Collusion : Les Pactes Inconscients du Couple

La collusion désigne un accord inconscient et réciproque entre partenaires qui adoptent des rôles complémentaires pour masquer des angoisses et conflits partagés.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · novembre 1, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : novembre 1, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Au carrefour de la psychanalyse relationnelle et des thérapies systémiques, la collusion représente l’un des phénomènes les plus fascinants et déterminants de la dynamique interpersonnelle. Loin de se réduire à une simple entente consciente ou à une complicité de façade, ce concept met en lumière des alliances inconscientes complexes qui structurent les liens affectifs, familiaux et institutionnels. Comprendre la collusion permet de lever le voile sur les mécanismes secrets par lesquels deux individus ou plus s’accordent implicitement pour maintenir des défenses psychiques partagées et préserver un équilibre névrotique commun.

Collusion Psychologique

1. Définition Concise

En psychologie clinique et en psychanalyse relationnelle, la collusion désigne un accord inconscient, tacite et réciproque entre deux ou plusieurs personnes, visant à maintenir une défense commune contre l’émergence d’angoisse, de conflits refoulés ou de blessures narcissiques. Cette dynamique implique un jeu de projections croisées où chaque partenaire endosse un rôle psychique complémentaire afin de préserver l’équilibre interne de l’autre et du système relationnel.

Contrairement à la collusion au sens juridique ou sociologique, qui renvoie à une conspiration délibérée ou à une entente frauduleuse explicite, la collusion psychologique opère en dehors du champ de la conscience vigilante. Les protagonistes ne réalisent pas qu’ils sont liés par un contrat psychologique secret. Chacun utilise inconsciemment la vulnérabilité ou la structure défensive de l’autre pour éviter d’affronter ses propres manques, ses angoisses d’abandon ou ses pulsions inavouables.

Cette alliance inconsciente s’avère à la fois stabilisatrice et aliénante. D’un côté, elle offre une protection immédiate contre la désorganisation psychique et le sentiment de vide existentiel. D’un autre côté, elle fige le lien dans une rigidité relationnelle qui étouffe l’individuation, perpétue les répétitions traumatiques et mène fréquemment à des impasses relationnelles sévères lorsque l’un des protagonistes tente d’échapper au scénario prescrit.

2. Étymologie et Origine Linguistique

Le terme collusion trouve ses racines directes dans le latin classique collusio, substantif dérivé du verbe colludere, lui-même formé par l’agglutination du préfixe com- (« avec », « ensemble ») et du verbe ludere (« jouer »). Au sens littéral originel, colluder signifie donc « jouer ensemble » ou « participer de concert à un même jeu ». Dès le droit romain, le terme a pris une nuance péjorative pour désigner une entente secrète conclue entre deux plaideurs au détriment d’un tiers ou pour frauder la loi.

Son introduction formelle dans le champ de la psychopathologie et de la psychanalyse est attribuée au médecin et psychanalyste suisse Jürg Willi au début des années 1970, à travers ses travaux séminaux sur la thérapie de couple (notamment dans son ouvrage Die Zweierbeziehung paru en 1975). Willi a réhabilité la racine ludique du terme pour décrire la manière dont deux partenaires « jouent ensemble » une comédie ou une tragédie inconsciente, régie par des règles tacites et partagées que ni l’un ni l’autre ne peut formuler explicitement.

En langue française, le vocable s’est solidement implanté dans la littérature analytique, systémique et institutionnelle, se distinguant de la simple « complicité » par son caractère obligatoirement inconscient, défensif et répétitif. La métaphore du jeu y conserve toute sa pertinence clinique : il s’agit d’un jeu psychologique sérieux, où les pions déplacés incarnent des représentations infantiles et des objets internes clivés.

3. Prononciation et Forme Grammaticale

Sur le plan phonétique, le mot se prononce /kɔ.ly.zjɔ̃/ en français standard, avec une prononciation nette de la consonne latérale [l] et de la voyelle fermée [y]. Sur le plan morphologique et syntaxique, « collusion » est un substantif féminin singulier (« une collusion », « la collusion conjugale », « des collusions inconscientes »).

Le terme s’emploie principalement en tant que nom commun dans des syntagmes nominaux spécialisés tels que « collusion inconsciente », « collusion narcissique », « collusion transférentielle » ou « dynamique collusive ». L’adjectif dérivé est collusif au masculin et collusive au féminin (ex. : « un pacte collusif », « une relation collusive »). Le verbe correspondant, bien que plus rare en dehors du jargon juridique, est colluder (« les partenaires colludent pour masquer leur angoisse »).

Dans la littérature psychanalytique francophone, on observe fréquemment l’usage métaphorique de l’expression « pacte collusif », qui fait écho aux travaux de René Kaës sur le « pacte dénégatif », bien que la collusion conserve une spécificité phénoménologique distincte centrée sur la complémentarité des rôles manifestes et latents.

4. Explication Conceptuelle Approfondie

La collusion psychologique se déploie à l’intersection du monde intrapsychique et du monde intersubjectif. À la base du phénomène se trouve une faille narcissique précoce, une blessure développementale ou un conflit pulsionnel non résolu, généralement lié aux stades précoces de l’enfance (stades oral, anal, phallique ou œdipien). L’individu, incapable d’élaborer seul ce conflit interne ou de tolérer l’angoisse qui en découle, recherche inconsciemment un partenaire qui partage exactement la même problématique fondamentale, mais qui a développé pour y faire face un mécanisme de défense opposé ou complémentaire.

Ce mécanisme repose sur une polarisation stricte des rôles. Par exemple, autour d’une problématique commune de dépendance et d’insécurité affective, l’un des partenaires va adopter une posture d’impuissance, de passivité et de soumission manifeste, tandis que l’autre va endosser le rôle de protecteur fort, autosuffisant et dominant. En apparence, tout oppose ces deux personnalités ; au niveau manifeste, l’un apparaît fragile et l’autre puissant. Cependant, au niveau latent inconscient, les deux partagent la même angoisse d’abandon et le même besoin de contrôle fusionnel. Le dominant nourrit sa sécurité interne à travers la dépendance de l’autre, tandis que le dominé évite le risque de l’autonomie en déléguant sa propre puissance.

Ce dispositif interactif implique massivement le recours à l’identification projective. Chaque partenaire projette sur l’autre des fragments inacceptables de son propre Soi (comme sa propre vulnérabilité, sa propre agressivité ou ses désirs de régression) et pousse l’autre, par des micro-signaux comportementaux et affectifs, à se comporter en parfaite conformité avec cette projection. L’autre partenaire accepte cette projection parce qu’elle entre en résonance avec ses propres défenses et représentations internes. Dès lors, le couple ou le groupe fonctionne comme une unité psychique composite, un système fermé où les tensions internes sont externalisées dans la relation.

La frontière de la collusion devient critique lorsque la rigidité du système empêche toute évolution adaptative. Tant que le pacte inconscient est respecté, le système procure un sentiment d’harmonie illusoire ou de certitude névrotique rassurante. Mais si l’un des membres commence un travail thérapeutique individuel, mûrit psychologiquement ou traverse un événement de vie qui bouscule son rôle, la collusion menace de se rompre. Cette rupture déclenche souvent des crises aiguës, une anxiété massive, de l’incompréhension mutuelle ou des conduites destructrices, car le déséquilibre menace de réactiver chez chacun le conflit originel jusqu’alors neutralisé par le lien collusif.

5. Développement Historique

L’émergence du concept de collusion s’inscrit dans l’évolution historique de la psychanalyse, qui est passée d’un modèle strictement intrapsychique (monadique) centré sur la névrose individuelle de l’adulte, à un paradigme relationnel et intersubjectif prenant en compte le couple et la famille. Dès les années 1940 et 1950, des psychanalystes britanniques comme Ronald Fairbairn et Donald Winnicott ont commencé à souligner l’importance cruciale des relations d’objet réelles et intériorisées dans la structuration du psychisme.

Au cours des années 1950, l’Institut Tavistock de Londres, sous l’impulsion de pionniers comme Henry Dicks et Michael Balint, s’est intéressé aux mariages névrotiques. Dicks a publié en 1967 son ouvrage fondamental Marital Tensions, dans lequel il décrit comment les époux s’utilisent mutuellement pour réactiver et contrôler des objets internes clivés. Bien que Dicks n’ait pas systématiquement utilisé le mot « collusion » comme clé de voûte théorique, il en a établi les fondements empiriques et conceptuels en décrivant la complémentarité pathologique des choix de partenaires.

C’est véritablement avec Jürg Willi en 1975 que le concept prend toute sa force doctrinale. Dans son livre majeur La relation de couple, Willi synthétise les apports psychanalytiques et les théories systémiques naissantes pour proposer une nosographie clinique structurée des collusions conjugales. Il identifie quatre grands types de collusions basés sur les stades du développement libidinal (orale, anale/sadique, phallique/narcissique et œdipienne). Cette modélisation a révolutionné la thérapie de couple en Europe continentale en offrant une grille de lecture à la fois psychodynamique et interactionnelle.

Dans les décennies 1980 et 1990, des théoriciens français de la psychanalyse de groupe et de famille, notamment René Kaës et Alberto Eiguer, ont élargi et raffiné ces idées. Kaës a conceptualisé les « alliances inconscientes » et le « pacte dénégatif », montrant comment les groupes et les familles s’accordent inconsciemment pour laisser hors du sens, refouler ou dénier certains éléments traumatiques afin de préserver l’intégrité du lien. Aujourd’hui, la collusion demeure un outil théorique majeur intégrant les neurosciences affectives et la théorie de l’attachement.

6. Fondements Théoriques

La collusion repose sur plusieurs piliers théoriques majeurs de la psychologie contemporaine. Le premier socle est incontestablement la théorie des relations d’objet développée par Melanie Klein et poursuivie par l’école britannique. Selon cette perspective, les individus n’intériorisent pas seulement des personnes réelles, mais des dyades relationnelles composées d’une représentation de soi, d’une représentation de l’objet et d’un affect liant les deux. Dans la collusion, ces objets internes partiels, souvent clivés en « totalement bons » ou « totalement mauvais », sont projetés sur le partenaire, permettant une mise en scène continue du théâtre interne sur la scène relationnelle.

Le deuxième fondement réside dans la théorie systémique et cybernétique. Du point de vue systémique, le couple ou la famille est envisagé comme un système homéostatique régi par des boucles de rétroaction négatives et positives. La collusion y constitue le régulateur homéostatique par excellence : elle maintient la stabilité du système face aux menaces de changement interne ou externe. Les partenaires y fonctionnent selon une causalité circulaire où la conduite de l’un stimule, justifie et renforce la conduite défensive de l’autre, formant un cercle vicieux interactif auto-entretenu.

Le troisième ancrage s’articule autour de la théorie de l’attachement formulée par John Bowlby. Les modèles internes opérants (MIO) de l’attachement se construisent dans les interactions précoces avec les figures parentales. Les relations collusives représentent souvent la rencontre complémentaire de deux styles d’attachement insécure : typiquement, un individu au style d’attachement anxieux-ambivalent qui s’associe à un individu au style évitant-détaché. Leurs stratégies secondaires d’attachement s’emboîtent parfaitement, l’hyperactivation de l’un répondant à la désactivation émotionnelle de l’autre.

Enfin, la psychanalyse des alliances inconscientes apporte un éclairage indispensable sur la dimension intersubjective. Comme l’a montré Kaës, tout lien humain durable exige la formation d’un espace psychique partagé qui implique des renoncements, des refoulements et des dénégations en commun. La collusion se situe au cœur de cette architecture métapsychologique, opérant comme un contrat narcissique implicite qui protège la vulnérabilité fondamentale de chaque sujet en échange d’une assignation rigide à un rôle prédéterminé.

7. Composantes Clés, Types et Dimensions

Selon le modèle canonique établi par Jürg Willi, la collusion s’organise autour d’un conflit central partagé qui prend des formes symptomatiques différentes selon le stade psychologique mobilisé :

  • La collusion orale (amour et sollicitude vs dépendance) : Le conflit porte sur le besoin d’être nourri, protégé et pris en charge. L’un des partenaires se place dans une posture de vulnérabilité infantile totale, attendant une dévotion absolue, tandis que l’autre adopte la posture du sauveteur ou de la mère nourricière inépuisable. Sous cette disparité, tous deux partagent la peur fondamentale d’être abandonnés et insatisfaits affectivement.
  • La collusion sadique-anale (pouvoir et contrôle vs soumission) : Le conflit central concerne l’autonomie, l’affirmation de soi et la maîtrise. La relation se transforme en une lutte de pouvoir permanente où l’un des conjoints apparaît dominateur, directif et exigeant, tandis que l’autre se montre soumis, passif ou en rébellion silencieuse. La peur partagée est celle de la perte de contrôle, de l’impuissance et de l’annihilation par l’autre.
  • La collusion phallique-narcissique (affirmation de la valeur virile/féminine vs dévalorisation) : Cette dynamique est articulée autour de l’estime de soi, de la performance et de l’admiration. Un partenaire se pose en figure héroïque, brillante et infaillible, trouvant chez l’autre un admirateur inconditionnel qui accepte de rester dans l’ombre. Les deux individus partagent en réalité une angoisse profonde de castration, de nullité narcissique et de honte.
  • La collusion œdipienne (séduction, rivalité et interdit de l’engagement) : Le conflit implique la triangulation amoureuse et l’incapacité à vivre une sexualité mature et pleinement engagée. Souvent, l’un des partenaires demeure attaché inconsciemment à sa figure parentale du sexe opposé, maintenant une distance affective ou sexuelle avec son conjoint, qui joue alors le rôle du parent désexualisé ou du rival toléré.

8. Exemples et Cas Illustratifs

Pour illustrer la mécanique fine d’une collusion orale, considérons le cas clinique de Marc et Sophie. Sophie consulte initialement pour des épisodes anxieux sévères et une agoraphobie invalidante qui l’empêche de sortir seule de son domicile. Marc, son conjoint, se montre d’un dévouement exemplaire : il organise ses horaires professionnels pour l’accompagner partout, gère l’intendance domestique et se présente comme le pilier rationnel et inébranlable du couple. Au fil des entretiens de couple, il apparaît que Marc tire un bénéfice inconscient majeur de l’état d’impuissance de son épouse : tant que Sophie est malade et dépendante, Marc est immunisé contre sa propre terreur d’être rejeté et inutile. Lorsque la thérapie individuelle de Sophie lui permet de regagner en autonomie, Marc commence paradoxalement à développer des symptômes dépressifs et des comportements de contrôle accru, révélant la collusion orale sous-jacente qui liait leur équilibre.

Un autre exemple frappant s’observe dans la collusion sadique-anale au sein d’une organisation professionnelle, entre un directeur despotique et un cadre intermédiaire hyper-scrupuleux mais incapable de trancher sans validation. Le directeur critique publiquement le manque d’initiative de son collaborateur, tandis que le cadre se plaint de la tyrannie de sa hiérarchie. Pourtant, ni l’un ni l’autre ne quitte cette interaction destructrice. Le dirigeant a impérativement besoin d’un subordonné hésitant pour conforter son sentiment d’omnipotence et justifier son hyper-contrôle, tandis que le cadre externalise sur son supérieur la responsabilité de l’erreur potentielle pour éviter son angoisse de culpabilité.

Ces cas cliniques démontrent avec netteté que la collusion ne procède pas d’une manipulation unilatérale d’une victime passive par un bourreau pervers, mais bien d’un système de co-construction psychique où les défenses de chaque protagoniste s’alimentent et se renforcent mutuellement.

9. Évaluation et Diagnostic Clinique

L’identification d’une collusion nécessite une écoute clinique subtile et un dispositif d’évaluation adapté, le plus souvent dans le cadre d’entretiens conjoints (thérapie de couple, de famille ou d’équipe). La collusion ne se mesure pas au moyen d’un questionnaire standardisé unique ou d’un test psychométrique autoadministré traditionnel, car la nature même du phénomène implique un déni conscient de la part des participants.

Les cliniciens s’appuient sur l’observation des patterns transactionnels, de la communication non verbale et des manifestations du transfert et du contre-transfert. Parmi les indicateurs diagnostiques cardinaux, on relève :

  • Une rigidité extrême dans la distribution des rôles, sans aucune permutation possible au sein de la dyade.
  • Une circularité argumentative répétitive où chaque partenaire accuse l’autre d’être l’unique cause du dysfonctionnement sans percevoir sa propre contribution.
  • Des réactions d’angoisse démesurée, de colère ou de panique lorsque l’un des membres tente de changer de comportement ou d’adopter une attitude non conforme au rôle attribué.
  • Un phénomène de résonance transférentielle où le thérapeute se sent lui-même poussé à entrer dans le système collusif en prenant le parti de l’un contre l’autre.

Des instruments projectifs appliqués au couple, tels que le test de Rorschach conjoint ou le Thematic Apperception Test (TAT) en passation commune, constituent des outils d’investigation précieux. Ils permettent d’analyser la façon dont les partenaires négocient le sens perceptif, co-construisent des récits et projettent leurs angoisses communes sur le matériel figuratif.

10. Applications et Portée Pratique

Le concept de collusion trouve sa pertinence la plus évidente dans le champ de la thérapie de couple. La prise de conscience du pacte collusif constitue le tournant thérapeutique décisif. En aidant les conjoints à comprendre qu’ils partagent le même conflit sous-jacent et que leurs conflits manifestes ne sont que les deux faces d’une même médaille, le thérapeute désamorce l’escalade des reproches mutuels. Le travail vise à réintégrer les parties clivées de la personnalité au lieu de contraindre le partenaire à les porter par délégation.

Dans le domaine de la thérapie institutionnelle et du travail d’équipe, la notion de collusion est essentielle pour décrypter les blocages organisationnels, les phénomènes de bouc émissaire et le harcèlement moral systémique. Les équipes soignantes ou éducatives développent parfois des collusions institutionnelles pour éviter d’affronter l’impuissance face à des pathologies lourdes, en désignant un individu particulier comme responsable de tous les dysfonctionnements du service.

Enfin, dans la pratique psychanalytique individuelle, la notion de collusion transféro-contre-transférentielle est cruciale. Elle décrit les moments de stagnation analytique où le psychanalyste et le patient tombent dans une complicité inconsciente, évitant d’aborder des zones de résistance douloureuses. Repérer cette collusion permet au praticien de restaurer sa neutralité bienveillante et son écoute interprétative.

11. Recherche et Données Empiriques

Bien que le concept de collusion provienne de la tradition clinique qualitative, plusieurs courants de recherche contemporains en psychologie empirique sont venus étayer ses postulats. Les recherches portant sur l’assortiment des partenaires (le choix du conjoint) ont démontré de manière robuste que les individus ne choisissent pas leurs conjoints au hasard en ce qui concerne la psychopathologie et les styles de personnalité.

Des études menées dans le cadre de la théorie de l’attachement chez l’adulte (notamment par Simpson, Rholes et Mikulincer) ont confirmé l’existence d’associations dyadiques stables et prédictibles entre profils anxieux et profils évitants. Cette configuration, souvent qualifiée de « piège anxieux-évitant » dans la littérature anglo-saxonne, recoupe empiriquement la collusion orale et sadique-anale décrite par Willi. Les données indiquent que cette alliance contradictoire, bien qu’extrêmement génératrice de détresse subjective, présente une longévité surprenante en raison de la confirmation mutuelle des schémas relationnels de chacun.

Par ailleurs, les recherches en psychiatrie périnatale et familiale utilisant le codage micro-analytique des interactions (comme la procédure du jeu trilogique de Lausanne développée par Elisabeth Fivaz-Depeursinge et Antoinette Corboz-Warnery) ont apporté des preuves observables de collusions précoces, où les parents s’allient inconsciemment pour exclure le nourrisson ou, au contraire, instrumentalisent l’enfant pour réguler la distance conjugale.

12. Considérations Culturelles et Transculturelles

L’expression et la valence de la collusion varient sensiblement selon les contextes culturels et les normes sociales régissant les rôles de genre et les structures de parenté. Dans les sociétés occidentales contemporaines hautement individualistes, l’idéal dominant d’autonomie et d’épanouissement personnel tend à rendre les relations collusives rigides particulièrement vulnérables à la rupture, car la dépendance mutuelle y est souvent vécue comme une anomalie ou un échec relationnel.

À l’inverse, dans les cultures à orientation collectiviste ou traditionaliste, certains agencements collusifs — tels que la division stricte entre un rôle d’autorité masculin affirmé et un rôle de dévouement familial féminin — sont institutionnalisés et valorisés par le groupe social. Dans ces contextes, la frontière entre ce qui relève d’un consensus socioculturel normatif et ce qui constitue une collusion névrotique pathologique devient plus ténue. Le clinicien doit faire preuve d’une prudence accrue pour ne pas pathologiser des configurations relationnelles conformes aux attentes communautaires locales.

Néanmoins, les cliniciens transculturels soulignent que le substrat psychologique de la collusion — à savoir l’évitement de l’angoisse par l’assignation de rôles complémentaires — demeure universel. Ce qui change d’une culture à l’autre, ce sont les thématiques privilégiées (l’honneur familial, la piété filiale, la hiérarchie générationnelle) autour desquelles la collusion vient tisser son voile défensif.

13. Critiques, Débats et Limites

Le concept de collusion n’a pas échappé aux controverses scientifiques et éthiques. L’une des critiques les plus vives est venue des courants féministes et des sociologues de la famille dans les années 1980 et 1990. Ces critiques ont reproché aux thérapies de couple psychodynamiques et au concept de collusion d’induire une forme de victim-blaming, en particulier dans les situations de violence conjugale. En postulant une responsabilité psychique partagée et une complémentarité inconsciente, certains thérapeutes ont pu minimiser l’asymétrie réelle des rapports de domination et dédouaner l’agresseur de sa culpabilité pénale et morale.

En réponse à ces critiques légitimes, la clinique moderne a clairement délimité le champ d’application de la collusion : elle ne doit en aucun cas être invoquée pour expliquer ou justifier des violences physiques, des abus sexuels ou des situations de terreur domestique relevant de l’emprise perverse, qui exigent avant tout une protection physique, juridique et une intervention directe sur la transgression.

Une autre limite réside dans la difficulté d’opérationnalisation du concept à des fins de recherche quantitative expérimentale. L’impossibilité d’isoler expérimentalement des constructs comme l’identification projective mutuelle ou le pacte dénégatif limite l’intégration de la collusion dans les modèles de la psychologie cognitivo-comportementale stricte, bien que celle-ci en reconnaisse l’équivalent sous l’angle des schémas relationnels interpersonnels complémentaires.

14. Termes Connexes et Distinctions

Afin d’éviter tout flou conceptuel, il est indispensable de distinguer la collusion d’autres notions psychologiques voisines :

  • Collusion vs Codépendance : La codépendance décrit un schéma comportemental observable où une personne organise sa vie autour du dysfonctionnement ou de l’addiction d’une autre (ex. : conjoint d’alcoolique). La collusion est un concept métapsychologique plus profond qui explique le conflit psychique inconscient et la complémentarité des défenses qui fondent et maintiennent cette codépendance.
  • Collusion vs Emprise : Dans l’emprise, le lien est asymétrique, prédateur et unilatéral ; une personne détruit l’autonomie psychique de l’autre par la manipulation et la domination perverse. Dans la collusion, il existe une réciprocité inconsciente d’intérêts et de défenses partagées, sans volonté délibérée de destruction.
  • Collusion vs Complaisance somatique : Alors que la complaisance somatique renvoie à l’utilisation du corps par la psyché pour exprimer un conflit intérieur (selon Freud), la collusion utilise le partenaire ou le lien relationnel externe comme réceptacle de ce conflit.
  • Collusion vs Pacte dénégatif : Concept forgé par René Kaës, le pacte dénégatif est une modalité spécifique d’alliance inconsciente qui porte exclusivement sur ce qui doit être refoulé, dénié ou rejeté pour que le lien tienne. La collusion englobe une scénarisation active de rôles complémentaires manifestes, et non seulement une omission silencieuse partagée.

15. Synthèse et Points Clés à Retenir

La collusion constitue l’un des concepts les plus puissants pour appréhender la complexité des liens humains sous l’angle psychanalytique et relationnel. Elle nous enseigne que le choix d’un partenaire amoureux ou d’un allié professionnel n’est jamais fortuit, mais répond à une quête inconsciente de résonance psychologique et de protection narcissique.

Les points cardinaux à retenir sont les suivants :

  • La collusion est une entente inconsciente et réciproque visant à juguler des angoisses développementales partagées au moyen de défenses psychiques complémentaires.
  • Elle s’appuie massivement sur des mécanismes de clivage et d’identification projective croisée, polarisant le couple dans des rôles opposés mais solidaires (fort/faible, dominateur/soumis, soignant/soigné).
  • Identifiée et théorisée magistralement par Jürg Willi, elle s’articule autour des grandes problématiques développementales (orale, anale, narcissique, œdipienne).
  • Elle possède une fonction protectrice et stabilisatrice à court terme, mais entrave l’individuation et génère de graves impasses relationnelles lorsqu’elle devient trop rigide.
  • Le travail thérapeutique ne vise pas à dissoudre le lien, mais à révéler le pacte inconscient pour permettre à chacun de réintégrer sa propre vulnérabilité et d’accéder à une véritable altérité mature.

Références

  • Balint, M. (1957). The Doctor, his Patient and the Illness. International Universities Press.
  • Dicks, H. V. (1967). Marital Tensions: Clinical Studies Towards a Psychological Theory of Interaction. Routledge & Kegan Paul.
  • Eiguer, A. (1983). La thérapie psychanalytique du couple. Dunod.
  • Kaës, R. (1989). Le pacte dénégatif dans les ensembles trans-subjectifs. Dans Le négatif : figures et modalités (p. 101-136). Dunod.
  • Willi, J. (1975). Die Zweierbeziehung: Spannungsdynamik, Rollenwahl und Erlösungskonflikte in der Ehe. Rowohlt. (Traduction française : Willi, J. (1982). La relation de couple : Dynamique des conflits et thérapie conjugale. Privat).

Citer cet article

Looti, M. (2026, novembre 1). Collusion : Les Pactes Inconscients du Couple. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=collusion-psychologique-couple
Looti, Mohammed. “Collusion : Les Pactes Inconscients du Couple.” Base de données de psychologie en français, 1 novembre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=collusion-psychologique-couple.
Looti, Mohammed. “Collusion : Les Pactes Inconscients du Couple.” Base de données de psychologie en français. novembre 1, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=collusion-psychologique-couple.