L’évaluation du risque clinique constitue l’un des piliers méthodologiques et déontologiques les plus cruciaux de la pratique contemporaine en psychologie légale, en psychiatrie et en criminologie clinique. Face à l’impératif de concilier la protection de la société avec le respect fondamental des libertés individuelles et des droits des patients, cette discipline a profondément transformé ses modèles épistémologiques au cours des dernières décennies. Loin des simples prédictions intuitives du siècle passé, la démarche actuelle s’appuie sur une synthèse rigoureuse de données empiriques, de variables biopsychosociales dynamiques et de cadres d’intervention individualisés.
Évaluation du risque clinique
1. Définition concise
L’évaluation du risque clinique désigne un processus diagnostique, pronostique et décisionnel formalisé par lequel un professionnel de la santé mentale recueille et interprète des données cliniques, anamnestiques et contextuelles afin d’estimer la probabilité, l’imminence, la gravité et la nature d’un comportement préjudiciable futur (tel qu’une agression physique, une récidive délictuelle ou une tentative de suicide), tout en identifiant les leviers thérapeutiques et sécuritaires permettant d’en atténuer la survenue.
Sur le plan psychopathologique, cette démarche ne se réduit pas à une catégorisation binaire ou statique de la « dangerosité » d’un individu. Elle se conçoit comme une modélisation dynamique et contextualisée des interactions entre des vulnérabilités individuelles sous-jacentes, des facteurs de stress environnementaux immédiats et des ressources de protection psychosociales.
Au-delà de la prédiction probabiliste, l’évaluation du risque clinique s’oriente désormais prioritairement vers la gestion du risque (risk management). Son objectif premier réside dans l’élaboration de stratégies préventives adaptées, garantissant une prise en charge clinique proportionnée et étayée par les données de la recherche scientifique.
2. Étymologie et origine linguistique
Le terme « évaluation » trouve son origine dans l’ancien français esvaluer, dérivé du préfixe latin ex- (« hors de ») et de valere (« valoir, avoir de la force ou du prix »), désignant l’action de fixer la valeur, l’importance ou l’ampleur d’un phénomène. Le mot « risque » provient quant à lui du latin médiéval risicum, emprunté à l’italien risco ou rischio (écueil, danger potentiel pour les navigateurs), lui-même probablement issu du grec byzantin rhizikon, signifiant falaise, écueil ou sort défavorable.
L’adjectif « clinique » procède du grec ancien klinikē (de klinē, le lit), faisant originellement référence à la médecine pratiquée au chevet du malade, impliquant l’observation directe, l’écoute et l’analyse minutieuse des signes singuliers manifestés par l’individu souffrant.
L’expression composée « évaluation du risque clinique » s’est cristallisée dans la littérature internationale sous l’appellation anglophone de clinical risk assessment. Elle a fait son apparition progressive au cours des années 1970 et 1980 dans le sillage des débats juridiques et psychiatriques entourant l’institutionnalisation involontaire et la récidive criminelle, avant de s’imposer dans l’espace francophone à la fin du XXe siècle pour remplacer des notions plus archaïques et stigmatisantes telles que la « prédiction de la dangerosité ».
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, l’expression s’énonce en alphabet phonétique international selon la transcription suivante : /e.va.lɥa.sjɔ̃ dy ʁisk kli.nik/. Il s’agit d’un syntagme nominal féminin complexe, constitué d’un nom noyau substantif (« évaluation »), complété par un syntagme prépositionnel (« du risque », contraction de la préposition « de » et de l’article défini « le ») et déterminé par un adjectif qualificatif épithète (« clinique »).
Dans la littérature spécialisée et les rapports médico-légaux, le terme s’emploie principalement au singulier lorsqu’il désigne la méthodologie générale ou le processus conceptuel (« l’évaluation du risque clinique requiert une formation rigoureuse »). Il s’utilise également au pluriel (« les évaluations du risque clinique réalisées dans ce service ») pour renvoyer aux actes d’expertise spécifiques ou aux bilans individuels formalisés. Des variantes terminologiques synonymes ou connexes apparaissent fréquemment dans le discours institutionnel, telles que « l’appréciation du risque de violence » ou « l’évaluation structurée du risque ».
4. Explication conceptuelle détaillée
Comprendre l’évaluation du risque clinique exige de dépasser la vision profane assimilant le risque à un trait immuable gravé dans la personnalité du sujet. Dans les paradigmes modernes de la psychologie légale et de la psychiatrie, le risque est conceptualisé comme un état probabiliste, contextuel, multifactoriel et fondamentalement fluctuant dans le temps.
L’évaluation s’articule autour de l’articulation méthodique entre plusieurs catégories de variables :
- Les facteurs statiques (ou historiques) : Ces éléments appartiennent au passé biographique de l’individu et s’avèrent immuables. Ils incluent l’âge au premier passage à l’acte délictuel ou suicidaire, les antécédents d’agressions graves, les traumatismes complexes durant l’enfance ou encore l’histoire familiale de troubles psychiatriques majeurs. Bien qu’ils fournissent une ligne de base épidémiologique solide, ils n’offrent aucune prise directe pour le changement thérapeutique.
- Les facteurs dynamiques stables : Il s’agit de traits ou de conditions psychologiques modifiables à moyen ou long terme par le biais d’interventions ciblées. On y retrouve les croyances justifiant l’usage de la force, les distorsions cognitives, l’impulsivité dysfonctionnelle, les traits psychopathiques de la personnalité ou les troubles chroniques de l’usage de substances psychoactives.
- Les facteurs dynamiques aigus (ou déclencheurs) : Ce sont des variables à variation rapide, mesurables en heures ou en jours, qui signalent une détérioration abrupte de l’équilibre psychique. Les états de décompensation psychotique aiguë, les épisodes de colère explosive, l’intoxication sévère, la rupture soudaine d’une alliance thérapeutique ou un rejet affectif violent incarnent ces déclencheurs immédiats.
- Les facteurs de protection : Élément trop longtemps négligé, les variables protectrices englobent le soutien social perçu, la réceptivité aux soins, les capacités de régulation émotionnelle, l’empathie résiduelle, l’insertion professionnelle et l’accès à un environnement structuré et bienveillant.
Sur le plan épistémologique, l’évaluation du risque s’efforce de répondre à quatre questions interconnectées : quelle est la nature prévisible du préjudice ? Quelle en est la gravité potentielle ? Quelle est la plausibilité temporelle de son émergence ? Quelles circonstances environnementales ou relationnelles augmentent ou réduisent ce danger ?
Le clinicien n’agit donc pas en devin prédisant l’avenir de manière fataliste, mais en formulateur d’hypothèses étiologiques. Cette formulation clinique du risque vise à cartographier les scénarios plausibles de décompensation et de passage à l’acte, afin de prescrire les mesures de surveillance, de contention environnementale et de réhabilitation psychothérapeutique adéquates.
5. Évolution historique
L’histoire de l’évaluation du risque clinique se divise classiquement en quatre générations successives d’outils et de pratiques, témoignant du passage d’une intuition purement subjective à une démarche scientifique hautement sophistiquée :
La première génération (le jugement clinique non structuré) : Jusqu’aux années 1970, l’évaluation reposait exclusivement sur l’impression globale du psychiatre ou du psychologue lors d’un entretien libre. Cette approche, dominée par la notion floue de « dangerosité », souffrait d’un manque criant de fiabilité inter-juges et d’une validité prédictive à peine supérieure au hasard. L’ouvrage séminal de John Monahan en 1981, intitulé The Clinical Prediction of Violent Behavior, a constitué un séisme académique en démontrant que les cliniciens se trompaient dans deux tiers de leurs prédictions de violence future, générant un nombre massif de faux positifs et conduisant à des détentions psychiatriques arbitraires et prolongées.
La deuxième génération (les outils actuariels purs) : En réaction aux défaillances du jugement intuitif, les chercheurs ont développé durant les années 1980 et 1990 des échelles mécaniques strictement statistiques, inspirées des modèles des compagnies d’assurance. Des instruments tels que la Violence Risk Appraisal Guide (VRAG) attribuaient des scores numériques fondés presque exclusivement sur des facteurs statiques du passé. Si la validité prédictive brute s’en est trouvée considérablement accrue, cette génération a été vivement critiquée pour son fatalisme : incapable de mesurer le changement thérapeutique ou l’amélioration du patient, elle s’avérait d’une utilité clinique quasi nulle pour planifier un traitement.
La troisième génération (les instruments basés sur le jugement clinique structuré) : À la fin des années 1990, des équipes de cliniciens et d’universitaires canadiens (notamment Christopher Webster, Stephen Hart et Kevin Douglas) ont conçu l’approche dite du Structured Professional Judgment (SPJ), incarnée par la création du HCR-20 (Historical-Clinical-Risk Management). Cette méthode associe des listes standardisées de facteurs de risque validés par la recherche empirique à la souplesse de l’expertise clinique, autorisant l’évaluation conjointe d’éléments statiques, de facteurs dynamiques et de la réactivité aux thérapies.
La quatrième génération (les systèmes intégrés de gestion et de facteurs de protection) : Depuis le début du XXIe siècle, la quatrième génération enrichit l’évaluation en intégrant explicitement les facteurs de protection (comme la grille SAPROF – Structured Assessment of PROtective Factors), le suivi longitudinal de la trajectoire du patient et la liaison automatique de chaque facteur identifié à une intervention clinique ciblée, conformément aux principes du modèle R-B-R (Risque-Besoin-Réceptivité).
6. Fondements théoriques
L’évaluation du risque clinique puise sa cohérence dans plusieurs cadres conceptuels majeurs de la psychologie et de la psychiatrie :
Le modèle Risque-Besoin-Réceptivité (R-B-R) : Formulé par les psychologues canadiens Don Andrews et James Bonta, ce métamodèle postule que : (1) l’intensité de l’intervention doit correspondre au niveau de risque du sujet (principe de Risque) ; (2) les cibles du traitement doivent porter sur les besoins criminogènes dynamiques directement liés à l’agir violent (principe de Besoin) ; et (3) les modalités thérapeutiques doivent s’adapter aux capacités cognitives, au style d’apprentissage et à la motivation du patient (principe de Réceptivité).
Le paradigme biopsychosocial et le modèle stress-vulnérabilité : Ce modèle envisage le passage à l’acte comme l’expression d’une tension aiguë survenant chez un individu porteur de vulnérabilités neurobiologiques (dérégulation sérotoninergique, dysfonctionnements du cortex préfrontal orbitaire), psychologiques (attachement insécure désorganisé, schémas cognitifs hostiles) et sociales (précarité, marginalisation, délinquance par les pairs). Le risque clinique s’active lorsque les stresseurs environnementaux excèdent les mécanismes d’adaptation (coping) du sujet.
La psychopathologie des conduites violentes : Les travaux de Robert Hare sur le concept de trouble de la personnalité antisociale et de psychopathie ont démontré le rôle déterminant des traits interpersonnels et affectifs (égocentrisme grandiose, manipulation, absence totale de remords ou d’empathie) dans la perpétration répétée de violences instrumentales et prédatrices, distinguant ces dernières des violences réactives ou affectives déclenchées par une détresse émotionnelle intolérable.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
Une évaluation rigoureuse du risque clinique se décline selon des typologies et des dimensions fonctionnelles complémentaires :
- La typologie des risques évalués :
- Le risque hétéro-agressif général et violent : Risque de coups, blessures graves, homicides ou violences armées.
- Le risque d’infraction sexuelle : Estimé via des instruments spécifiques (tels que la STATIC-99R ou la RSVP) focalisés sur les intérêts paraphiliques, la déviance sexuelle et les distorsions cognitives spécifiques aux abus.
- Le risque auto-agressif et suicidaire : Évaluation minutieuse de l’idéation de mort, de l’intentionnalité, de l’accès à des moyens létaux, du désespoir existentiel et du sentiment de fardeau pour autrui.
- Le risque d’automutilation non suicidaire : Comportements de coupures ou de brûlures utilisés comme mécanismes dysfonctionnels de régulation d’un affect insupportable.
- Le risque de récidive d’infraction non violente : Notamment les vols, les escroqueries ou les trafics de substances illicites.
- Les dimensions temporelles et qualitatives :
- La probabilité : Chance relative ou estimation catégorielle (faible, modéré, élevé) qu’un acte survienne dans un horizon temporel donné.
- L’imminence : Horizon chronologique prévisible (heures, jours, semaines ou années).
- La gravité : Ampleur des dommages prévisibles, allant de menaces verbales à des atteintes létales irrémédiables.
- La réversibilité : Capacité des actions cliniques et thérapeutiques à infléchir rapidement la trajectoire de l’individu.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la mise en pratique de ces modèles théoriques, deux vignettes cliniques emblématiques permettent de mesurer la finesse du raisonnement professionnel :
Cas 1 : Évaluation de la violence chez un patient schizophrène en milieu médicolégal :
Monsieur A., 34 ans, est hospitalisé sous contrainte après avoir agressé physiquement son voisin avec une arme blanche, sous l’emprise d’un délire paranoïaque de persécution non traité et d’une consommation massive de cannabis. L’évaluation via l’échelle HCR-20 fait apparaître un risque historique élevé (antécédents d’actes violents en phase délirante, rupture scolaire précoce). Sur le plan dynamique (facteurs C), le délire est désormais encapsulé grâce à la mise en place d’un traitement antipsychotique atypique, mais le patient présente encore une anosognosie partielle et une tentation persistante de consommer des cannabinoïdes.
La formulation du risque indique que le risque de violence est actuellement faible au sein du service fermé hautement cadré, mais qu’il deviendrait élevé en cas de sortie sans accompagnement avec rechute toxique. Le plan de gestion du risque préconisera ainsi un transfert progressif vers une unité de réhabilitation, une thérapie cognitivo-comportementale pour les symptômes résiduels, un suivi addictologique strict avec contrôle urinaire et le maintien d’une mesure de curatelle renforcée pour protéger ses conditions d’hébergement.
Cas 2 : Évaluation du risque suicidaire chez une patiente présentant un trouble de la personnalité borderline :
Madame B., 27 ans, se présente aux urgences psychiatriques après une rupture conjugale violente. Elle rapporte des idées suicidaires explicites (« Je veux me jeter d’un pont ») et une impulsivité marquée. L’évaluation statique met en lumière trois antécédents d’intoxications médicamenteuses volontaires sans gravité létale réelle mais avec forte intentionnalité impulsive.
L’évaluation des facteurs dynamiques révèle une douleur psychique aiguë (psychache), une sensation d’abandon insupportable et un épuisement émotionnel majeur. En revanche, l’évaluation des facteurs protecteurs met en évidence une relation d’attachement extrêmement positive avec sa sœur aînée et une forte alliance avec sa psychothérapeute ambulatoire. Plutôt que de recourir à une hospitalisation prolongée qui favoriserait la régression et la chronicisation, le clinicien établit un « contrat de sécurité » personnalisé, mobilise la présence continue de la sœur pendant 48 heures, ajuste temporairement la posologie d’un anxiolytique et organise un rendez-vous prioritaire de thérapie comportementale dialectique dès le surlendemain.
9. Mesure, instruments et évaluation
La pratique contemporaine de l’évaluation du risque repose sur un éventail d’échelles et de guides standardisés dont la validité psychométrique a été démontrée à l’échelle internationale :
Dans le domaine de l’évaluation du risque de violence interpersonnelle, la version 3 du HCR-20 (Historical-Clinical-Risk Management-20) constitue la référence mondiale reconnue en psychiatrie médicolégale. Elle évalue dix facteurs historiques passés (H), cinq facteurs cliniques actuels (C) et cinq facteurs futurs de gestion du risque (R). Le clinicien ne se contente pas d’additionner les scores : il évalue si chaque item est présent et surtout s’il est fonctionnellement pertinent dans le scénario de violence du sujet.
Pour les violences sexuelles, des outils tels que la STATIC-99R (approche actuarielle) calculent un niveau de risque statistique à partir des condamnations passées, des caractéristiques des victimes et de l’âge du délinquant. Ces outils sont avantageusement complétés par la RSVP (Risk of Sexual Violence Protocol), un guide de jugement clinique structuré examinant des dimensions sexologiques plus dynamiques.
Concernant l’évaluation du risque suicidaire, plusieurs échelles validées orientent le diagnostic, comme la Columbia-Suicide Severity Rating Scale (C-SSRS) ou l’échelle SAD PERSONS. Ces outils quantifient l’intensité des pensées suicidaires, la présence d’un plan d’action préparé, la létalité perçue des moyens envisagés et l’absence de freins protecteurs.
Enfin, l’évaluation globale ne saurait faire l’économie d’une mesure des traits de personnalité sous-jacents, fréquemment explorés à l’aide de l’échelle d’évaluation de la psychopathie de Hare (Psychopathy Checklist-Revised, ou PCL-R), dont la validité est universellement documentée pour identifier les individus à haut risque de récidive polymorphe.
10. Applications et portée pratique
L’évaluation du risque clinique déploie ses répercussions dans de multiples arènes institutionnelles et sociétales :
En milieu pénitentiaire et médicolégal : Elle éclaire les décisions fondamentales relatives aux autorisations de sortie sous écrou, à la libération conditionnelle, aux permissions de visite ou au maintien sous mesure d’internement de défense sociale. Les juges de l’application des peines et les magistrats s’appuient massivement sur ces bilans pour ajuster les modalités de surveillance socio-judiciaire.
En psychiatrie générale et services d’urgences : Face à un patient en crise, l’urgentiste ou le psychiatre de liaison utilise ces méthodologies pour déterminer la nécessité d’une hospitalisation psychiatrique sans consentement (soins psychiatriques à la demande d’un tiers ou sur décision du représentant de l’État), afin de prévenir un passage à l’acte homicide ou suicidaire imminent.
En santé au travail et dans les organisations : Les spécialistes de la gestion de menaces (threat assessment) analysent les risques d’agression envers des collègues, de harcèlement persistant ou de représailles violentes de la part de salariés licenciés, posant ainsi les bases de plans de sécurité physique et d’intervention psychologique précoce.
11. Recherches et preuves empiriques
Des centaines d’études méta-analytiques ont permis de consolider la légitimité scientifique de l’évaluation structurée du risque clinique :
Les travaux de John Monahan et Henry Steadman au sein de la célèbre étude longitudinale MacArthur Violence Risk Assessment Study (1998, 2001) ont suivi plus de 1 000 patients psychiatriques après leur sortie de l’hôpital. Leurs résultats ont démontré avec éclat que les malades mentaux souffrant de troubles psychiatriques purs ne présentent pas un taux de violence supérieur à celui de la population générale vivant dans les mêmes quartiers défavorisés. En revanche, le risque augmente de manière substantielle lorsque le trouble psychiatrique coïncide avec une toxicomanie active ou une comorbidité psychopathique.
D’autres méta-analyses majeures, telles que celles conduites par Guy, Douglas et Hendry (2010), confirment que le jugement clinique structuré (SPJ) affiche une précision pronostique (mesurée par l’aire sous la courbe ROC, ou AUC) généralement située entre 0,70 et 0,85, surclassant systématiquement le jugement clinique intuitif non structuré et égalant, tout en offrant une meilleure transférabilité thérapeutique, les meilleurs scores actuariels.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’application d’outils d’évaluation du risque clinique standardisés soulève d’immenses défis lorsqu’elle traverse des frontières géographiques, linguistiques ou ethniques :
La majorité des instruments phares (HCR-20, PCL-R, STATIC-99) ont été créés et standardisés au Canada, aux États-Unis et au Royaume-Uni au sein d’échantillons majoritairement masculins et occidentaux. Transposer ces métriques sur des populations minoritaires (comme les populations autochtones en Amérique du Nord ou les communautés issues de l’immigration en Europe) risque d’engendrer un biais systématique de sur-attribution de risque. Par exemple, des facteurs historiques tels que le contact précoce avec les forces de l’ordre ou la rupture de liens familiaux peuvent refléter des dynamiques de racisme systémique, de discrimination policière ou de traumatismes transgénérationnels plutôt qu’une dangerosité criminelle intrinsèque.
De surcroît, la sémiologie de l’agressivité et de la détresse suicidaire varie considérablement d’une culture à l’autre. Dans certaines communautés, le risque ne s’exprime pas par une verbalisation directe de l’intention de mourir ou de blesser, mais par des idiomes de détresse somatiques, des manifestations d’honneur familial ou des conduites de retrait spirituel. L’expert clinicien se doit dès lors de faire preuve de compétence culturelle, en intégrant des informateurs clés issus de la communauté du patient et en s’interdisant toute interprétation rigide ou décontextualisée des items quantitatifs.
13. Critiques, controverses et limites épistémologiques
L’évaluation du risque clinique fait l’objet de vifs débats éthiques, philosophiques et scientifiques :
Le paradoxe de la prévention et le problème des faux positifs : Parce que les violences graves et les suicides demeurent des événements statistiquement rares à l’échelle d’une population globale (faible taux de base), même un outil doué d’une excellente spécificité produira inévitablement un nombre significatif de faux positifs. Concrètement, des individus identifiés comme étant « à haut risque » ne commettront jamais l’acte redouté. Sur le plan éthique, cela pose la question douloureuse de l’enfermement préventif et de la privation de liberté imposée à des personnes innocentes au seul nom d’une précaution statistique.
Le risque de déshumanisation technocratique : Certains courants psychanalytiques et humanistes reprochent aux échelles de risque de transformer la rencontre clinique en un simple exercice mécanique de « cochage de cases », diluant la compréhension subjective de la souffrance de l’individu et obscurcissant la dynamique transférentielle au profit d’un utilitarisme de contrôle social.
La responsabilité légale et le devoir de protéger : Depuis la célèbre jurisprudence américaine Tarasoff v. Regents of the University of California (1976), qui a consacré l’obligation légale pour les thérapeutes de rompre le secret médical pour avertir une victime potentielle menacée de mort par leur patient, les praticiens se trouvent coincés entre le respect strict de la confidentialité médicale et la peur panique de poursuites juridiques en cas de passage à l’acte imprévu, incitant parfois à une pratique défensive excessive (sur-hospitalisation d’urgence).
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Afin de préserver la clarté conceptuelle, il convient de distinguer l’évaluation du risque clinique de plusieurs notions voisines souvent confondues :
- Dangerosité versus Risque : La « dangerosité » est un concept juridique et psychiatrique classique, le plus souvent perçu comme une propriété intrinsèque, stable et quasi inéluctable de la personnalité. À l’opposé, le « risque clinique » est probabiliste, contingent, évolutif et dépendant des variables d’environnement.
- Jugement actuariel versus Jugement clinique structuré (SPJ) : Le jugement actuariel applique une équation algorithmique stricte attribuant une probabilité mathématique immuable sans marge d’appréciation professionnelle. Le SPJ fournit une grille structurée d’indicateurs empiriques mais laisse au clinicien le soin de contextualiser ces données pour formuler une stratégie individualisée.
- Gestion du risque (Risk Management) versus Prédiction du risque : La prédiction cherche passivement à deviner ce qui va arriver (à la manière d’une prévision météorologique) ; la gestion du risque s’efforce activement d’empêcher l’événement redouté de se réaliser par le biais de prescriptions médicales, sociales et environnementales.
- Facteurs criminogènes versus Besoins non criminogènes : Selon les théories de la délinquance, les besoins criminogènes (dépendance aux toxiques, pairs antisociaux, instabilité émotionnelle) influencent directement le risque de récidive, tandis que les besoins non criminogènes (faible estime de soi, anxiété existentielle vague) nécessitent une attention clinique mais n’infléchissent pas directement la probabilité de passage à l’acte violent.
15. Synthèse et points clés à retenir
Pour résumer les aspects fondamentaux de l’évaluation du risque clinique :
- L’évaluation du risque clinique est passée de l’intuition subjective non vérifiable à des approches structurées, rigoureuses et fondées sur les preuves (SPJ de troisième et quatrième génération).
- Le risque n’est pas une étiquette identitaire mais un équilibre dynamique et mouvant entre des vulnérabilités individuelles, des stresseurs environnementaux et des mécanismes de protection psychosociale.
- Le recours conjoint aux outils validés (tels que le HCR-20, la PCL-R ou l’échelle de Columbia) et à l’analyse clinique approfondie offre le plus haut degré de fiabilité pronostique tout en orientant l’action thérapeutique.
- L’enjeu moderne de cette discipline ne réside plus dans la prédiction fatale d’un avenir inéluctable, mais dans la mise en œuvre précoce et concertée de mesures de gestion et d’accompagnement garantissant tant la réhabilitation de la personne que la sécurité publique.
Références
- Andrews, D. A., & Bonta, J. (2010). The psychology of criminal conduct (5e éd.). Routledge. https://www.sciencedirect.com/book/9781422463291/the-psychology-of-criminal-conduct
- Douglas, K. S., Hart, S. D., Webster, C. D., & Belfrage, H. (2013). HCR-20V3: Assessing risk for violence – User guide. Mental Health, Law, and Policy Institute, Simon Fraser University.
- Hare, R. D. (2003). Manual for the Revised Psychopathy Checklist (2e éd.). Multi-Health Systems.
- Monahan, J. (1981). The clinical prediction of violent behavior. National Institute of Mental Health. https://doi.org/10.1037/e597142009-001
- Steadman, H. J., Mulvey, E. P., Monahan, J., Robbins, P. C., Appelbaum, P. S., Grisso, T., Roth, L. H., & Silver, E. (1998). Violence by people discharged from acute psychiatric inpatient facilities and by others in the same neighborhoods. Archives of General Psychiatry, 55(5), 393–401. https://doi.org/10.1001/archpsyc.55.5.393