler le fossé temporel » par l’instauration de barrières physiques et d’incitations immédiates de substitution.
7. Composantes clés, types et dimensions
La structure opérationnelle d’un programme complet d’entraînement à l’autocontrôle comporte plusieurs modules synergiques :
- L’auto-enregistrement systématique (auto-surveillance) : Consignation immédiate et continue de chaque occurrence du comportement cible dans un carnet de bord ou une application (mesure de la fréquence, de l’intensité, du contexte temporel, spatial et émotionnel). Ce processus induit une « réactivité de la mesure », modifiant spontanément la fréquence du comportement dans une direction souhaitable.
- Le contrôle des stimuli et l’aménagement contextuel : Manipulation délibérée de l’environnement physique et social afin de minimiser l’exposition aux déclencheurs pavloviens (par exemple, retirer les bouteilles d’alcool du domicile, changer d’itinéraire pour éviter les établissements de restauration rapide, désactiver les notifications d’appareils numériques).
- La fixation d’objectifs progressifs : Définition de seuils clairs, mesurables, atteignables et circonscrits dans le temps, évitant les intentions vagues au profit de critères opérationnels précis (par exemple, passer de six tasses de café par jour à un maximum de trois d’ici trois semaines).
- L’auto-renforcement contingent : Établissement de contrats comportementaux dans lesquels l’individu s’octroie des récompenses tangibles ou symboliques non contradictoires uniquement s’il atteint le palier prescrit, consolidant ainsi la motivation intrinsèque.
- La mise en place de comportements incompatibles : Identification et apprentissage de réponses physiques alternatives qui ne peuvent pas être exécutées simultanément avec le comportement cible indésirable (par exemple, pratiquer la respiration diaphragmatique ou presser une balle antistress dès que l’envie de se ronger les ongles se manifeste).
- La prévention des rechutes et la restructuration cognitive : Entraînement à la détection des signaux d’avertissement précoces, dédramatisation de l’écart comportemental isolé (évitement du fameux « effet de violation de l’abstinence ») et préparation de plans d’action alternatifs sous forme de phrases conditionnelles (« si la situation X survient, alors j’exécuterai l’action Y »).
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la mise en pratique clinique de l’entraînement, examinons le cas de Marc, un cadre de 42 ans présentant un profil d’hyperphagie prandiale vespérale. Lorsqu’il rentrait chez lui après des journées de travail stressantes, Marc consommait machinalement de grandes quantités d’aliments riches en lipides et glucides devant l’écran de son téléviseur jusqu’à ressentir une lourdeur gastrique douloureuse, suivie d’une honte intense. L’application du protocole s’est déroulée en quatre phases rigoureuses :
Dans un premier temps, Marc a réalisé une auto-observation détaillée pendant quinze jours. Sur une fiche d’enregistrement, il notait l’heure exacte, son degré subjectif de faim sur une échelle de 0 à 10, son émotion prédominante et les aliments ingérés. Cette démarche a mis en lumière que la crise survenait invariablement entre 19h30 et 21h00, toujours lorsque Marc était seul dans sa cuisine, épuisé mentalement et sans planification préalable de son repas.
Dans un deuxième temps, le contrôle du stimulus a été instauré : interdiction stricte de manger dans le salon devant la télévision, sanctuarisation de la table de la salle à manger sans aucun distracteur numérique, et purge des placards de cuisine de tout produit prêt à consommer instantanément, nécessitant un temps de préparation incompressible. Concomitamment, une réponse incompatible a été choisie : dès le pas de la porte franchi, Marc revêtait immédiatement une tenue de sport pour faire vingt minutes de marche d’oxygénation ou prenait une douche tiède avant toute entrée dans la cuisine.
Dans un troisième temps, un système d’auto-renforcement a été formalisé : chaque semaine où au moins cinq soirées respectaient le seuil quantitatif de calories établi avec un nutritionniste, Marc allouait une somme d’argent déterminée à l’achat d’un équipement de musique dont il rêvait. Au terme de huit semaines d’entraînement, la fréquence des épisodes de suralimentation compulsive avait chuté de 85 %, Marc ayant intégré un répertoire fluide d’habitudes d’autorégulation.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation de l’efficacité de l’entraînement à l’autocontrôle comportemental repose sur une méthodologie multi-sources combinant mesures directes, auto-rapports validés psychométriquement et indicateurs biologiques ou comportementaux objectifs :
Au plan psychométrique, plusieurs instruments évaluent la disposition globale ou situationnelle à l’autocontrôle. L’échelle de contrôle de soi de Tangney (Brief Self-Control Scale), largement validée en langue française, mesure la capacité générale perçue à interrompre les tendances comportementales non désirées et à s’abstenir d’agir sous le coup de l’impulsion. Le questionnaire d’autorégulation (Self-Regulation Questionnaire, SRQ) développé par Brown et ses collaborateurs évalue spécifiquement les étapes du modèle de Kanfer, notamment la capacité à planifier, chercher de l’information et maintenir une orientation téléologique.
Dans les applications thérapeutiques concrètes, l’évaluation privilégie la collecte de données fréquentielles directes à l’aide de protocoles à cas unique (designs ABA ou lignes de base multiples). On mesure le taux de base pré-interventionnel (durée, fréquence, latence du comportement indésirable), la progression pendant l’entraînement et le taux de maintien lors de suivis à 3, 6 et 12 mois. En addictologie, ces données subjectives d’auto-surveillance sont corroborées par des biomarqueurs indépendants (éthylomètres, dosages urinaires, gammaglutamyltransférases) assurant la validité écologique des résultats observés.
10. Applications et portée pratique
La polyvalence structurelle de l’entraînement à l’autocontrôle comportemental lui permet de trouver des applications cliniques, éducatives et organisationnelles majeures :
En addictologie et psychiatrie, l’approche constitue une intervention de première ligne pour les usagers d’alcool ou de tabac présentant des niveaux de dépendance faibles à modérés qui refusent les approches fondées exclusivement sur l’abstinence perpétuelle. Elle s’illustre également de manière probante dans le traitement des addictions comportementales, telles que le trouble du jeu d’argent (jeu pathologique) et l’usage problématique d’Internet et des réseaux sociaux, où l’abstinence technologique totale s’avère impossible dans les sociétés modernes.
Dans le domaine de la médecine comportementale et de la santé publique, l’entraînement sous-tend la grande majorité des programmes modernes d’adhésion thérapeutique aux maladies chroniques (diabète de type 2, hypertension artérielle, asthme). L’apprentissage des compétences d’autogestion comportementale permet aux patients de régulariser la prise de médicaments, d’adopter des régimes alimentaires durables et d’intégrer une activité physique pérenne dans leur routine de vie.
Enfin, dans le secteur éducatif et professionnel, les formateurs et psychologues du travail transposent ces techniques pour contrer la procrastination académique, améliorer l’organisation temporelle (gestion du temps de travail, segmentation des tâches complexes) et réduire le stress chronique lié à l’éparpillement attentionnel. L’individu s’y approprie des compétences d’ingénierie cognitive transposables à l’ensemble de son existence.
11. Recherche et preuves empiriques
Depuis plus de quatre décennies, une abondante littérature scientifique a documenté l’efficacité de l’entraînement à l’autocontrôle comportemental. Les méta-analyses pionnières menées par William R. Miller et Reid K. Hester sur les interventions brèves en alcoologie ont établi que les buveurs à problème engagés dans un entraînement à l’autocontrôle obtiennent des réductions statistiquement et cliniquement significatives de leur consommation d’alcool, avec des tailles d’effet comparables à celles d’approches pharmacologiques ou de thérapies interpersonnelles plus lourdes.
Les recherches ultérieures, notamment les travaux de Martha Sanchez-Craig et de ses collègues de l’Addiction Research Foundation de Toronto, ont démontré que pour les individus présentant une dépendance physiologique modérée, les programmes d’autocontrôle visant la modération génèrent de meilleurs taux d’adhésion au traitement et un taux d’abandon substantiellement inférieur à celui observé dans les protocoles d’abstinence forcée. Les participants acquièrent un répertoire cognitivo-comportemental qui neutralise la dynamique d’escalade lors d’un éventuel faux-pas.
Sur le versant de la psychologie de la santé, les méta-analyses contemporaines s’intéressant à la modification des habitudes de vie (activité physique, alimentation) soulignent avec constance que les interventions combinant au minimum l’auto-surveillance et la fixation d’objectifs dépassent systématiquement les interventions purement psychoéducatives ou motivationnelles dépourvues d’outils concrets d’autocontrôle. L’effet de réactivité de l’auto-surveillance à lui seul explique une proportion importante de la variance du changement d’habitudes au cours des premières semaines d’expérimentation.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’implantation et la réception de l’entraînement à l’autocontrôle comportemental sont intimement modulées par les normes culturelles relatives à l’autonomie individuelle, à la responsabilité personnelle et à la nature des relations sociales. Développée au sein de sociétés occidentales individualistes d’Amérique du Nord et d’Europe occidentale, l’approche valorise traditionnellement la figure de l’individu indépendant, maître de ses décisions et unique pilote de son destin comportemental.
Dans les cultures collectivistes (notamment en Asie de l’Est ou dans certaines régions d’Afrique et d’Amérique latine), la régulation du comportement individuel s’opère de façon prépondérante à travers le prisme de l’interdépendance sociale, de la préservation de l’harmonie du groupe et des attentes familiales ou communautaires. Par conséquent, l’entraînement à l’autocontrôle y gagne à être contextualisé : l’auto-renforcement gagne en efficacité lorsqu’il inclut la reconnaissance des pairs ou de la lignée familiale plutôt qu’une récompense exclusivement matérielle ou autocentrée.
De même, les représentations étiologiques des comportements compulsifs varient : là où les modèles biomédicaux dominants perçoivent l’addiction comme une maladie neurobiologique chronique involontaire, certaines traditions culturelles l’envisagent sous l’angle du devoir moral, spirituel ou de la cohésion relationnelle. Le praticien utilisant l’entraînement à l’autocontrôle comportemental doit ainsi négocier avec sensibilité les objectifs fixés afin qu’ils s’harmonisent avec le système de valeurs et la vision du monde du bénéficiaire, sans imposer une vision occidentalisée de la rationalité individuelle.
13. Critiques, controverses et limites
En dépit de son efficacité attestée, l’entraînement à l’autocontrôle a suscité des débats vigoureux au sein de la communauté scientifique et clinique :
La controverse la plus féroce a opposé les partisans du BSCT aux tenants du modèle classique de la maladie défendu par les mouvements d’entraide comme les Alcooliques Anonymes et une large frange de l’addictologie traditionnelle. Ces derniers ont soutenu avec virulence que proposer un entraînement à l’autocontrôle et viser la consommation modérée chez des individus souffrant d’alcoolodépendance grave constituait une démarche trompeuse, voire dangereuse, le postulat de la maladie affirmant qu’une seule prise réactive inexorablement la perte de contrôle biologique totale. La recherche a progressivement clarifié cette querelle en définissant les critères d’éligibilité : le BSCT s’avère hautement indiqué pour les abus précoces ou modérés sans dépendance physique sévère, alors que l’abstinence demeure la cible thérapeutique privilégiée en présence de détériorations physiologiques avancées.
Une autre critique théorique formulée à l’égard de l’approche pointe le risque d’épuisement cognitif. Les modèles contemporains de l’autorégulation, tel que le modèle de la déplétion de l’ego élaboré par Roy Baumeister (bien que soumis à des débats méthodologiques récents sur sa réplicabilité), rappellent que l’exercice continu d’un frein comportemental actif sollicite d’intenses ressources exécutives préfrontales. Si le patient n’est pas rapidement guidé vers l’automatisation de nouvelles habitudes saines, la vigilance permanente requise par l’auto-contrôle peut engendrer une lassitude psychologique conduisant à des abandons brutaux.
Enfin, les détracteurs soulignent que l’approche peut s’avérer insuffisante si elle élude les facteurs étiologiques profonds : traumatismes psychologiques complexes de l’enfance, comorbidités psychiatriques lourdes (comme le trouble de la personnalité limite ou le trouble bipolaire) et détresse socio-économique majeure. Dans de telles circonstances, l’apprentissage de simples techniques comportementales ne saurait se substituer à une psychothérapie globale et intégrative.
14. Termes connexes et distinctions
Afin de prévenir toute équivoque conceptuelle, il importe de distinguer l’entraînement à l’autocontrôle comportemental d’autres notions voisines de la littérature psychologique :
- Autorégulation : Notion faîtière plus vaste englobant l’ensemble des processus homéostatiques psychologiques et biologiques par lesquels un système vivant maintient son équilibre. L’entraînement à l’autocontrôle comportemental est une application technique et clinique pragmatique de l’autorégulation.
- Force de volonté (volonté brute) : Concept moral ou intuitif désignant la résistance consciente et pénible à la tentation par le seul effort intrapsychique. L’entraînement à l’autocontrôle en constitue précisément l’antithèse méthodique, puisqu’il enseigne la restructuration de l’environnement physique et social afin de ne pas avoir à solliciter la volonté nue.
- Contrôle cognitif (fonctions exécutives) : Terme neurobiologique et neuropsychologique désignant les circuits cérébraux (notamment fronto-striataux) impliqués dans l’inhibition motrice, la mémoire de travail et la flexibilité mentale. Le contrôle cognitif représente le substrat neurobiologique sous-jacent que l’entraînement comportemental vise à optimiser et à étayer par des prothèses situationnelles.
- Modification du comportement gérée par un tiers : Approche béhavioriste traditionnelle dans laquelle des éducateurs, soignants ou superviseurs distribuent des récompenses et des punitions. L’entraînement à l’autocontrôle se distingue par le transfert délibéré de cette fonction d’agence régulatrice à la personne elle-même.
15. Synthèse et points clés à retenir
L’entraînement à l’autocontrôle comportemental démontre avec éclat que la capacité à différer une gratification, à neutraliser une compulsion et à bâtir un mode de vie sain n’est pas un privilège génétique, mais une suite d’aptitudes opératoires accessibles à tout individu guidé par une méthodologie adéquate :
Ses pivots résident dans la prise de conscience quantitative permise par l’auto-surveillance continue, la réorganisation méthodique de l’environnement pour déraciner les déclencheurs toxiques, et la mise en œuvre de réponses de substitution hautement gratifiantes. En démystifiant la notion abstraite de volonté pour la traduire en algorithmes d’actions quotidiennes, ce courant thérapeutique offre aux praticiens comme aux usagers une voie émancipatrice, résolument humaniste et scientifiquement éprouvée pour reconquérir leur liberté décisionnelle face aux automatismes délétères.
Références
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- Hester, R. K., & Miller, W. R. (2003). Handbook of alcoholism treatment approaches: Effective alternatives (3rd ed.). Allyn & Bacon.
- Kanfer, F. H., & Gaelick-Buys, L. (1991). Self-management methods. In F. H. Kanfer & A. P. Goldstein (Eds.), Helping people change: A textbook of methods (4th ed., pp. 305–360). Pergamon Press.
- Marlatt, G. A., & Donovan, D. M. (Eds.). (2005). Relapse prevention: Maintenance strategies in the treatment of addictive behaviors (2nd ed.). Guilford Press.
- Sanchez-Craig, M., Annis, H. M., Bornet, A. R., & MacDonald, K. R. (1984). Random assignment to abstinence and controlled drinking: Evaluation of a cognitive-behavioral program for problem drinkers. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 52(3), 390–403. https://doi.org/10.1037/0022-006X.52.3.390
- Skinner, B. F. (1953). Science and human behavior. Macmillan.
- Tangney, J. P., Baumeister, R. F., & Boone, A. L. (2004). High self-control predicts good adjustment, less pathology, better grades, and interpersonal success. Journal of Personality, 72(2), 271–324. https://doi.org/10.1111/j.0022-3506.2004.00263.x