Moralité entre parenthèses : L’éthique du jeu

La moralité entre parenthèses désigne la suspension temporaire des normes éthiques ordinaires au sein d’un cadre compétitif ou sportif au profit d’un raisonnement pragmatique et instrumental délimité.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 27, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 27, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

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Dans l’arène compétitive, les frontières de l’éthique quotidienne semblent souvent s’estomper au profit d’impératifs dictés par la quête exclusive de la victoire. La notion de moralité entre parenthèses éclaire ce basculement psychologique singulier où des individus, par ailleurs respectueux des normes prosociales, suspendent temporairement leurs repères éthiques habituels pour adopter une rationalité morale propre au jeu.

La moralité entre parenthèses

1. Définition concise

La moralité entre parenthèses (traduite de l’anglais bracketed morality) désigne un phénomène psychologique et psychosocial par lequel un individu suspend de manière temporaire, contextuelle et délimitée ses critères moraux habituels afin d’adopter un cadre normatif alternatif propre à un contexte compétitif, ludique ou institutionnel restreint. Dans cet espace circonscrit, des conduites ordinairement réprouvées dans la vie civile — telles que l’agressivité instrumentale, la ruse, la recherche unilatérale de domination ou l’indifférence partielle au bien-être d’autrui — deviennent non seulement tolérées, mais valorisées et prescrites par la logique interne de l’activité.

Sur le plan psychologique, ce concept ne renvoie pas à une absence structurelle de sens moral ou à une sociopathie acquise, mais plutôt à une régulation adaptative et cloisonnée du jugement moral. Les protagonistes tracent une frontière cognitive et affective étanche entre le « monde réel » et l’« univers du jeu », opérant ainsi une mise entre parenthèses des obligations universelles de réciprocité et de bienveillance au profit d’une morale conventionnelle conditionnelle régie par des règlements formels.

Initialement conceptualisé dans le champ de la psychologie du sport, le terme s’étend aujourd’hui à d’autres sphères de la vie sociale, notamment la négociation commerciale agressive, la politique politicienne ou les dynamiques organisationnelles ultra-compétitives, où les agents estiment que la poursuite légitime d’objectifs codifiés justifie une trêve morale temporaire.

2. Étymologie et origine linguistique

L’expression est issue de la locution anglaise bracketed morality, introduite dans la littérature scientifique au cours des années 1980 par les psychologues du sport américains Brenda Jo Bredemeier et David Light Shields. Le terme bracketed dérive du verbe anglais to bracket, lui-même issu du substantif architectural et typographique bracket (crochet ou parenthèse), qui trouve ses racines lointaines dans le français ancien « braguette » ou le latin bracae (pantalon, support). Dans le vocabulaire philosophique moderne, le terme renvoie immédiatement à la notion phénoménologique d’époché théorisée par Edmund Husserl, qui désigne la « mise entre parenthèses » du monde naturel ou des jugements préconçus pour en examiner l’essence.

Le substantif moralité dérive quant à lui du latin classique moralitas (manière, caractère, mœurs), popularisé par Cicéron pour traduire le concept grec d’ethikos. L’accolement de ces deux termes génère une métaphore spatio-temporelle puissante : la morale universelle n’est pas abolie, mais placée au sein d’une parenthèse syntaxique de l’existence, isolée de la phrase continue de la vie éthique ordinaire.

Dans la littérature francophone de psychologie sociale et des sciences du sport, on emploie indifféremment les formules « moralité entre parenthèses », « morale entre parenthèses » ou « raisonnement moral contextualisé », traduisant fidèlement la notion de game reasoning indissociable de la formulation originelle des auteurs anglophones.

3. Prononciation et forme grammaticale

En français, l’expression se prononce phonétiquement /mɔ.ʁa.li.te ɑ̃ pa.ʁɑ̃.tɛz/. Il s’agit d’un syntagme nominal féminin singulier, composé d’un nom commun abstrait (« moralité »), d’une préposition marquant l’état ou la situation (« entre ») et d’un nom commun pluriel (« parenthèses »).

D’un point de vue morphosyntaxique, l’expression s’utilise principalement comme un nom indénombrable référant à un paradigme ou à un état psychologique : « observer une moralité entre parenthèses », « faire l’expérience de la moralité entre parenthèses ». Les déclinaisons adjectivales (« un jugement moral mis entre parenthèses », « une attitude parenthétisée ») sont courantes dans les analyses critiques. Sur le plan de l’usage académique, le syntagme est employé sans article lorsqu’il fonctionne comme descripteur conceptuel, mais s’accompagne systématiquement de l’article défini ou indéfini dans le discours narratif (« la moralité entre parenthèses des athlètes d’élite »).

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour appréhender en profondeur la moralité entre parenthèses, il convient de comprendre la rupture ontologique qui s’opère lorsqu’un individu franchit les limites physiques et symboliques d’un terrain de compétition. Dans la vie quotidienne, la cohésion sociale et la santé psychologique reposent sur des principes d’empathie, de sollicitude, de coopération et de respect inconditionnel de l’intégrité physique et psychologique d’autrui. La théorie du développement moral formulée par Lawrence Kohlberg postule que la maturité éthique se caractérise par l’atteinte d’un stade post-conventionnel, orienté vers des principes universels de justice et de droits humains inaliénables.

Cependant, lorsqu’un individu intègre un jeu structuré, un renversement cognitif délibéré s’opère. L’espace du jeu constitue ce que l’historien et anthropologue Johan Huizinga qualifiait de « cercle magique » : une enclave spatio-temporelle soumise à des règles arbitraires, séparée du monde profane, où les lois courantes sont suspendues. À l’intérieur de ce cercle, le bien-être de l’adversaire n’est plus la priorité morale de l’acteur ; l’objectif devient l’atteinte d’une supériorité compétitive par le déploiement d’aptitudes physiques, stratégiques et psychologiques. Ce basculement est formalisé par ce que Shields et Bredemeier nomment le « raisonnement ludique » (game reasoning).

Ce raisonnement ludique autorise une régression fonctionnelle du jugement moral. Les sportifs ou les acteurs engagés dans ces dynamiques adoptent couramment des modes de raisonnement correspondant aux stades pré-conventionnels ou conventionnels inférieurs de Kohlberg : ils se focalisent sur la conformité stricte au règlement formel (stade de l’autorité et du maintien de l’ordre) ou sur un égocentrisme instrumental axé sur l’intérêt personnel et la punition perçue (stade de l’orientation punitive et instrumentale). Ce qui compte n’est plus « Est-ce fondamentalement juste ou bienveillant envers autrui ? », mais plutôt « Est-ce permis par l’arbitre ? » ou « Est-ce tactiquement payant sans encourir une disqualification immédiate ? ».

Cette transformation ne s’accompagne pas nécessairement d’un sentiment de culpabilité. Précisément parce que le cadre a été préalablement négocié et accepté par tous les participants — selon le contrat implicite du jeu —, l’acteur perçoit que l’adversaire s’est lui-même soumis volontairement à ces mêmes risques et exigences. Il existe une présomption de consentement mutuel qui immunise le pratiquant contre l’auto-sanction morale. Dès lors, infliger une charge physique violente, tromper l’adversaire par une feinte manipulatrice ou exploiter impitoyablement une vulnérabilité visible n’est pas codé comme un préjudice immoral, mais comme l’accomplissement exemplaire de l’esprit du jeu.

Néanmoins, les frontières de cette parenthèse demeurent particulièrement fragiles. La question centrale posée par ce concept réside dans sa perméabilité : la parenthèse protège-t-elle véritablement le reste de la personnalité morale, ou observe-t-on une contamination réciproque ? L’expérience récurrente d’une moralité tronquée au sein du sport ou d’un environnement professionnel hostile peut-elle, à terme, éroder la boussole éthique globale d’une personne dans sa vie quotidienne et citoyenne ? C’est autour de cette tension dialectique que s’articulent la plupart des investigations psychologiques modernes.

5. Développement historique

La genèse théorique de la moralité entre parenthèses prend racine au croisement de la philosophie de la culture, de la psychologie du développement moral et de l’essor institutionnel du sport moderne durant la seconde moitié du XXe siècle.

Dès 1938, Johan Huizinga, dans son ouvrage séminal Homo Ludens, soulignait la nature intrinsèquement isolée du jeu, démontrant que celui-ci se déploie à l’intérieur de frontières matérielles et idéales rigoureusement délimitées. Huizinga remarquait déjà que le jeu crée son propre ordre absolu et que le joueur ordinaire quitte cet univers pour réintégrer la vie quotidienne une fois la partie close.

Dans les décennies 1970 et 1980, l’engouement croissant pour le sport de masse et de haut niveau a confronté les chercheurs à un paradoxe persistant : alors que le crédo populaire affirmait que « le sport forge le caractère » et inculque la vertu morale, les observations empiriques révélaient des taux alarmants d’agressivité injustifiée, de tricherie organisée et de cynisme chez les compétiteurs expérimentés.

Face à cette aporie, Brenda Jo Bredemeier et David Light Shields ont entrepris une série d’études novatrices à partir de 1983 à l’Université de Californie à Berkeley. S’appuyant sur les travaux de Lawrence Kohlberg et de James Rest, ils ont analysé les différences qualitatives de jugement moral chez des sportifs lorsqu’on leur présentait des dilemmes moraux issus de la vie courante comparativement à des dilemmes situés en contexte sportif. Leurs publications pivots de 1984 et 1986 ont démontré de manière éclatante que les mêmes individus utilisaient des structures cognitives nettement plus immatures et égocentriques face aux dilemmes sportifs. C’est pour qualifier cette divergence structurelle qu’ils ont forgé le concept de bracketed morality.

Au fil des années 1990 et 2000, le concept a été approfondi par l’intégration des théories de l’apprentissage social et de la cognition sociale. La publication en 1995 de l’ouvrage de référence de Shields et Bredemeier, Character Development and Physical Activity, a assis la légitimité académique du modèle en formalisant les mécanismes de bascule entre raisonnement moral ordinaire et raisonnement sportif compétitif.

À l’ère contemporaine, le concept s’est émancipé de son berceau sportif originel. Les psychologues des organisations et les éthiciens du monde des affaires ont repris le modèle pour examiner les dérives financières de la fin des années 2000 (crise des subprimes, scandale Enron), théorisant la manière dont les salles de marchés ou les comités d’entreprise créent eux aussi des parenthèses artificielles où les normes d’intégrité sociétale sont suspendues au nom de la rentabilité.

6. Fondements théoriques

La moralité entre parenthèses repose sur un carrefour théorique particulièrement riche, conjuguant le cognitivisme structuraliste, la phénoménologie et la théorie sociocognitive.

Le premier socle théorique provient de la théorie du développement moral cognitif de Lawrence Kohlberg. Kohlberg a identifié trois grands niveaux de jugement moral (pré-conventionnel, conventionnel, post-conventionnel), chacun divisé en deux stades. La moralité entre parenthèses s’interprète comme une régression contextuelle descendante : des individus capables d’un raisonnement de niveau conventionnel (conformité aux attentes d’autrui, réciprocité dorée) ou post-conventionnel (justice universelle, droits inaliénables) dans la vie civile redescendent volontairement au niveau pré-conventionnel (évitement de la sanction de l’arbitre, maximisation hédoniste des gains) lorsqu’ils endossent leur maillot de compétiteur.

Le deuxième pilier théorique s’ancre dans les travaux de Albert Bandura sur la théorie sociocognitive et les mécanismes de désengagement moral. Bandura postule que l’auto-régulation morale repose sur des mécanismes d’auto-sanction qui empêchent normalement les individus d’agir de façon inhumaine ou antisociale. Or, la moralité entre parenthèses exploite directement plusieurs leviers de désengagement moral : la justification morale (agir rudement pour le salut de son équipe), le déplacement de responsabilité (s’en remettre aux décisions exclusives de l’arbitre ou de l’entraîneur), la minimisation des conséquences préjudiciables (« cela fait partie intégrante du sport ») et la déshumanisation relative de l’adversaire (réduit à un obstacle mécanique à franchir).

Le troisième fondement relève de la psychologie écologique et interactionniste, particulièrement à travers les notions de « champ d’action » et de cadre psychosocial développées par Erving Goffman. Pour Goffman, la vie sociale est découpée en cadres de référence primaires et secondaires. La moralité entre parenthèses opère comme un cadre transformationnel puissant qui modifie la signification profonde des conduites : asséner un violent coup de poing sur un trottoir relève d’une agression pénale caractérisée, mais ce même geste exécuté sur un ring de boxe devient une prouesse technique acclamée et rémunérée.

Enfin, le modèle à quatre composantes de James Rest (sensibilité morale, jugement moral, motivation morale et mise en œuvre morale) permet de décortiquer les failles induites par la parenthèse : celle-ci n’altère pas seulement le jugement, elle anesthésie d’abord la sensibilité morale de l’acteur, qui cesse de percevoir la détresse de l’adversaire comme un appel éthique nécessitant une assistance immédiate.

7. Composantes clés, types et dimensions

La moralité entre parenthèses se déploie à travers plusieurs composantes psychologiques et dimensionnelles qui permettent de caractériser sa portée et son intensité au sein des comportements humains :

  • La délimitation spatio-temporelle rigide : La parenthèse s’ouvre avec le signal initial (coup de sifflet, cloche de négociation, entrée dans l’arène) et se referme au coup de sifflet final ou à la sortie des vestiaires, réactivant instantanément les convenances civiles ordinaires.
  • La régression cognitive instrumentale : Tendance de l’acteur à délaisser les arguments de bienveillance ou d’équité universelle pour adopter une rationalité purement stratégique axée sur la conformité formelle au règlement textuel (le « légalisme strict »).
  • L’égocentrisme contextuel collectif : Focalisation exclusive sur le bien-être et le triomphe de l’endogroupe (son équipe, sa corporation), doublée d’une minoration délibérée des intérêts et droits fondamentaux de l’exogroupe (les rivaux, les concurrents).
  • La suspension sélective de l’empathie : Neutralisation cognitive transitoire de la résonance émotionnelle face à la douleur, à la frustration ou à la détresse physique de l’opposant, indispensable pour maintenir un niveau élevé de combativité.
  • La fiction du consentement partagé : Conviction psychologique rassurante selon laquelle chaque participant, du simple fait de sa présence volontaire sur l’aire de compétition, a tacitement accepté d’être la cible potentielle de tromperies, d’intimidations ou de rudesses physiques.
  • La déresponsabilisation par l’arbitrage externe : Transfert total de la charge éthique sur l’instance de régulation (l’arbitre, le juge, le régulateur), instaurant la maxime selon laquelle « tout ce qui échappe au regard de l’arbitre est moralement neutre ou stratégiquement valide ».

8. Exemples et cas illustratifs

Pour illustrer concrètement la moralité entre parenthèses, examinons le cas classique d’un joueur professionnel de rugby ou de hockey sur glace. En dehors du terrain, cet athlète peut être un citoyen modèle, un parent bienveillant répugnant à toute forme de violence physique et un militant engagé dans des causes humanitaires. Cependant, une fois le terrain foulé, ce même individu n’hésitera pas à plaquer un adversaire avec une violence extrême, à lui asséner un coup d’épaule à la limite de la légalité pour l’intimider psychologiquement, voire à cibler délibérément une articulation fragilisée connue chez l’adversaire. L’athlète ne considère pas ces actes comme cruels ; il opère sous la protection de la parenthèse morale de son sport, soutenu par la conviction que « ce qui se passe sur le terrain reste sur le terrain ».

Un second exemple emblématique se manifeste dans le football professionnel avec la faute dite « tactique » ou d’antijeu. Lorsqu’un défenseur fauche délibérément un attaquant qui file seul vers le but adverse, il commet un acte de sabotage prémédité qui enfreint la règle du jeu. Pourtant, dans le cadre de la moralité entre parenthèses, cet acte est fréquemment célébré par ses pairs et ses supporters comme un geste de « dévouement sublime » et d’intelligence stratégique. Le joueur accepte le carton jaune avec sérénité, considérant la sanction comme une simple transaction économique calculée (le coût d’une faute contre la sauvegarde du score).

Dans l’univers organisationnel, un cas d’école est celui du négociateur d’affaires ou du trader en produits dérivés. Lors d’une négociation tendue de fusion-acquisition, le cadre exécutif peut dissimuler stratégiquement des informations financières non requises par la loi, manipuler le niveau de détresse de la partie adverse et faire pression sur ses faiblesses psychologiques pour obtenir un tarif préférentiel destructeur d’emplois pour la firme rachetée. Une fois le contrat signé et la séance levée, ce même dirigeant invitera courtoisement son homologue à dîner, en totale sérénité de conscience, estimant que l’arène du marché imposait ses lois cyniques de combat sans que cela ne remette en cause son honneur moral personnel.

9. Mesure et évaluation psychologique

L’évaluation empirique de la moralité entre parenthèses a nécessité la conception d’outils psychométriques capables de capter le différentiel de jugement éthique entre la vie quotidienne et le contexte de performance.

L’instrument fondateur demeure l’Entretien de Jugement Moral dans le Sport (Moral Judgment in Sport Interview), développé par Brenda Bredemeier en 1985 à partir de la méthodologie d’évaluation morale de Lawrence Kohlberg. Ce protocole présente aux participants des dilemmes moraux standardisés de la vie courante (par exemple, le dilemme de Heinz confronté au vol d’un médicament vital) et des dilemmes directement calqués sur des situations sportives réelles (fauter délibérément pour faire expulser le meilleur joueur adverse, administrer un produit dopant à l’insu de l’équipe). Le codage minutieux des réponses verbales permet d’extraire un score de maturité morale pour chaque domaine et de calculer l’écart statistique attestant de la mise entre parenthèses du jugement moral.

Par la suite, des questionnaires standardisés ont été introduits pour pallier la lourdeur des entretiens qualitatifs. Parmi eux, l’Échelle de Raisonnement Moral dans le Sport (Sport Moral Reasoning Scale) et les adaptations du Defining Issues Test (DIT) de James Rest ont permis de mesurer quantitativement la prévalence des schèmes pré-conventionnels chez les sportifs. Ces échelles évaluent la propension des individus à recourir à des arguments centrés sur la règle externe, sur la peur d’être pris en faute ou sur l’intérêt exclusif du résultat.

Plus récemment, l’Échelle de Désengagement Moral dans le Sport (Moral Disengagement in Sport Scale – MDSS), conceptualisée par Lucidi et ses collaborateurs puis adaptée par Boardley et Kavussanu, a permis de quantifier directement les huit sous-mécanismes de désengagement décrits par Bandura dans les contextes sportifs. Les chercheurs s’intéressent particulièrement à la divergence des scores obtenus lorsque le sujet remplit l’échelle en situation neutre par rapport à une passation immédiate en période de compétition aiguë.

10. Applications et portée pratique

La compréhension de la moralité entre parenthèses possède des retombées directes pour l’intervention psychologique, l’ingénierie pédagogique, l’entraînement sportif et la gouvernance institutionnelle.

Dans le domaine de l’entraînement et de la psychologie du sport, la prise de conscience de ce mécanisme permet de lutter contre l’illusion de l’auto-régulation spontanée des athlètes. Les entraîneurs et préparateurs mentaux peuvent instaurer des protocoles de « débriefing éthique » post-match. Ces séances aident les sportifs, particulièrement les plus jeunes en cours de développement psychologique, à réintégrer le cadre moral général dès la fin de l’épreuve sportive, prévenant l’exportation des attitudes violentes, sexistes ou agressives dans leur vie privée, scolaire ou familiale.

En pédagogie de l’éducation physique et sportive, le concept a inspiré des modèles éducatifs novateurs, tels que le programme de responsabilité personnelle et sociale de Don Hellison (Teaching Personal and Social Responsibility – TPSR). En conscientisant la tentation de suspendre les règles morales lors des jeux scolaires, les éducateurs apprennent aux élèves à identifier les dérives de la moralité entre parenthèses et à subordonner la victoire au respect mutuel inconditionnel, transformant ainsi la pratique corporelle en véritable laboratoire du civisme démocratique.

Au sein des organisations corporatives et de la psychologie du travail, la reconnaissance de la moralité entre parenthèses informe les programmes d’éthique d’entreprise et de conformité. Les entreprises apprennent à se méfier des cultures de performance interne construites sur des métaphores martiales ou ludiques excessives (« tuer la concurrence », « jouer le match de sa vie »). Ces rhétoriques favorisent insidieusement la création de poches d’immoralité où les employés, convaincus d’évoluer sur un champ de bataille sans lien avec l’éthique civile, justifient la fraude comptable, le harcèlement managérial ou le mensonge commercial délibéré.

11. Recherche et données empiriques

Depuis les années 1980, une littérature empirique substantielle a validé et nuancé l’hypothèse de la moralité entre parenthèses au sein de populations diverses.

Les études séminales de Bredemeier et Shields (1984, 1986) ont mis en évidence que les joueurs de basketball et de baseball de niveaux secondaire et universitaire présentaient des niveaux de raisonnement moral significativement plus faibles face aux situations sportives que face aux dilemmes civils standardisés. De plus, les athlètes engagés dans des sports dits « de contact élevé » (football américain, hockey sur glace, rugby, sports de combat) présentaient un différentiel de mise entre parenthèses nettement plus prononcé que les pratiquants de sports sans contact (athlétisme, natation, tennis).

Les recherches ultérieures conduites par Maria Kavussanu et ses collaborateurs au Royaume-Uni ont enrichi ces constats en reliant directement la moralité entre parenthèses aux profils motivationnels des sportifs selon la théorie des buts d’accomplissement (Achievement Goal Theory) de John Nicholls. Leurs données empiriques démontrent de façon répétée que les athlètes affichant une forte orientation vers l’ego (définissant la compétence uniquement par la victoire et la comparaison supérieure à autrui) recourent massivement à la moralité entre parenthèses, manifestant des niveaux élevés de désengagement moral et une propension accrue à commettre des agressions physiques préméditées. À l’inverse, une orientation vers la maîtrise ou la tâche (centrée sur le perfectionnement personnel et l’effort) inhibe ce phénomène et préserve l’intégrité morale du participant.

D’autres études longitudinales se sont penchées sur le transfert potentiel de cette moralité dégradée en dehors du contexte compétitif. Des travaux dirigés par Endresen et Olweus (2005) auprès d’adolescents ont suggéré qu’une participation prolongée à des sports de combat à fort contact favorisait, chez certains profils vulnérables, une élévation des attitudes antisociales et des comportements délinquants hors compétition, démontrant ainsi la porosité de la parenthèse protectrice lorsque l’encadrement éducatif s’avère déficient.

12. Considérations socioculturelles et interculturelles

L’intensité et les frontières de la moralité entre parenthèses ne sont pas universellement uniformes ; elles sont intimement modulées par les représentations culturelles de la compétition, du corps et de la réussite collective.

Dans les sociétés occidentales individualistes et néolibérales (telles qu’aux États-Unis ou dans plusieurs nations d’Europe occidentale), l’idéologie de la victoire à tout prix (le culte du « winning is not everything, it’s the only thing » de Vince Lombardi) confère à la moralité entre parenthèses une légitimité sociale considérable. L’arène sportive ou commerciale y est célébrée comme un sanctuaire d’agressivité virile compensatoire où l’homme civilisé peut décharger ses pulsions compétitives refoulées.

À l’inverse, dans les cultures à dominante collectiviste ou au sein de traditions martiales orientales ancestrales (comme le concept de Budo au Japon), le sport ou l’art martial ne saurait être dissocié de l’éthique de perfectionnement spirituel global de l’individu. Dans ces cadres socioculturels, la notion même d’une parenthèse éthique apparaît comme une aberration ontologique : frapper un adversaire sans lui vouer un respect filial absolu ou transgresser l’esprit de modération déshonore irrémédiablement le combattant. La compétition n’y est pas envisagée comme une guerre symbolique déresponsabilisée, mais comme une opportunité partagée de co-construction de la vertu.

Les considérations de genre jouent également un rôle primordial dans l’expression de ce phénomène. Historiquement, la socialisation masculine a toléré, voire encouragé, l’apprentissage de la brutalité instrumentale au sein des activités ludiques, entraînant chez les hommes des scores de désengagement moral sportif significativement plus élevés que chez les femmes. Toutefois, à mesure que le sport féminin s’est professionnalisé et aligné sur les exigences économiques et médiatiques du haut niveau, les recherches récentes observent une convergence progressive des schèmes de moralité entre parenthèses chez les athlètes féminines d’élite.

13. Critiques, débats et limites

Bien qu’extrêmement influent, le concept de moralité entre parenthèses fait l’objet de vives contestations théoriques et éthiques au sein des sciences humaines.

La première critique majeure, formulée notamment par des philosophes du sport comme Scott Kretchmar ou Mike McNamee, conteste la légitimité du terme même de « moralité ». Pour ces auteurs, ce que Shields et Bredemeier nomment « moralité entre parenthèses » ne constitue en rien une forme originale de morale, mais s’apparente tout simplement à de l’amoralité ou à un abandon pur et simple de l’éthique. Prétendre qu’il existe une morale sportive distincte fondée sur la loi du plus fort reviendrait à légitimer rétrospectivement des comportements prédateurs au nom de la convention ludique.

La deuxième critique émane des tenants de la psychologie de la personnalité et de l’intégrité du soi. Le postulat selon lequel un individu pourrait aisément permuter entre deux systèmes moraux antagonistes sans éprouver de dissonance cognitive aiguë ou d’altération identitaire paraît psychologiquement naïf aux yeux de certains cliniciens. La thèse de la perméabilité soutient qu’une pratique intensive du cynisme stratégique modifie durablement la structure caractérielle globale de l’acteur, invalidant la métaphore hermétique de la parenthèse.

Enfin, un débat épistémologique persiste sur la validité écologique des outils d’évaluation fondés sur des dilemmes hypothétiques. De nombreux chercheurs soulignent que ce qu’un athlète déclare vouloir faire face à une vignette écrite ne prédit que très imparfaitement son comportement moteur impulsif dans le feu de l’action compétitive, sous le coup de l’activation neurophysiologique, de la fatigue extrême et de la pression de la foule.

14. Termes connexes et distinctions conceptuelles

Afin de manipuler le concept avec précision, il convient de le situer au sein du réseau sémantique des concepts limitrophes :

  • Désengagement moral : Théorisé par Albert Bandura, il désigne l’ensemble des mécanismes cognitifs universels permettant d’atténuer la culpabilité lors d’actes répréhensibles. La moralité entre parenthèses est un cadre contextuel institutionnalisé qui favorise et organise ce désengagement au sein d’une activité spécifique.
  • Raisonnement ludique (game reasoning) : Souvent utilisé comme synonyme par Shields et Bredemeier, il désigne spécifiquement le processus intellectuel et délibératif par lequel un joueur adapte ses choix tactiques aux règles particulières du jeu, servant de moteur cognitif à la moralité entre parenthèses.
  • Éthique sportive (fair play) : Antagoniste direct de la dérive de la moralité entre parenthèses. Le fair-play postule que la règle morale civile d’équité, de franchise et de sollicitude envers autrui doit rester souveraine sur le terrain, refusant l’amnistie éthique du résultat.
  • Machiavélisme : Trait de personnalité structurel et pérenne orienté vers la manipulation cynique d’autrui dans tous les domaines de la vie. Contrairement au machiavélique, l’individu agissant sous le coup d’une moralité entre parenthèses redevient sincèrement prosocial hors du contexte compétitif.
  • Catharsis : Hypothèse psychanalytique et aristotélicienne selon laquelle le sport permettrait de libérer des pulsions agressives refoulées de manière socialement inoffensive. Alors que la catharsis envisage le jeu comme un exutoire émotionnel, la moralité entre parenthèses le conceptualise comme une restructuration cognitive de la légitimité éthique.

15. Résumé et points clés

La moralité entre parenthèses met en lumière la remarquable flexibilité — et la vulnérabilité intrinsèque — du jugement moral humain lorsqu’il est immergé dans des contextes compétitifs codifiés. En érigeant des frontières symboliques rassurantes autour de l’espace de jeu, les acteurs parviennent à concilier une personnalité fondamentalement prosociale dans le monde ordinaire avec le déploiement de stratégies impitoyables, cyniques ou physiquement rudes sur le terrain.

Ce mécanisme psychologique protège l’acteur contre l’auto-sanction morale grâce à l’illusion d’un consentement partagé et à la délégation de sa responsabilité éthique à des instances d’arbitrage externes. Toutefois, la porosité de ces cloisons cognitives rappelle la nécessité d’une éducation éthique vigilante afin d’empêcher que les compromissions morales acceptées pour le gain d’un match ou d’un contrat ne finissent par coloniser l’ensemble de notre vie relationnelle et citoyenne.

Références

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 27). Moralité entre parenthèses : L’éthique du jeu. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=moralite-entre-parentheses-ethique-du-jeu
Looti, Mohammed. “Moralité entre parenthèses : L’éthique du jeu.” Base de données de psychologie en français, 27 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=moralite-entre-parentheses-ethique-du-jeu.
Looti, Mohammed. “Moralité entre parenthèses : L’éthique du jeu.” Base de données de psychologie en français. octobre 27, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=moralite-entre-parentheses-ethique-du-jeu.