Au cœur du fonctionnement psychologique et des interactions humaines réside une tendance fondamentale à évaluer sa propre valeur par rapport aux accomplissements d’autrui. La motivation compétitive structure une multitude de comportements contemporains, de la quête de distinction académique aux rivalités professionnelles, en passant par l’excellence sportive et les dynamiques de dominance interpersonnelle.
Motivation compétitive
1. Définition concise
La motivation compétitive désigne une disposition psychologique et un état motivationnel orientant l’individu vers la recherche de supériorité, de victoire ou de distinction par rapport à un ou plusieurs tiers au sein d’une situation régie par des critères de comparaison sociale. Ce construit traduit le désir fondamental d’obtenir de meilleurs résultats que ses pairs, transformant les interactions en opportunités de validation de compétence ou d’affirmation de statut.
Dans le champ de la psychologie contemporaine, cette motivation s’articule autour de la volonté délibérée d’établir sa supériorité relative plutôt que de viser uniquement une compétence absolue. Contrairement à la motivation de maîtrise pure, axée sur le dépassement de ses propres limites antérieures, le motif compétitif puise sa dynamique dans l’évaluation différentielle et contingente du rendement personnel confronté à celui d’autrui.
Cette orientation n’est ni purement adaptative ni univoquement destructrice. Elle se manifeste selon un spectre continu qui s’étend de l’émulation constructive, propice à la créativité et à l’innovation, jusqu’à des formes d’hypercompétitivité névrotique caractérisées par le dénigrement systématique des partenaires sociaux et une anxiété chronique liée à la menace de l’échec comparatif.
2. Étymologie et origine linguistique
Le substantif « motivation » dérive du latin motivus, signifiant « qui meut, qui a le pouvoir de mouvoir », lui-même issu du verbe movere (« mouvoir, mettre en mouvement »). Ce vocable désigne historiquement l’ensemble des forces internes ou externes qui incitent un organisme à agir et orientent sa conduite vers une fin déterminée.
Le qualificatif « compétitive » tire son origine du bas-latin competere, composé du préfixe com- (« avec, ensemble ») et du radical verbal petere (« chercher à atteindre, réclamer, attaquer, se diriger vers »). Dans son acception juridique romaine initiale, le terme renvoyait à une action conjointe ou à une revendication simultanée d’un droit ou d’un bien par plusieurs parties concurrentes.
L’introduction formelle du concept dans la littérature psychologique anglo-saxonne sous l’appellation competitive motive s’est cristallisée au milieu du XXe siècle lors de l’essor des théories béhavioristes et motivationnelles de la personnalité. Le terme a ensuite été intégré dans la terminologie francophone de la psychologie différentielle et sociale pour formaliser le besoin d’évaluation comparative et de rivalité ordonnée.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, l’expression se transcrit en alphabet phonétique international sous la forme /mɔ.ti.va.sjɔ̃ kɔ̃.pe.ti.tiv/. La syllabe finale du premier terme porte une voyelle nasale, tandis que l’adjectif s’achève par une consonne fricative sonore caractéristique de la déclinaison féminine.
Sur le plan morphosyntaxique, il s’agit d’un syntagme nominal féminin singulier composé d’un nom commun abstrait et d’un adjectif relationnel épithète. Au pluriel, il prend la marque standard : « motivations compétitives ».
Dans le discours académique spécialisé, des variantes terminologiques synonymes ou connexes sont fréquemment mobilisées, telles que « motif compétitif », « orientation motivationnelle à la compétition » ou « besoin de compétition ». L’usage requiert généralement l’accord systématique au féminin lorsqu’il qualifie l’orientation globale de la personnalité ou les conduites observables.
4. Explication conceptuelle détaillée
La compréhension approfondie de la motivation compétitive exige de la situer à la croisée de la psychologie de la personnalité, des théories du soi et de la sociologie des organisations. Au sens fondamental, cette motivation opère comme un filtre perceptif et émotionnel à travers lequel les contextes de performance ne sont pas appréhendés comme de simples tâches techniques, mais comme des arènes symboliques où se négocie la valeur de l’individu. L’attention du sujet est prioritairement focalisée sur les écarts de performance interindividuels.
Le périmètre de ce construit englobe à la fois des processus d’autorégulation cognitive et des réponses affectives intenses. Face à un défi, l’individu hautement motivé par la compétition mobilise des ressources cognitives supérieures si et seulement si un adversaire tangible ou implicite est présent. La tâche en elle-même importe souvent moins que le différentiel final de performance : battre un rival devient la principale source de renforcement affectif, générant un sentiment fugace d’invulnérabilité ou de fierté narcissique.
Toutefois, la motivation compétitive délimite ses frontières par rapport à l’agressivité pure. Si l’agressivité vise la destruction ou la lésion intentionnelle d’autrui, la compétition psychologique légitime s’inscrit au sein d’un cadre normatif partagé où la victoire découle du respect formel ou informel de certaines règles du jeu. Lorsque le respect de ces conventions disparaît au profit d’une volonté d’annihilation de l’opposant, le comportement quitte le champ de la saine émulation pour basculer dans l’hostilité manifeste ou l’hypercompétitivité toxique.
Sur le plan dynamique, ce motif interagit de manière complexe avec l’estime de soi. Pour certains sujets, la motivation compétitive repose sur un sentiment d’auto-efficacité solide et une joie intrinsèque tirée de la confrontation stratégique. Pour d’autres, elle constitue une stratégie défensive compensatoire : l’estime de soi, devenue contingente au succès social, impose une victoire permanente sous peine d’un effondrement dépressif consécutif à une infériorité perçue.
5. Évolution historique
L’étude systématique de la rivalité et de l’émulation remonte aux premières investigations expérimentales de la psychologie scientifique à la fin du XIXe siècle. Dès 1898, Norman Triplett a conduit ce qui est souvent considéré comme la première expérience de psychologie sociale sportive, démontrant que les cyclistes enregistraient des vitesses supérieures lorsqu’ils roulaient contre d’autres coureurs plutôt que contre un chronomètre. Triplett a théorisé ce phénomène sous le concept de dynamogénie, soulignant l’impact énergisant de la présence d’autrui en contexte concurrentiel.
Au cours des décennies 1930 et 1940, les approches psychanalytiques et néo-freudiennes ont réinterprété le motif compétitif sous un angle psychopathologique et socioculturel. Karen Horney, dans ses travaux pionniers sur la personnalité névrotique de son temps, a identifié l’hypercompétitivité comme un trait névrotique central issu des insécurités affectives de l’enfance au sein de cultures capitalistes individualistes. Pour Horney, cette quête insatiable de triomphe ne visait pas la réussite en soi, mais la protection anxieuse contre le sentiment d’impuissance.
Dans les années 1950 et 1960, la motivation d’accomplissement a été formellement modélisée par David McClelland et John Atkinson. Ces auteurs ont distingué le besoin d’accomplissement (Need for Achievement) du besoin de pouvoir (Need for Power). Bien que le besoin d’accomplissement privilégie la maîtrise personnelle d’une tâche difficile, McClelland a reconnu que l’arène compétitive servait fréquemment d’accélérateur comportemental pour les individus soucieux de vérifier empiriquement leur excellence.
À partir des années 1980 et 1990, le tournant cognitiviste a donné naissance aux théories des buts d’accomplissement sous l’impulsion de chercheurs tels que Carol Dweck, John Nicholls et Andrew Elliot. La motivation compétitive a alors été opérationnalisée sous la bannière des buts de performance (orientation vers l’ego), marquant une distinction fondamentale entre le désir d’apprendre pour soi et le désir de paraître supérieur aux autres. Les années 2000 et suivantes ont enrichi cette vision en examinant les corrélats neurobiologiques de la victoire sociale et les spécificités des profils motivationnels mixtes.
6. Fondements théoriques
Plusieurs cadres conceptuels majeurs permettent d’élucider la genèse et le maintien de la motivation compétitive au sein des systèmes humains. Le premier socle incontournable est constitué par la théorie de la comparaison sociale élaborée par Leon Festinger en 1954. Festinger postule que les êtres humains possèdent une impulsion innée à évaluer leurs opinions et leurs aptitudes personnelles. En l’absence de standards physiques objectifs non ambigus, les individus recourent à des comparaisons avec leurs semblables. La motivation compétitive émerge directement d’un mouvement de comparaison sociale ascendante ou latérale conjugué à un biais unidirectionnel vers le haut, incitant l’individu à toujours performer légèrement mieux que ceux auxquels il se mesure.
Un second édifice théorique d’envergure réside dans la théorie des buts d’accomplissement. Dans ce paradigme, les chercheurs différencient l’orientation vers la maîtrise (buts de maîtrise) de l’orientation vers la performance (buts de performance). La motivation compétitive s’inscrit pleinement dans le cadre des buts de performance-approche, où le comportement de l’individu est guidé par la perspective d’obtenir des jugements favorables sur sa compétence en surpassant ses pairs. Les théoriciens contemporains comme Andrew Elliot soulignent que lorsque ce motif bascule vers la performance-évitement (peur d’être perçu comme inférieur ou incompétent comparativement aux autres), il génère une détresse psychologique et un sabotage cognitif considérables.
Le troisième ancrage repose sur la théorie de l’autodétermination développée par Edward L. Deci et Richard M. Ryan. Selon ce modèle, la motivation compétitive pure est souvent associée à une régulation extrinsèque ou introjectée. Lorsque la motivation à concourir émane du besoin d’alimenter son ego, de protéger son estime de soi ou de se conformer à des attentes sociales prestigieuses, elle frustre le besoin psychologique fondamental d’autonomie et d’affiliation. Toutefois, Deci et Ryan concèdent que lorsque la compétition est vécue comme un défi informationnel ludique renforçant le sentiment de compétence personnelle sans contraindre l’action, elle peut temporairement coexister avec une motivation autonome de haute intensité.
Enfin, la psychologie évolutionniste fournit un cadre distal en interprétant la compétition intraspécifique comme un mécanisme d’adaptation forgé par la sélection naturelle et sexuelle. L’accès différentiel aux ressources limitées, au statut hiérarchique et aux opportunités reproductives a favorisé l’émergence d’algorithmes mentaux sensibles aux différentiels de rang social, rendant la victoire sur autrui intrinsèquement gratifiante sur le plan neurochimique par la libération de dopamine et la modulation des récepteurs sérotoninergiques et testostéroniques.
7. Composantes clés, types et dimensions
La décomposition structurale de la motivation compétitive révèle une architecture multifactorielle complexe, impliquant des dimensions affectives, cognitives et comportementales distinctes :
- Compétition orientée vers la tâche ou le développement personnel : Forme saine d’émulation où la présence de compétiteurs sert de catalyseur pour révéler le plein potentiel individuel, sans animosité envers autrui et avec un respect scrupuleux de l’éthique sportive ou professionnelle.
- Hypercompétitivité névrotique : Dimension psychopathologique identifiée par Richard Ryckman, caractérisée par un besoin compulsif d’affirmer sa supériorité à tout prix, une vision du monde social comme un jeu à somme nulle et une tendance à manipuler, mépriser ou détruire les rivaux potentiels.
- Évitement de la compétition : Tendance psychologique défensive poussant l’individu à fuir activement toute situation concurrentielle en raison d’une terreur paralysante de perdre son rang ou de susciter l’hostilité d’autrui en cas de succès retentissant.
- Focalisation cognitive sur le résultat comparatif : Tendance attentionnelle soutenue à surveiller le score, le classement ou les indicateurs de rendement relatifs au détriment de l’analyse intrinsèque du processus ou de la qualité esthétique du travail réalisé.
- Réactivité émotionnelle à la défaite : Intensité et durée des affects négatifs (colère, honte, ressentiment, dépression réactive) ressentis lors d’une contre-performance face à un rival désigné.
- Recherche de dominance sociale : Besoin sous-jacent d’asseoir une préséance hiérarchique pérenne sur un groupe d’appartenance par l’accumulation répétée de victoires formelles ou symboliques.
8. Exemples et cas illustratifs
Dans le domaine académique d’élite, la motivation compétitive s’illustre de manière éloquente au sein des classes préparatoires aux grandes écoles ou des facultés de médecine. Un étudiant caractérisé par un haut motif compétitif oriente ses révisions non pas en fonction de sa curiosité intellectuelle pour les matières enseignées, mais en fonction de la distribution statistique des notes et des classements aux concours blancs. La déception éprouvée lors de l’obtention d’une excellente note découle exclusivement de la prise de conscience qu’un camarade a décroché une note supérieure, neutralisant l’autosatisfaction d’avoir assimilé le programme.
En milieu corporatif, considérons le cas d’un cadre commercial au sein d’une entreprise multinationale de courtage technologique. Ce collaborateur est stimulé par les tableaux d’affichage mensuels rendant publics les chiffres de vente de chaque membre de l’équipe. Alors qu’une rémunération fixe généreuse suffirait à garantir son confort matériel, il déploie des efforts démesurés durant les dernières heures de clôture comptable dans l’unique but de ravir la première place à son collègue le plus proche. Le trophée symbolique du « meilleur vendeur de l’année » revêt à ses yeux une valeur psychologique incommensurablement plus élevée que les primes pécuniaires associées.
Dans le secteur du sport professionnel, un cas emblématique s’observe chez les champions d’arts martiaux mixtes ou de tennis de très haut niveau. Certains athlètes d’exception déclarent puiser leur combativité dans l’antipathie ciblée qu’ils nourrissent à l’égard de leurs opposants directs. Leur préparation physique herculéenne ne répond pas uniquement à l’amour de la discipline, mais à la nécessité existentielle d’imposer leur volonté à l’adversaire et d’empêcher coûte que coûte ce dernier de goûter au triomphe, illustrant une fusion quasi parfaite entre motif de performance-approche et motivation de préservation d’hégémonie.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation psychométrique de la motivation compétitive repose sur un ensemble d’instruments validés permettant de discriminer ses orientations adaptatives et dysfonctionnelles. L’un des questionnaires les plus renommés dans la littérature internationale est l’Échelle d’hypercompétitivité (Hypercompetitive Attitude Scale, HCA) élaborée par Richard M. Ryckman et ses collaborateurs en 1990. Cet outil unidimensionnel de 26 items mesure le degré d’adhésion à des croyances selon lesquelles la vie est une lutte sans merci pour la victoire et le contrôle d’autrui.
Ryckman a ultérieurement développé l’Échelle d’attitude envers la compétition pour le développement personnel (Personal Development Competitive Attitude Scale, PDCA). Ce test évalue une forme constructive de compétition où l’accent est mis sur la découverte de soi, la croissance personnelle et la coopération paradoxale à travers l’opposition stimulante, démontrant la divergence factorielle complète entre la rivalité destructrice et le perfectionnement mutuel.
Dans le domaine de la psychologie du sport et de l’exercice physique, l’Orientation Sport Questionnaire (Sport Orientation Questionnaire, SOQ) de Diane Gill et Thomas Deeter (1988) fait figure de référence classique. Il comprend trois sous-échelles distinctes : la compétitivité générale (le désir d’entrer en compétition et de lutter pour le succès), l’orientation vers la victoire (la priorité absolue accordée à la défaite de l’adversaire) et l’orientation vers le but (l’accent placé sur l’amélioration des records personnels). Ce protocole permet de cartographier avec précision le profil motivationnel spécifique des sportifs.
Au-delà des auto-questionnaires soumis aux biais de désirabilité sociale, la recherche expérimentale utilise des paradigmes de la théorie des jeux pour quantifier la motivation compétitive objective. Des protocoles comportementaux tels que le Dilemme du Prisonnier réitéré, le Jeu du Bien Public ou des tâches de performance chronométrées avec choix délibéré du mode de rémunération (taux à la pièce vs tournoi à élimination directe, comme dans les travaux renommés des économistes Muriel Niederle et Lise Vesterlund) permettent de mesurer l’empressement réel des participants à s’exposer au risque concurrentiel.
10. Applications et portée pratique
La compréhension du motif compétitif possède des implications déterminantes dans la structuration des environnements éducatifs. Les enseignants et concepteurs pédagogiques doivent doser avec minutie l’usage de la rivalité en classe. Si une compétition ludique de courte durée peut galvaniser l’attention d’un groupe et mobiliser des apprenants passifs, un climat scolaire exclusivement fondé sur la publication permanente des rangs tend à déclencher une anxiété de performance chez les élèves vulnérables, les incitant à adopter des comportements d’évitement, de tricherie ou d’abandon scolaire précoce.
Dans la sphère du management et des ressources humaines, la gestion de la motivation compétitive conditionne l’efficacité des équipes de travail. Les systèmes de gestion de la performance basés sur des classements forcés (forced ranking), popularisés par certaines firmes technologiques et financières dans les années 1990, ont démontré des effets hautement pervers. En stimulant excessivement le motif compétitif individuel, ces dispositifs détruisent le capital social de l’entreprise, freinent le partage spontané d’informations critiques et encouragent le sabotage discret entre pairs travaillant pourtant pour la même organisation.
En psychologie clinique et psychothérapie, le repérage d’une motivation compétitive pathologique constitue une étape essentielle dans la prise en charge des troubles narcissiques, des états anxieux généralisés et des tableaux de burnout d’épuisement professionnel. Les thérapeutes cognitivo-comportementaux travaillent à assouplir les schémas cognitifs inconditionnels tels que « Je ne vaux rien si je ne suis pas le premier », en aidant les patients à reconstruire une estime de soi inconditionnelle indépendante du verdict de la comparaison sociale descendante ou ascendante.
11. Recherche et données empiriques
La recherche contemporaine a apporté des éclairages empiriques majeurs sur le rôle de la motivation compétitive dans la santé psychologique et le bien-être subjectif. De nombreuses méta-analyses consacrées aux buts d’accomplissement révèlent que si les buts de performance-approche sont positivement corrélés aux résultats scolaires et aux performances objectives à court terme, ils sont simultanément associés à des niveaux plus élevés d’anxiété évaluative que les buts de maîtrise.
Les neurosciences cognitives et sociales ont enrichi ce corpus en explorant les corrélats cérébraux du triomphe compétitif. Des études d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) ont démontré que le striatum ventral, épicentre du circuit de la récompense, présente une activation considérablement plus intense lorsqu’un sujet gagne une somme d’argent après avoir battu un opposant direct que lorsqu’il gagne la même somme monétaire dans une condition solitaire dénuée de rivalité. Cette observation prouve empiriquement l’existence d’une « prime neuronale » spécifiquement attribuée à la supériorité sociale relative.
Par ailleurs, les travaux sur le stress et la psycho-neuro-endocrinologie mettent en garde contre le coût somatique de l’hypercompétitivité chronique. Les individus affichant des scores extrêmes de rivalité interpersonnelle présentent une réactivité cardiovasculaire exagérée face aux stresseurs légers, caractérisée par des élévations prolongées de la pression artérielle et une hypersécrétion de cortisol. Ces mécanismes biologiques sous-tendent les corrélations épidémiologiques établies de longue date entre le profil de personnalité de type A, la compétitivité agressive et le risque accru d’accidents vasculaires et coronariens précoces.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’expression et la valorisation de la motivation compétitive connaissent d’importantes variations à travers les cultures humaines, oscillant selon l’axe fondamental opposant l’individualisme et le collectivisme identifié par Geert Hofstede et Harry Triandis. Dans les sociétés occidentales hautement individualistes (notamment aux États-Unis, en Australie et en Europe du Nord-Ouest), la compétition interindividuelle est culturellement encouragée dès le plus jeune âge comme un véhicule d’affirmation du soi autonome, de méritocratie et de liberté de choix.
À l’inverse, dans les cultures collectivistes d’Asie orientale (Chine, Japon, Corée du Sud), la manifestation ouverte de la motivation compétitive interpersonnelle directe est souvent perçue avec réprobation sociale car elle menace l’harmonie du groupe (wa en japonais) et la cohésion relationnelle. Dans ces contextes, la rivalité s’exprime de manière plus oblique et intériorisée, souvent canalisée vers la compétition entre groupes distincts (compétition intergroupe) plutôt qu’au détriment des membres de l’endogroupe. De plus, la compétition y est davantage cadrée comme un devoir moral filial de perfectionnement que comme une démonstration narcissique de supériorité.
Des analyses anthropologiques indiquent également que certaines sociétés traditionnelles de chasseurs-cueilleurs déploient des normes culturelles d’égalitarisme strict destinées à neutraliser délibérément toute émergence de motivation compétitive. La dérision collective, l’ostracisme temporaire et le partage obligatoire des prises de chasse sont systématiquement mobilisés pour rabaisser les individus affichant une fierté arrogante ou tentant d’instaurer des rapports de compétition hiérarchique.
13. Critiques, controverses et limites
La primauté accordée à la motivation compétitive fait l’objet de vives contestations dans les sciences humaines et de l’éducation. L’une des critiques les plus influentes a été formulée par l’auteur et essayiste Alfie Kohn dans son ouvrage critique No Contest: The Case Against Competition (1986). Kohn soutient, données empiriques à l’appui, que la compétition affaiblit la motivation intrinsèque, corrode les liens sociaux authentiques, étouffe la créativité divergente et diminue la qualité globale du travail en poussant les individus à privilégier la sécurité stratégique pour assurer la victoire plutôt que la prise de risque innovante.
Une controverse majeure oppose les partisans du modèle dichotomique des buts (maîtrise contre performance) aux défenseurs du modèle à buts multiples. Certains chercheurs affirment que la motivation compétitive (buts de performance-approche) n’est nuisible que si elle remplace totalement la motivation de maîtrise. Selon cette perspective intégrative, les individus les plus performants et les plus résilients présenteraient un profil « combiné », alliant une passion sincère pour le perfectionnement de leur art à une détermination féroce de battre leurs concurrents lors des étapes sélectives cruciales.
Enfin, les limites méthodologiques de la recherche empirique sont régulièrement pointées du doigt. De nombreuses études s’appuient sur des simulations expérimentales en laboratoire d’une durée de quelques minutes, impliquant des tâches cognitives artificielles (résolution d’anagrammes ou jeux de dés). La transposabilité de ces résultats aux carrières professionnelles réelles, où les relations de rivalité se déploient sur des décennies au sein de réseaux d’interdépendance complexes, demeure une question ouverte qui exige davantage d’études longitudinales en milieu naturel.
14. Termes connexes et distinctions
Afin d’éviter tout flou conceptuel, il est indispensable de discriminer la motivation compétitive de notions voisines fréquemment confondues :
- Motivation d’accomplissement (Need for Achievement) : Se caractérise par le désir d’atteindre des standards d’excellence élevés et de résoudre des problèmes complexes, indépendamment de la présence d’autrui. Le sujet motivé par l’accomplissement cherche à réussir la tâche en soi, tandis que le sujet motivé par la compétition cherche à surpasser un concurrent.
- Motivation de maîtrise : Vise l’acquisition approfondie de connaissances, le perfectionnement des compétences et l’autoréférence par rapport aux performances passées. Elle s’oppose conceptuellement à la focalisation sur l’évaluation sociale externe inhérente à la motivation compétitive.
- Agressivité : Comportement dirigé vers l’intention délibérée de nuire physiquement ou psychologiquement à un être vivant. La motivation compétitive opère dans le respect des contraintes normatives et n’implique pas intrinsèquement de volonté destructrice malveillante.
- Recherche de statut : Quête globale de reconnaissance, de prestige et de respect au sein de la hiérarchie d’un groupe social. La compétition est l’un des moyens possibles pour conquérir ce statut, mais celui-ci peut également s’acquérir par l’altruisme, la générosité ou l’expertise coopérative.
- Coopétition : Stratégie organisationnelle ou interpersonnelle paradoxale combinant des comportements simultanés de coopération et de compétition entre agents pour maximiser la création et la captation de valeur.
15. Synthèse et points clés à retenir
La motivation compétitive représente une force psychologique puissante dont les ramifications façonnent le comportement individuel et les structures sociétales contemporaines. Loin d’être un trait primitif réductible à une agressivité brute, elle constitue une dynamique cognitive, affective et sociale hautement sophistiquée régie par des règles d’évaluation comparative.
Lorsqu’elle est équilibrée par un socle solide de motivation intrinsèque et canalisée par une éthique de développement personnel, elle peut démultiplier l’énergie, stimuler le dépassement de soi et favoriser des percées de niveau mondial dans les domaines sportif, scientifique et économique.
Toutefois, lorsqu’elle s’emballe sous des formes hypercompétitives exclusives ou qu’elle devient le tuteur unique d’une estime de soi fragile, elle induit de l’anxiété chronique, engendre une dégradation du tissu social et fragilise la santé mentale. L’enjeu fondamental pour les éducateurs, les managers et les cliniciens réside dans la capacité à cultiver une émulation féconde tout en préservant la bienveillance relationnelle et le plaisir désintéressé de l’apprentissage.
Références
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- Festinger, L. (1954). A theory of social comparison processes. Human Relations, 7(2), 117–140. https://doi.org/10.1177/001872675400700202
- Gill, D. L., & Deeter, T. E. (1988). Development of the Sport Orientation Questionnaire. Research Quarterly for Exercise and Sport, 59(3), 191–202. https://doi.org/10.1080/02701367.1988.10605504
- Kohn, A. (1986). No Contest: The Case Against Competition. Houghton Mifflin.
- Ryckman, R. M., Hammer, M., Kaczor, L. M., & Gold, J. A. (1990). Construction of a Hypercompetitive Attitude Scale. Journal of Personality Assessment, 54(3–4), 630–644. https://doi.org/10.1080/00223891.1990.9674027