En psychologie clinique et en psychanalyse, le clivage représente un aménagement défensif fondamental par lequel l’appareil psychique sépare activement des représentations, des affects ou des pans entiers de l’expérience devenus inconciliables. Cette opération protège l’intégrité du sujet face à des angoisses massives d’anéantissement ou de destruction, au prix d’une altération profonde de la continuité subjective et du rapport à la réalité. Loin de se réduire à une simple métaphore de la division, ce mécanisme structure aussi bien les stades précoces du développement affectif que les configurations psychopathologiques les plus complexes.
Le clivage psychologique
1. Définition concise
Le clivage désigne un mécanisme de défense psychologique inconscient par lequel le Moi disjoint des représentations mentales, des affects ou des objets internes contradictoires, empêchant leur intégration au sein d’une synthèse cohérente. Ce processus prévient le surgissement d’un conflit intrapsychique intolérable en maintenant séparées la valence positive (amour, gratification) et la valence négative (haine, persécution) d’une même expérience.
Dans le champ de la psychanalyse et de la psychopathologie contemporaine, on distingue principalement le clivage de l’objet, formalisé par Melanie Klein, où autrui est scindé en entités « totalement bonnes » ou « totalement mauvaises », et le clivage du Moi, conceptualisé par Sigmund Freud puis réélaboré par les théoriciens de la relation d’objet. Dans cette seconde acception, la personnalité elle-même héberge deux attitudes psychiques parallèles face à une réalité traumatique, l’une tenant compte des exigences du réel et l’autre les déniant farouchement sans qu’il y ait pour autant d’influence réciproque.
Ce mécanisme psychodynamique engendre une vision manichéenne de l’existence, une labilité relationnelle aiguë et une vulnérabilité identitaire marquée, particulièrement visibles dans les états limites (ou organisations borderlines) et les traumatismes psychiques sévères.
2. Étymologie et origine linguistique
Le substantif masculin « clivage » dérive du verbe transitif « cliver », lui-même emprunté au moyen néerlandais clieven, signifiant « fendre » ou « séparer le long d’un plan naturel de faiblesse ». Ce terme appartenait initialement au vocabulaire technique de la minéralogie et de la cristallographie, où il décrit la propriété géologique qu’ont certains minéraux cristallisés de se rompre nettement selon des plans géométriques prédéterminés sous l’effet d’une contrainte mécanique.
L’introduction du terme dans le champ psychologique s’opère à la fin du XIXe siècle pour traduire le concept allemand de Spaltung (« scission », « dissociation » ou « clivage »). Initialement employé par la neuropsychiatrie française (notamment par Pierre Janet sous la notion de désagrégation mentale), le vocable prend sa signification métapsychologique moderne à travers les écrits germanophones de Josef Breuer, Sigmund Freud (Ichspaltung) et plus tard des auteurs de l’école britannique de psychanalyse, qui le traduisent en anglais par splitting.
Le passage métaphorique de la géologie à la vie psychique illustre avec acuité la façon dont l’esprit humain, sous la pression d’une angoisse insoutenable, se fracture non pas de manière aléatoire ou chaotique, mais le long de lignes de faille structurelles intrinsèques à son organisation précoce.
3. Prononciation et forme grammaticale
Le vocable se prononce phonétiquement [kli.vaʒ] en français standard. D’un point de vue morphosyntaxique, « clivage » est un nom commun masculin singulier, dont le pluriel est « clivages » ([kli.vaʒ]). Il s’associe couramment à des compléments du nom discriminants, à l’instar de « clivage du Moi » (splitting of the ego), « clivage de l’objet » (splitting of the object), « clivage vertical » ou encore « clivage horizontal ».
Dans le discours clinique, le verbe intransitif ou pronominal correspondant « cliver » et « se cliver » est abondamment employé (par exemple : « le patient clive ses figures soignantes » ou « l’affect se clive de la représentation »). L’adjectif qualificatif dérivé est « clivé » (au féminin « clivée »), utilisé pour caractériser une organisation identitaire, une relation transférentielle ou un secteur de la vie psychique tenu à l’écart du reste de la conscience vigilante.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender le clivage en profondeur, il convient d’examiner son rôle économique, dynamique et topique au sein de l’appareil psychique. Contrairement au refoulement, mécanisme névrotique canonique où une représentation pulsionnelle inacceptable est repoussée dans l’inconscient tout en conservant une voie de retour symbolique via les symptômes, le clivage ne refoule rien. Les deux faces opposées d’un conflit psychique demeurent conscientes ou préconscientes, mais elles sont maintenues dans une étanchéité absolue l’une par rapport à l’autre. Le sujet peut simultanément exprimer deux postures contradictoires sans éprouver le moindre sentiment de dissonance cognitive, de honte ou de culpabilité.
Sur le plan développemental, le clivage constitue une étape ordinaire et indispensable de la maturation infantile. Durant les premiers mois de la vie, le nourrisson ne dispose pas des capacités cognitives et affectives nécessaires pour concevoir que la mère nourricière et apaisante est identique à la mère absente ou frustrante. Pour sauvegarder les expériences de satisfaction vitale de la contamination par les affects d’angoisse et de rage destructrice, le psychisme immature scinde l’expérience en deux polarités indépendantes : l’objet gratifiant (le « bon sein ») et l’objet persécuteur (le « mauvais sein »). Cette sectorisation initiale organise le chaos perceptif et affectif primitif.
Néanmoins, dans un développement névrotique ordinaire, ce clivage cède progressivement la place à l’intégration et à l’ambivalence : l’enfant comprend que la personne aimée peut décevoir sans cesser d’être digne d’amour, ce qui fonde la capacité à tolérer le doute, l’imperfection d’autrui et la culpabilité réparatrice. Lorsque le clivage persiste à l’âge adulte en tant que mode dominant de régulation des conflits, il signale une fixation ou une régression vers des modes d’organisation non névrotiques. Les relations interpersonnelles deviennent alors le théâtre d’oscillations radicales et dramatiques : autrui est tour à tour porté au pinacle de la perfection morale ou rejeté avec violence comme un être intrinsèquement malveillant.
Par ailleurs, dans les contextes de traumatisme psychologique aigu ou chronique, le clivage du Moi opère comme un bouclier d’urgence. Confrontée à une effraction traumatique où l’agonie psychique menace l’existence du sujet, une part du Moi se détache pour observer froidement la scène sans affect, tandis qu’une autre part encapsule l’horreur indicible, préservant ainsi une façade d’adaptation fonctionnelle aux exigences de la vie quotidienne.
5. Développement historique
L’histoire conceptuelle du clivage est intimement liée aux mutations de la psychopathologie de la fin du XIXe siècle à nos jours :
Dans les années 1880 et 1890, les aliénistes et psychologues s’intéressent aux phénomènes d’hystérie et de somnambulisme spontané. Pierre Janet formule la thèse du « rétrécissement du champ de la conscience » et de la dissociation, désignant une faiblesse de la synthèse psychologique qui conduit à l’isolement de pans de la mémoire. Parallèlement, Josef Breuer et Sigmund Freud publient en 1895 les Études sur l’hystérie, dans lesquelles ils évoquent la Bewußtseinsspaltung (scission de la conscience) comme conséquence d’un traumatisme ou d’un conflit d’affects.
Cependant, Freud relègue un temps cette idée au second plan pour privilégier la métapsychologie du refoulement, pilier de la névrose. Ce n’est qu’au terme de sa trajectoire intellectuelle, dans des textes fondamentaux tels que Le fétichisme (1927) et son manuscrit inachevé Le clivage du Moi dans le processus de défense (1938), que Freud réhabilite le clivage. Il y démontre que face à la menace de castration ou à une réalité insupportable, le sujet fétichiste ou psychotique instaure deux démarches contradictoires côte à côte : l’une accepte la perception du réel, l’autre la dénie (Verleugnung) au moyen d’un substitut symbolique, sans compromis possible.
À partir des années 1930, Melanie Klein déplace le clivage au cœur de la psychanalyse infantile. Elle en fait l’opération inaugurale de la « position schizo-paranoïde » (0-6 mois). Pour Klein, le clivage de l’objet et du Moi protège l’enfant de son angoisse innée d’anéantissement liée à la pulsion de mort. Ronald Fairbairn enrichit cette perspective en 1952 en proposant un modèle où le clivage primitif de la personnalité scinde le Moi en Moi libidinal, Moi antilibidinal (ou saboteur interne) et Moi central, ancrant le clivage dans les défaillances réelles des relations d’objet précoces.
Durant la seconde moitié du XXe siècle, Otto F. Kernberg synthétise ces apports au sein de la psychologie du Moi américaine. Il érige le clivage en critère pathognomonique de l’organisation de la personnalité limite (borderline), expliquant les phénomènes de clivage institutionnel et thérapeutique. Simultanément, Heinz Kohut l’adapte aux troubles du narcissisme en décrivant un clivage vertical séparant la mégalomanie non intégrée de la réalité ordinaire.
6. Fondements théoriques
Le concept de clivage s’enracine dans trois grands corpus théoriques de la psychologie et de la psychanalyse :
La métapsychologie freudienne du déni et du clivage du Moi : Chez Freud, le clivage du Moi répond à un conflit irréductible entre la pulsion et le principe de réalité. Contrairement à la névrose où le Moi s’allie à la réalité pour réprimer la pulsion, ou à la psychose où le Moi s’arrache à la réalité pour obéir à la pulsion, le clivage permet une conciliation paradoxale. Deux réactions opposées coexistent sans interférer. L’intégrité synthétique du Moi est rompue, laissant une « déchirure » qui ne guérit jamais totalement et fournit le modèle structural de la perversion et des aménagements limites.
La théorie kleinienne de la relation d’objet : Melanie Klein postule que le nouveau-né est assailli par une angoisse de persécution provoquée par l’action de la pulsion de mort interne. L’appareil psychique recourt au clivage projectif : il projette la haine et les angoisses au-dehors (créant un mauvais objet persécuteur) et préserve un bon objet idéalisé au-dedans et au-dehors. Ce clivage inaugural de l’objet entraîne corollairement un clivage du Moi, car l’introjection d’un objet morcelé fragmente le Moi lui-même. L’accès à la « position dépressive » implique l’affaiblissement du clivage au profit de l’ambivalence, où l’enfant réalise que la mère nourricière et la mère frustrante ne font qu’un.
La théorie structuraliste de Kernberg et l’approche cognitivo-développementale : Otto Kernberg intègre le clivage au cœur des représentations dyadiques de soi et d’autrui. Selon lui, le clivage chez les personnalités borderlines maintient séparées les unités affectives entièrement positives (représentation idéalisée de soi liée à une représentation idéalisée de l’autre par un affect d’extase ou d’amour) et les unités affectives entièrement négatives (représentation persécutée de soi liée à un bourreau par un affect de fureur). Ce mécanisme empêche la contamination de l’amour par la haine, mais bloque la constitution de l’identité intégrée, maintenant une dispersion de l’identité et une labilité thymique constante.
7. Composantes clés, types et dimensions
Le clivage se décline en différentes modalités structurelles et fonctionnelles que la littérature clinique classe comme suit :
- Le clivage de l’objet (Object Splitting) : Scission perceptuelle et affective d’une personne ou d’une institution en représentations mutuellement exclusives de bonté absolue ou de malfaisance totale, interdisant toute perception nuancée ou ambivalente.
- Le clivage du Moi (Splitting of the Ego) : Coexistence de deux attitudes psychiques parallèles au sein de la personnalité même : l’une orientée vers l’adaptation rationnelle au réel, l’autre soumise au déni d’un pan de cette réalité intolérable.
- Le clivage vertical : Notamment théorisé par Kohut, il désigne une barrière psychique maintenant étanches deux secteurs conscients de la personnalité, par exemple une attitude d’arrogance grandiose et un sentiment secret d’extrême dévalorisation, sans communication mutuelle.
- Le clivage horizontal : Analogue au refoulement, il représente une barrière psychique maintenant des contenus pulsionnels et affectifs sous le seuil de la conscience, accessible uniquement par la levée de la censure.
- Le clivage traumatique : Fragmentation défensive consécutive à une agonie psychique insoutenable ; il isole une « part blessée » renfermant la terreur brute et une « part apparemment normale » chargée de poursuivre les interactions de surface.
- Le clivage projectif (ou identification projective) : Extension interpersonnelle du clivage où les aspects clivés et indésirables du Moi sont activement projetés chez autrui, ce dernier étant ensuite manipulé ou provoqué pour se conformer à cette projection.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la dynamique clinique du clivage, considérons le cas de Marc, un cadre de 34 ans présentant des traits d’organisation limite de la personnalité. Lors de l’entame de sa psychothérapie, Marc décrit sa conjointe comme l’archétype absolu de la bienveillance, affirmant qu’elle est la seule personne au monde capable de le comprendre et qu’aucun désaccord n’a jamais entaché leur harmonie. Trois semaines plus tard, à la suite d’un retard imprévu de cette dernière à un dîner, Marc bascule brutalement : il la dépeint au thérapeute comme une manipulatrice impitoyable et égocentrique, incapable de la moindre empathie, et réclame une séparation immédiate. Le souvenir de la gratitude et des sentiments tendres éprouvés quelques jours plus tôt est inaccessible à son économie émotionnelle du moment. Cette alternance entre idéalisation primitive et dévalorisation destructrice illustre le clivage de l’objet au quotidien.
Un autre exemple saisissant s’observe en milieu hospitalier psychiatrique. Une patiente hospitalisée pour récidive d’actes auto-agressifs investit l’infirmier de jour comme « le sauveur parfait », tandis que le médecin psychiatre est disqualifié comme « un bourreau incompétent et sadique ». Très rapidement, les soignants commencent à reproduire ce clivage au sein de l’équipe : des disputes violentes éclatent entre ceux qui prennent la défense de la patiente et ceux qui préconisent des mesures coercitives strictes. Le clivage intrapsychique de la patiente s’est transposé, par contagion et identification projective, en clivage institutionnel réel.
Sur le plan du clivage traumatique, l’exemple de Sophie, rescapée d’un accident ferroviaire majeur, est révélateur. En consultation, Sophie relate l’événement mortel avec un détachement chirurgical, une impassibilité faciale totale et un ton monocorde, comme s’il s’agissait du récit d’un tiers. Cependant, tout stimulus sensoriel inopiné (un grincement métallique, un klaxon) déclenche chez elle des attaques de panique cataclysmiques et une désorientation spatio-temporelle. Son Moi s’est clivé entre un secteur fonctionnel hyper-rationalisé et une capsule mnésique traumatique brute coupée du sens verbal.
9. Évaluation et mesure clinique
L’observation et l’évaluation du clivage représentent un enjeu diagnostique déterminant pour orienter la prise en charge thérapeutique. Plusieurs méthodologies cliniques et psychométriques permettent d’en apprécier l’intensité :
Sur le plan des épreuves projectives, le test de Rorschach (système intégré d’Exner ou approche psychanalytique française) fournit des indices probants : réponses polarisées en tout-ou-rien (anges versus démons), absence d’intégration des détails d’ombres et de couleurs (mauvaise élaboration de l’ambivalence), dévitalisation des figures humaines ou représentations anatomiques morcelées signalent une prévalence du clivage sur le refoulement.
Des entretiens cliniques semi-structurés ont été spécifiquement conçus pour cartographier cette organisation. Le Structural Interview développé par Otto Kernberg, formalisé dans le Structured Interview of Personality Organization (STIPO), explore systématiquement la diffusion d’identité, la présence de défenses primitives (clivage, idéalisation primitive, identification projective) et la conservation du test de réalité. L’incapacité d’un patient à réconcilier deux descriptions diamétralement opposées de lui-même ou de ses proches lors de confrontations douces menées par le clinicien valide l’action directe du clivage.
Sur le versant des instruments auto-rapportés, l’inventaire Splitting Index (SI), développé par Gould et collaborateurs, évalue le clivage à travers trois dimensions : le clivage de soi, le clivage des autres et le clivage de la famille. De même, les échelles mesurant les mécanismes de défense, telles que le Defense Style Questionnaire (DSQ-40) de Bond, intègrent le clivage parmi les défenses immatures, permettant de quantifier statistiquement sa prépondérance par rapport aux défenses névrotiques et matures.
10. Applications et portée pratique
La compréhension du clivage a transformé les pratiques cliniques contemporaines, en particulier dans la prise en charge des pathologies sévères de la personnalité et des contextes institutionnels :
En psychothérapie individuelle, la mise en évidence du clivage guide l’attitude du praticien. Dans la Transference-Focused Psychotherapy (TFP) ou Psychothérapie Focalisée sur le Transfert, élaborée par Kernberg et ses collaborateurs, l’objectif central consiste précisément à repérer, interpréter et intégrer les représentations clivées réactivées dans la relation transférentielle. Le thérapeute évite de se laisser enfermer dans le rôle du « thérapeute parfait » ou du « persécuteur honni », aidant progressivement le patient à tolérer l’ambivalence et à synthétiser ses états affectifs clivés.
En milieu institutionnel (cliniques psychiatriques, foyers éducatifs, prisons), la reconnaissance du clivage est un impératif de sécurité institutionnelle. Les réunions d’équipe interdisciplinaires et les supervisions d’équipe constituent des dispositifs de tiers indispensables pour contrer la tendance des patients clivants à diviser les professionnels. En partageant leurs vécus contre-transférentiels, les soignants restaurent une pensée commune et évitent de rejouer dans le réel la fragmentation psychique du patient.
Dans le domaine de la médiation familiale et de la protection de l’enfance, le concept de clivage éclaire les situations d’aliénation parentale ou de séparations hautement conflictuelles, où l’enfant en détresse clive ses figures d’attachement, idéalisant l’un des parents tout en rejetant viscéralement le second sans justification objective proportionnée.
11. Recherche et données empiriques
La recherche clinique et neurobiologique a apporté des éclairages empiriques majeurs sur les mécanismes sous-jacents au clivage :
Les travaux en neurosciences affectives menés notamment par Marylene Cloitre, Christian Schmahl et leurs équipes sur le trouble de la personnalité borderline ont révélé des anomalies fonctionnelles corrélées au clivage émotionnel. Les études d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) mettent en évidence une hyperréactivité de l’amygdale lors de l’exposition à des stimuli émotionnels ambigus, couplée à un déficit d’activation du cortex préfrontal ventromédian et du cortex cingulaire antérieur. Cette défaillance de la régulation descendante (top-down) empêche l’intégration contextuelle des signaux affectifs contradictoires, fournissant un substrat neurobiologique à la bascule binaire caractéristique du clivage.
Sur le terrain de la psychologie du développement et de l’attachement, Peter Fonagy et Mary Target ont démontré le lien intrinsèque entre les défaillances de l’attachement précoce et l’échec de la mentalisation. Chez les enfants soumis à des micro-traumatismes relationnels ou à des négligences affectives répétées, la capacité à concevoir les états mentaux d’autrui comme complexes et variables est entravée. L’enfant régresse vers le « mode d’équivalence psychique » (où le monde interne et la réalité extérieure coïncident sans nuance) ou le « mode téléologique », deux manifestations cognitivo-émotionnelles directement tributaires du clivage.
Des études longitudinales sur les cohortes de patients borderlines traités par thérapies psychodynamiques manuelles ou thérapies dialectiques comportementales (TDC) ont confirmé qu’une diminution objective des scores aux échelles de clivage est le prédicteur le plus robuste de la rémission clinique à long terme et de l’amélioration du fonctionnement social global.
12. Considérations socioculturelles et transculturelles
Bien que le clivage repose sur une potentialité psychique universelle, son expression phénotypique et son instrumentalisation varient largement selon les matrices culturelles et sociologiques :
Dans les sociétés occidentales contemporaines, plusieurs sociologues et psychanalystes soulignent l’existence d’une résonance culturelle favorisant le clivage. La rapidité des communications numériques, la polarisation algorithmique des réseaux sociaux et le culte de l’immédiateté encouragent une pensée binaire (adhésion inconditionnelle contre rejet massif, « lynchage » numérique), réactivant des dynamiques projectives de masse. Le clivage devient alors une défense sociale contre la complexité d’un monde incertain.
Dans les contextes transculturels marqués par des guerres civiles, des régimes totalitaires ou des traumatismes historiques collectifs (génocides, colonisation), le clivage est souvent institutionnalisé par la propagande politique. En déshumanisant radicalement le groupe extérieur (l’out-group) qualifié de maléfique absolu, le système politique capitalise sur le besoin archaïque d’un objet persécuteur pour préserver la cohésion interne idéalisée du groupe d’appartenance (l’in-group). Le travail de mémoire et de réconciliation exige la dissolution progressive de ces clivages sociétaux.
En outre, l’interprétation clinique du clivage requiert une vigilance transculturelle accrue : dans certaines cultures holistes ou communautaires, l’expression directe de sentiments ambivalents envers les aînés ou le groupe familial est proscrite par les normes sociales. Un clinicien non averti pourrait hâtivement interpréter comme un clivage pathologique ce qui relève en réalité d’un conformisme culturel protecteur de l’harmonie du groupe.
13. Critiques, controverses et limites
Malgré sa fécondité clinique, le concept de clivage fait l’objet de vives controverses théoriques et méthodologiques :
Une première critique émane du courant structuraliste lacanien. Jacques Lacan conteste l’usage kleinien du clivage d’objet comme fondement de la psychogenèse. Pour Lacan, le clivage originel n’est pas une simple scission entre deux valences affectives (bon/mauvais objet), mais la Spaltung fondamentale du sujet provoquée par son entrée dans le langage (le sujet barré, divisé entre le conscient et l’inconscient symbolique). Réduire le clivage à une alternance imaginaire risque, selon cette perspective, d’occulter la castration symbolique.
Du côté des approches cognitivo-comportementales pures, le statut de « mécanisme de défense inconscient » a longtemps été accueilli avec scepticisme. Des théoriciens comme Aaron Beck ont préféré le concept de « distorsion cognitive », notamment la pensée dichotomique (ou pensée en tout-ou-rien). Pour les cognitivistes, il ne s’agit pas d’un processus dynamique de séparation protectrice d’affects, mais d’un traitement déficitaire de l’information résultant de schémas cognitifs rigides et sur-généralisateurs acquis durant l’enfance.
Enfin, sur le plan clinique, le recours systématique au diagnostic de clivage chez les soignants comporte un risque d’étiquetage péjoratif. Qualifier un patient difficile de « clivant » sert parfois d’alibi pour masquer l’impuissance de l’équipe soignante, ses propres dysfonctionnements institutionnels ou un contre-transfert hostile non analysé, rejetant sur le patient la responsabilité de la mésentente entre soignants.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour cerner le clivage avec rigueur, il est indispensable de le distinguer d’autres processus psychopathologiques fréquemment confondus :
- Dissociation : Alors que le clivage est un mécanisme de défense psychodynamique séparant les valences affectives et les significations pour éviter un conflit émotionnel, la dissociation (au sens d’amnésie dissociative ou de dépersonnalisation) implique une rupture neuro-psychologique de l’intégration unifiée de la conscience, de la mémoire, de l’identité ou de la perception de l’environnement.
- Refoulement : Le refoulement est le mécanisme de défense par excellence de l’organisation névrotique ; il expulse la représentation inacceptable dans l’inconscient à travers une barrière dynamique, alors que dans le clivage, les deux représentations contradictoires demeurent accessibles à la conscience, mais coupées l’une de l’autre sans communication dialectique.
- Déni (Verleugnung) : Le déni porte spécifiquement sur le refus de reconnaître la réalité d’une perception traumatique extérieure (par exemple l’absence de pénis chez la femme dans la théorie freudienne, ou l’annonce d’une maladie incurable), tandis que le clivage concerne l’organisation interne des représentations de soi et de l’objet.
- Ambivalence : L’ambivalence est le terme antinomique du clivage. Elle désigne la capacité psychologique зрелая (mature) d’éprouver simultanément des sentiments d’amour et de haine envers une même personne sans que l’un détruise l’autre, marquant le dépassement réussi des angoisses paranoïdes.
- Pensée dichotomique : Concept cognitif désignant un biais de raisonnement évaluant les situations selon des catégories absolues (succès total ou échec complet), dénué de la dynamique pulsionnelle et relationnelle propre au clivage psychodynamique.
15. Synthèse et points clés à retenir
Le clivage s’impose comme une notion incontournable pour appréhender l’architecture de la vie psychique et ses défaillances. On retiendra particulièrement que :
Le clivage opère comme une coupure active maintenant séparées deux réalités psychiques, pulsions ou représentations incompatibles afin de préserver le Moi d’une angoisse d’anéantissement ou d’un conflit insurmontable.
Il représente un processus structurant normal au cours du développement infantile archaïque (position schizo-paranoïde de Melanie Klein), permettant d’ordonner les premières expériences relationnelles avant que l’accès à l’ambivalence ne vienne unifier le bon et le mauvais objet.
Sa persistance massive à l’âge adulte caractérise principalement les états limites, les perversions et les états de stress post-traumatique, se manifestant par une instabilité relationnelle brutale, une diffusion d’identité et des oscillations entre idéalisation totale et dévalorisation absolue.
La prise en charge thérapeutique exige une rigueur de cadre et un travail soutenu d’interprétation transférentielle pour contenir la contagion institutionnelle et permettre au sujet de réintégrer ses parts scindées au sein d’une subjectivité unifiée.
Références
- Breuer, J., & Freud, S. (1895). Studien über Hysterie. Franz Deuticke.
- Freud, S. (1927). Fetischismus. Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse, 13(4), 373-378.
- Freud, S. (1940 [1938]). Die Ichspaltung im Abwehrprozeß. Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse und Imago, 25(3-4), 241-244. https://www.persee.fr/doc/rfp_0035-2942_1948_num_12_4_2368
- Kernberg, O. F. (1975). Borderline Conditions and Pathological Narcissism. Jason Aronson.
- Klein, M. (1946). Notes on some schizoid mechanisms. The International Journal of Psychoanalysis, 27, 99-110. https://www.melanie-klein-trust.org.uk/theory/notes-on-some-schizoid-mechanisms/