Marche à l’aveugle : Mesurer l’espace perçu

Le paradigme de la marche à l’aveugle est une méthode psychophysique essentielle permettant de mesurer l’exactitude de la perception spatiale et de la mise à jour locomotrice égocentrique sans vision continue.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 27, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 27, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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La capacité humaine à naviguer au sein de son environnement sans guidage visuel continu témoigne d’une synchronisation remarquable entre la mémoire spatiale, la proprioception et les systèmes de mise à jour sensorimotrice. Dans le domaine des sciences cognitives et de la psychophysique de la perception spatiale, le paradigme expérimental de la marche à l’aveugle représente une méthodologie fondamentale pour sonder la fidélité géométrique de notre représentation mentale de l’espace.

Marche à l’aveugle (Blind walking)

1. Définition concise

En psychologie expérimentale et en neurosciences cognitives, la marche à l’aveugle (couramment désignée sous le terme anglophone de blind walking) est un paradigme psychophysique moteur en boucle ouverte dans lequel un participant observe une cible visuelle située à une distance égocentrique déterminée, se fait ensuite occulter la vue, puis tente d’atteindre physiquement l’emplacement exact de cette cible par la marche, sans aucun retour visuel en temps réel.

Ce protocole expérimental permet de dissocier les indices optiques instantanés des mécanismes internes d’estimation de distance, d’intégration de trajet et d’étalonnage sensorimoteur. En privant le sujet de la vision durant le déplacement, les chercheurs neutralisent les ajustements de trajectoire fondés sur le flux optique continu, isolant ainsi la précision de la perception initiale de la distance ainsi que la qualité de la mise à jour spatiale kinesthésique et vestibulaire.

Au-delà de son acceptation stricte en psychophysique, l’expression renvoie également, en psychologie sociale et organisationnelle, à des exercices dynamiques de groupe axés sur la confiance interpersonnelle (« trust walk »), bien que l’acception scientifique dominante et rigoureuse demeure celle de la mesure de la distance égocentrique perçue et du contrôle perceptivo-moteur.

2. Étymologie et origine linguistique

Le terme provient de la composition anglaise « blind » (aveugle, privé de vue) et « walking » (l’action de marcher), apparu dans les laboratoires de perception visuelle anglo-saxons au début des années 1980. En français, la dénomination canonique oscille entre « marche à l’aveugle », « marche aveugle » et « paradigme de la marche sans vision ».

Sur le plan sémantique, l’adjectif « aveugle » ne renvoie pas ici à une cécité physiologique permanente, mais à une cécité fonctionnelle et temporaire, induite artificiellement par un bandeau d’occlusion ou un casque d’occlusion optique. L’introduction formelle du terme dans la littérature scientifique est intimement liée aux travaux fondateurs sur l’espace d’action et la constance de la taille et de la distance menés par des pionniers de la psychologie écologique et de la psychophysique spatiale.

3. Prononciation et forme grammaticale

En langue française, l’expression s’énonce phonétiquement /maʁʃ a l‿avœgl/. D’un point de vue morphosyntaxique, il s’agit d’une locution nominale féminine singulière. Au pluriel, elle prend la forme « marches à l’aveugle ».

Dans la littérature spécialisée de langue française, l’emprunt direct à l’anglais sous forme de substantif invariable ou anglicisme technique (« le blindwalking ») est parfois utilisé dans les échanges informels de laboratoire, mais les publications académiques privilégient très largement les formes nominales « tâche de marche à l’aveugle », « marche dirigée sans vision » ou « marche à l’aveugle vers une cible ».

4. Explication conceptuelle détaillée

Le fonctionnement cognitif sous-jacent au paradigme de la marche à l’aveugle repose sur une architecture séquentielle hautement coordonnée. Dans une première phase, dite de prévisualisation stationnaire, l’observateur encode les coordonnées égocentriques d’une cible statique déposée au sol. Cette estimation spatiale mobilise une constellation d’indices monoculaires et binoculaires : la disparité binoculaire, la convergence oculaire, la parallaxe de mouvement, le gradient de texture au sol et la hauteur angulaire de la cible par rapport à la ligne d’horizon optique.

Dès que les yeux sont occultés, la tâche bascule d’une commande visuelle rétroactive (en boucle fermée) à une commande motrice proactive guidée par la mémoire spatiale (en boucle ouverte). Durant la phase de locomotion, le système nerveux central doit continuellement soustraire la distance parcourue de la distance initialement perçue. Cette opération computationnelle, connue sous le nom de mise à jour spatiale ou d’intégration du trajet, s’appuie exclusivement sur des signaux proprioceptifs (mécanorécepteurs articulaires et musculaires), vestibulaires (canaux semi-circulaires et otolithes mesurant les accélérations linéaires de la tête) et sur la copie d’efférence motrice issue du cortex moteur.

Le paradigme opère typiquement dans ce que les psychologues nomment l’« espace d’action » (action space), qui s’étend d’environ 2 à 25 mètres. En deçà de deux mètres (espace de préhension ou peripersonal space), les actions motrices sollicitent préférentiellement des mouvements d’atteinte manuelle. Au-delà d’une trentaine de mètres, l’incertitude proprioceptive accumulée et la dérive de la marche sans repère rendent l’évaluation de la cible particulièrement imprécise. Dans l’espace d’action intermédiaire, la marche humaine normale est capable d’atteindre une précision saisissante, démontrant que l’espace visuel perçu est couplé de manière quasi isomorphe à la programmation motrice de la locomotion.

Il importe de distinguer deux modes opératoires : la marche directe à l’aveugle, où le participant marche en ligne droite vers la cible mémorisée, et la marche triangulée à l’aveugle (triangulated blind walking). Dans la marche triangulée, l’individu est orienté selon un angle oblique dévié par rapport à la cible, marche sur une courte distance aveugle, s’arrête, puis tourne pour pointer ou marcher vers l’emplacement présumé de la cible. Cette variante permet de dissocier les modèles de simple comptage de pas (heuristiques podokinétiques) des véritables modèles de mise à jour trigonométrique de l’espace dans des coordonnées égocentriques dynamiques.

5. Développement historique

L’exploration scientifique de la locomotion sans vision a connu son impulsion moderne grâce aux travaux du psychologue écossais J. A. Thomson au début des années 1980. Dans un article séminal publié en 1983, Thomson suggéra que la marche vers une cible visuelle préalablement observée restait remarquablement précise pour des durées de déplacement inférieures à 8 secondes, mais qu’elle se détériorait considérablement au-delà. Thomson en conclut initialement que la mémoire spatiale visuelle à court terme conservait une représentation topologique fidèle pendant une fenêtre temporelle fixe d’environ huit secondes, après quoi le guidage devenait aléatoire.

Cette hypothèse d’un déclin temporel abrupt a rapidement été contestée et enrichie par Jack M. Loomis, Roberta Klatzky et leurs collaborateurs à l’Université de Californie à Santa Barbara dès le début des années 1990. Les recherches rigoureuses de Loomis ont démontré que la précision de l’atteinte ne dépend pas d’un temporisateur interne rigide de huit secondes, mais découle d’un processus continu d’intégration proprioceptive et vestibulaire capable de maintenir une mise à jour précise sur des distances beaucoup plus longues et des durées prolongées, à condition que le système sensorimoteur n’ait pas été perturbé.

Au cours des années 1990 et 2000, John Rieser et ses collègues ont exploité ce paradigme pour étudier la plasticité et le réétalonnage adaptatif de la locomotion. En plaçant des participants sur des tapis roulants dont la vitesse mécanique était décorrélée du défilement du paysage visuel, ils ont montré que le système podokinétique se recalibre en quelques dizaines de minutes : après avoir marché sur un tapis roulant sans déplacement réel dans l’espace, les participants soumis à un test de marche à l’aveugle sur sol solide sous-estiment ou surestiment systématiquement la distance par rapport à la cible, révélant la malléabilité du gain perceptivo-moteur.

Avec l’émergence des technologies immersives contemporaines, le paradigme de la marche à l’aveugle est devenu, à partir des années 2000, l’étalon-or pour quantifier le phénomène universel de compression des distances observé dans les casques de réalité virtuelle (HMD), stimulant de nouvelles vagues de recherches dirigées par Frank Durgin, Victoria Interrante ou William Thompson.

6. Fondements théoriques

Le paradigme de la marche à l’aveugle se situe au carrefour de plusieurs grands cadres théoriques de la psychologie cognitive et neuroscientifique :

En premier lieu, la psychologie écologique de James J. Gibson fournit un cadre d’interprétation centré sur les affordances et le couplage perception-action. Selon cette approche, l’animal humain ne perçoit pas l’espace sous la forme d’une métrique euclidienne abstraite dénuée de sens, mais en unités d’action potentielles. La marche à l’aveugle prouve que la perception de la distance est intrinsèquement calibrée en termes d’effort locomoteur et de foulées corporelles nécessaires pour atteindre un point saillant de l’environnement.

En second lieu, le modèle neuroscientifique des deux voies visuelles proposé par David Milner et Melvyn Goodale éclaire la dissociation fonctionnelle sous-tendue par cette tâche. Selon cette théorie, la voie ventrale (reliant le cortex visuel primaire au cortex temporal inférieur) traite l’identification des objets et la perception consciente allocentrique, sujette aux illusions géométriques, tandis que la voie dorsale (reliant le cortex strié au cortex pariétal postérieur) gère le contrôle direct et inconscient de l’action motrice dans un référentiel égocentrique. Le succès de la marche à l’aveugle illustre la puissance de la voie dorsale, capable de convertir un percept visuel fugace en un schéma moteur proprioceptif robuste résistant aux biais perceptifs conscients.

Enfin, les modèles contemporains de l’inférence bayésienne et de l’intégration multisensorielle conceptualisent la performance à la marche à l’aveugle comme la combinaison optimale de signaux bruités. Selon ce formalisme, le cerveau fusionne l’estimation visuelle a priori de la position de la cible avec les afférences proprioceptives et vestibulaires continues, pondérées selon leur fiabilité réciproque. Lorsque la vue disparaît, la dérive progressive de la position estimée reflète l’accumulation stochastique d’erreurs au sein des canaux kinesthésiques.

7. Composantes clés, types et dimensions

L’étude systématique de la marche à l’aveugle s’articule autour de multiples composantes structurelles et protocolaires :

  • Marche directe (Direct blind walking) : Le sujet regarde la cible, ferme les yeux ou baisse un écran occultant, puis s’élance directement en ligne droite jusqu’à ce qu’il estime avoir atteint le point cible. C’est l’indicateur privilégié de la distance perçue le long de l’axe de profondeur sagittale.
  • Marche triangulée ou indirecte (Triangulated / Indirect blind walking) : Le participant marche sans vision selon une trajectoire imposée formant un angle par rapport à la cible, s’arrête sur consigne, puis se réoriente sans vision pour marcher ou pointer vers l’emplacement initialement mémorisé. Cette variante évalue spécifiquement la mise à jour trigonométrique égocentrique en éliminant le simple compte de pas en ligne droite.
  • Marche interrompue avec délai (Delayed blind walking) : Une phase de temporisation variable (de 5 secondes à plusieurs minutes) est intercalée entre l’occlusion visuelle et le départ de la marche. Elle sert à mesurer le taux d’estompage ou de dégradation de la mémoire de travail spatiale.
  • Marche avec tâche concurrente (Dual-task blind walking) : L’ajout d’une charge cognitive (telle que le comptage à rebours phonologique) évalue le coût attentionnel alloué à l’intégration de trajet durant la locomotion sans contrôle optique.
  • Paramètres métriques évalués :
    • L’erreur constante (biais) : Moyenne algébrique signée de la différence entre la distance réelle et la distance parcourue, révélant une sous-estimation systématique (hypométrie) ou une surestimation (hypermétrie).
    • L’erreur variable (précision/bruit) : Écart-type des essais répétés, mesurant la variabilité ou le manque de cohérence interne de la programmation motrice.
    • L’erreur absolue : Valeur absolue moyenne des déviations, mesurant l’inexactitude globale sans distinction de direction.

8. Exemples et cas illustratifs

Pour mieux appréhender la mise en œuvre empirique de la méthode, considérons une expérience standard de laboratoire en psychophysique de la vision. Un participant est invité dans un hall d’expérimentation de 30 mètres de long au sol homogène, sans repères de calepinage ni saillances architecturales régulières. Une cible circulaire rouge de 10 centimètres est positionnée aléatoirement à 8, 12 ou 16 mètres. Après une phase d’inspection visuelle libre de 3 secondes en posture stationnaire, des lunettes à cristaux liquides s’opacifient instantanément. Le participant commence à marcher d’un pas naturel. À l’arrêt, un système de capture du mouvement tridimensionnel enregistre la position de l’axe des chevilles : les résultats révèlent une concordance typique de l’ordre de 95 à 98 % de la distance réelle dans les environnements réels bien éclairés, traduisant une étonnante précision de la calibration naturelle.

Un deuxième cas illustratif concerne les expériences de perturbation podokinétique. Un sujet effectue une marche continue sur un tapis roulant motorisé à une cadence de 5 km/h pendant 20 minutes tout en observant un paysage virtuel défilant à une vitesse artificielle de seulement 2,5 km/h. Dans cette configuration, le cerveau recalibre la relation entre la cadence motrice et la progression perçue. Lorsque ce sujet est ramené sur le sol réel pour effectuer une marche à l’aveugle vers une cible vue à 10 mètres, il s’arrête systématiquement bien avant la cible (souvent aux alentours de 7 à 8 mètres), convaincu d’avoir parcouru l’intégralité de l’intervalle. Ce phénomène met en exergue l’adaptation dynamique continue du gain sensorimoteur.

Un troisième exemple émerge du contexte clinique chez des patients ayant subi un accident vasculaire cérébral pariétal droit avec héminégligence spatiale. Lors d’une marche à l’aveugle vers une cible placée droit devant eux, ces patients manifestent fréquemment une déviation curviligne systématique vers le côté ipsilésionnel droit, accompagnée d’une erreur d’arrêt prématurée, révélant une distorsion asymétrique du référentiel égocentrique interne.

9. Mesure et évaluation

La quantification de la marche à l’aveugle a évolué depuis les simples mesures manuelles par décamètre ruban jusqu’à des infrastructures métrologiques de haute technicité. Dans les protocoles contemporains, le déplacement des participants est quantifié à l’aide de systèmes optoélectroniques infrarouges (comme Vicon ou Qualisys), de dispositifs de repérage spatial à balayage laser (LiDAR) ou d’unités de mesure inertielle (IMU) couplées à des algorithmes de filtrage de Kalman montées sur le tronc et les membres inférieurs.

Les variables cinématiques mesurées ne se limitent pas au point d’arrêt final. Les chercheurs examinent en continu la vélocité instantanée, les profils d’accélération et de décélération, la longueur de chaque pas, la variabilité inter-pas et les micro-déviations angulaires du centre de masse corporel. En règle générale, la marche à l’aveugle présente un profil de vitesse trapézoïdal : une phase d’accélération franche, un plateau de croisière régulier, puis une décélération progressive et calculée amorcée un à deux pas avant la distance cible, attestant que le point d’arrêt est anticipé par le modèle moteur interne et ne résulte pas d’une hésitation soudaine.

Le contrôle rigoureux des stimuli exige l’élimination méticuleuse de tous les indices sensoriels parasites : port d’un casque anti-bruit diffusant un bruit blanc uniforme afin d’éviter l’écholocalisation ou les repères acoustiques environnementaux, absence de courants d’air directionnels, et nivellement thermique et textural du sol pour proscrire tout ancrage tactile inconscient sous les semelles.

10. Applications et pertinence pratique

Le paradigme de la marche à l’aveugle trouve des champs d’application d’une grande envergure théorique et sociotechnique :

En ingénierie de la réalité virtuelle et augmentée, la marche à l’aveugle est le principal indicateur psychophysique standardisé servant à mesurer le déficit d’immersion spatiale. Historiquement, les utilisateurs immergés dans des casques de réalité virtuelle sous-estiment systématiquement les distances de 15 à 30 % comparativement au monde réel. La répétition de marches à l’aveugle dans des scènes virtuelles permet aux concepteurs d’algorithmes de rendu optique de tester des techniques de correction du champ de vision (FoV), de distorsion géométrique et de minification adaptative pour restituer une perception métrique naturelle.

En neuropsychologie clinique et en gériatrie, cette épreuve permet d’évaluer le risque de chute chez les personnes âgées et de déceler précocement des altérations subcliniques des voies de l’intégration vestibulo-proprioceptive. L’altération des performances à la marche sans vision est souvent un marqueur précurseur de dysfonctionnements exécutifs ou sous-corticaux affectant les noyaux gris centraux et le cervelet.

Dans le domaine de l’ergonomie spatiale et de la sécurité civile, les données issues de la marche à l’aveugle informent les protocoles d’évacuation d’urgence en milieu enfumé ou privé de lumière (tunnels, édifices en flammes, sous-marins), dictant l’espacement optimal des issues et des dispositifs de guidage tactile au sol.

11. Recherche et données empiriques

La recherche empirique accumulée depuis quatre décennies a mis en lumière plusieurs régularités fondamentales concernant le paradigme de la marche à l’aveugle :

Dans les environnements physiques ouverts et bien éclairés, la littérature rapporte de manière convergente que la distance parcourue à l’aveugle correspond à environ 95-102 % de la distance physique de la cible pour des intervalles compris entre 4 et 20 mètres (Loomis et al., 1992 ; Philbeck & Loomis, 1997). Cette quasi-perfection comportementale contraste singulièrement avec les jugements verbaux de distance, qui se caractérisent fréquemment par une forte sous-estimation cognitive (souvent de l’ordre de 10 à 25 %), renforçant la thèse d’une dissociation fonctionnelle entre représentations verbales-cognitives et calibrages perceptivo-moteurs.

Les études pionnières de Frank Durgin et ses collègues (2005, 2010) ont démontré que cette fidélité locomotrice ne repose pas sur une simple image statique projetée dans la tête, mais sur un encodage robuste de l’angle du regard et de la pente visuelle. Durgin a montré que si l’on altère optiquement l’angle déclive perçu de la cible à l’aide de prismes verticaux sans modifier la distance rétinienne absolue, la distance de marche sans vision s’ajuste instantanément en conformité géométrique étroite avec l’angle altéré, apportant la preuve que le calcul cérébral dérive directement de la géométrie trigonometrique oculaire.

Par ailleurs, la recherche neuro-imagerie fonctionnelle montre que l’exécution de la marche à l’aveugle recrute de manière sélective le cortex pariétal supérieur bilatéral, le précunéus, l’hippocampe (structure clé du réseau des cellules de lieu et de grille associées à la navigation) ainsi que le vermis cérébelleux, confirmant le substrat hautement distribué du calcul de cheminement interne.

12. Considérations culturelles et interculturelles

Bien que les processus physiologiques de base de l’intégration proprioceptive et vestibulaire soient universels au sein de l’espèce humaine, l’interprétation et les performances spatiales globales peuvent fluctuer selon les habitudes écologiques de déplacement et les cadres de référence linguistiques.

Les populations évoluant au sein d’environnements ouverts à large horizon (tels que les milieux ruraux non urbanisés, les déserts ou les toundras) possèdent souvent un étalonnage perceptif de la profondeur plus étendu et moins tributaire des indices géométriques de perspective linéaire (coins de murs, lignes de fuite architecturales) que les citadins habitués aux environnements cloisonnés en boîtes (« monde carpenté »). Lors de marches sans vision sur des terrains naturels accidentés, la gestion de l’incertitude podokinétique varie grandement en fonction de l’acculturation motrice et du type habituel de chaussage.

De surcroît, les langues qui privilégient un cadre de référence spatial absolu ou cardinal (comme la langue aborigène Guugu Yimithirr, qui oriente toute description selon les points cardinaux nord-sud-est-ouest) favorisent une conservation exceptionnelle de l’orientation absolue durant les déplacements aveugles, alors que les locuteurs de langues à référence strictement égocentrique (gauche-droite, devant-derrière) montrent une susceptibilité plus accrue aux dérives angulaires lors de marches aveugles triangulées.

13. Critiques, débats et limites méthodologiques

Le paradigme de la marche à l’aveugle a fait l’objet de vifs débats théoriques et méthodologiques au sein de la communauté scientifique :

Le principal point de friction concerne la question de savoir si la marche à l’aveugle constitue une mesure pure de la perception visuelle de la distance ou si elle est contaminée par des facteurs moteurs et cognitifs non perceptifs. Des chercheurs critiques ont souligné que lorsqu’un participant marche les yeux bandés, une anxiété naturelle liée à la peur de la collision physique peut émerger, induisant un raccourcissement progressif de la foulée et une prudence motrice qui conduit artificiellement à un arrêt prématuré, mimant faussement une sous-estimation perceptive de l’espace.

Un autre débat théorique fondamental oppose l’hypothèse de l’intégration continue de trajet à celle de la pré-programmation balistique. Selon l’hypothèse de la programmation balistique (ou comptage de pas), le sujet n’actualiserait pas sa position en temps réel le long de la trajectoire : il évaluerait visuellement au départ le nombre approximatif de pas requis (par exemple, « la cible se trouve à 14 pas ») et se contenterait d’exécuter aveuglément cette séquence motrice sans réel calcul spatial dynamique. Si l’usage de la marche triangulée a permis de réfuter cette explication réductrice dans de nombreuses configurations, la part respective du contrôle rétroactif kinesthésique et du plan moteur automatisé continue d’alimenter les controverses.

Enfin, la validité écologique de la marche à l’aveugle fait l’objet de réserves : l’occlusion totale de la vision constitue une situation radicalement artificielle pour l’être humain, dont l’équilibre et la locomotion sont biologiquement façonnés pour opérer en boucle fermée via le flux optique continu. Forcer le système à naviguer en boucle ouverte pourrait engager des modes de compensation neurale qui ne reflètent pas exactement la dynamique ordinaire de la locomotion naturelle guidée par la vue.

14. Termes connexes et distinctions notionnelles

Pour dissiper toute ambiguïté conceptuelle, il est nécessaire de différencier rigoureusement la marche à l’aveugle d’autres paradigmes voisins :

  • Intégration du trajet (Path integration) : Cadre conceptuel global englobant tous les mécanismes algorithmiques par lesquels un organisme calcule sa position présente en additionnant continuellement ses vecteurs de vitesse et de direction à partir d’un point de départ. La marche à l’aveugle est une méthode expérimentale spécifique utilisée pour sonder l’intégration de trajet chez l’humain.
  • Locomotion en boucle fermée vs. boucle ouverte : La locomotion ordinaire est en boucle fermée car le flux optique continu réajuste la commande motrice à chaque milliseconde. La marche à l’aveugle est strictement en boucle ouverte par rapport à la vision, bien qu’elle demeure en boucle fermée par rapport aux rétroactions proprioceptives internes.
  • Pointage aveugle (Blind pointing) : Tâche où le participant ne marche pas, mais dirige manuellement un pointeur ou son bras tendu vers la cible après occultation. Cette mesure explore des coordonnées motrices distinctes (système oculo-manuel) et n’engage pas la composante podokinétique ni les accélérations vestibulaires du corps entier.
  • Estimation verbale de distance : Méthode psychophysique déclarative consistant à énoncer un chiffre métrique abstrait (ex. : « la cible est à 7,5 mètres »). Elle sollicite la mémoire sémantique et des conventions culturelles d’unité de mesure, montrant souvent des déviations majeures par rapport aux résultats de la marche à l’aveugle.
  • Promenade de confiance (Trust walk) : Activité de dynamique psychosociale dans laquelle une personne voyante guide par la main ou par la voix un partenaire ayant les yeux bandés. Bien que partageant la dénomination courante de « marche à l’aveugle », son objet réside dans la vulnérabilité affective, l’empathie et la communication interpersonnelle, et non dans la mesure psychophysique de l’espace d’action.

15. Résumé et points clés

La marche à l’aveugle demeure l’un des outils méthodologiques les plus robustes, élégants et répliqués des sciences de la vision et de la motricité. Elle offre une fenêtre empirique directe sur la façon dont l’esprit humain transforme une scène optique fugitive en une trajectoire kinesthésique concrète.

Les conclusions primordiales à retenir sont les suivantes :

  • La marche à l’aveugle isole les processus de perception égocentrique initiale et de mise à jour proprioceptive continue en supprimant le retour visuel en temps réel.
  • Dans le monde physique standard et sur des distances allant jusqu’à 20-25 mètres, les êtres humains font preuve d’une exactitude presque parfaite (95-100 %), prouvant un calibrage intime et naturel entre perception visuelle de la profondeur et système locomoteur.
  • Le protocole permet de dissocier les modèles de jugement cognitif explicite (souvent imprécis) des modèles d’action motrice de la voie dorsale (remarquablement fidèles).
  • Ce paradigme est indispensable pour diagnostiquer et corriger les distorsions spatiales dans les technologies de réalité virtuelle et constitue un puissant révélateur de la plasticité sensorimotrice après perturbation biomécanique ou lésion cérébrale.

Références

  • Durgin, F. H., Fox, L. F., Schaffer, J., & Freyd, J. J. (2005). The social psychology of visual science: In defense of the blindwalking methodology. Psychonomic Bulletin & Review, 12(6), 1083–1089.
  • Loomis, J. M., Da Silva, J. A., Fujita, N., & Fukusima, S. S. (1992). Visual space perception and visually directed action. Journal of Experimental Psychology: Human Perception and Performance, 18(4), 906–921. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/1431754/
  • Milner, A. D., & Goodale, M. A. (2006). The visual brain in action (2nd ed.). Oxford University Press.
  • Philbeck, J. W., & Loomis, J. M. (1997). Comparison of two indicators of perceived egocentric distance under full-cue and reduced-cue conditions. Journal of Experimental Psychology: Human Perception and Performance, 23(1), 72–85. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/9030232/
  • Rieser, J. J., Pick, H. L., Siegel, D. H., & Anderson, H. A. (1995). Calibration of human locomotion and models of perceptual-motor organization. Journal of Experimental Psychology: Human Perception and Performance, 21(3), 480–497. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/7790827/
  • Thomson, J. A. (1983). Is continuous visual monitoring necessary in visually directed locomotion? Journal of Experimental Psychology: Human Perception and Performance, 9(3), 427–443.

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 27). Marche à l’aveugle : Mesurer l’espace perçu. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=marche-a-l-aveugle-paradigme-cognitif
Looti, Mohammed. “Marche à l’aveugle : Mesurer l’espace perçu.” Base de données de psychologie en français, 27 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=marche-a-l-aveugle-paradigme-cognitif.
Looti, Mohammed. “Marche à l’aveugle : Mesurer l’espace perçu.” Base de données de psychologie en français. octobre 27, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=marche-a-l-aveugle-paradigme-cognitif.