L’héritage archaïque désigne, au sein du corpus psychanalytique et de la théorie psychodynamique, l’ensemble des traces mnésiques, dispositions structurales et contenus psychiques universels transmis de génération en génération depuis l’histoire primitive de l’humanité. Forgé par Sigmund Freud pour expliquer l’émergence spontanée de fantasmes originaires, de culpabilités inconscientes et de symboles partagés hors de toute expérience individuelle vécue, ce concept audacieux sonde la frontière poreuse entre ontogenèse et phylogenèse. En interrogeant la manière dont les épreuves fondatrices de l’espèce humaine s’inscrivent dans l’appareil psychique singulier, l’héritage archaïque demeure l’un des volets les plus fascinants et débattus de l’épistémologie psychanalytique.
Héritage archaïque
1. Définition concise
L’héritage archaïque (en allemand : archaische Erbschaft) est un concept métapsychologique désignant la transmission phylogénétique d’expériences psychiques, d’interdits primordiaux et de représentations symboliques accumulés par les ancêtres de l’espèce humaine au fil des millénaires. Selon cette perspective, le psychisme individuel ne naît pas comme une page blanche (tabula rasa), mais hérite de schèmes affectifs et cognitifs préformés qui structurent d’emblée les motions pulsionnelles.
Dans la théorie freudienne, cet héritage ne se réduit pas à une simple transmission biologique de réflexes instinctifs : il comprend des traces mnésiques idéatoires et affectives d’événements historiques réels survenus dans les temps préhistoriques de l’humanité, notamment le parricide originaire de la horde primitive et la culpabilité consécutive. Ces traces sédimentées s’activent de manière spontanée ou sous l’impulsion de stimuli environnementaux durant le développement psychosexuel de l’enfant.
Élargi aux débats contemporains de la psychanalyse et de la psychogénéalogie, le concept englobe également les processus de transmission psychique intergénérationnelle et transgénérationnelle non parlée, où des vécus traumatiques collectifs ou familiaux non symbolisés continuent d’exercer une action déterminante sur les rejetons psychiques des générations ultérieures.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression « héritage archaïque » associe deux termes aux racines philosophiques et juridiques anciennes. Le vocable « archaïque » provient du grec ancien arkhaïkós (ἀρχαϊκός), dérivé de arkhê (ἀρχή), qui signifie indifféremment « commencement », « origine », « principe premier » ou « commandement fondamental ». Dans son acception épistémologique, ce qui est archaïque renvoie non seulement au passé le plus reculé et rudimentaire, mais aussi au socle fondateur immuable sur lequel repose l’organisation ultérieure.
Le substantif « héritage » procède du latin classique hereditas (la condition d’héritier, la succession légale de biens ou de droits), lui-même issu de heres (l’héritier légitime). En passant dans le lexique psychanalytique par la traduction française du vocable allemand archaische Erbschaft, le mot quitte l’ordre strictement notarié ou patrimonial pour s’appliquer à la sédimentation inconsciente des vécus ancestraux au sein de la mémoire de l’espèce.
Le terme a été employé pour la première fois avec rigueur conceptuelle par Sigmund Freud dans ses textes anthropologiques et métapsychologiques majeurs, culminant dans son dernier grand ouvrage de 1939, Moïse et le monothéisme, où l’auteur tente de clore le grand œuvre de la psychanalyse en scellant le pont entre psychologie individuelle et histoire des civilisations.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, « héritage archaïque » se prononce en français standard international : /e.ʁi.taʒ aʁ.ka.ik/. On observe une voyelle ouverte antérieure non arrondie dans le hiatus vocalique « a-ï » du mot archaïque, sans diphtongaison dans la prosodie francophone académique.
Du point de vue grammatical, il s’agit d’un syntagme nominal masculin singulier, composé d’un nom commun concret dérivé métaphoriquement (l’héritage) et d’un adjectif qualificatif épithète (archaïque). Sa forme au pluriel est « les héritages archaïques ».
Dans la littérature scientifique, le terme est souvent employé comme un quasi-synonyme conceptuel d’« héritage phylogénétique », de « transmission phylogénique » ou de « traces mnésiques primordiales », bien que chaque variation sémantique apporte des nuances théoriques spécifiques que la critique freudienne contemporaine s’attache à distinguer avec précision.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender la portée de l’héritage archaïque, il convient de comprendre la manière dont la métapsychologie freudienne envisage l’articulation entre l’histoire singulière de l’individu et l’histoire millénaire de l’espèce humaine. Selon Freud, la constitution psychique ne procède pas uniquement des rencontres accidentelles du sujet avec son environnement immédiat et parental. Il existe un « roc biologique » et mémoriel antérieur qui conditionne la façon dont les événements réels sont interprétés et assimilés par le Moi naissant.
L’héritage archaïque se compose avant tout de ce que Freud nomme les fantasmes originaires (Urphantasien) : la scène primitive (observation ou déduction du coït parental), la séduction par l’adulte, la menace de castration et le retour au sein maternel. Selon l’hypothèse freudienne, ces scénarios fantasmatiques ne résultent pas de l’imagination spontanée de chaque nourrisson ; ils constituent des schèmes innés, des moules cognitivo-affectifs préexistants dans lesquels viennent se couler les expériences concrètes de l’enfant.
L’étendue de ce concept s’avère considérable puisqu’il englobe également la genèse de la culpabilité inconsciente et le complexe d’Œdipe lui-même. Dans la perspective freudienne, le sentiment universel de faute morale qui habite l’humanité ne peut être intégralement justifié par les fautes réelles ou les désirs interdits de chaque individu. Freud postule que cette angoisse et ce besoin d’expiation dérivent d’une faute commise jadis par les ancêtres archaïques, dont la culpabilité a été transmise biologiquement ou psychiquement de génération en génération sous la forme de traces mnésiques inconscientes.
Sur le plan des frontières conceptuelles, l’héritage archaïque doit être scrupuleusement distingué de la transmission culturelle explicite (par l’éducation, les mythes écrits ou oraux et les coutumes sociales) d’une part, et des simples réflexes neurologiques d’autre part. L’héritage archaïque freudien a ceci de singulier qu’il prétend transmettre non pas un simple instinct fonctionnel (comme la tétée ou la fuite), mais un contenu représentationnel inconscient capable d’orienter le destin des pulsions.
Enfin, cet héritage pose une aporie biologique que Freud assumait pleinement : l’adhésion à une forme d’hérédité des caractères acquis. Freud soutenait que des événements psychiques intensément vécus par des générations ancestrales avaient pu modifier durablement le germen biologique, permettant ainsi à une expérience historique vécue de devenir une disposition innée chez les descendants modernes.
5. Évolution historique
La genèse du concept d’héritage archaïque s’enracine dans la curiosité précoce de Freud pour l’évolutionnisme du XIXe siècle, dominé par les thèses de Charles Darwin, mais tout autant imprégné par le néo-lamarckisme d’Ernst Haeckel et sa célèbre loi biogénétique fondamentale, selon laquelle « l’ontogenèse récapitule la phylogenèse ».
Dès 1912-1913, dans Totem et tabou, Freud formalise son mythe scientifique de la « horde primitive » inspiré de Darwin et de Robertson Smith. Dans cette horde dominée par un père jaloux et tout-puissant détenant toutes les femmes, les fils ligués finissent par tuer et dévorer le géniteur. Rongés par le remords après l’acte, ils instaurent l’interdit de l’inceste et le respect du totem sacrificiel. Freud pose alors explicitement la question : comment cette mémoire s’est-elle perpétuée ? Il répond sans ambages qu’elle s’est inscrite dans une continuité phylogénétique qui survit au sein de chaque individu moderne sous la forme de l’héritage archaïque.
Au début des années 1920, avec le tournant de la seconde topique introduit dans Le Moi et le Ça (1923), l’héritage archaïque trouve une place assignée au sein de l’appareil psychique : il siège principalement dans le Ça (Es), le réservoir pulsionnel impersonnel où cohabitent les pulsions élémentaires de vie et de mort, ainsi que les empreintes sédimentées de millions d’ancêtres. Le Surmoi lui-même, en tant qu’héritier du complexe d’Œdipe, tire une part de sa sévérité archaïque de cette mémoire phylogénétique immémoriale.
La phase culminante de cette théorie intervient en 1939 avec la publication de Moïse et le monothéisme, rédigé par un Freud vieillissant et exilé à Londres face à la montée du nazisme. Freud y réaffirme de manière catégorique la nécessité théorique de l’héritage archaïque :
« Si les traces mnésiques ne pouvaient passer d’une génération à l’autre par la voie de l’hérédité, la psychologie des peuples et la psychanalyse individuelle s’en trouveraient amputées de leur plus profonde continuité historique. »
Durant l’après-guerre, le concept est largement délaissé par la psychanalyse anglo-saxonne (notamment le courant de l’Ego Psychology) en raison de l’abandon définitif des thèses lamarckiennes par la biologie moléculaire moderne. Néanmoins, il connaît une résurgence conceptuelle féconde au sein de l’école française à partir des années 1970 et 1980, notamment à travers les travaux de Nicolas Abraham, Maria Torok, Didier Anzieu et René Kaës, qui réinterprètent l’archaïque sous l’angle de la transmission psychique transgénérationnelle, des fantômes psychiques et des pactes dénégatifs.
6. Fondements théoriques
Le statut théorique de l’héritage archaïque s’appuie sur une convergence de modèles conceptuels empruntés à la biologie du XIXe siècle, à l’anthropologie comparée et à la métapsychologie freudienne.
En premier lieu, le socle épistémologique repose sur l’hypothèse d’une continuité absolue entre le soma et la psyché. Pour Freud, l’inconscient n’est pas une entité désincarnée mais le prolongement psychique des tensions somatiques. Si le corps transmet ses organes et ses métabolismes à travers l’hérédité, l’appareil psychique doit nécessairement hériter des schémas primitifs d’adaptation élaborés par l’espèce face aux catastrophes fondatrices et aux angoisses vitales.
En deuxième lieu, le concept se nourrit d’une divergence historique fondamentale avec la théorie de l’inconscient collectif proposée par Carl Gustav Jung. Alors que Jung conceptualise les archétypes comme des matrices virtuelles de signification transcendantale ou a-historique, Freud maintient obstinément un matérialisme historique strict : pour Freud, l’héritage archaïque découle d’événements matériels réels et historiques vécus par des corps de chair dans la protohistoire de l’humanité, et non d’une structure mystique ou spirituelle.
En troisième lieu, le modèle économique freudien requiert l’existence de cet héritage pour justifier la disparité disproportionnée entre les traumatismes vécus dans l’enfance et la sévérité des symptômes névrotiques ultérieurs. Freud postulait que les vécus infantiles réels ne suffisaient pas toujours, à eux seuls, à expliquer l’intensité cataclysmique des terreurs de castration ou des culpabilités écrasantes. L’intervention des traces phylogénétiques permet de compenser cette insuffisance explicative en fournissant un amplificateur structurel : l’événement individuel mineur vient réveiller le gouffre traumatique de l’espèce.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’héritage archaïque n’est pas un bloc monolithique mais s’articule en un ensemble structuré de composantes dynamiques, topiques et économiques :
- Les traces mnésiques phylogénétiques : Empreintes résiduelles d’événements traumatiques majeurs vécus par l’humanité primordiale, en particulier l’oppression patriarcale de la horde, le meurtre collectif du père primitif et le repas totémique subséquent.
- Les fantasmes originaires (Urphantasien) : Matrices narratives universelles innées, comprenant la scène primitive (qui répond à l’énigme de l’origine de l’individu), la séduction par l’adulte (origine de la sexualité et de la passivité), la castration (différence des sexes et menace contre le désir) et le retour dans l’utérus maternel.
- Le symbolisme onirique universel : Ensemble de correspondances constantes et partagées entre certains signifiants (serpent, eau, roi, reine, boîte, montée d’escalier) et des signifiés inconscients spécifiques (phallus, naissance, parents, matrice, coït), compris par les rêveurs sans initiation culturelle préalable.
- La disposition pulsionnelle universelle : Séquence ordonnée des stades d’organisation psychosexuelle (oral, anal, phallique, latence, génital), reproduisant dans l’ontogenèse de l’enfant les grandes étapes de maturation et de refoulement traversées par la civilisation humaine.
- Le sentiment inconscient de culpabilité primordial : Tendance structurante du Moi à la soumission aux impératifs du Surmoi, dérivant du remords transgénérationnel pour le meurtre primitif et entretenant le besoin névrotique de punition.
8. Exemples et cas illustratifs
Dans l’histoire de la clinique psychanalytique, plusieurs observations célèbres illustrent l’activation manifeste de l’héritage archaïque lors de la cure :
Le cas paradigmatique de Serge Pankejeff, surnommé « L’Homme aux loups » (1918), constitue la matrice d’illustration la plus éclatante chez Freud. À l’âge de quatre ans, l’enfant fait un cauchemar terrifiant : six ou sept loups blancs sont assis immobiles sur les branches d’un noyer devant sa fenêtre, le fixant intensément avec leurs oreilles dressées. À travers l’analyse de ce rêve, Freud déduit la contemplation par l’enfant, à l’âge d’un an et demi, du coït parental a tergo. Face aux doutes sur la réalité historique matérielle de cette observation infantile si précoce, Freud introduit formellement l’héritage archaïque : même si l’enfant n’a pas vu la scène de ses propres yeux, le fantasme originaire de la scène primitive est venu suppléer à l’absence de perception directe pour donner un sens rétrospectif au spectacle du rut animal ou des tensions corporelles.
Un autre exemple classique réside dans la phobie des chevaux du « Petit Hans » (Herbert Graf, 1909). L’angoisse démesurée ressentie par le jeune garçon à la vue d’un cheval qui tombe ou qui porte un harnachement noir reflète bien sûr la peur du père et la rivalité œdipienne. Toutefois, pour Freud, la terreur panique de Hans devant les bêtes imposantes puise directement dans l’angoisse archaïque ancestrale des premiers hominidés confrontés aux grands prédateurs et aux forces totémiques sacrées de la nature primitive.
Dans la clinique moderne des deuils traumatiques, on observe couramment des phénomènes où des enfants développent des phobies ou des rituels obsessionnels mimant scrupuleusement les circonstances de la mort d’un aïeul dont ils ignoraient pourtant consciemment l’existence et l’histoire. Ces manifestations, décrites par Nicolas Abraham et Maria Torok sous le concept de « crypte » et de « fantôme dans l’inconscient », démontrent cliniquement comment un héritage archaïque non métabolisé au sein d’une lignée familiale parasite le fonctionnement psychique d’un descendant innocent.
9. Évaluation et observation clinique
Contrairement aux entités nosographiques observables dans les manuels diagnostiques standards contemporains (tels que le DSM-5 ou la CIM-11), l’héritage archaïque ne fait pas l’objet d’une cotation par échelles psychométriques ou par questionnaires standardisés. Son observation s’inscrit au sein de dispositifs cliniques qualitatifs spécifiques à la méthode psychanalytique et psychodynamique.
En cure analytique type, l’analyste repère les résurgences de l’héritage archaïque par plusieurs indicateurs discursifs et transférentiels :
- L’invariance et la précocité des productions symboliques : Apparition dans les rêves ou les rêveries diurnes de motifs mythologiques universels chez des patients n’ayant jamais été exposés aux cultures classiques ou aux récits religieux correspondants.
- L’intensité disproportionnée de l’angoisse de castration : Réaction de terreur ou d’inhibition massive devant une perte minime, traduisant une réactivation de la menace ancestrale de destitution corporelle.
- La résistance transférentielle réfractaire : Attachement inébranlable du patient à une culpabilité sans crime conscient identifiable, signant l’action de la faute originaire transmise par le Surmoi ancestral.
- L’utilisation du génogramme imaginaire et narratif : Dans les thérapies familiales psychanalytiques (selon les travaux d’Alberto Eiguer), cartographie des non-dits, des deuils gelés et des tabous traversant trois générations ou plus, révélant la persistance active d’un archaïsme familial non symbolisé.
10. Applications et portée pratique
Bien que hautement spéculatif, le concept d’héritage archaïque possède des implications pragmatiques notables dans plusieurs domaines de la pratique psychologique et sociale contemporaine.
En psychothérapie clinique, la prise en compte de l’archaïque permet d’éviter l’écueil de la culpabilisation exclusive des figures parentales réelles. Lorsqu’un analyste comprend que les angoisses d’engloutissement maternel ou de destruction paternelle chez son patient ne résultent pas nécessairement d’une maltraitance parentale effective, mais d’une grille de lecture phylogénétique activée, la posture thérapeutique gagne en neutralité bienveillante et permet une déflation des conflits intergénérationnels réels.
Dans le domaine du travail groupal et institutionnel, tel que conceptualisé par René Kaës et Didier Anzieu, l’héritage archaïque fournit une clé de compréhension des régressions massives observées au sein des foules ou des équipes professionnelles soumises à un stress aigu. Sous l’effet de crises organisationnelles majeures, les collectifs humains ont tendance à dissoudre leurs fonctionnements rationnels secondaires pour réactiver des dynamiques primitives de meurtre symbolique du chef, de désignation de boucs émissaires et d’idéalisation magique, calquées directement sur le fonctionnement présumé de la horde primitive freudienne.
En psychopathologie transculturelle et en ethnopsychiatrie (dans la lignée de Georges Devereux), la reconnaissance d’un socle archaïque universel sous-jacent aux variations culturelles autorise le dialogue thérapeutique entre des soignants formés à la médecine occidentale et des patients porteurs de cosmologies traditionnelles intégrant les esprits des ancêtres, sans réduire ces croyances à un pur délire psychotique.
11. Recherches et données empiriques
Sur le plan de la validation scientifique empirique au sens des sciences expérimentales du XXIe siècle, la formulation freudienne originelle de l’héritage archaïque a suscité de vigoureuses réticences épistémologiques, en particulier son ancrage lamarckien réclamant l’inscription génomique directe d’expériences psychologiques subjectives.
Cependant, l’émergence récente de l’épigénétique comportementale a jeté un éclairage inattendu sur certaines intuitions freudiennes. Des travaux pionniers conduits par des chercheurs tels que Rachel Yehuda (auprès des descendants de survivants de la Shoah) et Michael Meaney (sur les modèles animaux de stress maternel précoce) ont démontré que des altérations environnementales et des stress traumatiques extrêmes peuvent modifier durablement la méthylation de l’ADN et l’expression des récepteurs aux glucocorticoïdes, transmettant ainsi une hyper-réactivité physiologique à l’angoisse sur plusieurs générations sans modifier la séquence brute des nucléotides.
Parallèlement, la psychologie évolutionniste contemporaine (portée notamment par David Buss, Leda Cosmides et John Tooby) a validé empiriquement l’existence de modules cognitifs spécialisés et innés façonnés par la sélection naturelle durant le Pléistocène. Ces adaptations psychologiques ancestrales — telles que la peur universelle et spontanée des serpents, des araignées, des ténèbres, ou encore les mécanismes de détection de la tricherie dans le groupe social — constituent une reformulation naturaliste et moderne de ce que Freud postulait sous les termes d’empreintes archaïques de l’espèce.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La question de l’universalité de l’héritage archaïque soulève d’immenses débats quant à l’eurocentrisme supposé de la théorie freudienne originelle. En postulant que le mythe œdipien et le parricide de la horde constituent la matrice fondatrice de l’humanité entière, Freud a parfois universalisé des structures de parenté spécifiques à la société patriarcale et bourgeoise européenne du tournant du XXe siècle.
Dès les années 1920, l’anthropologue Bronislaw Malinowski, à travers ses observations méticuleuses des populations matrilinéaires des îles Trobriand, a contesté le caractère universel du complexe d’Œdipe classique, montrant que l’autorité et l’hostilité n’étaient pas dirigées contre le père biologique mais contre l’oncle maternel, démontrant ainsi la souplesse adaptative de la culture face à la nature.
Néanmoins, les travaux ultérieurs de Claude Lévi-Strauss en anthropologie structurale ont mis en évidence l’existence universelle de structures fondamentales de l’esprit humain, au premier rang desquelles figure la prohibition de l’inceste, présente dans toutes les sociétés connues sous des formes infiniment variées. Ainsi, si le contenu narratif littéral de la horde primitive freudienne relève davantage du roman des origines que du fait préhistorique avéré, l’existence d’une loi symbolique structurante antérieure à chaque sujet individuel demeure une constante transculturelle indéniable.
13. Critiques, débats et limites
Le statut épistémologique de l’héritage archaïque a fait l’objet de critiques convergentes émanant tant de la communauté psychanalytique interne que des sciences dures et de la philosophie des sciences.
La critique la plus dévastatrice fut portée par les biologistes et les généticiens néo-darwiniens du XXe siècle (fondateurs de la théorie synthétique de l’évolution, tels qu’Ernst Mayr). La barrière de Weismann, établissant l’étanchéité stricte entre les cellules somatiques et les cellules germinales reproductrices, interdit rigoureusement la transmission biologique d’une trace mnésique idéatoire ou d’un événement historique précis. Pour la biologie moléculaire moderne, l’affirmation freudienne selon laquelle l’expérience du meurtre d’un chef préhistorique a pu s’inscrire dans les chromosomes constitue une hérésie scientifique relevant du vitalisme ou du finalisme dépassé.
Sur le plan philosophique, Karl Popper a cité ces hypothèses freudiennes non falsifiables comme l’exemple type d’une pseudo-science incapable de se soumettre au critère de réfutabilité. Tout comportement d’un patient — qu’il corrobore le mythe familial ou qu’il s’en écarte — pouvant être commodément imputé soit à la réalité actuelle soit à l’héritage archaïque refoulé, la théorie s’auto-immunise contre toute contradiction empirique.
Enfin, au sein même de la psychanalyse contemporaine, de nombreux théoriciens privilégient l’abandon de l’hypothèse phylogénétique biologique au profit exclusif d’une transmission sémiotique, linguistique et affective. Dans cette optique, l’archaïque n’est pas transmis par le sperme ou l’ovule, mais par les bains de parole, les projections parentales inconscientes, les mimiques précoces et les non-dits qui enveloppent le nouveau-né dès ses premières heures de vie.
14. Termes connexes et distinctions
Pour clarifier l’appareil conceptuel lié à l’héritage archaïque, il convient de le comparer précisément aux notions voisines :
- Inconscient collectif (Jung) : Contrairement à l’héritage archaïque freudien (qui est le résidu historique d’expériences matérielles concrètes vécues par les ancêtres humains), l’inconscient collectif jungien postule l’existence d’archétypes a-temporels, transcendantaux et mythologiques n’ayant pas nécessairement pour origine un fait historique précis.
- Fantasmes originaires (Urphantasien) : Les fantasmes originaires constituent les pièces maîtresses et le contenu narratif spécifique de l’héritage archaïque ; tandis que ce dernier désigne le mécanisme général de transmission phylogénétique, les premiers désignent les scénarios fondamentaux (castration, séduction, scène primitive).
- Transmission transgénérationnelle : Concerne le passage inconscient de traumas, secrets ou deuils non résolus d’une lignée familiale directe sur trois ou quatre générations par voie relationnelle et psychique, alors que l’héritage archaïque renvoie à l’histoire millénaire de l’ensemble de l’espèce humaine.
- Atavisme : Terme purement biologique désignant la réapparition imprévue, chez un individu, d’un caractère morphologique ancestral disparu depuis plusieurs générations (ex. pilosité excessive, mamelons surnuméraires), dépourvu de toute dimension psychique ou symbolique.
- Instinct : Schéma de comportement moteur inné, automatique et stéréotypé commun à tous les membres d’une même espèce animale face à un stimulus spécifique, à dissocier de la pulsion humaine et des traces mnésiques idéatoires freudiennes.
15. Synthèse et points clés
L’héritage archaïque représente une tentative théorique audacieuse de Sigmund Freud pour conférer à la psychanalyse une fondation phylogénétique et anthropologique totale. En posant que le psychisme individuel abrite dès la naissance les empreintes de l’histoire tumultueuse de l’espèce humaine, cette notion permet de comprendre l’universalité de certains fantasmes, la sévérité du sentiment inconscient de culpabilité et l’architecture commune de la vie onirique à travers le globe.
Bien que son mécanisme de transmission originellement calqué sur le néo-lamarckisme heurte les cadres classiques de la génétique moléculaire, le concept conserve une fécondité clinique et métaphorique inaltérée. Réhabilité aujourd’hui sous l’angle de l’épigénétique environnementale, de la psychologie évolutionniste et des théories de la transmission psychique transgénérationnelle, l’héritage archaïque rappelle que chaque être humain n’est pas seulement le produit de sa biographie personnelle, mais porte en lui l’immense écho silencieux des générations qui l’ont précédé.
Références
- Abraham, N., & Torok, M. (1987). L’écorce et le noyau. Flammarion.
- Anzieu, D. (1985). Le Moi-peau. Dunod.
- Freud, S. (1913). Totem et tabou : Interprétation par la psychanalyse de la vie sociale des peuples sauvages (S. Jankélévitch, Trad.). Payot.
- Freud, S. (1923). Le Moi et le Ça (J. Laplanche, Trad.). Presses Universitaires de France.
- Freud, S. (1939). Moïse et le monothéisme (A. Berman, Trad.). Gallimard.
- Kaës, R. (1993). La transmission de la vie psychique entre générations. Dunod.
- Laplanche, J., & Pontalis, J.-B. (2007). Vocabulaire de la psychanalyse. Presses Universitaires de France.
- Yehuda, R., Daskalakis, N. P., Bierer, L. M., Bader, H. N., Klengel, T., Holsboer, F., & Binder, E. B. (2016). Holocaust exposure induced intergenerational effects on FKBP5 methylation. Biological Psychiatry, 80(5), 372-380.