L’expérience de Brooklands constitue l’un des tournants empiriques les plus décisifs de l’histoire de la psychologie du développement, de la psychiatrie et de l’accompagnement du handicap intellectuel au XXe siècle. Menée entre 1958 et 1960 au Royaume-Uni sous la direction du psychologue néo-zélandais Jack Tizard, cette étude pionnière a démontré de manière irréfutable que le déclin cognitif, social et affectif observé chez les enfants institutionnalisés ne résultait pas exclusivement de leur déficit biologique intrinsèque, mais relevait largement des effets dévastateurs de la privation institutionnelle et de la rigidité des grands asiles hospitaliers. En substituant aux dortoirs surpeuplés une structure résidentielle à taille humaine fondée sur le modèle de l’école maternelle et l’affection individualisée, Brooklands a apporté la preuve scientifique de la plasticité développementale des enfants présentant une déficience intellectuelle sévère, posant ainsi les jalons du mouvement mondial de désinstitutionnalisation.
1. Définition concise
L’expérience de Brooklands (en anglais, Brooklands experiment) désigne une recherche-action longitudinale menée de 1958 à 1960 par Jack Tizard et ses collaborateurs du Maudsley Hospital, comparant deux groupes d’enfants porteurs de déficience intellectuelle sévère : un groupe expérimental relogé dans une maison de type familial (Brooklands) bénéficiant d’une approche éducative active et chaleureuse, et un groupe témoin apparié demeuré dans le cadre asilaire traditionnel du Fountain Hospital à Londres. Cette expérimentation a mis en évidence des gains substantiels chez les enfants transférés, tout particulièrement sur le plan du développement verbal, de la maturité sociale, du jeu symbolique et de la régulation émotionnelle.
Sur le plan conceptuel et épistémologique, l’expérience de Brooklands a opéré une rupture paradigmatique majeure en substituant un modèle psychoéducatif et écologique au modèle strictement biomédical et ségrégatif qui prévalait alors dans la prise en charge de l’oligophrénie. Elle a établi que l’environnement relationnel et matériel constitue un médiateur proximal déterminant du potentiel cognitif, infirmant la croyance d’une trajectoire développementale statique et inaltérable chez les individus présentant une déficience intellectuelle congénitale ou précoce.
2. Étymologie et origines linguistiques
L’expression est un syntagme nominal composé du nom propre toponymique Brooklands et du substantif expérience. Le toponyme provient du nom d’une grande demeure victorienne située à Reigate, dans le comté de Surrey en Angleterre, mise à disposition par le South West Metropolitan Regional Hospital Board pour accueillir l’unité expérimentale. Le terme vieil-anglais brōc (« ruisseau », qui a donné brook) combiné à land (« terre », « domaine ») évoque historiquement une propriété située près d’un cours d’eau.
Le mot français expérience est issu du latin experientia, dérivé du verbe experiri (« faire l’essai », « éprouver », « tenter »), partageant sa racine indo-européenne avec le terme *per- (« tenter », « risquer », présent également dans péril ou expert). Dans le lexique des sciences sociales et de la psychologie clinique anglophone des années 1950, l’adoption du terme Brooklands experiment soulignait la rigueur méthodologique du protocole quasi expérimental (avec groupe contrôle apparié et évaluations standardisées avant/après), contrastant avec les simples observations anecdotiques ou les réformes administratives non évaluées qui dominaient l’assistance publique de l’époque.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français, le terme se prononce phonétiquement [ɛks.pe.ʁjɑ̃s də bʁuk.lɑ̃dz] (ou à l’anglaise [bɹʊk.ləndz]). Il s’agit d’une locution nominale féminine singulière. On retrouve fréquemment dans la littérature spécialisée des variantes synonymiques telles que « l’étude de Brooklands », « la recherche de Brooklands » ou « l’unité résidentielle expérimentale de Brooklands ».
Sur le plan syntaxique, la formule est couramment employée comme sujet ou complément de détermination pour désigner soit l’événement scientifique historique lui-même, soit le dispositif méthodologique et institutionnel spécifique instauré entre 1958 et 1960. Dans les écrits de santé publique et de travail social, elle est régulièrement citée comme archétype méthodologique des « études comparatives milieu hospitalier versus milieu communautaire ».
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender la portée de l’expérience de Brooklands, il est indispensable de la replacer dans le contexte asilaire des années 1950. À cette époque, les enfants étiquetés comme « arriérés mentaux inéducables » ou « imbéciles » (selon la nomenclature nosologique alors en vigueur issue du Mental Deficiency Act de 1913) étaient presque systématiquement placés dès leur jeune âge dans de colossales institutions hospitalières comptant souvent des centaines, voire des milliers de lits. Le Fountain Hospital à Tooting (Londres), où Tizard débuta ses observations, abritait plus de 800 enfants dans des conditions d’encombrement extrême. Les salles communes accueillaient 30 à 40 enfants gérés par un personnel soignant en sous-nombre chronique, soumis à une discipline paramilitaire. Les soins se limitaient à l’hygiène de base, à l’alimentation mécanique et au contrôle physique, interdisant toute interaction affective continue ou personnalisée.
Jack Tizard émit l’hypothèse audacieuse que le retard massif de ces enfants dans l’acquisition du langage, leurs comportements répétitifs (balancements, stéréotypies motrices) et leur apathie n’étaient pas les manifestations inéluctables de leur altération cérébrale, mais les symptômes d’une carence affective et environnementale surajoutée. S’inspirant des travaux contemporains de John Bowlby sur l’attachement et la privation maternelle chez l’enfant sain, ainsi que des théories pédagogiques actives de Susan Isaacs, Tizard postula que ces enfants avaient avant tout besoin des conditions de stimulation et de sécurité affective d’une pouponnière ou d’une école maternelle normale, adaptées à leur âge mental plutôt qu’à leur âge chronologique.
Pour tester cette hypothèse, seize enfants âgés de 4 à 10 ans, ayant un âge mental moyen d’environ 2 ans et demi et diagnostiqués avec une déficience intellectuelle sévère (principalement liée au syndrome de Down ou à des encéphalopathies d’origine organique), furent sélectionnés au Fountain Hospital. Un groupe contrôle de seize autres enfants, rigoureusement appariés selon l’âge chronologique, le sexe, le quotient de développement verbal et le diagnostic médical, fut maintenu dans les dortoirs ordinaires du Fountain Hospital. Les seize enfants du groupe expérimental furent installés à la villa Brooklands, transformée en une unité de vie chaleureuse et lumineuse.
À Brooklands, la rupture organisationnelle fut radicale : au lieu d’une gestion collective indifférenciée, les enfants furent divisés en deux petites « familles » de huit enfants, chacune assignée à deux mères de maison (housemothers) stables et bienveillantes, assistées d’éducatrices formées à la petite enfance. Les barrières, les lits à barreaux et les uniformes furent éliminés. Les enfants portaient leurs propres vêtements, avaient accès à des jouets variés, de la peinture, du sable, de l’eau, et pouvaient explorer librement de vastes jardins extérieurs. La vie quotidienne était rythmée par le jeu libre, des activités de socialisation guidées et, surtout, des interactions langagières permanentes et valorisantes avec les adultes référents.
5. Développement historique
L’essor de l’expérience de Brooklands s’inscrit dans un moment d’intense effervescence intellectuelle et sociale au lendemain de la Seconde Guerre mondiale en Grande-Bretagne. La création du National Health Service (NHS) en 1948 et la publication des rapports de la commission royale sur la législation relative à la maladie mentale et à la déficience mentale (Commission Percy, 1954-1957) créèrent une fenêtre politique favorable à la remise en cause des asiles fermés.
En 1952, Jack Tizard rejoint la Medical Research Council Social Psychiatry Research Unit, dirigée par Aubrey Lewis au sein de l’Institute of Psychiatry du Maudsley Hospital. Avec Neil O’Connor, Tizard avait déjà démontré au début des années 1950 que des adultes étiquetés « déficients mentaux légers » pouvaient acquérir des compétences industrielles complexes s’ils bénéficiaient d’un entraînement systématique et motivant, contredisant le dogme de l’irrécupérabilité professionnelle. Encouragé par ces succès, Tizard se tourna vers la condition des jeunes enfants hébergés dans les asiles pédiatriques.
Financée en grande partie par la National Society for Mentally Handicapped Children (devenue Mencap), l’expérience commença effectivement au printemps 1958 lors du transfert des enfants à Reigate. Durant deux années complètes (1958-1960), Jack Tizard et le psychologue australien J. G. Lyle évaluèrent systématiquement les progrès des deux cohortes à l’aide de protocoles standardisés. La publication des résultats initiaux par Tizard dans le British Medical Journal en 1960, puis la parution des analyses psychométriques détaillées de Lyle dans le Journal of Mental Deficiency Research, eurent l’effet d’une déflagration clinique. L’ouvrage de synthèse de Tizard, Community Services for the Mentally Handicapped (1964), consolida ces observations empiriques pour en faire une véritable doctrine de politique publique.
6. Fondements théoriques
L’expérience de Brooklands se situe au carrefour de trois courants théoriques majeurs du XXe siècle : la théorie de l’attachement, la psychologie du développement cognitif et la sociologie des institutions totales.
Le premier socle repose sur la théorie de la privation maternelle formulée par John Bowlby dans son rapport de 1951 pour l’Organisation mondiale de la santé. Bowlby soutenait que la privation d’un lien d’attachement individualisé, stable et sécurisant durant la prime enfance entraîne des séquelles affectives et intellectuelles irréversibles. Tizard a brillamment étendu cette hypothèse aux enfants porteurs de déficience intellectuelle : il a affirmé que l’inhibition langagière et la détresse émotionnelle de ces enfants n’étaient pas des fatalités neurobiologiques, mais l’effet direct de l’« hospitalisme » et de l’incapacité des institutions traditionnelles à fournir un donneur de soins principal stable auquel l’enfant puisse s’attacher.
Le deuxième fondement provient de la psychologie de l’éducation nouvelle et des théories du développement par le jeu, notamment défendues par Susan Isaacs aux Malting House Schools de Cambridge. Isaacs concevait le jeu actif comme l’activité intellectuelle fondamentale de la petite enfance, indispensable à la découverte causale, au développement langagier et à l’équilibration émotionnelle. Tizard a appliqué ce principe à Brooklands : en traitant les enfants selon leur âge mental (qui se situait entre 2 et 4 ans) et non d’après leur âge chronologique, il leur a offert des opportunités d’apprentissage fondées sur le plaisir, l’exploration sensorimotrice et le mimétisme, aux antipodes du dressage mécanique hospitalier.
Le troisième cadre théorique, d’ordre microsociologique, fait écho aux travaux d’Erving Goffman sur l’« institution totale » (Asylums, 1961) et aux recherches ultérieures de Roy King et Norma Raynes sur la gestion institutionnelle. Tizard a démontré que la taille excessive de l’établissement, la centralisation bureaucratique, la rotation incessante du personnel soignant et la dépersonnalisation des résidents détruisaient les initiatives spontanées et produisaient une apathie acquise. En concevant une unité décentralisée et autonome, il a prouvé qu’un changement de paradigme socioculturel au sein du lieu de vie modifiait la trajectoire développementale individuelle.
7. Composantes clés, types et dimensions
Le modèle mis en œuvre à Brooklands s’articule autour de cinq dimensions fondamentales qui ont redéfini l’écologie du soin résidentiel :
- La structuration en petits groupes de type familial : Le collectif de seize enfants a été scindé en deux groupes étanches de huit résidents, logés dans des espaces domestiques distincts afin de restaurer une ambiance familiale et prévisible.
- La continuité et la stabilité du maternage (Housemother system) : Chaque unité de vie disposait de deux soignantes référentes principales, éliminant les rotations impersonnelles de quarts de travail et autorisant l’éclosion d’un lien d’attachement préférentiel et sécurisant.
- La primauté de l’apprentissage par le jeu et l’initiative de l’enfant : L’abandon de l’entraînement rigide au profit d’activités ludiques spontanées (sable, manipulation d’objets, déguisements, courses dans le parc) adaptées aux compétences motrices et cognitives réelles de chacun.
- L’immersion dans un environnement verbal stimulant : Les auxiliaires de puériculture et éducatrices s’adressaient constamment aux enfants avec une prosodie chaleureuse, verbalisaient les émotions, lisaient des contes, chantaient des comptines et encourageaient activement l’expression orale et gestuelle des enfants.
- L’ouverture vers la communauté locale : Brooklands n’était pas un enclos clos ; les enfants sortaient dans le quartier, allaient faire des courses avec les éducatrices, se promenaient dans les parcs publics et recevaient des visites régulières de leurs parents, qui étaient encouragés à maintenir des liens étroits.
8. Exemples et cas illustratifs
L’observation longitudinale des enfants de Brooklands offre des contrastes spectaculaires avec leur état antérieur au Fountain Hospital. Un cas emblématique est celui d’un jeune garçon de 7 ans porteur de trisomie 21 qui, à son arrivée du Fountain Hospital, était entièrement mutique, portait des couches, refusait tout contact oculaire et manifestait d’intenses crises de colère accompagnées de balancements corporels rythmés dès qu’un adulte s’approchait. Au Fountain, en raison de son agitation, il passait une grande partie de ses journées confiné dans un berceau haut à barreaux métalliques.
Après six mois passés à Brooklands auprès de la même éducatrice référente, ce garçon a progressivement cessé ses stéréotypies d’auto-apaisement. La possibilité de manipuler de la terre, de jouer dans l’eau tiède et de recevoir des étreintes chaleureuses a fait chuter son niveau d’anxiété chronique. À l’issue des deux années d’expérimentation, il avait acquis la propreté diurne, marchait avec assurance, utilisait des phrases simples de deux ou trois mots pour formuler ses désirs (« encore jus », « promener avec Sarah ») et participait avec jubilation à des jeux de « faire semblant » avec ses pairs.
Un autre exemple saisissant documenté par Jack Tizard concerne le comportement alimentaire. Au Fountain Hospital, les repas devaient être distribués et avalés en moins de quinze minutes : les infirmières gavaient les enfants à la cuillère pour respecter les horaires stricts de l’établissement. À Brooklands, les enfants s’installaient autour de petites tables de quatre avec leur soignante, apprenaient à tenir leur propre cuillère, à choisir entre deux aliments et à converser. Bien que les premiers mois aient été marqués par des maladresses et des salissures considérables, en moins d’une année, la quasi-totalité des enfants avait acquis une autonomie complète à table, manifestant des conduites de partage et de politesse élémentaire.
9. Mesure et évaluation
L’une des plus grandes forces de l’expérience de Brooklands réside dans la rigueur de son dispositif évaluatif, piloté principalement par le psychologue J. G. Lyle. Les protocoles psychométriques et observationnels ont combiné des évaluations quantitatives standardisées et des grilles de cotation comportementale systématique :
- L’échelle de vocabulaire verbal de Minnesota et l’échelle verbale de Terman-Merrill (Binet-Simon révisé) : Utilisées pour mesurer spécifiquement l’âge verbal, le vocabulaire réceptif et expressif ainsi que la complexité des énoncés linguistiques.
- L’échelle de performance de Merrill-Palmer : Destinée à évaluer les capacités cognitives non verbales, l’intelligence pratique et la motricité fine, afin de dissocier les gains strictement linguistiques des habiletés manipulatoires.
- L’échelle de maturité sociale de Vineland (Vineland Social Maturity Scale) : Employée pour quantifier le quotient social, l’autonomie dans les actes de la vie quotidienne (habillage, hygiène, alimentation) et la communication interpersonnelle.
- Observations directes par échantillonnage temporel : Des observateurs indépendants ont chronométré la fréquence des stéréotypies, la nature des interactions sociales (isolement versus jeu coopératif) et la typologie des affects exprimés (détresse, indifférence, joie).
Les deux groupes (Brooklands et Fountain) ont été évalués avant le transfert (ligne de base), puis après douze et vingt-quatre mois d’intervention. Ce protocole rigoureux a permis d’isoler l’impact spécifique de l’environnement éducatif et relationnel en contrôlant les biais liés à la maturation biologique naturelle.
10. Applications et portée pratique
L’expérience de Brooklands n’a pas seulement été une démonstration académique ; elle a servi de matrice pratique aux réformes des systèmes de santé et d’éducation spécialisée à travers le monde occidental. En Grande-Bretagne, elle a directement inspiré la politique gouvernementale formalisée dans le Livre blanc de 1971, Better Services for the Mentally Handicapped, qui programmait la réduction drastique du nombre de lits en hôpitaux de longue durée au profit de structures résidentielles de petite taille implantées au cœur des villes.
Dans le domaine éducatif, Brooklands a prouvé que les enfants présentant une déficience intellectuelle profonde n’étaient pas « inéducables ». Cette démonstration a conduit à un basculement historique majeur : l’adoption de l’Education (Handicapped Children) Act de 1970 au Royaume-Uni, qui a transféré la responsabilité de la scolarisation de ces enfants du ministère de la Santé au ministère de l’Éducation, affirmant pour la première fois que tout enfant, quelle que soit la sévérité de son handicap, jouit d’un droit inaliénable à l’instruction.
Au niveau clinique et médico-social international, le modèle de Brooklands a jeté les bases des principes de normalisation théorisés par Bengt Nirje en Scandinavie et popularisés en Amérique du Nord par Wolf Wolfensberger. La démonstration que des groupes restreints et une philosophie chaleureuse favorisent les compétences adaptatives a inspiré la création de foyers de vie communautaires, de maisons d’accueil spécialisées et, plus tard, d’appartements partagés avec accompagnement personnalisé.
11. Recherche et preuves empiriques
Les données empiriques recueillies par Jack Tizard et J. G. Lyle ont mis en lumière des divergences de trajectoires nettes entre les deux cohortes sur la période de deux ans :
Sur le plan du développement verbal, l’écart était saisissant. Alors que le groupe témoin resté au Fountain Hospital affichait une stagnation, voire une régression de son âge verbal (qui progressait à un rythme très inférieur à l’avancée de leur âge chronologique), les enfants de Brooklands ont progressé en moyenne de quatorze mois en âge verbal sur une période de vingt-quatre mois réels. Leurs énoncés oraux sont devenus plus complexes, leur répertoire lexical s’est considérablement élargi, et leur capacité à formuler des questions ou des requêtes a été multipliée par quatre comparativement aux enfants maintenus dans le cadre hospitalier traditionnel.
En revanche, sur les épreuves de performance non verbale (mesurées par l’échelle de Merrill-Palmer), les gains entre le groupe de Brooklands et le groupe témoin ne présentaient pas de différence statistiquement significative, les deux cohortes affichant une progression modeste et similaire. Ce résultat précis a constitué une preuve expérimentale majeure : il a validé l’hypothèse selon laquelle la privation institutionnelle affecte de manière disproportionnée le langage et la socialisation humaine — compétences intrinsèquement dépendantes d’interactions verbales interindividuelles riches et d’une sécurité affective —, alors que les compétences motrices de base dépendent davantage de la maturation biologique intrinsèque.
Sur le plan socio-émotionnel, les données observationnelles montrèrent une métamorphose spectaculaire. Les enfants de Brooklands ont vu leurs épisodes d’énurésie diurne, de balancements stéréotypés et d’automutilations diminuer de façon radicale, parallèlement à une émergence robuste du jeu collaboratif, de l’empathie envers leurs pairs blessés ou chagrins, et d’un attachement sélectif et sécurisé envers leurs éducatrices.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’expérience de Brooklands reflète les normes culturelles britanniques de l’après-guerre, marquées par l’idéalisation de la famille nucléaire, de la maison individuelle de banlieue avec jardin et du rôle central de la « mère nourricière » (housemother). Cette transposition du modèle familial bourgeois victorien au sein d’une unité de soins a façonné la conception occidentale moderne des maisons de groupe (group homes).
Toutefois, la réception de cette recherche a varié sensiblement selon les contextes culturels et politiques. En Scandinavie, où la social-démocratie promouvait une égalité radicale des droits civiques, Brooklands a été accueilli comme une confirmation immédiate de la nécessité de supprimer sans délai tous les grands asiles, donnant naissance au concept suédois de « normalisation » des conditions d’existence. Aux États-Unis, en revanche, où régnait un modèle médical puissant et de gigantesques institutions publiques de plusieurs milliers de résidents (comme Willowbrook State School), l’expérience de Brooklands a d’abord été accueillie avec scepticisme par les gestionnaires hospitaliers, qui la jugeaient inapplicable à grande échelle en raison de son coût prévisionnel en ressources humaines.
Dans les cultures non occidentales fondées sur des solidarités communautaires élargies et intergénérationnelles (comme dans certaines sociétés traditionnelles d’Afrique subsaharienne ou d’Asie du Sud), l’institutionnalisation de masse n’a jamais été la norme dominante, le soutien de l’enfant handicapé incombant naturellement au réseau familial élargi. Cependant, le modèle de Brooklands a influencé les ONG internationales qui ont cherché à éviter l’importation du modèle asilaire occidental dans les pays en voie de développement, plaidant dès les années 1970 pour des services de proximité et une réadaptation à base communautaire (RBC).
13. Critiques, débats et limites
Malgré son statut d’étude classique fondatrice, l’expérience de Brooklands a suscité plusieurs critiques méthodologiques et débats éthiques rétrospectifs :
D’un point de vue éthique contemporain, le protocole pose la question douloureuse du devenir du groupe témoin. Seize enfants furent maintenus dans un environnement institutionnel appauvrissant et nocif uniquement pour servir de groupe de comparaison, tandis que seize de leurs camarades bénéficiaient d’un environnement épanouissant. De surcroît, à la fin de l’expérimentation en 1960, plusieurs enfants de Brooklands ont été confrontés à un retour en institution traditionnelle ou à des incertitudes majeures quant à la continuité de leur prise en charge, ce qui a pu occasionner de nouveaux traumatismes d’arrachement affectif.
Sur le plan méthodologique, la taille réduite de l’échantillon (seize enfants par groupe, soit trente-deux enfants au total) constitue une faiblesse évidente selon les standards modernes des essais cliniques randomisés. Certains détracteurs contemporains ont également souligné un « effet Hawthorne » potentiel : le personnel de Brooklands, sachant qu’il participait à une expérience scientifique d’avant-garde hautement médiatisée, était exceptionnellement motivé et enthousiaste, un dynamisme difficilement reproductible dans des services médico-sociaux ordinaires financés au rabais.
D’autres chercheurs ont pointé une confusion possible des variables indépendantes : était-ce la réduction de la taille de l’unité (huit enfants par famille), l’amélioration du ratio personnel/enfants, la formation spécifique des éducatrices au modèle de l’école maternelle, ou la présence d’un matériel pédagogique abondant qui a produit les progrès constatés ? L’expérience de Brooklands a testé un « ensemble » écologique complet sans pouvoir isoler analytiquement la part relative de chacun de ces facteurs.
14. Termes associés et distinctions
Pour situer précisément l’expérience de Brooklands dans le champ conceptuel de la psychologie et du handicap, il convient de la distinguer de notions connexes :
- Hospitalisme (René Spitz) : Alors que les travaux de René Spitz sur l’hospitalisme portaient sur des nourrissons neurotypiques privés de leur mère en pouponnière hospitalière et décrivaient un tableau de dépression anaclitique et de marasme, Brooklands a démontré que des enfants plus âgés, porteurs d’un handicap intellectuel d’origine neurodéveloppementale, étaient eux aussi victimes de ce phénomène et pouvaient en guérir partiellement dès lors que l’environnement s’humanisait.
- Désinstitutionnalisation : Processus socio-politique et juridique global visant la fermeture définitive des grands hôpitaux psychiatriques et asilaires au profit de services de proximité. L’expérience de Brooklands n’était pas la désinstitutionnalisation elle-même, mais l’une de ses preuves de concept empiriques les plus convaincantes.
- Principe de normalisation : Concept théorique forgé par Bengt Nirje stipulant que les personnes ayant une déficience intellectuelle doivent pouvoir mener une existence aussi proche que possible des rythmes et normes de la société ordinaire. Brooklands en a fourni une illustration pratique avant même la formalisation du terme.
- Expérience de Willowbrook : Par opposition au programme de réadaptation bienveillant de Brooklands, l’école d’État de Willowbrook à New York est restée tristement célèbre pour ses dérives asilaires extrêmes et les expérimentations virales controversées sur l’hépatite menées par Saul Krugman dans les années 1950 et 1960.
15. Résumé et points clés
L’expérience de Brooklands (1958-1960), conduite sous l’égide de Jack Tizard, représente une date charnière dans l’histoire des sciences humaines et de l’accompagnement médico-social :
- Elle a démontré expérimentalement que la sévérité du déficit verbal et comportemental des enfants institutionnalisés résultait d’une privation environnementale et affective acquise, et non d’une limite neurobiologique infranchissable.
- En transposant l’esprit de l’école maternelle et du foyer familial dans une unité de petite taille (groupes de 8 enfants avec éducatrices référentes), les enfants ont réalisé des progrès vertigineux en communication verbale, autonomie et jeu social.
- Les gains ont concerné de manière élective le développement verbal et socio-affectif, tandis que les compétences pratiques manipulatoires sont restées stables, prouvant la sensibilité spécifique du langage à la qualité du lien affectif.
- Elle a amorcé le démantèlement mondial des asiles pédiatriques de longue durée et a permis la reconnaissance officielle du droit inconditionnel de tout enfant à une scolarisation adaptée.
Références
Bowlby, J. (1951). Maternal care and mental health. World Health Organization Monograph Series, No. 2. Genève : Organisation mondiale de la santé.
Isaacs, S. (1930). Intellectual growth in young children. Londres : Routledge & Kegan Paul.
King, R. D., Raynes, N. V., & Tizard, J. (1971). Patterns of residential care: Sociological studies in institutions for handicapped children. Londres : Routledge & Kegan Paul.
Lyle, J. G. (1960). The effect of an institution environment upon the verbal development of imbecile children: II. Speech and language. Journal of Mental Deficiency Research, 4(1), 14–23.
Nirje, B. (1969). The normalization principle and its human management implications. Dans R. B. Kugel & W. Wolfensberger (Éds.), Changing patterns in residential services for the mentally retarded (pp. 179–195). Washington, DC : President’s Committee on Mental Retardation.
Tizard, J. (1960). Residential care of mentally handicapped children. British Medical Journal, 1(5178), 1041–1046.
Tizard, J. (1964). Community services for the mentally handicapped. Londres : Oxford University Press.