CDI : Évaluer la dépression chez l’enfant

Découvrez l’Inventaire de dépression pour enfants (CDI) de Maria Kovacs : fondements théoriques, propriétés psychométriques, dimensions cliniques et applications pratiques dans l’évaluation des troubles de l’humeur chez l’enfant et l’adolescent.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 31, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 31, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

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L’évaluation des troubles thymiques chez les populations juvéniles représente un défi diagnostique majeur en raison de l’hétérogénéité des manifestations symptomatiques selon les stades développementaux. Conçu pour surmonter l’invisibilité relative de la souffrance internalisée chez le jeune public, le Children’s Depression Inventory s’est imposé comme un étalon méthodologique incontournable au carrefour de la psychopathologie développementale et de la psychométrie contemporaine.

Inventaire de dépression pour enfants (CDI)

1. Définition concise

Le Children’s Depression Inventory (CDI), couramment traduit par « Inventaire de dépression pour enfants », est un instrument psychométrique d’auto-évaluation conçu pour mesurer la présence et la sévérité des symptômes dépressifs chez les enfants et adolescents âgés de sept à dix-sept ans. Élaboré initialement par la psychologue clinicienne Maria Kovacs à la fin des années 1970, cet outil standardisé quantifie les dimensions cognitives, affectives, motivationnelles et comportementales de la détresse dépressive.

Dans sa forme classique, le questionnaire comprend vingt-sept items à choix forcé, chacun proposant trois énoncés hiérarchisés gradués de zéro à deux selon l’intensité croissante du trouble éprouvé au cours des deux dernières semaines. L’addition de ces scores permet d’obtenir une note globale reflétant le niveau global de perturbation thymique, tout en offrant une décomposition factorielle utile pour identifier les composantes prédominantes de l’humeur dysphorique, de l’inefficacité scolaire et relationnelle ou de l’anhédonie.

Bien que le CDI n’ait pas été conçu comme un instrument de diagnostic formel autonome au sens nosographique strict, il constitue l’échelle de dépistage la plus largement exploitée et validée dans les milieux cliniques et épidémiologiques mondiaux pour guider l’investigation psychiatrique pédiatrique approfondie.

2. Étymologie et origines linguistiques

L’acronyme CDI dérive directement de la désignation anglophone originale Children’s Depression Inventory. L’intitulé combine trois termes aux racines étymologiques précises qui soulignent l’intention méthodologique de son autrice.

Le terme « enfant » trouve son origine dans le latin infans, composé du préfixe privatif in- et du participe présent de fari (parler), désignant littéralement « celui qui ne parle pas encore », étendu par la suite au jeune sujet en développement. Le mot « dépression » provient du latin depressio, substantif issu du verbe deprimere, signifiant « enfoncer », « abaisser » ou « presser vers le bas », employé en médecine dès le dix-septième siècle avant d’acquérir sa coloration psychopathologique moderne pour décrire l’effondrement de l’élan vital et de l’humeur. Enfin, « inventaire » puise sa source dans le bas-latin inventarium, désignant une énumération méthodique ou un répertoire détaillé de biens ou d’éléments observés.

L’introduction de ce vocable dans la terminologie psychiatrique francophone s’est faite par l’intermédiaire des adaptations transculturelles publiées au tournant des années 1980 et 1990, institutionnalisant l’emploi indifférencié du sigle CDI ou de l’appellation d’Inventaire de dépression pour enfants dans la littérature scientifique francophone.

3. Prononciation et forme grammaticale

Sur le plan phonétique, le sigle s’énonce couramment selon l’alphabet français : /se.de.i/. Dans le contexte anglo-saxon ou lors d’échanges internationaux, la prononciation phonétique anglaise /siː.diː.aɪ/ est également observée.

D’un point de vue grammatical, « inventaire » est un substantif masculin singulier. Lorsqu’il est désigné par son sigle masculin (« le CDI »), le terme s’accorde au masculin. Les déclinaisons ultérieures, telles que le CDI-2 (Children’s Depression Inventory 2nd Edition), conservent la même catégorisation lexicale. Dans la pratique rédactionnelle, l’emploi de l’expression complète « l’Inventaire de dépression pour enfants » est privilégié lors de la première occurrence académique, précédant l’usage exclusif de l’acronyme.

4. Explication conceptuelle détaillée

L’élaboration conceptuelle du CDI s’inscrit en rupture avec les postulats historiques de la psychanalyse classique et de la psychiatrie développementale pré-moderne, qui postulaient que la dépression infantile clinique ne pouvait exister en raison de l’immaturité structurelle du surmoi ou de la labilité normale des affects chez le jeune enfant. L’instrument repose sur la prémisse inverse : la dépression chez l’enfant partage une continuité phénoménologique substantielle avec la dépression de l’adulte, bien qu’elle se manifeste au travers de prismes comportementaux et somatiques particuliers.

Le CDI conceptualise la dépression non comme un état binaire univoque, mais comme un ensemble multidimensionnel de perturbations affectives, cognitives, psychomotrices et interpersonnelles réparties sur un continuum d’intensité. L’enfant dépressif n’est pas uniquement un individu triste ; il présente des altérations notables dans le traitement de l’information, une baisse drastique de l’estime de soi, un retrait social progressif, ainsi que des sensations aiguës d’impuissance et de culpabilité disproportionnée.

Le périmètre couvert par l’instrument englobe des affects internalisés que l’entourage adulte peine fréquemment à détecter directement. Contrairement aux troubles externalisés du comportement, tels que l’hyperactivité ou les conduites d’opposition avec provocation qui s’imposent bruyamment au regard des éducateurs et des parents, la souffrance dépressive tend à demeurer silencieuse. En sollicitant le témoignage introspectif de l’enfant lui-même, le CDI reconnaît la validité et la fiabilité de l’expérience subjective juvénile dès l’âge de sept ans, marquant une rupture épistémologique majeure avec la tradition hétéro-évaluative prédominante.

Toutefois, le CDI circonscrit rigoureusement ses prétentions : il n’évalue pas la personnalité sous-jacente ni la dynamique familiale dans son ensemble, mais capture un cliché temporel précis de la symptomatologie aiguë au cours d’une fenêtre de quatorze jours. Il distingue l’état thymique transitoire consécutif à un stress contextuel ponctuel d’un tableau d’inhibition globale invalidant.

5. Évolution historique

Jusqu’au milieu des années 1970, la nosologie psychiatrique dominante reléguait la dépression de l’enfant au rang de mythe clinique ou l’assimilait à des concepts flous de « dépression masquée », où tout symptôme somatique, énurétique ou comportemental était interprété comme un équivalent dépressif latent. Cette absence de consensus opérationnel empêchait la conduite de recherches empiriques rigoureuses.

Dans ce contexte, la chercheuse Maria Kovacs, collaborant étroitement avec Aaron Beck à l’Université de Pittsburgh, entreprit d’adapter le célèbre Beck Depression Inventory (BDI), conçu pour les adultes, aux spécificités cognitives et lexicales de la jeunesse. En 1977, les premières versions expérimentales du CDI furent diffusées auprès de cohortes pédiatriques hospitalisées et scolaires, avant la publication officielle de sa structure standardisée en 1983 puis de son manuel de référence en 1992.

L’avènement du CDI a catalysé une explosion des travaux épidémiologiques longitudinaux. Les études pionnières de Kovacs ont permis d’établir les taux de prévalence réels des épisodes dépressifs majeurs et de la dysthymie chez les mineurs, démontrant le caractère récurrent et potentiellement chronique des troubles thymiques précoces.

Face à l’évolution des critères nosographiques introduits par le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-IV puis DSM-5) et aux progrès de l’analyse factorielle confirmatoire, une refonte substantielle a conduit au lancement du CDI-2 en 2010. Cette version modernisée a enrichi l’auto-questionnaire originel en y adjoignant des formulaires parallèles destinés aux parents et aux enseignants, formalisant ainsi une approche d’évaluation multi-informateurs devenue le standard de la pratique contemporaine.

6. Fondements théoriques

Le socle conceptuel du Children’s Depression Inventory s’appuie principalement sur le modèle cognitif de la dépression formulé par Aaron Beck. Selon cette perspective théorique, les états dépressifs sont sous-tendus par l’activation de schémas cognitifs négatifs stables et rigides, qui orientent le traitement des stimuli environnementaux selon des biais systématiques. Ces distorsions cognitives alimentent la célèbre triade cognitive, caractérisée par des représentations pessimistes et dépréciatives de soi-même (« Je suis nul », « Rien n’est de ma faute mais je gâche tout »), du monde environnant (« Personne ne m’aime », « Tout le monde est hostile ») et de l’avenir (« Rien ne s’arrangera jamais »).

Le CDI traduit opérationnellement ces schémas cognitifs dysfonctionnels en formulations accessibles au stade opératoire concret de l’enfant théorisé par Jean Piaget. Les énoncés ciblent expressément les sentiments d’auto-dévalorisation, d’échec perçu et de désespoir futur, permettant d’objectiver la présence de cette triade dépressive dès l’école primaire.

Parallèlement, l’instrument intègre les apports de la théorie de l’impuissance apprise développée par Martin Seligman, ainsi que son extension vers la théorie du désespoir (hopelessness theory) formulée par Abramson, Metalsky et Alloy. Les items évaluant le locus de contrôle externe et la croyance en l’inéluctabilité de la punition ou de l’insuccès reflètent fidèlement la perception d’incontrôlabilité qui paralyse l’action chez le sujet déprimé.

Enfin, le modèle s’articule avec les théories néo-béhavioristes du renforcement social de Peter Lewinsohn, postulant que la dépression découle d’un déficit de renforçateurs positifs dans l’environnement immédiat. Plusieurs items du CDI explorent ainsi le sentiment d’isolement social, la perte d’intérêt ludique et l’incapacité à éprouver du plaisir au contact des pairs, attestant d’une rupture du lien relationnel gratifiant.

7. Composantes clés, sous-types et dimensions

La structure psychométrique interne du CDI originel à 27 items se décompose en plusieurs sous-échelles factorielles validées par les études empiriques, complétées par les évolutions structurelles intégrées dans le CDI-2 :

  • Humeur négative / Dysphorie : Cette composante capture la souffrance émotionnelle directe, incluant la tristesse persistante, l’irritabilité majeure (particulièrement prévalente chez l’enfant par rapport à l’adulte), l’envie fréquente de pleurer et l’inquiétude diffuse face au quotidien.
  • Problèmes interpersonnels : Cette dimension regroupe les difficultés d’interaction sociale, le sentiment de rejet perçu, l’incapacité à nouer ou maintenir des amitiés chaleureuses, ainsi que l’attitude d’opposition ou d’isolement volontaire vis-à-vis des pairs et des figures d’autorité.
  • Inefficacité / Sentiment d’incompétence : Axe fortement teinté d’éléments cognitifs, il quantifie la perception subjective d’une dégradation des performances scolaires, la perte de motivation intellectuelle, la procrastination anxieuse et la conviction de ne pas être à la hauteur des exigences courantes.
  • Anhédonie : Cette facette évalue la réduction marquée de l’intérêt ou du plaisir pour les activités récréatives, le sentiment d’ennui chronique, la fatigue permanente (asthénie), la baisse d’énergie vitale ainsi que les perturbations des fonctions végétatives telles que l’appétit et le sommeil.
  • Estime de soi négative : Composante axée sur l’autocritique destructive, la culpabilité excessive, le sentiment de laideur physique, la haine de soi et, à son niveau le plus sévère, la présence d’idéations suicidaires explicites ou implicites (évaluées spécifiquement à l’item 9).

Dans la refonte du CDI-2, cette organisation a été synthétisée en deux domaines primaires d’ordre supérieur : les « Problèmes émotionnels » (subdivisés en Humeur négative/Somaticité et Sentiment d’incompétence) et les « Problèmes fonctionnels » (subdivisés en Problèmes d’interaction et Problèmes d’adaptation scolaire), offrant ainsi une granularité analytique accrue pour le clinicien.

8. Exemples et cas illustratifs

Pour illustrer le fonctionnement empirique de l’outil, examinons la structure type des triplets d’items proposés à l’enfant. Chaque item exige de sélectionner la phrase décrivant le mieux son état subjectif au cours des deux dernières semaines :

Exemple portant sur l’humeur :
– Score 0 : « Je suis triste de temps en temps. »
– Score 1 : « Je suis triste souvent. »
– Score 2 : « Je suis triste tout le temps. »

Exemple portant sur l’estime de soi et le sentiment de valeur personnelle :
– Score 0 : « Je m’aime bien comme je suis. »
– Score 1 : « Il y a beaucoup de choses que je n’aime pas chez moi. »
– Score 2 : « Je me déteste. »

Vignette clinique A : Julien, dix ans, est orienté en consultation pédopsychiatrique en raison d’une chute brutale de ses résultats scolaires et de crises de colère quotidiennes au domicile. Alors que les enseignants suspectent un trouble déficitaire de l’attention ou un trouble des conduites émergent, la passation du CDI révèle un score global de 23 (très supérieur au seuil clinique standard fixé à 13-15). L’analyse détaillée montre que Julien a sélectionné le score maximal pour les items relatifs à l’auto-dépréciation (« Je fais tout de travers »), à la fatigue et à l’irritabilité. L’hétéro-agressivité apparente masquait en réalité une dysphorie intense avec sentiment d’impuissance face aux devoirs scolaires, réorientant immédiatement la prise en charge vers une thérapie cognitivo-comportementale ciblée sur l’humeur.

Vignette clinique B : Léa, quatorze ans, présente une anxiété sociale apparente avec un isolement progressif dans sa chambre. Lors du bilan psychologique, la passation de l’inventaire met en évidence une élévation isolée sur la sous-échelle d’anhédonie et de retrait relationnel, mais un score nul sur la culpabilité et l’auto-dévalorisation, sans idéation suicidaire. Cette configuration factorielle a permis de discriminer un épisode dépressif caractérisé d’un trouble de l’adaptation avec humeur dépressive lié à une situation de harcèlement scolaire survenue deux mois auparavant.

9. Mesure et évaluation psychométrique

Le Children’s Depression Inventory se distingue par des propriétés métrologiques robustes, maintes fois reproduites sur des échantillons normatifs internationaux diversifiés. La fidélité de l’échelle, mesurée par le coefficient alpha de Cronbach pour la cohérence interne, oscille de manière constante entre 0,80 et 0,90 pour l’échelle globale dans les populations cliniques et scolaires, attestant d’une excellente cohésion des items constitutifs.

La fidélité test-retest, quant à elle, révèle des coefficients variant de 0,65 à 0,85 selon l’intervalle temporel considéré (de deux semaines à un mois). Cette stabilité modérée est théoriquement cohérente avec la nature même du construit évalué, la symptomatologie dépressive infantile étant susceptible d’évoluer sous l’influence des interventions thérapeutiques ou des changements écosystémiques.

Sur le plan de la validité critériée, le CDI démontre une sensibilité adéquate (généralement estimée entre 70 % et 85 %) et une spécificité solide (autour de 75 % à 80 %) pour détecter les épisodes dépressifs majeurs diagnostiqués par des entretiens semi-structurés standardisés tels que la K-SADS (Schedule for Affective Disorders and Schizophrenia for School-Age Children). Le seuil de coupure clinique conventionnel de 13 ou 15 dans la version originale permet de maximiser la balance entre faux positifs et faux négatifs lors des campagnes de dépistage systématique.

La validité convergente est confirmée par des corrélations positives élevées avec d’autres échelles d’anxiété et de dépression (comme l’échelle de dépression révisée pour enfants RCDS ou la Revised Children’s Manifest Anxiety Scale RCMAS), tandis que la validité discriminante permet de le différencier, dans une mesure satisfaisante, des troubles externalisés purs de l’attention ou des conduites.

Dans la pratique psychométrique, l’interprétation des résultats bruts nécessite impérativement leur conversion en notes standards (scores T, basés sur une moyenne de 50 et un écart-type de 10) ajustées selon l’âge et le genre du sujet, tenant compte du fait que les filles adolescentes obtiennent tendanciellement des scores moyens plus élevés que leurs pairs masculins.

10. Applications et portée pratique

L’utilisation du CDI s’étend bien au-delà de la seule consultation pédopsychiatrique hospitalière :

  • En milieu clinique ambulatoire et hospitalier : Le test sert d’évaluation initiale de débrouillage (screening), fournissant une ligne de base objective avant toute mise en œuvre d’une psychothérapie ou d’un traitement pharmacologique. Il est ensuite réadministré périodiquement pour documenter empiriquement la trajectoire thérapeutique et quantifier la rémission symptomatique.
  • En psychologie scolaire et santé communautaire : L’outil est employé lors de protocoles de détection précoce au sein des établissements d’enseignement pour repérer les élèves à haut risque d’abandon scolaire, de phobie scolaire ou d’isolement relationnel sévère avant que la décompensation ne devienne irréversible.
  • En recherche clinique et pharmacologique : Le CDI constitue le critère de jugement principal ou secondaire privilégié dans la grande majorité des essais contrôlés randomisés évaluant l’efficacité des psychothérapies cognitivo-comportementales, de la psychothérapie interpersonnelle (IPT-A) ou des inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) chez l’enfant et l’adolescent.
  • En médecine pédiatrique générale : Face à des plaintes somatiques récurrentes inexpliquées (céphalées de tension chroniques, douleurs abdominales récurrentes, asthénie rebelle), le pédiatre s’appuie sur le CDI pour explorer l’hypothèse d’une somatisation secondaire à une détresse dépressive sous-jacente.

11. Recherche empirique et données probantes

Les investigations menées par Maria Kovacs dès 1984 ont constitué des études longitudinales de référence dans le champ de la psychiatrie de l’enfant. En suivant des cohortes cliniques sur plusieurs décennies, Kovacs et ses collègues ont mis en évidence qu’un score élevé au CDI lors de l’enfance corrélait significativement avec un risque accru d’épisodes dépressifs récurrents à l’âge adulte, de conduites addictives et de dysfonctionnements interpersonnels majeurs.

Les travaux de John March et du consortium du Treatment for Adolescents With Depression Study (TADS) en 2004 ont systématiquement intégré des dérivés et des mesures standardisées pour quantifier l’effet différentiel de la fluoxétine et de la thérapie cognitivo-comportementale. Ces recherches de grande ampleur ont prouvé que la trajectoire de décroissance des scores aux échelles d’auto-évaluation pédiatriques permettait de prédire avec fiabilité le pronostic de maintien à long terme de la rémission clinique.

Par ailleurs, les études factorielles menées par des chercheurs internationaux, tels que Craighead ou Sitarenios lors de la standardisation du CDI-2, ont confirmé l’invariance de mesure de l’instrument à travers différentes tranches d’âge, tout en démontrant que le poids relatif de l’irritabilité par rapport à l’humeur triste pure constituait le marqueur sémiologique le plus sensible chez l’enfant prépubère.

12. Considérations socioculturelles et transculturelles

L’utilisation internationale du CDI a nécessité de vastes programmes de validation transculturelle pour s’assurer que les concepts de culpabilité, d’individualisme et d’affect négatif ne subissaient pas de distorsion majeure d’une aire linguistique à une autre. L’échelle a été traduite et validée dans plus d’une trentaine de langues, incluant le français, l’espagnol, l’allemand, le mandarin, l’arabe et le japonais.

Les recherches transculturelles révèlent toutefois des variations significatives dans la manière dont les enfants expriment leur détresse. Dans certaines cultures collectivistes d’Asie de l’Est, les enfants et adolescents tendent à obtenir des scores structurellement plus élevés sur les items d’auto-dépréciation et de performance scolaire en raison d’exigences familiales et sociales d’auto-critique et de modestie normative, sans que ces scores ne traduisent nécessairement un trouble dépressif caractérisé au sens occidental.

Inversement, dans de nombreuses cultures du Sud global ou d’Europe méditerranéenne, la composante somatique de la dépression prédomine largement sur l’expression explicite de la tristesse ou de la vacuité existentielle. Un enfant peut rapporter des douleurs corporelles intenses tout en minimisant les items formulant verbalement le désespoir affectif. Ces spécificités soulignent l’importance capitale d’utiliser des étalonnages locaux et régionaux actualisés, plutôt que d’appliquer de manière indifférenciée les seuils de coupure anglo-saxons originels.

13. Critiques, controverses et limites

Malgré sa diffusion hégémonique, le Children’s Depression Inventory a suscité d’importants débats méthodologiques et épistémologiques :

La critique principale réside dans le phénomène de chevauchement syndromique ou de faible spécificité discriminante entre l’anxiété et la dépression chez l’enfant. Conformément au modèle tripartite de Clark et Watson sur les affects négatifs, le CDI mesure largement une détresse émotionnelle générale non spécifique. Un enfant souffrant d’un trouble anxieux généralisé sévère ou d’un syndrome de stress post-traumatique peut obtenir un score pathologique au CDI sans relever d’un trouble de l’humeur primaire.

Une seconde controverse tient au recours exclusif à l’auto-évaluation chez des enfants jeunes. Le stade de développement neurocognitif, la maîtrise du vocabulaire abstrait, les biais de désirabilité sociale ou, à l’inverse, une dramatisation réactive face à une punition récente peuvent fausser considérablement les réponses. De plus, la divergence bien documentée entre les réponses des enfants, celles de leurs parents et celles des enseignants (phénomène de discordance des informateurs) pose un dilemme d’interprétation complexe au praticien.

Enfin, la présence de l’item 9 portant sur les idées de mort et les intentions d’auto-agression suscite régulièrement des réticences éthiques et administratives dans les contextes de recherche scolaire non clinique, bien que les études aient amplement réfuté l’idée que poser ces questions induirait des pensées suicidaires (effet iatrogène inexistant).

14. Termes connexes et distinctions conceptuelles

Afin de situer précisément le CDI au sein de la panoplie des outils psychométriques disponibles, plusieurs distinctions s’imposent :

  • Beck Depression Inventory (BDI) : Instrument parent direct conçu pour les adultes et adolescents matures. Le CDI s’en distingue par un vocabulaire simplifié, la réduction du nombre d’items de choix de quatre à trois par question, et une reformulation développementale des construits de culpabilité et d’image corporelle.
  • CDRS-R (Children’s Depression Rating Scale-Revised) : Échelle d’hétéro-évaluation semi-structurée administrée par un clinicien expérimenté après avoir interrogé l’enfant et ses parents. Contrairement au CDI qui est un auto-questionnaire rapide, la CDRS-R intègre l’observation du comportement non-verbal et la synthèse objective des données par le professionnel.
  • RADS (Reynolds Adolescent Depression Scale) : Questionnaire d’auto-évaluation ciblant spécifiquement la tranche d’âge de l’adolescence (onze à vingt ans). Il se focalise plus intensément sur le désespoir cognitif et l’anhédonie spécifique à cette période charnière que la version générique du CDI.
  • RCADS (Revised Child Anxiety and Depression Scale) : Échelle contemporaine mesurant conjointement les dimensions de dépression majeure et les divers sous-types de troubles anxieux selon les critères du DSM, permettant de contrôler expressément la comorbidité anxio-dépressive que le CDI standard tend à agréger.

15. Résumé et points clés

L’Inventaire de dépression pour enfants (CDI) demeure l’étalon-or international de l’évaluation psychométrique de la symptomatologie dépressive chez les populations âgées de sept à dix-sept ans. Issu des modèles cognitifs fondateurs d’Aaron Beck et adapté avec rigueur par Maria Kovacs, il a historiquement légitimé l’existence nosologique des troubles de l’humeur chez le jeune public.

Articulé autour de vingt-sept items explorant la dysphorie, l’anhédonie, l’auto-dévalorisation, les difficultés relationnelles et l’inefficacité scolaire, le CDI procure un score dimensionnel standardisé précieux tant pour le dépistage à large échelle que pour le suivi de l’efficacité thérapeutique. Sa modernisation sous la forme du CDI-2 a résolu une part notable de ses limites initiales en instaurant une approche multi-informateurs indispensable.

Toutefois, le CDI ne saurait se substituer à une démarche diagnostique globale. Son interprétation exige la prise en compte scrupuleuse des contextes culturels, du niveau de maturité cognitive de l’enfant et de l’inévitable chevauchement avec la symptomatologie anxieuse, garantissant ainsi une prise en charge clinique éthique, contextualisée et respectueuse de la complexité du développement infantile.

Références

  • Beck, A. T., Rush, A. J., Shaw, B. F., & Emery, G. (1979). Cognitive therapy of depression. Guilford Press.
  • Clark, L. A., & Watson, D. (1991). Tripartite model of anxiety and depression: Psychometric evidence and taxonomic implications. Journal of Abnormal Psychology, 100(3), 316–336. https://doi.org/10.1037/0021-843X.100.3.316
  • Kovacs, M. (1985). The Children’s Depression, Inventory (CDI). Psychopharmacology Bulletin, 21(4), 995–998.
  • Kovacs, M. (1992). Children’s Depression Inventory (CDI) manual. Multi-Health Systems.
  • Kovacs, M. (2010). Children’s Depression Inventory 2nd Edition (CDI 2): Technical manual. Multi-Health Systems.
  • March, J., Silva, R., Petrycki, S., Curry, J., Wells, K., Fairbank, J., Burns, B., Domino, M., McNulty, S., Vitiello, B., & Severe, J. (2004). Fluoxetine, cognitive-behavioral therapy, and their combination for adolescents with depression: Treatment for Adolescents With Depression Study (TADS) randomized controlled trial. JAMA, 292(7), 807–820. https://doi.org/10.1001/jama.292.7.807

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 31). CDI : Évaluer la dépression chez l’enfant. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=inventaire-depression-enfants-cdi
Looti, Mohammed. “CDI : Évaluer la dépression chez l’enfant.” Base de données de psychologie en français, 31 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=inventaire-depression-enfants-cdi.
Looti, Mohammed. “CDI : Évaluer la dépression chez l’enfant.” Base de données de psychologie en français. octobre 31, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=inventaire-depression-enfants-cdi.