L’investigation clinique constitue la pierre angulaire de la pratique diagnostique, thérapeutique et scientifique en psychologie ainsi qu’en médecine contemporaine. À la croisée d’une rigueur méthodologique intransigeante et d’une sensibilité herméneutique aiguë, cette démarche vise à appréhender la singularité psychique d’un sujet tout en dégageant des invariants phénoménologiques et psychopathologiques universels. Comprendre les fondements, les dynamiques et les limites de l’investigation clinique permet de saisir comment la psychologie clinique articule l’observation empirique, la relation intersubjective et les modèles théoriques de l’esprit humain.
Investigation clinique
1. Définition concise
L’investigation clinique désigne l’ensemble structuré des démarches d’observation, d’entretien, d’évaluation psychométrique et d’analyse compréhensive mises en œuvre par un praticien ou un chercheur auprès d’un individu singulier dans le but d’élucider son fonctionnement psychologique, d’identifier d’éventuelles entités psychopathologiques et de guider une intervention thérapeutique adaptée. Elle se fonde sur l’étude approfondie de situations concrètes et sur l’écoute attentive de la souffrance psychique vécue par le sujet.
Dans le domaine de la psychologie clinique, cette investigation ne se réduit pas à une simple taxinomie nosographique ou à une collecte passive de données comportementales. Elle engage activement la dynamique interpersonnelle entre le clinicien et la personne évaluée, faisant de la relation transférentielle et de la réactivité affective des outils de recueil d’informations à part entière. L’investigation tente ainsi de répondre à une double exigence : respecter la singularité d’une trajectoire de vie subjective tout en situant les manifestations cliniques au regard des corpus scientifiques validés.
Par extension, dans le domaine de la recherche biomédicale et translationnelle, le terme renvoie également aux investigations empiriques menées auprès de cohortes de patients, telles que les essais cliniques contrôlés ou les protocoles de recherche en psychopathologie expérimentale. Dans tous les cas, l’investigation clinique maintient une visée pragmatique et éthique d’optimisation de la santé mentale et du bien-être individuel.
2. Étymologie et origines linguistiques
Le syntagme « investigation clinique » résulte de l’association de deux termes aux racines sémantiques complémentaires et profondément ancrées dans l’histoire de la connaissance occidentale. Le substantif « investigation » provient directement du latin investigatio, dérivé du verbe investigare, qui signifie littéralement « suivre à la trace », « pister » ou « rechercher avec soin », lui-même composé du préfixe in- (dans, vers) et de vestigium (la trace, l’empreinte de pas). Cette étymologie met en lumière une posture active de détection méticuleuse d’indices subtils, souvent invisibles à un regard non averti.
L’adjectif « clinique », quant à lui, dérive du grec ancien klinikós (κλινικός), dérivé de klínē (κλίνη), qui désigne le lit ou la couche. Historiquement, le terme renvoie à « ce qui concerne le médecin qui visite le malade au lit ». Il évoque ainsi une proximité spatiale, temporelle et relationnelle immédiate avec la personne souffrante, en rupture avec les spéculations purement théoriques ou doctrinales déconnectées du terrain.
L’intégration du terme dans le champ de la santé mentale s’est opérée au cours du XIXe siècle et au début du XXe siècle, notamment sous l’impulsion de pionniers comme Pierre Janet et Sigmund Freud, puis formalisée dans la tradition francophone par Daniel Lagache. L’investigation clinique a dès lors désigné l’étude de la conduite humaine concrète, observée dans ses conditions réelles et dans la totalité de son contexte évolutif et relationnel.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le terme se transcrit dans l’alphabet phonétique international sous la forme /ɛ̃.vɛs.ti.ɡa.sjɔ̃ kli.nik/. Il s’agit d’une locution nominale féminine composée d’un nom commun singulier (« investigation ») et d’un adjectif qualificatif épithète accordé en genre et en nombre (« clinique »). Au pluriel, la locution devient « des investigations cliniques » (/ɛ̃.vɛs.ti.ɡa.sjɔ̃ kli.nik/).
Dans le discours académique et professionnel en langue française, ce groupe nominal est employé principalement avec des verbes d’action tels que « mener une investigation clinique », « conduire une investigation clinique », « approfondir une investigation clinique » ou « initier une investigation clinique ». On l’oppose régulièrement aux notions d’« examen de laboratoire », d’« investigation purement théorique » ou d’« évaluation quantitative aveugle », marquant ainsi sa spécificité ancrée dans la contextualisation phénoménologique du sujet.
4. Explication conceptuelle détaillée
L’investigation clinique repose sur le postulat fondamental que la vie psychique d’un individu ne saurait être comprise de manière isolée ou fragmentée à travers de simples indices chiffrés. Elle postule l’existence d’une continuité dynamique entre le développement précoce, les événements de vie, les représentations cognitives, la vie affective et les contextes relationnels et socioculturels. Réaliser une telle investigation implique donc d’adopter une démarche heuristique globale où chaque symptôme observable est envisagé comme le reflet d’une organisation psychique sous-jacente.
Dans son périmètre opératoire, la méthode clinique combine plusieurs axes complémentaires. Le premier axe est descriptif et phénoménologique : il documente minutieusement la sémiologie présentée, les manifestations somatiques, les altérations de l’humeur, les distorsions perceptives ou cognitives et les conduites manifestes. Le clinicien s’attache à recueillir la chronologie précise des troubles, le mode d’apparition aigu ou insidieux, ainsi que les facteurs précipitants ou protecteurs.
Le deuxième axe est structurel et fonctionnel : il s’intéresse aux mécanismes d’adaptation et de régulation psychologique, aux défenses prévalentes, à la qualité de l’organisation de la personnalité, aux capacités métacognitives et à l’intégrité des fonctions exécutives. L’investigation clinique s’efforce de décrypter la signification fonctionnelle du trouble, cherchant à déterminer quel équilibre homéostatique paradoxal ou quelle tentative d’adaptation le symptôme vient incarner au sein du système psychique de l’individu.
Enfin, le troisième axe de l’investigation clinique est interactif et intersubjectif. Contrairement aux démarches de laboratoire où l’observateur tente d’annihiler son influence sur l’objet d’étude, l’investigation clinique reconnaît la participation active du praticien dans la construction de la connaissance. La façon dont l’évalué réagit au cadre, ses mouvements de retrait ou d’alliance, ainsi que le contre-transfert ressenti par le professionnel constituent des matériaux cliniques essentiels pour affiner le diagnostic compréhensif.
5. Évolution historique
L’histoire de l’investigation clinique s’enracine dans la tradition hippocratique, qui privilégiait déjà l’observation directe des signes corporels au chevet du malade. Néanmoins, sa transposition au domaine de la psychologie et de la psychopathologie s’est cristallisée à la fin du XIXe siècle au sein des grands hôpitaux psychiatriques européens, sous l’égide de figures comme Philippe Pinel, Jean-Étienne Esquirol et Jean-Martin Charcot à la Salpêtrière. La méthode clinique reposait alors principalement sur une observation minutieuse et une classification nosographique des troubles mentaux.
Le tournant vers une investigation véritablement psychologique s’est opéré grâce aux travaux de Pierre Janet sur l’automatisme psychologique et aux découvertes psychanalytiques de Sigmund Freud au début du XXe siècle. Freud a transformé l’investigation clinique en abandonnant l’hypnose au profit de l’association libre, montrant que les symptômes s’éclairent à la lumière des conflits inconscients et des dynamiques du passé infantile. En parallèle, Lightner Witmer a fondé la première clinique psychologique à l’Université de Pennsylvanie en 1896, institutionnalisant l’investigation psychologique appliquée aux difficultés d’apprentissage et aux troubles comportementaux chez l’enfant.
Au milieu du XXe siècle, Daniel Lagache en France a offert une formalisation théorique majeure à la discipline en définissant la psychologie clinique comme l’étude de la conduite humaine individuelle et de ses conditions (hérédité, maturation, histoire de vie), en mettant l’accent sur la recherche de sens. Durant la même période, Carl Rogers a révolutionné la posture d’investigation en introduisant l’approche centrée sur la personne, substituant au diagnostic autoritaire une écoute empathique et non directive.
Depuis la fin du XXe siècle et l’avènement des manuels diagnostiques standardisés comme le DSM et la CIM, l’investigation clinique s’est enrichie de protocoles standardisés, d’entretiens semi-structurés et d’apports neurobiologiques. Aujourd’hui, elle intègre harmonieusement les démarches idiographiques (centrées sur la personne singulière) et les approches nomothétiques (fondées sur les lois générales et les données statistiques probabilistes).
6. Fondements théoriques
L’investigation clinique contemporaine ne repose pas sur une théorie unique mais s’articule autour de multiples paradigmes épistémologiques qui dialoguent ou s’affrontent selon les contextes d’application. L’un des piliers majeurs demeure le modèle psychanalytique et psychodynamique, selon lequel les conduites humaines résultent de tensions dialectiques entre instances psychiques, désirs inconscients, angoisses archaïques et mécanismes de défense. Dans ce cadre, l’investigation scrute la trame associative, les lapsus, les métaphores et le jeu transférentiel pour révéler la structure psychique profonde.
Un second fondement théorique prépondérant est incarné par le paradigme cognitivo-comportemental. Issu des théories de l’apprentissage (Pavlov, Skinner) et des modèles du traitement de l’information (Beck, Ellis), ce courant aborde l’investigation clinique sous l’angle de l’analyse fonctionnelle (par exemple, les grilles de type SECCA ou SORC). Il s’agit de décortiquer systématiquement les stimuli déclencheurs, les croyances fondamentales, les pensées automatiques, les réponses émotionnelles et les comportements de maintien ou d’évitement.
Le modèle systémique apporte une perspective relationnelle indispensable en considérant le patient non comme un porteur isolé de symptômes, mais comme le symptôme d’un dysfonctionnement au sein d’un groupe humain, le plus souvent la famille. L’investigation clinique systémique s’intéresse aux règles implicites, aux frontières générationnelles, aux loyalismes invisibles et aux boucles de rétroaction qui maintiennent l’équilibre homéostatique pathologique.
Enfin, le modèle humaniste et phénoménologique insiste sur l’expérience vécue brute, la quête existentielle et le potentiel d’auto-actualisation du sujet. L’investigateur clinicien d’inspiration phénoménologique suspend ses préjugés nosologiques (pratique de l’époché) pour tenter d’éprouver et de comprendre le monde propre (Lebenswelt) du patient, ses rapports au temps, à l’espace et à autrui.
7. Composantes clés, types et dimensions
Une démarche d’investigation clinique rigoureuse se décline en composantes interconnectées et variables selon l’objectif poursuivi :
- L’entretien clinique d’évaluation : Dispositif central de recueil d’informations, il peut être libre, non directif, semi-structuré (guidé par une grille thématique) ou entièrement standardisé (comme le SCID pour les troubles psychiatriques). Il permet d’explorer l’anamnèse, le motif de consultation et le fonctionnement psychosocial.
- L’observation clinique directe : Analyse systématique du comportement non verbal, de la présentation physique, de la motricité, de la prosodie, des mimiques et des réactions affectives spontanées pendant l’interaction.
- L’évaluation psychologique instrumentée : Mobilisation d’outils standardisés validés, incluant les tests d’efficience intellectuelle (échelles de Wechsler), les inventaires de personnalité objectifs (MMPI, NEO-PI) et les épreuves projectives (Rorschach, TAT).
- L’anamnèse rétrospective et biographique : Reconstitution exhaustive de l’histoire développementale, médicale, familiale, scolaire et socioprofessionnelle de l’individu, permettant de situer le trouble dans une continuité temporelle.
- L’analyse fonctionnelle et dimensionnelle : Cartographie des variables contextuelles, cognitives, émotionnelles et comportementales associées à des séquences symptomatiques précises.
- La synthèse clinique et la restitution : Élaboration d’une formulation clinique cohérente intégrant l’ensemble des données, suivie d’un retour dialogué avec le sujet pour favoriser l’appropriation des conclusions et définir les pistes thérapeutiques.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la plasticité et la profondeur de l’investigation clinique, considérons le cas de Marc, un cadre d’entreprise de 42 ans adressé en consultation pour des attaques de panique invalidantes survenues au cours des six derniers mois. Une approche d’investigation réductrice se limiterait à cocher les critères diagnostiques du trouble panique dans le DSM-5 et à prescrire un protocole médicamenteux ou des exercices d’exposition intéroceptive.
Une investigation clinique approfondie procède différemment : le clinicien explore les circonstances d’apparition de la première crise, révélant qu’elle s’est produite lors d’un voyage professionnel juste après le décès brutal de son père et l’annonce d’une promotion hiérarchique majeure. L’exploration de l’anamnèse met au jour une enfance marquée par une exigence maternelle de perfection et une loyauté sans faille envers la figure paternelle, vécue comme héroïque mais fragile. Le clinicien observe une discordance marquée entre le discours posé et intellectualisé de Marc et les micro-manifestations motrices d’angoisse (agitation des doigts, hyperventilation imperceptible).
Grâce à l’analyse fonctionnelle cognitive, l’investigation met en lumière des schémas d’exigences élevées et de vulnérabilité au danger, traduits par la pensée automatique : « Si je montre une faiblesse, tout mon édifice s’effondre ». Dans le même temps, l’écoute dynamique éclaire la dimension de culpabilité inconsciente liée au fait de surpasser le père défunt dans le champ professionnel. L’investigation clinique intègre ici les strates biologiques, biographiques, cognitives et intrapsychiques, transformant une plainte brute en une trame compréhensive qui ouvre directement la voie à un travail psychothérapeutique personnalisé.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation dans le cadre d’une investigation clinique conjugue impératifs qualitatifs et métriques quantitatives. La rigueur scientifique impose de recourir à des instruments psychométriques dotés de solides qualités de validité (de contenu, de construit, de critère) et de fidélité (cohérence interne, fidélité test-retest, accord inter-juges). Les échelles d’auto-évaluation et d’hétéro-évaluation, comme l’inventaire de dépression de Beck (BDI) ou l’échelle d’anxiété de Hamilton (HAM-A), offrent un étalonnage chiffré précieux pour mesurer l’intensité symptomatique et suivre l’évolution au fil des séances.
Dans le domaine de l’évaluation intellectuelle et neuropsychologique, les batteries d’investigation comme la WAIS (Wechsler Adult Intelligence Scale) ou le test de Wisconsin (WCST) permettent d’objectiver les profils d’aptitudes cognitives, d’identifier d’éventuels déficits d’inhibition ou de mémoire de travail, et d’étayer des hypothèses diagnostiques de troubles neurodéveloppementaux ou neurocognitifs.
Parallèlement, les méthodes qualitatives conservent une place centrale. L’interprétation des données projectives issues du test de Rorschach (système intégré d’Exner ou approche psychanalytique de l’école française) s’appuie sur une codification rigoureuse des réponses (localisations, déterminants, contenus) combinée à une analyse clinique fine des verbalisations et des réactions affectives face au matériel ambigu. La triangulation méthodologique, qui croise entretiens qualitatifs, observation directe et tests standardisés, constitue le garant ultime de la validité de l’investigation clinique.
10. Applications et portée pratique
L’investigation clinique s’applique à une diversité de contextes professionnels, chacun adaptant ses méthodes aux contraintes institutionnelles et aux finalités décisionnelles :
En milieu hospitalier et médico-psychologique, elle guide l’orientation des patients, la détermination des indications thérapeutiques (psychothérapie individuelle, thérapie familiale, médication, hospitalisation) et la mise en œuvre de bilans psychologiques de suivi. Elle permet de différencier avec précision une décompensation psychotique naissante, un épisode dépressif caractérisé ou une manifestation somatique d’un conflit émotionnel sous-jacent.
Dans le secteur médico-légal et expertal, l’investigation clinique prend une coloration spécifique. Le clinicien expert est mandaté par la justice pour apprécier la responsabilité pénale d’un accusé au moment des faits, le discernement, le risque de récidive criminelle, ou encore l’évaluation du préjudice psychologique chez une victime d’agression ou de traumatisme. La rigueur de l’investigation doit ici résister à la simulation, à la dissimulation et aux enjeux de victimisation secondaire.
Dans le cadre de la psychologie du travail et de l’ergonomie, elle éclaire l’origine des souffrances professionnelles (épuisement professionnel, harcèlement, conflits d’équipe) en examinant l’interaction entre la structure de personnalité de l’employé et l’organisation managériale. Enfin, dans le monde scolaire et académique, l’investigation clinique des troubles des apprentissages (dyslexies, dyscalculies, TDAH) permet de concevoir des projets d’aménagements pédagogiques individualisés pour optimiser le parcours de l’enfant.
11. Recherche et preuves empiriques
Au-delà de la pratique clinique individuelle, l’investigation clinique constitue un moteur essentiel de la recherche en psychopathologie et en psychologie empirique. Elle prend notamment la forme de l’essai clinique randomisé et contrôlé (RCT), méthodologie standard pour évaluer l’efficacité des protocoles psychothérapeutiques (thérapies comportementales et cognitives, psychothérapies interpersonnelles, thérapies d’acceptation et d’engagement) par rapport à des groupes de contrôle ou des traitements usuels.
De grands programmes de recherche, comme ceux initiés par Bruce Wampold sur les facteurs communs en psychothérapie, ont démontré que la qualité de l’alliance thérapeutique — construite dès la phase initiale d’investigation clinique — constitue l’un des prédicteurs les plus robustes de l’efficacité du traitement, surpassant souvent la technicité spécifique d’une école théorique donnée. De même, les travaux pionniers de David Barlow sur les protocoles unifiés pour les troubles émotionnels montrent l’intérêt d’une investigation clinique dimensionnelle, capable d’identifier les processus transdiagnostiques sous-jacents (névrosisme, évitement émotionnel) au détriment des découpages catégoriels stricts.
La recherche clinique contemporaine recourt également à des méthodologies mixtes combinant données quantitatives lourdes et approches qualitatives approfondies (comme l’analyse phénoménologique interprétative – IPA). Ces designs permettent de saisir la granularité des changements subjectifs vécus par les participants, comblant le fossé traditionnel entre la rigueur expérimentale du laboratoire et l’authenticité de la clinique vivante.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’investigation clinique ne s’exerce jamais dans un vide culturel abstrait. Les modèles de normalité, d’expression de la détresse et de causalité des maladies sont indissociables des matrices culturelles au sein desquelles les individus évoluent. Comme l’ont démontré Georges Devereux, fondateur de l’ethnopsychiatrie, et Arthur Kleinman dans ses travaux d’anthropologie médicale, une investigation qui omet de prendre en compte le contexte culturel s’expose à de graves contresens diagnostiques.
Dans certaines traditions culturelles, la souffrance psychique ne s’exprime pas à travers des concepts d’anxiété ou de dépression intrapsychique, mais par des idiomes de détresse somatiques (douleurs diffuses, sensations de brûlure) ou des attributions métaphysiques (possession spirituelle, sorcellerie, déséquilibre énergétique). L’investigateur clinicien doit être formé aux compétences transculturelles pour ne pas pathologiser à tort des croyances partagées ou, à l’inverse, minimiser une détresse psychique réelle dissimulée derrière des codes d’expression méconnus.
L’utilisation d’outils d’investigation standardisés nécessite par ailleurs des adaptations transculturelles minutieuses. L’introduction de l’« Entretien d’évaluation culturelle » (EEC) dans le DSM-5 constitue une avancée méthodologique majeure, fournissant aux cliniciens une trame structurée pour interroger la manière dont l’identité culturelle du sujet et son environnement communautaire influencent son interprétation de la maladie et ses attentes envers les soignants.
13. Critiques, débats et limites
L’investigation clinique fait l’objet de vifs débats épistémologiques et éthiques au sein de la communauté scientifique. L’une des controverses récurrentes oppose l’approche clinique intuitive et narrative à l’approche actuarielle et statistique. Dès 1954, Paul Meehl démontrait que les prédictions algorithmiques basées sur des données statistiques surpassaient régulièrement les prédictions cliniques qualitatives, souvent polluées par des biais cognitifs (biais de confirmation, représentativité, illusion de corrélation). Les partisans de l’investigation clinique soulignent en retour que les modèles actuariels échouent à saisir les configurations singulières inédites et la dynamique du sens.
Une autre critique prégnante concerne le risque d’étiquetage et de stigmatisation nosologique. Une investigation clinique trop centrée sur la taxinomie médicale peut enfermer le sujet dans une étiquette diagnostique réifiante (le « bipolaire », le « borderline »), éclipsant ses ressources, ses forces adaptatives et son agentivité. Ce constat a alimenté les mouvements de la psychiatrie critique et de la santé mentale communautaire, qui préconisent une « formulation clinique partagée » plutôt qu’un diagnostic unilatéral descendant.
Enfin, l’investigation clinique est soumise aux aléas de la subjectivité de l’investigateur lui-même. Sans un travail réflexif rigoureux sur ses propres contre-attitudes, ses préjugés sociaux ou son angoisse face à la pathologie lourde, le clinicien risque de projeter ses propres conflits dans l’analyse de l’autre. La supervision régulière, la formation continue et le recours à la collégialité demeurent des garde-fous indispensables pour garantir la probité déontologique de la démarche.
14. Termes connexes et distinctions
Pour clarifier l’usage du concept, il importe de distinguer l’investigation clinique de termes voisins souvent employés comme des synonymes interchangeables :
- Évaluation psychologique (Psychological Assessment) : Terme générique englobant l’administration et l’interprétation de tests et d’échelles de mesure psychométriques. L’investigation clinique inclut l’évaluation psychologique, mais la dépasse en intégrant l’histoire de vie globale et la relation transférentielle vivante.
- Diagnostic psychopathologique : Action de rattacher des symptômes observés à une classe de maladie reconnue au sein d’une nomenclature (DSM, CIM). L’investigation clinique englobe le diagnostic, mais vise une compréhension fonctionnelle et existentielle bien plus vaste que la simple labellisation.
- Examen clinique : Terme traditionnellement plus restrictif issu de la sémiologie médicale classique, centré sur la palpation, l’auscultation et la recherche de signes physiques objectifs immédiats.
- Entretien clinique : Technique et outil de recueil de données par la communication verbale et non verbale. L’entretien constitue l’instrument privilégié de l’investigation clinique, sans s’y substituer entièrement puisque l’investigation coordonne plusieurs sources d’information.
- Consultation psychologique : Cadre spatio-temporel de la rencontre entre le praticien et le demandeur, au cours duquel se déroule, entre autres activités thérapeutiques ou d’orientation, l’investigation clinique.
15. Résumé et points clés
L’investigation clinique incarne une démarche épistémologique et humaine originale, indispensable à l’exercice d’une psychologie rigoureuse, empathique et émancipatrice :
- Elle articule l’observation des faits empiriques, l’analyse fonctionnelle des comportements et la compréhension herméneutique de l’expérience subjective du patient.
- Ses fondements historiques puisent à la fois dans la clinique médicale de chevet, l’observation psychopathologique hospitalière et les ruptures épistémologiques introduites par la psychanalyse et la psychologie scientifique humaniste et cognitive.
- Elle s’appuie sur une pluralité d’outils complémentaires : entretiens cliniques approfondis, observations minutieuses, anamnèse biographique et épreuves psychométriques rigoureusement étalonnées.
- Elle traverse de multiples champs d’application allant de la consultation de santé mentale à l’expertise judiciaire, au milieu scolaire et à la recherche translationnelle.
- Face aux risques de réductionnisme nosographique ou de subjectivisme débridé, sa validité repose sur la triangulation des données, la réflexivité constante du praticien et le respect absolu de la dignité et de la singularité du sujet évalué.
Références
- Barlow, D. H., Farchione, T. J., Sauer-Zavala, S., Murray Latin, H., Ellard, K. K., Bullis, J. R., Bentley, K. H., Boettcher, H. T., & Cassiello-Robbins, C. (2017). Unified Protocol for Transdiagnostic Treatment of Emotional Disorders: Therapist Guide (2nd ed.). Oxford University Press. https://global.oup.com/academic/product/unified-protocol-for-transdiagnostic-treatment-of-emotional-disorders-9780190685973
- Chiland, C. (2013). L’entretien clinique (3e éd.). Presses Universitaires de France. https://www.puf.com/content/Lentretien_clinique
- Devereux, G. (1970). Essais d’ethnopsychiatrie générale. Gallimard. https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Tel/Essais-d-ethnopsychiatrie-generale
- Lagache, D. (1949). L’unité de la psychologie : Psychologie expérimentale et psychologie clinique. Presses Universitaires de France. https://www.puf.com/content/Lunite_de_la_psychologie
- Meehl, P. E. (1954). Clinical versus statistical prediction: A theoretical analysis and a review of the evidence. University of Minnesota Press. https://doi.org/10.1037/11281-000