Mariage collusionnel : L’inconscient du couple

Le mariage collusionnel désigne une alliance inconsciente au sein du couple où les partenaires partagent un même conflit psychique sous des rôles opposés mais complémentaires.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · novembre 1, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : novembre 1, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

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Le mariage collusionnel constitue l’une des conceptualisations les plus fécondes et rigoureuses de la psychologie clinique du couple et de la thérapie conjugale psychanalytique et systémique. Forgé initialement pour désigner un pacte inconscient régissant l’économie affective d’une union, ce concept met en lumière la manière dont deux partenaires s’organisent mutuellement autour d’un même conflit développemental non résolu en adoptant des rôles de surface apparemment opposés, mais fondamentalement complémentaires.

Mariage collusionnel

1. Définition concise

Le mariage collusionnel désigne une dynamique relationnelle conjugale au sein de laquelle les deux partenaires s’engagent dans un accord inconscient, tacite et réciproque visant à maintenir et rejouer un conflit intrapsychique identique hérité de l’histoire précoce de chacun. Dans cette configuration, les conjoints adoptent des positions comportementales et affectives polarisées (par exemple, le protecteur omnipotent face au sujet dépendant et démuni), tout en partageant la même problématique fondamentale sous-jacente.

Loin d’être une simple mésentente ou une divergence de personnalités, la collusion implique une répartition défensive du travail psychique. Chaque conjoint délègue à l’autre la prise en charge d’un pôle de son propre conflit intérieur à travers des mécanismes d’identification projective et de clivage. Ainsi, la pathologie relationnelle ne réside pas dans l’un des conjoints pris isolément, mais dans le système circulaire et interactif que forme le couple lui-même.

Cette alliance inconsciente procure dans un premier temps une stabilisation défensive rassurante et une illusion de complétude narcissique. Néanmoins, lorsque la rigidité des défenses empêche toute individuation ou lorsque l’un des partenaires tente de modifier sa posture, le système collusionnel bascule fréquemment dans une crise aiguë, caractérisée par des reproches mutuels destructeurs, une escalade conflictuelle ou une désagrégation du lien conjugal.

2. Étymologie et origine linguistique

Le terme « collusionnel » dérive du substantif « collusion », issu du latin collusio, lui-même dérivé du verbe colludere, composé du préfixe com- (« ensemble », « avec ») et du verbe ludere (« jouer »). Littéralement, colludere signifie « jouer ensemble », mais a rapidement acquis dans l’usage juridique et littéraire le sens de « s’entendre secrètement au détriment d’un tiers » ou de nouer une entente clandestine frauduleuse.

Le mot « mariage » provient quant à lui du bas-latin matrimonium et du verbe latin maritare, dérivé de maritus, désignant l’époux, lui-même rattaché à une racine indo-européenne évoquant l’âge adulte ou la jeune personne prête pour l’alliance. La conjonction des deux termes dans la sphère psychologique transforme la notion d’accord trompeur en un « jeu secret inconscient » : les partenaires ne conspirent pas de manière délibérée contre autrui, mais jouent ensemble un scénario psychique dont les règles, les motifs et les enjeux fondamentaux demeurent hermétiquement scellés à leur propre conscience réfléchie.

Le concept a été formalisé en langue allemande par le psychiatre et psychanalyste suisse Jürg Willi sous le terme Kollusion (dans son ouvrage fondateur Die Zweierbeziehung paru en 1975), puis traduit et popularisé en français sous les expressions de « collusion de couple » et de « mariage collusionnel », tandis que la tradition anglo-saxonne emploie couramment collusive marriage ou marital collusion.

3. Prononciation et forme grammaticale

Sur le plan phonétique, « mariage collusionnel » se prononce en français standard international [ma.ʁjaʒ kɔ.ly.zjɔ.nɛl]. Le terme « mariage » est un nom commun masculin singulier, accompagné de l’adjectif qualificatif relationnel « collusionnel » (féminin : « collusionnelle » ; pluriel masculin : « mariages collusionnels » ; pluriel féminin : « collusions conjugales »).

Dans la littérature spécialisée de langue française, l’adjectif « collusionnel » qualifie principalement les dynamiques d’alliance inconsciente (système collusionnel, pacte collusionnel, fonctionnement collusionnel). On rencontre également de façon interchangeable les locutions nominales « collusion conjugale », « collusion de couple » ou encore l’expression « relation de couple collusionnelle » pour désigner la structure métapsychologique globale sous-tendant l’union matrimoniale.

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour appréhender en profondeur le mariage collusionnel, il convient d’analyser le paradoxe au cœur de l’attraction amoureuse. La sélection mutuelle du conjoint ne relève pas d’une contingence fortuite ni d’une pure harmonie consciente des valeurs et des goûts ; elle obéit à une résonance inconsciente aiguë entre les failles développementales respectives des deux individus. Dans une union collusionnelle, deux personnes ayant subi un traumatisme développemental ou une fixation psychique similaire au cours de leur enfance se reconnaissent intuitivement. Toutefois, au lieu de manifester cette fixation sous une forme identique, elles adoptent des conduites symptomatiques diamétralement opposées.

Le cœur opératoire du mariage collusionnel repose sur le mécanisme de la projection projective et de la délégation psychique. L’un des conjoints extériorise et projette sur l’autre la part refoulée, honnie ou vulnérable de son propre psychisme, tandis que le second absorbe cette projection et s’y identifie activement, jouant sur la scène relationnelle ce que le premier s’interdit d’éprouver. Parallèlement, le second conjoint projette sur le premier ses propres aspirations compensatoires, ses pulsions d’autorité ou ses désirs d’omnipotence. Chacun traite ainsi l’autre comme une extension de sa propre vie intérieure, maintenant l’illusion d’une guérison unilatérale : l’un se sent fort uniquement parce que l’autre se montre faible, l’un s’affirme autonome uniquement parce que l’autre s’avère manifestement dépendant.

Cette dialectique engendre une interdépendance fonctionnelle étanche. Le couple forme une unité psychosomatique et défensive fermée, un écosystème où toute modification unilatérale menace l’équilibre global de la structure. Par exemple, si le partenaire assigné au rôle de patient, d’incompétent ou d’angoissé commence à faire preuve d’autonomie ou de rétablissement affectif, le partenaire assigné au rôle de sauveur ou de figure rassurante ne ressent pas de soulagement, mais une angoisse d’abandon ou de décompensation narcissique majeure. Le système collusionnel exige le maintien absolu du déséquilibre apparent pour préserver la cohésion inconsciente.

Les frontières du concept séparent nettement le mariage collusionnel d’une saine complémentarité conjugale. Dans une complémentarité mature, la division des rôles est souple, réversible et acceptée en pleine lucidité selon les contextes de la vie quotidienne. Dans la collusion, en revanche, les rôles sont figés, compulsifs et investis d’une charge affective vitale. Le déni de la symétrie psychique fondamentale aliène les deux partenaires, qui s’enferment dans une circularité destructrice dont ils attribuent invariablement l’entière responsabilité à la personnalité ou aux manquements de l’autre.

5. Évolution historique

L’histoire du concept de mariage collusionnel s’inscrit au carrefour de la psychanalyse kleinienne des relations d’objet, de la psychothérapie institutionnelle et de la naissance de la thérapie familiale systémique au cours de la seconde moitié du vingtième siècle. Initialement, la psychanalyse freudienne classique abordait le mariage et les désordres affectifs sous un angle strictement monadique ou intrapsychique, le conjoint réel n’étant considéré que comme un réceptacle secondaire des investissements transférentiels de l’analysant.

C’est au sein de la célèbre Tavistock Clinic de Londres, à partir de la fin des années 1940, que s’amorce une révolution théorique déterminante sous l’impulsion de pionniers tels que Michael Balint et Henry Dicks. Dans son ouvrage magistral Marital Tensions (1967), Henry Dicks formalise l’application des théories de Melanie Klein et de William Ronald Dodds Fairbairn aux conflits de couple. Dicks démontre que le lien marital fonctionne comme un système de relations d’objet partagées où des parties répudiées du Soi de chaque individu sont inconsciemment projetées sur l’autre et réintégrées par le biais d’un accord interactif secret, posant ainsi les assises du concept de collusion.

La formalisation définitive et la diffusion universelle du terme interviennent en 1975 avec la publication de Die Zweierbeziehung par le psychiatre suisse Jürg Willi. Willi systématise rigoureusement le modèle collusionnel en reliant les apports de la psychanalyse freudienne des stades psychoaffectifs aux concepts de la cybernétique et de la théorie générale des systèmes. Il démontre que la dyade conjugale possède une homéostasie propre, régie par des collusions spécifiques qu’il classe selon les grandes phases de maturation psychoaffective.

Dans l’espace francophone, ces travaux ont été largement enrichis et réarticulés par des psychanalystes de la famille et du couple, au premier rang desquels figurent René Kaës avec le concept d’« alliance inconsciente » et de « pacte dénégatif », ainsi qu’Alberto Eiguer à travers ses recherches approfondies sur le narcissisme dans le couple et l’objet-relationnel conjugal. Dès les années 1990 et 2000, l’intégration de la théorie de l’attachement formulée par John Bowlby est venue moderniser le cadre collusionnel, permettant d’étudier comment les modèles internes opérants insécurisants (évitant, anxieux-ambivalent) s’emboîtent de façon collusionnelle.

6. Fondements théoriques

Le mariage collusionnel repose sur une armature théorique transdisciplinaire articulant trois courants majeurs de la psychologie contemporaine : la métapsychologie psychanalytique des relations d’objet, la théorie générale des systèmes et la théorie de l’attachement.

Sur le plan psychanalytique, le socle conceptuel s’appuie sur la notion d’identification projective théorisée par Melanie Klein et reformulée par Thomas Ogden et Otto Kernberg. L’identification projective n’est pas seulement un fantasme intrapsychique d’expulsion d’une pulsion ou d’une mauvaise partie de soi vers l’autre ; elle comporte une pression interpersonnelle concrète qui incite le partenaire récepteur à se comporter conformément à la projection émise. Dans le couple collusionnel, ce processus est bi-directionnel et soutenu par un déni partagé : les conjoints établissent un pacte inconscient pour préserver le refoulement de leurs failles respectives.

Sur le plan de la théorie systémique, le couple est conceptualisé comme une totalité cybernétique autorégulée régie par des boucles de rétroaction négative maintenant l’homéostasie, et des boucles de rétroaction positive amplifiant les déviations en période de crise. La théorie systémique permet de comprendre comment le comportement du partenaire A est simultanément cause et effet de celui du partenaire B. Le mariage collusionnel représente un équilibre homéostatique pathologique : pour préserver l’intégrité de la dyade contre l’angoisse de séparation ou d’effondrement narcissique, les partenaires maintiennent une circularité vicieuse où chaque tentative unilatérale de rupture de pattern accentue l’angoisse globale du système.

Enfin, la théorie de l’attachement fournit une explication contemporaine puissante à l’architecture collusionnelle. Les modèles internes opérants (MIO) d’attachement insécurisant s’attirent par une étrange congruence. Un sujet à l’attachement évitant (désactivant le besoin d’intimité et valorisant une autonomie défensive) s’associe idéalement à un sujet à l’attachement anxieux-préoccupé (hyperactivant l’angoisse de rejet et recherchant la fusion affective). Cette complémentarité confirme inconsciemment les schémas cognitifs et affectifs de chacun : l’anxieux vérifie que l’autre est distant et fuyant, tandis que l’évitant vérifie que l’autre est envahissant et étouffant. Tous deux collaborent involontairement pour maintenir en vie leurs croyances primaires sur le danger de la relation.

7. Composantes clés, typologies et dimensions

Dans sa nosographie classique, Jürg Willi structure les collusions conjugales autour des phases psychoaffectives traditionnelles, identifiant quatre grandes typologies d’accord inconscient, complétées par les recherches contemporaines sur l’attachement et la régulation affective :

  • La collusion narcissique : Caractérisée par une problématique fondamentale d’estime de soi, de valeur personnelle et de cohésion identitaire. L’un des conjoints incarne le pôle de la grandeur, du rayonnement et de l’infaillibilité (le conjoint narcissique triomphant), tandis que l’autre se soumet, s’efface et voue une admiration inconditionnelle au premier, trouvant son salut psychique dans l’illusion de partager cette gloire par procuration. Le conflit sous-jacent partagé concerne l’angoisse d’insignifiance et de néantisation narcissique.
  • La collusion orale (soignant/soigné ou nourricier/dépendant) : Centrée sur la thématique de la dépendance, de l’impuissance et du besoin viscéral de soins parentaux. L’un des conjoints endosse la position du nourricier inépuisable, du sauveur omnipotent et de la figure maternelle/paternelle sacrificielle, tandis que l’autre adopte une position de passivité régressive, d’incompétence pratique ou de chronicité symptomatique. Tous deux partagent l’angoisse archaïque d’abandon, de vide affectif et de déprivation précoce.
  • La collusion anale-sadomasochiste (ou collusion de contrôle et de pouvoir) : Structurée autour des enjeux d’emprise, d’autonomie versus soumission, de propreté morale et de maîtrise. Le couple s’enferme dans une lutte d’usure permanente pour le contrôle : l’un se pose en autorité rigide, directrice et exigeante, tandis que l’autre résiste par l’obstination passive-agressive, le désordre calculé ou la victimisation rebelle. Le conflit commun porte sur la terreur d’être totalement dominé ou détruit par l’objet d’attachement en cas de reddition affective.
  • La collusion phallique-œdipienne : Focalisée sur la rivalité des sexes, la confirmation de l’identité sexuée et l’angoisse de castration. Les conjoints dramatisent les stéréotypes de genre : un homme sur-masculinisé mais terrifié par la dépendance intime face à une femme apparaissant hyper-féminine mais castratrice dans l’intimité, ou inversement. Le noyau conflictuel demeure la culpabilité liée au dépassement des figures parentales et l’interdit de jouissance érotique libre et égalitaire.
  • La dimension de réciprocité asymétrique : Caractéristique transcendantale à toutes les formes de collusions, stipulant que les partenaires manifestent une symétrie dans la problématique inconsciente mais une asymétrie stricte et rigide dans l’expression comportementale phénoménologique.

8. Exemples et cas illustratifs

Afin d’ancrer ces conceptualisations dans la réalité clinique quotidienne, examinons deux situations emblématiques observées en consultation de couple.

Le premier cas illustre une collusion orale de sauvetage. Marc, cadre d’entreprise méthodique et travailleur acharné, s’est uni à Sophie, une artiste talentueuse sujette à des épisodes dépressifs récurrents et à une instabilité financière chronique. Pendant les sept premières années de vie commune, Marc se dévoue corps et âme pour stabiliser le quotidien : il gère le budget familial, organise les soins médicaux de son épouse et la rassure constamment sur sa valeur. Sophie clame sa gratitude tout en perpétuant des comportements immatures et des crises d’angoisse à répétition. La crise collusionnelle éclate lorsque Sophie, après une psychothérapie individuelle réussie, commence à vendre ses toiles, s’affranchit de sa dépendance économique et gagne en assurance sociale. Paradoxalement, Marc ne s’en réjouit pas : il commence à développer des accès de panique inexpliqués, des insomnies et des reproches constants sur les absences de son épouse. L’investigation clinique révèle que Marc, ayant dû s’occuper précocement d’une mère dépressive et imprévisible, ne concevait son droit à l’amour qu’au travers du sacrifice de soi et de l’assujettissement de l’autre par le soin. En perdant son statut de sauveur indispensable, sa propre détresse de petit garçon abandonné a refait brutalement surface.

Le second cas relève d’une collusion sadomasochiste d’emprise. Antoine et Claire consultent en affirmant que leur mariage est devenu « un enfer pavé de querelles permanentes ». Antoine reproche à Claire d’être désorganisée, négligente et financièrement dépensière, ce qui le contraint, selon ses dires, à vérifier scrupuleusement tous ses relevés bancaires et à lui dicter sa conduite quotidienne. De son côté, Claire dénonce l’autoritarisme humiliant, le perfectionnisme étouffant et le mépris de son époux, s’érigeant en victime brimée. Toutefois, l’observation minutieuse de leurs interactions en séance montre que dès qu’Antoine tente d’accorder une liberté ou de lâcher prise sur une décision, Claire prend délibérément une initiative désastreuse (comme oublier de payer une taxe importante ou égarer un dossier administratif capital), contraignant littéralement Antoine à réinvestir sa fonction de contrôleur punitif. Chacun des conjoints alimente méthodiquement la pathologie de l’autre pour conjurer la terreur d’une intimité affective authentique et égalitaire.

9. Mesure et évaluation clinique

L’évaluation du fonctionnement collusionnel ne s’effectue pas au moyen d’un test psychométrique autoadministré unique et mécanique, car la collusion est un processus dynamique, relationnel et largement inconscient, imperméable à l’auto-évaluation directe simpliste. L’évaluation s’appuie sur une démarche clinique intégrative conjuguant l’analyse des interactions verbales et non verbales, les entretiens semi-structurés et des inventaires standardisés du fonctionnement relationnel.

Les cliniciens s’appuient notamment sur l’Échelle d’évaluation de la relation conjugale (ou Dyadic Adjustment Scale de Spanier), couplée à des instruments mesurant les représentations d’attachement chez l’adulte, tels que l’Adult Attachment Interview (AAI) de George, Kaplan et Main, ou l’Experiences in Close Relationships (ECR) développé par Brennan, Clark et Shaver. Ces outils permettent d’identifier les configurations croisées d’attachement évitant et anxieux prédisposant aux spirales collusionnelles.

Dans le cadre d’un bilan systémique approfondi, la construction d’un génogramme paysager ou génogramme imaginaire s’avère particulièrement éclairante. L’exploration de l’arbre généalogique sur au moins trois générations met en lumière la répétition transgénérationnelle des pactes inconscients, révélant comment les mandats familiaux, les deuils non élaborés et les blessures narcissiques parentales se répercutent sur le choix mutuel du partenaire.

Sur le plan phénoménologique lors des entretiens de couple, le thérapeute évalue la rigidité des frontières du sous-système conjugal, la circularité des séquences interactives, la capacité d’élaboration métacognitive de chaque conjoint et la présence d’une angoisse catastrophique émergente dès que l’un des partenaires modifie spontanément sa posture défensive usuelle.

10. Applications et pertinence pratique

La compréhension du mariage collusionnel possède des retombées thérapeutiques directes et cruciales, particulièrement en thérapie de couple psychanalytique, en thérapie familiale systémique et en médiation conjugale en contexte de divorce destructeur.

Sur le terrain clinique, la première fonction de cette grille de lecture est de neutraliser la stigmatisation du « porteur de symptôme » ou du conjoint désigné comme « toxique ». En déplaçant la perspective d’une culpabilité linéaire unilatérale vers une coresponsabilité inconsciente partagée, le thérapeute aide les époux à sortir de la posture d’accusateur et de victime. Le thérapeute n’arbitre pas le conflit conscient ; il nomme et dévoile l’accord secret sous-jacent qui a réuni les conjoints, leur permettant de s’apercevoir qu’ils combattent en réalité à l’extérieur ce qu’ils n’osent affronter au-dedans d’eux-mêmes.

Dans le domaine de la séparation et du divorce, la persistance d’une dynamique collusionnelle explique les batailles judiciaires interminables et délétères concernant la garde des enfants ou la liquidation des biens. Bien souvent, la procédure judiciaire n’est rien d’autre que la continuation de la collusion sadomasochiste par d’autres moyens : le lien juridique conflictuel remplace le lit nuptial pour empêcher une séparation psychique vécue comme une mort terrifiante. Les médiateurs familiaux formés à la psychologie des collusions peuvent décoder cette pulsion d’acharnement et désamorcer le cercle vicieux de la haine de rétention.

Sur le plan préventif et éducatif, l’éclairage collusionnel s’applique également aux consultations de conseil conjugal avant le mariage ou lors de transitions critiques du cycle de vie familial, telles que la naissance du premier enfant, le départ des adolescents du foyer familial (syndrome du nid vide) ou le passage à la retraite, autant d’étapes déstabilisant violemment les compromis collusionnels antérieurs.

11. Recherche et données empiriques

Depuis le début des années 2000, un corpus empirique croissant s’est attaché à opérationnaliser et valider les hypothèses psychodynamiques de la collusion conjugale au prisme de la psychologie empirique de la personnalité et des neurosciences sociales de l’interaction.

Des recherches longitudinales menées sur la synchronie émotionnelle et les patrons d’attachement ont confirmé la haute prévalence des appariements croisés insécurisants. Les travaux empiriques de Mikulincer et Shaver (2007) ont largement documenté le phénomène qualifié de « danse poursuivant-distanciant » (pursuer-distancer pattern), qui n’est autre que la traduction empirique de la collusion anale-orale d’éloignement et de quête affective. Les mesures physiologiques couplées (rythme cardiaque, taux de cortisol salivaire et conductance cutanée) lors des interactions de couple en laboratoire révèlent que l’évitant et l’anxieux entrent simultanément en état d’hyperactivation neurovégétative lors d’une dispute, même si l’évitant présente un visage stoïque et désinvesti.

Par ailleurs, les études portant sur les mécanismes de transfert en laboratoire, menées notamment par Susan Andersen et ses collaborateurs, ont démontré empiriquement que les individus activent des représentations préexistantes de figures d’attachement antérieures lorsqu’ils sont confrontés à des stimuli évoquant ces cibles significatives, modifiant instantanément leurs réponses émotionnelles et leurs auto-évaluations. Ces découvertes corroborent la thèse psychanalytique centrale selon laquelle le conjoint collusionnel est inconsciemment sélectionné pour incarner une figure du passé infantile non digérée.

Les investigations en psychopathologie du couple montrent également une corrélation robuste entre la rigidité collusionnelle et l’échec des approches de thérapie cognitivo-comportementale (TCC) purement comportementales de résolution de problèmes. Si les structures sous-jacentes du pacte inconscient ne sont pas explicitées et traitées au niveau interpersonnel profond, les accords de négociation de surface s’effondrent rapidement au profit d’une rechute symptomatique systématique.

12. Considérations socioculturelles

L’expression, la légitimité et la lisibilité du mariage collusionnel sont intimement façonnées par les normes culturelles, les représentations sociologiques de l’institution matrimoniale et les idéologies de genre dominantes.

Dans les sociétés occidentales contemporaines, régies par l’idéal de l’individualisme démocratique et de l’égalité symétrique au sein du couple, les collusions asymétriques (par exemple, le mariage patriarcal rigide de type père protecteur / épouse enfant dépendante) sont de plus en plus réprouvées et source de dissonance normative. Dès lors, les collusions contemporaines se réorganisent souvent sous des formes plus insidieuses ou narcissiques : les partenaires exigent l’un de l’autre une réalisation personnelle parfaite et un soutien sans faille, glissant vers une collusion d’idéalisation mutuelle hautement vulnérable au moindre désenchantement du réel.

Dans les contextes culturels traditionnels ou collectivistes, où le mariage d’alliance obéit à des logiques de solidarité de clan et d’interdépendance élargie, la division asymétrique des rôles de genre est institutionnellement prescrite et socialement récompensée. Ce qui serait diagnostiqué en Occident comme une collusion orale soignant/assisté ou une collusion d’emprise peut, dans ces environnements, constituer une modalité culturelle admise de cohésion sociale et familiale. Cependant, la souffrance psychique intrapsychique demeure identique dès lors qu’un conjoint se retrouve privé de tout espace d’individuation personnelle.

L’évolution des modèles familiaux (unions homoparentales, couples recomposés, mariages multiculturels) redéfinit également le paysage collusionnel. Dans un couple homosexuel, par exemple, la collusion phallique ne peut plus s’ancrer superficiellement dans l’altérité des sexes anatomiques ; elle se déplace alors sur des registres de pouvoir professionnel, d’apparence physique ou de capital économique, prouvant que la collusion transcende l’anatomie pour s’arrimer aux structures profondes de l’inconscient relationnel.

13. Critiques, controverses et limites

Bien que d’une remarquable puissance clinique, le modèle du mariage collusionnel a fait l’objet de vives controverses théoriques, méthodologiques et éthiques au fil des décennies.

La critique la plus percutante émane des courants féministes de la sociologie et de la psychothérapie familiale. Des auteures comme Rachel Hare-Mustin ou Marianne Walters ont dénoncé le risque de culpabilisation de la victime inhérent au modèle collusionnel, particulièrement dans les cas de violences conjugales ou d’emprise psychologique sévère. Postuler une « alliance inconsciente partagée » ou une coresponsabilité systémique dans une dyade où règnent des violences physiques, des agressions sexuelles ou des abus narcissiques graves constitue une confusion épistémologique et éthique intolérable. L’appareil clinique contemporain a dû impérativement poser une ligne de démarcation claire : la notion de collusion s’applique aux névroses de couple partagées, mais devient toxique et contre-indiquée dès lors qu’il y a asymétrie de prédation, perversion narcissique unilatérale ou délits violents.

Sur le plan épistémologique, les détracteurs positivistes et cognitivistes reprochent au concept sa difficulté d’infirmation au sens de Karl Popper. Le concept de pacte inconscient implique que toute réaction d’un conjoint — qu’il acquiesce ou proteste vigoureusement — peut être interprétée comme la preuve de sa participation au système collusionnel, enfermant le raisonnement analytique dans une tautologie circulaire auto-justificatrice.

Enfin, une limite pratique réside dans la formation hautement spécialisée requise pour manier ce cadre conceptuel sans verser dans l’interprétation sauvage. Un thérapeute appliquant le concept de manière hâtive ou dogmatique risque de déstabiliser brutalement des défenses conjugales nécessaires sans offrir aux patients les ressources réparatrices individuelles nécessaires pour assumer leur angoisse sous-jacente.

14. Termes connexes et distinctions conceptuelles

La compréhension rigoureuse du mariage collusionnel nécessite de le distinguer de notions voisines issues du champ psychosocial :

  • Mariage collusionnel versus Codépendance : La codépendance, concept né dans le champ des addictions, désigne la manière dont une personne organise son existence autour de la dépendance comportementale ou de la substance d’un tiers. La codépendance met l’accent sur les conduites manifestes de sauvetage et de contrôle, tandis que le mariage collusionnel renvoie à une théorie métapsychologique globale d’accrochage de conflits intrapsychiques inconscients identiques chez les deux partenaires.
  • Mariage collusionnel versus Pacte dénégatif : Développé par René Kaës, le pacte dénégatif est une alliance inconsciente formée dans les groupes et les couples portant spécifiquement sur ce qui doit être maintenu refoulé, rejeté ou dénié pour que le lien survive. Le mariage collusionnel englobe le pacte dénégatif, mais décrit également l’organisation théâtralisée active et polarisée des comportements névrotiques au quotidien.
  • Mariage collusionnel versus Folie à deux (trouble psychotique partagé) : La folie à deux implique le partage d’un délire psychotique fixe induit par un partenaire dominant chez un partenaire suggestible. Le mariage collusionnel appartient au registre des dynamiques névrotiques, narcissiques ou limites ordinaires de la vie conjugale, sans perte du sens de la réalité objective commune.
  • Mariage collusionnel versus Complémentarité fonctionnelle : Une division des tâches efficace, équilibrée et flexible au sein d’un couple s’effectue dans une conscience mutuelle claire sans angoisse vitale en cas de réorganisation, à l’opposé de la rigidité défensive compulsive qui caractérise la collusion.

15. Synthèse et points clés

En récapitulation des axes fondamentaux qui structurent ce concept :

  • Le mariage collusionnel est un système d’alliance inconsciente dans lequel deux partenaires se choisissent pour rejouer un conflit développemental identique mais non résolu.
  • La dynamique repose sur un mécanisme croisé d’identification projective et de clivage : les partenaires adoptent des postures comportementales diamétralement opposées (fort/faible, soignant/soigné) pour exprimer un même noyau conflictuel sous-jacent.
  • Jürg Willi et Henry Dicks en sont les architectes majeurs, associant la métapsychologie freudienne et kleinienne à la vision systémique et interactionnelle de la dyade conjugale.
  • Les quatre formes classiques de collusion sont les collusions narcissique, orale, anale-sadomasochiste et phallique-œdipienne.
  • La crise conjugale collusionnelle éclate inévitablement lorsqu’un des conjoints tente d’évoluer unilatéralement, brisant l’accord secret et confrontant l’autre à son angoisse primitive enfouie.
  • Le travail psychothérapeutique consiste à rendre explicite ce contrat secret, à déconstruire les projections réciproques et à restaurer l’individuation de chacun des conjoints au sein de l’alliance.

Références

Les ouvrages et contributions académiques suivants constituent les fondements incontournables pour l’étude approfondie du mariage collusionnel et des alliances inconscientes :

  • Dicks, H. V. (1967). Marital Tensions: Clinical Studies Towards a Psychological Theory of Interaction. Routledge & Kegan Paul.
  • Eiguer, A. (1983). Un divan pour la famille : Du modèle psychanalytique de la famille à la thérapie familiale psychanalytique. Le Centurion.
  • Kaës, R. (1989). Le pacte dénégatif dans les ensembles transsubjectifs. Dans A. Missenard et al. (dir.), Le négatif : Figures et modalités (p. 101-136). Dunod.
  • Mikulincer, M., & Shaver, P. R. (2007). Attachment in Adulthood: Structure, Dynamics, and Change. Guilford Press.
  • Willi, J. (1982). La relation de couple : Les collusions conjugales (trad. par J. P. Haas). Delachaux et Niestlé. (Ouvrage original publié en 1975 sous le titre Die Zweierbeziehung).

Citer cet article

Looti, M. (2026, novembre 1). Mariage collusionnel : L’inconscient du couple. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=mariage-collusionnel-couple-inconscient
Looti, Mohammed. “Mariage collusionnel : L’inconscient du couple.” Base de données de psychologie en français, 1 novembre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=mariage-collusionnel-couple-inconscient.
Looti, Mohammed. “Mariage collusionnel : L’inconscient du couple.” Base de données de psychologie en français. novembre 1, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=mariage-collusionnel-couple-inconscient.