La compréhension du langage repose sur la capacité remarquable de l’esprit humain à lier des structures de surface complexes à des représentations conceptuelles sous-jacentes. La grammaire des cas constitue une percée théorique majeure à l’intersection de la linguistique générative, de la psychologie cognitive et des neurosciences du langage, en plaçant les relations sémantiques profondes au cœur de la compétence verbale humaine. En élucidant la manière dont les individus assignent des rôles conceptuels universels aux entités engagées dans une action, cette approche offre un cadre fondamental pour appréhender les architectures cognitives du sens.
La grammaire des cas
1. Définition concise
La grammaire des cas désigne un modèle d’analyse linguistique et cognitive proposé initialement par le linguiste américain Charles J. Fillmore en 1968, qui postule que la structure profonde d’une proposition verbale est constituée d’un prédicat sémantique associé à un ensemble de relations conceptuelles universelles non linéaires appelées « cas sémantiques » ou rôles thématiques.
Dans une perspective psychologique et psycholinguistique, la grammaire des cas ne s’intéresse pas prioritairement aux flexions morphologiques de surface observées dans les langues à déclinaisons (comme le latin ou le russe), mais plutôt aux invariants mentaux régissant la cognition événementielle. Elle modélise la façon dont le locuteur et l’auditeur structurent cognitivement un événement en identifiant qui accomplit l’action, qui la subit, quel moyen est employé et dans quel contexte spatio-temporel ou psychologique elle s’inscrit.
Ce cadre théorique postule ainsi une interface directe entre la sémantique cognitive et la combinatoire syntaxique, suggérant que l’organisation conceptuelle préexiste aux choix grammaticaux de surface tels que l’alternance actif-passif ou la sélection du sujet grammatical.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression française « grammaire des cas » dérive de la locution anglaise originale case grammar, introduite formellement par Fillmore dans son article séminal « The Case for Case » publié en 1968. Le terme « cas » provient du latin casus, dérivé du verbe cadere (« tomber »), qui traduisait initialement le grec ancien ptôsis (chute, déviation), employé par les grammairiens de l’Antiquité pour décrire les différentes inflexions ou variations morphologiques qui s’écartent de la forme canonique ou nominative d’un mot.
Fillmore a réinvesti ce terme classique en le dépouillant de sa stricte dépendance à la morphologie de surface pour le refonder sur le plan de la sémantique profonde. Il désignait par là des catégories sémantiques primitives universelles qui caractérisent la relation logique et causale entre les arguments nominaux et le verbe central, indépendamment des spécificités morphosyntaxiques particulières à un idiome.
Son introduction dans le champ de la linguistique cognitive et de la psychologie expérimentale à la fin des années 1960 et durant les années 1970 a marqué une rébellion théorique contre le modèle de la grammaire générative standard proposé par Noam Chomsky, déplaçant l’attention de la pure syntaxe formelle vers les architectures cognitives du sens partagé.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, l’expression se prononce en français standard /ɡʁa.mɛʁ de kɑ/ (ou /ɡʁa.mɛʁ de ka/). Il s’agit d’un syntagme nominal composé, féminin singulier (« une grammaire des cas »), couramment utilisé sans déterminant démonstratif lorsqu’il renvoie au modèle théorique dans sa globalité.
L’adjectif relationnel associé est « casuel » (féminin « casuelle »), que l’on retrouve dans des constructions telles que « rôle casuel », « cadre casuel » (case frame) ou « relations casuelles ». Au pluriel, la forme nominale devient « les grammaires des cas », employée lorsque les chercheurs comparent les variantes formelles développées ultérieurement par d’autres théoriciens de la sémantique générative ou de l’intelligence artificielle.
Sur le plan syntagmatique, le mot « cas » demeure toujours au pluriel dans l’intitulé de la théorie, reflétant le postulat fondamental selon lequel chaque verbe projette une constellation plurielle de relations actancielles potentielles au sein de la proposition.
4. Explication conceptuelle détaillée
La grammaire des cas repose sur l’hypothèse centrale selon laquelle le traitement cognitif d’un énoncé verbal implique l’activation d’un schéma d’événement prédéfini. Lorsqu’un être humain perçoit ou formule une action, son système conceptuel ne traite pas les mots comme une simple chaîne linéaire de constituants syntaxiques (sujet, verbe, objet), mais comme une configuration relationnelle sémantiquement cohérente centrée autour d’un noyau prédicatif.
Dans la formalisation initiale de Fillmore, toute phrase se compose de deux composantes fondamentales : la modalité (qui inclut des éléments tels que le temps, le mode, l’aspect, la négation et la modalité épistémique) et la proposition. Cette dernière est définie comme un prédicat verbal associé à une série de nœuds casuels obligatoires ou facultatifs. Les cas sémantiques sont des concepts relationnels primaires tels que l’Agent (l’instigateur animé de l’action), l’Objectif ou Patient (l’entité affectée ou déplacée), l’Instrument (la force ou l’objet inanimé causalement impliqué), l’Expérimentateur ou Datif (l’être animé éprouvant un état psychologique ou sensoriel), le Bénéficiaire, et le Locatif.
Un apport conceptuel déterminant de la grammaire des cas réside dans l’explication de la polyvalence de surface du sujet grammatical. Considérons les énoncés suivants : « Le jardinier a ouvert la porte avec la clé », « La clé a ouvert la porte » et « La porte s’est ouverte ». Dans une analyse strictement syntaxique traditionnelle, « le jardinier », « la clé » et « la porte » sont tous analysés successivement comme le « sujet » de la phrase. En revanche, la grammaire des cas démontre que l’architecture conceptuelle sous-jacente conserve une stricte invariance : « le jardinier » demeure l’Agent, « la clé » demeure l’Instrument et « la porte » demeure le Patient ou l’Objectif.
Cette distinction a profondément influencé la psycholinguistique cognitive en démontrant que l’accès au lexique verbal implique l’évocation d’un « cadre casuel » (case frame). Chaque prédicat impose des contraintes de sélection sémantiques sur les arguments qu’il peut recevoir. Comprendre un verbe comme « transférer », « heurter » ou « craindre » consiste à instancier un ensemble précis de rôles thématiques, guidant l’attention de l’auditeur et facilitant les inférences prédictives indispensables à la communication fluide.
Enfin, la grammaire des cas délimite clairement le niveau sémantique conceptuel de la manifestation morphologique superficielle. Deux langues peuvent adopter des stratégies opposées pour matérialiser ces rôles — l’une par l’ordre rigide des mots (comme le français ou l’anglais), l’autre par des déclinaisons morphologiques denses ou des particules postpositionnelles (comme le japonais ou le finnois) — sans que l’organisation cognitive des rôles thématiques sous-jacents ne diffère dans l’appareil mental des locuteurs.
5. Développement historique
La genèse de la grammaire des cas s’inscrit dans le contexte intellectuel effervescent des controverses linguistiques de la fin des années 1960 aux États-Unis. Alors que le modèle standard de la grammaire générative et transformationnelle de Noam Chomsky postulait l’autonomie de la syntaxe et reléguait la sémantique à une fonction interprétative périphérique, Charles J. Fillmore présenta en 1967 lors d’une conférence au Texas son essai fondateur « The Case for Case », publié en 1968. Il y démontrait les apories d’une syntaxe purement distributionnelle et proposait d’ancrer la structure profonde directement dans les relations sémantiques.
Durant les années 1970, la grammaire des cas a suscité un engouement massif au sein de la « guerre linguistique » opposant les défenseurs de la syntaxe autonome aux partisans de la sémantique générative comme George Lakoff et James McCawley. Fillmore a affiné sa conceptualisation en 1971 (« Some problems for case grammar ») puis en 1977 (« The Case for Case Reopened »), reconnaissant certaines limites formelles de son premier modèle, notamment quant au nombre exact de cas primitifs et aux règles strictes de linéarisation.
Cette maturation historique a conduit Fillmore à dépasser le cadre initial pour fonder la sémantique des cadres (Frame Semantics) à la fin des années 1970 et durant les années 1980, qui a donné naissance au vaste projet empirique et computationnel FrameNet. Parallèlement, des psycholinguistes et des pionniers de l’intelligence artificielle comme Roger Schank ont adapté les principes casuels pour développer la théorie des dépendances conceptuelles, formalisant la mémoire sémantique et la compréhension des récits.
À partir des années 1990 et jusqu’à l’époque contemporaine, les concepts fondamentaux de la grammaire des cas ont été assimilés dans le paradigme dominant de la linguistique cognitive promue par Ronald Langacker et Leonard Talmy, tout en étant intégrés sous une forme remaniée (les rôles thématiques ou « critères thêta ») au sein des versions ultérieures des modèles génératifs de Chomsky, consacrant la pérennité de l’intuition fillmorienne.
6. Fondements théoriques
Les soubassements théoriques de la grammaire des cas s’articulent autour de l’antiréductionnisme sémantique et du réalisme conceptuel. Contrairement au structuralisme béhavioriste qui traitait la langue comme un répertoire d’habitudes verbales périphériques, et à la syntaxe autonome chomskienne qui dissocie la forme du sens, la grammaire des cas postule que les structures linguistiques sont façonnées par les contraintes de l’appareil perceptif et sociocognitif humain.
Le premier fondement repose sur le principe de projection argumentale. Le lexique mental n’est pas un dictionnaire statique d’unités isolées, mais un réseau dynamique de représentations prédicatives. Chaque unité lexicale verbale contient une structure d’arguments prédéterminée qui spécifie la nature ontologique des participants requis pour que l’événement soit intelligible. Ce principe rejoint les théories cognitives des schémas mentaux formulées par Frederic Bartlett et Jean Piaget.
Le second fondement théorique réside dans la hiérarchie casuelle d’accessibilité au statut de sujet. Fillmore a postulé qu’une règle universelle ordonnée gouverne le passage de la structure sémantique profonde à la syntaxe de surface. Si la proposition contient un Agent, celui-ci est prioritairement sélectionné comme sujet grammatical ; en son absence, l’Instrument prend la position sujet ; en l’absence des deux, c’est l’Objectif/Patient qui est topicalisé. Cette hiérarchie (Agent > Instrument > Patient) traduit une priorité attentionnelle et anthropocentrique fondamentale : l’esprit humain focalise spontanément sur les sources d’énergie intentionnelles et causales.
Enfin, la grammaire des cas s’appuie sur la phénoménologie de la perception d’événements. Elle théorise que le langage reflète notre catégorisation sensorimotrice du monde physique : nous identifions spontanément des agents qui agissent, des instruments manipulables, des objets modifiés, des trajectoires et des lieux. L’ancrage de la grammaire dans ces représentations perceptives directes en fait un précurseur direct des théories contemporaines de la cognition incarnée (embodied cognition).
7. Composantes clés, types et dimensions
Le système conceptuel de la grammaire des cas se décline en une typologie de rôles universels et de principes structuraux qui organisent la matrice de chaque proposition verbale :
- L’Agent (Agentive) : L’entité animée, dotée d’intentionnalité et de volonté, qui initie, contrôle ou instigue l’action exprimée par le verbe (ex. : « L’enfant dessine »).
- L’Objectif ou Patient (Objective / Patient) : L’entité, animée ou inanimée, dont l’état ou la localisation est modifié par l’action, ou qui est simplement concernée ou décrite par le prédicat (ex. : « Le vent brise la vitre »).
- L’Expérimentateur ou Datif (Experiencer / Dative) : L’être animé qui fait l’expérience interne d’une émotion, d’une sensation physique, d’un processus cognitif ou d’une perception sensorielle sans en être l’initiateur actif (ex. : « Marie entend une mélodie », « Ce souvenir réjouit Paul »).
- L’Instrument (Instrumental) : La force inanimée, l’outil physique ou l’objet manipulé causalement impliqué dans l’accomplissement de l’action verbale (ex. : « Il frappe avec un marteau », « La clé ouvre le cadenas »).
- Le Locatif (Locative) : La dimension spatiale ou la localisation physique qui délimite l’orientation ou le lieu où se déroule l’état ou l’événement désigné par le prédicat (ex. : « Les oiseaux nichent dans l’arbre », « Paris regorge de musées »).
- La Source et le But (Source / Goal) : Dimensions directionnelles marquant l’origine spatiale, temporelle ou notionnelle d’un mouvement d’une part, et sa destination finale ou son aboutissement d’autre part (ex. : « Il court de la gare vers le parc »).
- Le Cadre casuel (Case Frame) : La spécification sous-catégorielle associée à un verbe dans le lexique mental, stipulant la liste des cas compatibles, obligatoires ou interdits (ex. : le verbe « donner » requiert obligatoirement un Agent, un Patient et un Bénéficiaire : [__ A + P + B]).
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la puissance explicative de la grammaire des cas au sein de l’analyse psycholinguistique, examinons le comportement sémantique du verbe « ouvrir ». Ce verbe mobilise typiquement un cadre casuel comprenant un Agent, un Instrument et un Patient :
Dans la phrase « L’artisan ouvre la boîte avec un levier », la structure de surface reflète fidèlement la hiérarchie prototypique : l’artisan occupe la fonction de sujet (Agent), la boîte celle d’objet direct (Patient), et le levier celle de complément circonstanciel introduit par une préposition (Instrument). Si l’on omet volontairement l’Agent, la règle de sélection casuelle promeut l’Instrument au rang de sujet : « Le levier ouvre la boîte ». Enfin, si l’on neutralise l’Agent et l’Instrument pour ne conserver que l’entité passive, le Patient s’impose comme sujet syntaxique : « La boîte s’ouvre ». Dans ces trois occurrences, bien que la syntaxe de surface subisse d’importantes mutations, la représentation cognitive profonde des rôles demeure strictement invariante pour le locuteur.
Un autre cas paradigmatique concerne les verbes de perception psychologique et d’évaluation émotionnelle. Comparons « Le chercheur observe l’échantillon » et « Le chercheur aperçoit l’échantillon ». Dans le premier cas, « le chercheur » est un Agent volontaire engagé dans une conduite active ; dans le second, il s’agit d’un Expérimentateur subissant un afflux perceptif sans volition délibérée. Cette nuance, invisible dans une simple analyse formelle sujet-verbe-objet, conditionne directement les contraintes linguistiques de cooccurrence, interdisant par exemple l’impératif ou l’usage d’adverbes intentionnels (*« Aperçois attentivement cet échantillon ! » est inacceptable, tandis que « Observe attentivement cet échantillon ! » est naturel).
Dans le domaine clinique, un patient victime d’un accident vasculaire cérébral présentant une aphasie agrammatique peut échouer à comprendre des phrases passives inversées telles que « Le chien est mordu par le chat ». Le cadre casuel montre que le patient s’appuie sur une heuristique linéaire par défaut (assignant le rôle d’Agent au premier nom entendu), ce qui entraîne une méprise systématique sur l’identité de l’entité responsable de l’action. L’analyse casuelle permet d’isoler précisément ce déficit de réassignation thématique.
9. Mesure et évaluation
Dans la recherche contemporaine en sciences cognitives, l’intégrité du traitement casuel et l’assignation des rôles thématiques font l’objet de protocoles d’évaluation rigoureux reposant sur des méthodes comportementales, chronométriques et électrophysiologiques :
L’évaluation psycholinguistique standard utilise des tâches de vérification phrase-image (Sentence-Picture Matching Task). Le participant entend un énoncé comportant des configurations casuelles variées (actives, passives, causatives, constructions à verbes psychologiques) et doit sélectionner parmi plusieurs distracteurs visuels l’image qui illustre correctement l’attribution des rôles. Les temps de réaction et les taux d’erreur mesurent l’efficacité computationnelle avec laquelle le système cognitif résout les conflits d’assignation casuelle.
L’enregistrement des mouvements oculaires en situation de monde visuel (Visual World Paradigm) constitue une méthode d’évaluation d’une précision millimétrique. Dès l’audition du verbe, les fixations oculaires du participant convergent de manière prédictive vers les objets de la scène correspondant aux rôles casuels projetés par le cadre lexical du verbe. Par exemple, à l’écoute de « Le garçon va manger… », le regard se pose sur un aliment avant même son énonciation, démontrant l’activation anticipatoire immédiate des contraintes de sélection du Patient.
Sur le plan neurophysiologique, les potentiels évoqués cognitifs (ERP) permettent de tracer l’assignation casuelle en temps réel. Une violation des rôles thématiques (par exemple, assigner un rôle d’Agent inanimé non causal à un verbe réclamant une intentionnalité humaine stricte) déclenche une onde N400 prononcée, indicatrice d’un coût d’intégration sémantique élevé. Lorsque la structure syntaxique contredit la hiérarchie casuelle attendue et force une réanalyse complexe, on observe typiquement une onde P600 tardive, traduisant l’effort de restructuration morphosyntaxique et sémantique de l’énoncé.
10. Applications et portée pratique
La grammaire des cas et ses prolongements cognitifs trouvent des champs d’application concrets dans une multitude de domaines cliniques, éducatifs et technologiques :
En orthophonie et en neuropsychologie clinique, la grammaire des cas sous-tend les protocoles de rééducation des troubles du langage chez les personnes atteintes d’aphasie de Broca ou d’aphasie de conduction. Les thérapies de production syntaxique axées sur les rôles thématiques (comme la Mapping Therapy développée par Eleanor Saffran et ses collègues) entraînent explicitement les patients à identifier les constituants « Qui fait quoi à qui ? ». En restaurant la médiation entre les représentations casuelles conceptuelles et les fonctions syntaxiques de surface, cette approche permet une récupération fonctionnelle notable de l’expression orale et de la compréhension.
En pédagogie et en acquisition des langues secondes (L2), l’explicitation des cadres casuels offre un levier puissant d’apprentissage. Les apprenants éprouvent souvent des difficultés majeures face aux verbes dont la distribution syntaxique diffère radicalement d’une langue à l’autre bien que la relation conceptuelle soit identique (par exemple, le verbe français « plaire » assigne le rôle d’Expérimentateur à l’objet indirect : « Ce livre plaît à Jean », alors que l’anglais « like » place l’Expérimentateur en position sujet : « John likes this book »). L’enseignement fondé sur les rôles sémantiques dissipe ces confusions récurrentes en clarifiant le statut invariable des participants.
Dans le domaine du traitement automatique du langage naturel (TALN) et de l’intelligence artificielle, la grammaire des cas a été le terreau fondateur de l’étiquetage en rôles sémantiques (Semantic Role Labeling ou SRL). Les agents conversationnels modernes, les systèmes d’extraction d’information et les moteurs de réponse aux questions exploitent des réseaux neuronaux profonds entraînés sur des corpus annotés en cadres casuels (tels que FrameNet et PropBank) pour extraire avec robustesse le sens propositionnel invariant des textes massifs.
11. Recherche et données empiriques
Les validations empiriques de l’existence psychologique de la grammaire des cas proviennent d’un ensemble convergent d’études menées en psychologie cognitive du développement, en psycholinguistique expérimentale et en imagerie cérébrale fonctionnelle :
Les recherches pionnières menées par Roger Brown et ultérieurement par Dan Slobin sur l’acquisition du langage chez le jeune enfant ont mis en évidence que les premières productions multi-mots (les énoncés télégraphiques de deux à trois mots) ne sont pas régies par des règles syntaxiques formelles abstraites (comme les relations syntagme nominal / syntagme verbal), mais par des combinaisons casuelles universelles. Les tout-petits assemblent spontanément des segments structurés selon les patrons : « Agent + Action » (« Bébé mange »), « Action + Patient » (« Boire lait ») ou « Entité + Lieu » (« Doudou lit »), confirmant la primauté psychogénétique des rôles casuels sur la syntaxe formelle.
En psycholinguistique de l’adulte, les travaux menés par Ken McRae et ses collaborateurs ont démontré que le système cognitif active immédiatement, lors de la lecture ou de l’écoute, les connaissances thématiques typiques associées aux verbes. Dans des expériences d’amorçage sémantique, le verbe « chasser » active préférentiellement des noms d’agents prototypiques (« chasseur », « prédateur ») et des noms de patients typiques (« proie », « cerf »), prouvant que le lexique mental stocke des représentations événementielles probabilistes hautement articulées.
Sur le plan des neurosciences cognitives, les études en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) menées notamment par Uri Hasson et Angela Friederici ont révélé que le traitement des rôles thématiques recrute des réseaux corticaux distribués distincts des zones impliquées dans la pure combinatoire syntaxique. Alors que la complexité syntaxique linéaire engage fortement la pars opercularis du gyrus frontal inférieur gauche (aire de Broca), l’intégration et la réconciliation des rôles casuels recrutent préférentiellement les régions postérieures du gyrus temporal supérieur et la jonction temporo-pariétale, suggérant une dissociation neuroanatomique fonctionnelle entre manipulation syntaxique et architecture sémantique des événements.
12. Considérations culturelles et translinguistiques
La validité transculturelle de la grammaire des cas a été l’un des arguments les plus puissants en faveur de son adoption dans les modèles cognitifs de l’esprit humain. Si les structures morphologiques de surface affichent une variabilité foisonnante à travers les quelque sept mille langues du monde, les catégories relationnelles profondes identifiées par Fillmore se retrouvent de manière quasi universelle :
Dans les langues dites « accusatives » (comme le français, l’anglais ou l’arabe), le sujet d’un verbe intransitif (« L’homme tombe ») et l’agent d’un verbe transitif (« L’homme coupe le bois ») reçoivent la même marque morphosyntaxique (le cas nominatif). En revanche, dans les langues dites « ergatives-absolutives » (comme le basque, l’inuktitut ou le dyirbal parlé par les peuples aborigènes d’Australie), la surface linguistique regroupe sous une même marque morphologique (l’absolutif) le patient d’un verbe transitif et le participant unique d’un verbe intransitif, réservant le cas ergatif au seul Agent transitif. La grammaire des cas démontre avec brio que, sous cette dichotomie typologique radicale, les deux familles linguistiques appréhendent la même réalité conceptuelle : elles ne font que choisir des stratégies distinctes pour encoder l’Agent et le Patient.
Des considérations anthropologiques et psycholinguistiques soulignent également des variations dans la saillance culturelle de certains rôles. Des travaux en typologie cognitive ont documenté que certaines cultures et langues amérindiennes ou d’Asie de l’Est évitent systématiquement de marquer un Agent animé lorsque l’événement est accidentel ou involontaire, recourant à des constructions d’Expérimentateur ou de Patient pour refléter une conception phénoménologique du monde moins centrée sur la causalité et le contrôle individuel absolu.
13. Critiques, débats et limites
En dépit de son apport révolutionnaire, la grammaire des cas a suscité des controverses scientifiques soutenues, conduisant à des révisions successives de ses axiomes initiaux :
La critique la plus persistante porte sur l’impossibilité de formaliser une liste définitive, fermée et non ambiguë de cas universels. Alors que Fillmore proposait initialement six cas primitifs, les tentatives ultérieures d’autres chercheurs ont fait proliférer le répertoire, introduisant des cas tels que le Comitatif, le Trajectoire, le Thème, le But, le Résultat ou la Source, sans qu’un consensus épistémologique clair ne vienne borner cet inventaire. Des linguistes formalistes ont argué que sans critère rigoureux de falsification délimitant le nombre de cas, la théorie risquait de devenir une taxonomie descriptive ad hoc plutôt qu’un modèle explicatif restreint.
Un second point de friction majeur concerne le problème de l’assignation univoque : une entité peut-elle assumer simultanément plusieurs rôles casuels ? Dans un énoncé tel que « Pierre s’habille » ou « Jean a couru jusqu’à l’église », le sujet est indéniablement l’Agent qui contrôle le processus, mais il constitue en même temps le Patient qui subit le changement ou l’entité Thème qui se déplace dans l’espace. Le modèle fillmorien primitif interdisait qu’un argument reçoive plus d’un rôle casuel par proposition, une contrainte rigide qui s’est heurtée à la complexité des faits empiriques.
Enfin, le linguiste Ray Jackendoff et plus tard David Dowty ont contesté la nature catégorielle discrète des cas sémantiques. Dowty a proposé de remplacer ces catégories étanches par des proto-rôles probabilistes (le Proto-Agent et le Proto-Patient), définis comme des faisceaux de propriétés graduelles (volition, perception, causalité, mouvement relatif, existence indépendante). Selon cette perspective, un constituant n’est pas un « Agent » pur, mais possède un ensemble variable de traits agentifs, expliquant pourquoi certains sujets sont plus prototypiques que d’autres et résolvant plusieurs apories formelles de la grammaire des cas originelle.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour appréhender rigoureusement la grammaire des cas, il est indispensable de la distinguer conceptuellement de plusieurs notions linguistiques et psychologiques proches :
- Cas morphologique (Morphological Case) : Flexion de surface (désinence ou marqueur grammatical explicite tel que le nominatif, l’accusatif, le génitif ou le datif) marquant la fonction syntaxique ou casuelle d’un mot dans une langue spécifique. Le cas sémantique de la grammaire des cas est une catégorie conceptuelle profonde universelle, indépendante de la présence ou de l’absence de flexions de surface.
- Rôles thématiques / Rôles Thêta (Theta Roles) : Terme introduit par Noam Chomsky dans le cadre de la théorie du gouvernement et du liage (Government and Binding). Bien qu’héritiers directs des cas sémantiques de Fillmore, les rôles thêta sont intégrés au sein d’une composante modulaire syntaxique stricte (régie par le critère thêta, stipulant que chaque argument reçoit un et un seul rôle thêta), tandis que la grammaire des cas originelle voyait en eux le noyau sémantique organisateur de la grammaire entière.
- Sémantique des cadres (Frame Semantics) : Évolution ultérieure de la grammaire des cas formulée par Fillmore lui-même, élargissant la notion de cadre casuel verbal à l’ensemble du savoir encyclopédique. Alors que la grammaire des cas modélise la proposition linguistique locale, la sémantique des cadres décrit les scènes cognitives globales, les contextes culturels et les réseaux d’arrière-plan nécessaires à la pleine compréhension des concepts.
- Schémas d’événements / Scripts (Event Schemas) : Structures de mémoire cognitive de haut niveau (définies en psychologie cognitive par Schank et Abelson) organisant les séquences d’actions stéréotypées de la vie quotidienne (par exemple, « le script du restaurant »). La grammaire des cas opère au niveau micro-structurel de la proposition prédicative, servant d’interface lexicale et syntaxique permettant d’exprimer les sous-actions d’un script global.
- Fonctions syntaxiques (Sujet, Objet, Complément) : Relations formelles de surface dépendantes de la configuration linéaire et hiérarchique de l’arbre syntaxique d’une langue donnée. Une fonction syntaxique unique (comme le sujet) peut instancier des rôles casuels radicalement distincts (Agent, Expérimentateur, Instrument, Patient).
15. Résumé et points clés
La grammaire des cas a profondément remodelé la compréhension contemporaine des interfaces entre le langage, la perception et la cognition événementielle. Ses apports fondamentaux se résument dans les constats suivants :
- Elle postule la primauté cognitive des relations sémantiques profondes (rôles casuels universels tels qu’Agent, Patient, Instrument, Expérimentateur) sur les agencements syntaxiques de surface.
- Elle démontre que le lexique verbal mental active des « cadres casuels » qui prédéterminent les relations argumentales et guident la prédiction psycholinguistique en temps réel.
- Elle élucide l’invariance sémantique sous-jacente aux transformations formelles (alternances passives, inchoatives, causatives) où le même rôle conceptuel peut endosser des fonctions syntaxiques divergentes de surface.
- Sur le plan ontogénétique, elle prouve que le langage chez le jeune enfant émerge à partir de patrons relationnels d’événements avant toute assimilation de la syntaxe abstraite autonome.
- Ses retombées pratiques irriguent de manière décisive la remédiation neuropsychologique de l’aphasie, l’apprentissage des langues et le traitement automatique du langage naturel via l’étiquetage en rôles sémantiques.
Références
- Chomsky, N. (1981). Lectures on Government and Binding. Foris Publications. https://en.wikipedia.org/wiki/Government_and_binding_theory
- Dowty, D. (1991). Thematic proto-roles and argument selection. Language, 67(3), 547–619. https://www.jstor.org/stable/415037
- Fillmore, C. J. (1968). The case for case. Dans E. Bach & R. T. Harms (Éds.), Universals in Linguistic Theory (pp. 1–88). Holt, Rinehart and Winston. https://en.wikipedia.org/wiki/Case_grammar
- Fillmore, C. J. (1977). The case for case reopened. Dans P. Cole & J. M. Sadock (Éds.), Syntax and Semantics: Grammatical Relations (Vol. 8, pp. 59–81). Academic Press. https://doi.org/10.1163/9789004368866_005
- Jackendoff, R. (1990). Semantic Structures. MIT Press. https://mitpress.mit.edu/9780262600200/semantic-structures/