Dans l’histoire des sciences du comportement, peu d’innovations méthodologiques ont exercé un impact aussi décisif que l’invention du dispositif graphique continu conçu par Burrhus Frederic Skinner. Instrument fondamental de l’analyse expérimentale, ce procédé a révolutionné la psychologie en rendant directement observable, sous la forme d’une pente géométrique dynamique, le débit temporel des réponses d’un organisme vivant. En éliminant les artefacts statistiques issus des moyennes de groupe, il a érigé la fréquence de réponse individuelle en unité de mesure fondamentale de la science béhavioriste.
Enregistrement cumulatif
1. Définition concise
L’enregistrement cumulatif désigne une modalité de représentation graphique continue dans laquelle le nombre total de réponses émises par un sujet s’accumule sur l’axe vertical en fonction du temps écoulé sur l’axe horizontal. Conçu à l’origine par le béhavioriste américain B. F. Skinner, cet enregistrement produit une courbe ascendante dont l’inclinaison ou la pente traduit instantanément le taux d’émission ou la vitesse de réponse de l’organisme étudié.
Dans le contexte spécifique de l’analyse du comportement, l’enregistrement cumulatif constitue à la fois la mécanique d’enregistrement opérée par un appareil électromécanique dédié (« l’enregistreur cumulatif ») et le document visuel résultant du déroulement du papier. La propriété essentielle de ce graphique réside dans sa monotonie non décroissante : la courbe ne redescend jamais, car chaque comportement observé s’ajoute arithmétiquement aux événements précédents, permettant une appréciation visuelle immédiate de l’accélération, de la stabilisation ou de l’extinction d’un pattern d’action.
Ce formalisme offre une vue sans équivalent sur la micro-structure temporelle de l’apprentissage, révélant les variations d’intensité, les pauses post-renforcement et les rafales de réponses sans recourir à des découpages temporels arbitraires ou à des artefacts d’agrégation statistique.
2. Étymologie et origines linguistiques
L’expression française « enregistrement cumulatif » est la traduction directe de l’anglais technique cumulative record, forgé dans les années 1930 au sein du laboratoire de psychologie de l’Université Harvard. Le vocable « cumulatif » provient du latin médiéval cumulativus, lui-même dérivé du verbe latin classique cumulare, signifiant « entasser », « amonceler » ou « porter à son comble », issu du substantif cumulus (« monceau », « tas »). Le terme « enregistrement » puise son origine dans l’ancien français registrer (lui-même issu du bas-latin registrum ou regesta, désignant les listes ou catalogues officiels) et formalise l’acte d’inscrire matériellement une donnée sur un support pérenne.
Dans la littérature anglo-saxonne fondatrice, Skinner utilise indifféremment cumulative recorder pour l’appareil et cumulative record ou cumulative curve pour la trace calligraphique générée par le stylet. Introduite dans le corpus francophone par des psychologues expérimentalistes rattachés aux traditions pavlovienne et skinnerienne au milieu du XXe siècle, la notion a conservé sa stricte dénotation méthodologique, s’opposant rigoureusement aux graphiques discrets dits de fréquence absolue non cumulée.
3. Prononciation et forme grammaticale
En langue française, « enregistrement cumulatif » se prononce phonétiquement /ɑ̃.ʁə.ʒis.tʁə.mɑ̃ ky.my.la.tif/. Il s’agit d’un groupe nominal masculin singulier composé d’un substantif masculin (« enregistrement ») et d’un adjectif qualificatif épithète postposé (« cumulatif »). Au pluriel, l’expression devient « des enregistrements cumulatifs ».
Dans la pratique académique et clinique, on rencontre fréquemment l’emploi de synonymes morphologiques ou métonymiques tels que « courbe cumulative », « tracé cumulatif » ou simplement « graphe cumulatif ». L’instrument qui trace cette trajectoire est dénommé « enregistreur cumulatif ». L’usage impose d’employer le terme de manière non réflexive : on déclare qu’une séquence de comportements « apparaît sur l’enregistrement cumulatif » ou que les données sont « recueillies sous forme cumulative ».
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender la nature conceptuelle de l’enregistrement cumulatif, il convient d’analyser l’ambition épistémologique de la psychologie opérante. Contrairement aux approches reposant sur des essais discrets (où l’expérimentateur initie chaque épreuve et mesure une variable telle que la latence ou la proportion de réussite), le conditionnement opérant s’intéresse au comportement libre dans le temps (dit « à opérant libre »). Dans un tel paradigme, l’animal ou le sujet humain est placé dans un environnement expérimental clos — la célèbre boîte de Skinner — au sein duquel il peut répéter un acte déterminé (abaisser un levier, donner un coup de bec sur un disque lumineux) à n’importe quel moment, à son propre rythme.
L’enregistrement cumulatif a été spécifiquement conçu pour résoudre le problème de la saisie continue de cette activité non sollicitée. L’appareil mécanique d’origine fonctionnait grâce à un rouleau de papier entraîné à vitesse rigoureusement constante par un moteur d’horlogerie, matérialisant l’axe horizontal des abscisses dévolu au temps. Un stylet se déplaçait perpendiculairement à cette trajectoire (sur l’axe des ordonnées). À chaque occurrence de la réponse ciblée, une impulsion électrique activait un électro-aimant relié à une roue à rochet, faisant avancer le stylet d’un incrément discret fixe — un minuscule pas — vers le haut de la feuille.
La conséquence mathématique immédiate de ce mécanisme est que la pente locale de la ligne tracée représente directement la première dérivée du nombre d’actions par rapport au temps, c’est-à-dire le débit de réponse (d$R$/d$t$). Une ligne strictement horizontale démontre une absence totale d’émission du comportement durant l’intervalle considéré. Une pente modérée et constante témoigne d’un débit régulier et calme. Une pente abrupte, proche de la verticale, révèle un débit très élevé, l’organisme activant le levier à fréquence maximale.
Lorsque le stylet atteignait la bordure supérieure du tambour de papier, un contacteur déclenchait un retour instantané à zéro (le décrochage de la crémaillère ou « reset »), renvoyant la pointe à la base sans que cela ne signifie une réduction de la réponse du sujet. De plus, pour enregistrer les conséquences environnementales, l’appareil comportait un système de marquage secondaire : à chaque délivrance de renforçateur (par exemple, une pastille nutritive ou une goutte d’eau), le stylet déviait brièvement de façon diagonale ou descendante, inscrivant un petit tiret ou cran (dénommé pip en anglais) sur le tracé.
Le champ conceptuel dépassait ainsi la simple représentation visuelle. Skinner considérait l’enregistrement cumulatif comme la matérialisation brute du processus comportemental lui-même. Il postulait que la probabilité d’émission d’une réponse à un instant donné — concept théorique central du conditionnement opérant — trouvait sa seule traduction objective mesurable dans le taux instantané de réponse visualisé par la pente du tracé.
5. Évolution historique
L’émergence de l’enregistrement cumulatif s’enracine dans la tradition des physiologistes du XIXe siècle, particulièrement le kymographe conçu par Carl Ludwig en 1847 et perfectionné par Étienne-Jules Marey pour enregistrer la pression sanguine et la motricité musculaire sur des cylindres enduits de noir de fumée. Au début des années 1930, alors qu’il réalise ses recherches doctorales à Harvard, Skinner cherche un moyen automatique d’étudier les réflexes de locomotion chez le rat blanc sans intervenir directement auprès de l’animal.
Face aux contraintes fastidieuses du relevé manuel des essais de labyrinthe, Skinner conçoit une succession de prototypes mécaniques ingénieux. Le tournant décisif se produit lorsqu’il renonce à la mesure de la vitesse de parcours d’une allée au profit d’une réponse fixe répétable sur place. En reliant une cordelette enroulée autour d’une bobine au levier manipulé par le rongeur, chaque pression tire la plume d’un cran sur une surface mobile. En 1938, dans son ouvrage séminal The Behavior of Organisms, Skinner présente officiellement des centaines d’enregistrements cumulatifs démontrant avec une netteté inégalée les processus d’acquisition, d’inhibition et de récupération spontanée.
L’apogée méthodologique de l’enregistreur cumulatif intervient au cours des années 1950. En collaboration avec Charles B. Ferster, Skinner publie en 1957 le monumental traité Schedules of Reinforcement, un recueil de près de mille pages contenant plus de 900 enregistrements cumulatifs originaux réalisés chez le pigeon et le rat. L’ouvrage démontre que les régimes d’administration des renforcements (intervalles, ratios, continus ou aléatoires) engendrent des signatures graphiques universelles et reproductibles.
La société Ralph Gerbrands Company, suivie par d’autres constructeurs de matériel de laboratoire comme BRS/LVE, industrialise la fabrication de ces enregistreurs électromécaniques massifs, dotés de bobines d’entraînement de papier et de plumes à encre liquide. Durant quatre décennies, l’enregistreur cumulatif constitue l’élément visuel et acoustique central de tout laboratoire d’analyse du comportement, caractérisé par le cliquetis saccadé régulier des solénoïdes de marche.
À partir de la fin des années 1980, la révolution de la micro-informatique commence à éclipser les enregistreurs électromécaniques traditionnels. Les ordinateurs personnels équipés de cartes d’acquisition de données collectent les estampilles temporelles de chaque événement comportemental avec une précision de l’ordre de la milliseconde. Si les logiciels continuent aujourd’hui d’afficher des enregistrements cumulatifs à l’écran pour le contrôle visuel en ligne des expériences, le rouleau physique d’antan est devenu un objet historique, témoin d’une période fondatrice de la psychologie expérimentale.
6. Fondements théoriques
L’armature théorique soutenant l’enregistrement cumulatif procède du positivisme radical et du fonctionnalisme skinnerien. Au cœur de cette perspective se trouve le rejet catégorique des explications mentalistes et des constructs hypothétiques intérieurs (tels que la volonté, les pulsions d’énergie psychique ou les représentations cognitives). Skinner considérait que le comportement devait être étudié en tant que sujet d’étude premier et autonome, et non comme l’indice indirect d’un état cérébral ou psychologique caché.
Dans ce cadre, la fréquence d’émission est érigée au statut de propriété dimensionnelle primaire de la conduite vivante. Pour le radicalisme béhavioriste, dire qu’un sujet « désire » ou « s’attend » à obtenir une récompense n’est rien d’autre qu’une manière profane de constater que son taux d’action augmente sous le contrôle de stimuli antécédents et conséquents. L’enregistrement cumulatif est l’outil opérationnel idoine de cette ontologie : il capture la dynamique temporelle sans la corrompre par des inférences subjectives.
Un autre pilier théorique est la primauté de l’analyse de l’individu unique (approche intra-sujet ou single-subject design). Skinner contestait vigoureusement l’emploi de statistiques inférentielles de groupes (moyennes, écarts-types) pour modéliser les lois de l’apprentissage. Selon sa formule célèbre, personne n’a jamais observé le « rat moyen ». Les courbes d’apprentissage résultant du lissage de dizaines de sujets masquent les transitions comportementales abruptes et les modulations périodiques réelles. L’enregistrement cumulatif matérialise un contrôle expérimental si serré que le comportement individuel s’y révèle aussi ordonné et déterministe qu’une loi de la mécanique physique.
Enfin, le concept théorique de « contrôle par le stimulus » (stimulus control) s’incarne avec une grande clarté dans ces tracés : la présence d’un stimulus discriminatif ($S^D$) induit immédiatement une inflexion ascendante abrupte de la pente de réponse, alors que l’introduction d’un stimulus delta ($S^{\Delta}$) aplatit sans délai la trajectoire, apportant la preuve visuelle que l’environnement dirige la performance motrice de l’organisme.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
L’enregistrement cumulatif se décompose en plusieurs composantes morphologiques et fonctionnelles fondamentales :
- L’abscisse temporelle (axe X) : Représente l’écoulement irréversible de la durée de la session. Sa régularité est assurée par le défilement continu du support à une vitesse déterminée (souvent réglée en millimètres par minute).
- L’ordonnée cumulative (axe Y) : Représente la somme incrémentale des occurrences du comportement depuis le dernier cycle de réinitialisation. Chaque unité de réponse produit une déviation verticale élémentaire égale.
- La pente ou inclinaison locale : Définit le débit opérant. Une pente de zéro degré correspond à une absence totale de réponse, tandis qu’une pente très élevée correspond à une cadence frénétique.
- Les marques d’événement (encoches de renforcement) : Déviations obliques descendantes ou tirets temporaires imprimés par le stylet signalant la présentation d’un stimulus appétitif (granule de nourriture) ou aversif.
- La remise à zéro (reset) : Décrochage brusque de la plume vers le bas dès que le seuil maximal d’excursion mécanique ou d’écran est atteint, générant un motif de marches d’escalier successives sans perte d’intégrité des données.
- Les profils morphologiques caractéristiques :
- Le profil en feston (scallop pattern) : Typique des programmes à intervalle fixe (FI), caractérisé par une pause initiale après le renforcement, suivie d’une accélération progressive formant une courbe concave continue jusqu’à la récompense suivante.
- Le profil « pause et course » (pause-and-run) : Typique des programmes à ratio fixe (FR), caractérisé par une pause post-renforcement immédiate, suivie d’un passage soudain à une cadence très élevée et constante jusqu’à la complétion du ratio requis.
- Le tracé linéaire stable : Observé lors des programmes à intervalle variable (VI) ou à ratio variable (VR), dessinant une ligne quasi rectiligne sans pause visible, témoignant d’une régularité comportementale soutenue.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la puissance analytique de l’enregistrement cumulatif, examinons le comportement d’un pigeon entraîné à picorer un disque éclairé sous un programme à ratio fixe 50 (FR 50). L’enregistrement cumulatif débutera par une brève ligne plate horizontale tout juste après la distribution de grain : c’est la pause post-renforcement. Aussitôt cette période de latence achevée, la courbe change brusquement d’orientation : le stylet décrit une montée rectiligne à très fort angle. Cinquante décharges plus tard, une petite encoche vers le bas indique l’ouverture de la mangeoire, immédiatement suivie d’une nouvelle pause horizontale. La succession de ces séquences confère au tracé l’aspect régulier d’une rampe en gradins dentelés.
Un second exemple probant concerne l’étude de l’extinction expérimentale. Supposons qu’un rat ait été conditionné à appuyer sur un levier pour obtenir de l’eau. Si la distribution d’eau est définitivement suspendue, l’enregistrement cumulatif montre d’abord une pente très raide — le phénomène de bouffée d’extinction (« extinction burst ») où l’organisme redouble momentanément d’efforts. Progressivement, des segments plats horizontaux s’immiscent entre des sursauts d’activité de plus en plus rares. La courbe s’incurve alors vers une asymptote complètement horizontale, signifiant l’arrêt total de l’action motrice et l’élimination opérante du répertoire.
Dans un contexte d’application clinique ou pédagogique, considérons un élève présentant des troubles du spectre de l’autisme auprès duquel on implémente un protocole d’intervention comportementale fondée sur le renforcement différentiel. L’enregistrement cumulatif informatisé des requêtes verbales fonctionnelles permettra à l’analyste du comportement de repérer en temps réel si les mandes (« mands ») s’accélèrent au cours de la séance ou si l’enfant sature rapidement face aux exigences environnementales.
9. Mesure et évaluation
L’exploitation analytique d’un enregistrement cumulatif réclame une méthode précise de décodage des pentes. À l’époque analogique, les chercheurs recouraient à des gabarits ou rapporteurs transparents gravés, appelés calibres de pente (slope templates). En plaçant ce calibre sur la courbe de papier, il était possible de lire directement le taux de réponse en émissions par minute (par exemple, 10, 30, 60 ou 120 pressions par minute) sans devoir effectuer manuellement le calcul trigonométrique du coefficient directeur tangentiel.
Avec l’essor des techniques numériques, l’évaluation s’effectue par traitement algorithmique. Les variables couramment extraites de la séquence cumulative comprennent :
- La latence post-renforcement : Durée écoulée entre la marque de fin de délivrance du renforçateur et le premier incrément comportemental suivant.
- Le débit de réponse courant : Calculé par fenêtre glissante à travers le ratio $\Delta R / \Delta t$.
- L’indice de courbure (curvature index) : Métrique quantitative développée par Fry, Kelleher et Cook pour mesurer le degré de festonnement d’un intervalle fixe, comparant l’aire située sous la courbe réelle à celle d’une répartition parfaitement uniforme.
- La régularité de cadence : Estimée par la variance des intervalles inter-réponses (IRI, inter-response times).
Ces critères métriques assurent une fiabilité élevée de l’évaluation intra-session et inter-sessions, garantissant une reproductibilité rigoureuse indispensable à la validité interne des protocoles à sujet unique (dessins $ABAB$, lignes de base multiples).
10. Applications et portée pratique
Bien que né dans les laboratoires universitaires de psychophysiologie animale, l’enregistrement cumulatif a irrigué un large éventail de domaines appliqués :
En pharmacologie comportementale (ou neuro-psychopharmacologie), l’appareil s’est révélé révolutionnaire. Peter Dews et ses successeurs ont employé le tracé cumulatif pour déterminer l’impact exact des substances psychotropes (barbituriques, amphétamines, neuroleptiques). Ils ont démontré que l’effet d’une drogue dépend moins de sa classification chimique globale que du taux de base de la réponse régi par le programme de renforcement en cours (« hypothèse du contrôle par le débit de réponse » ou rate-dependency hypothesis).
Dans l’analyse appliquée du comportement (ABA) et l’éducation spécialisée, les versions logicielles de graphiques cumulatifs sont régulièrement mobilisées pour consigner l’acquisition de compétences académiques (par exemple, le nombre de mots lus avec fluidité, les problèmes d’arithmétique résolus ou les étapes validées dans une analyse de tâche). L’aspect visuel cumulatif possède une valeur gratifiante directe : la ligne ne régresse jamais, ce qui procure à l’apprenant et aux intervenants un signal constant de progression incrémentale.
Au niveau de l’ergonomie organisationnelle et du management comportemental (Organizational Behavior Management), le principe du suivi cumulatif est utilisé pour auditer les performances industrielles, les actions liées à la sécurité au travail ou le rythme de déploiement de processus complexes, offrant aux superviseurs une lecture sans équivoque des ralentissements temporels du système.
11. Recherche et données empiriques
La validité empirique étayant l’usage des enregistrements cumulatifs repose sur plusieurs dizaines de milliers d’expériences publiées, en particulier au sein du prestigieux Journal of the Experimental Analysis of Behavior (JEAB), créé en 1958 précisément pour offrir un débouché aux travaux dépendant de cette technologie.
Dans leur monographie de 1957, Ferster et Skinner ont établi de manière exhaustive la stabilité asymptotique des courbes cumulatives face aux variations paramétriques des régimes de distribution. Leurs données démontrent que lorsque le programme environnemental est rigoureusement contrôlé, la dispersion inter-individuelle chez des espèces aussi variées que les pigeons, les rats, les primates non humains et les humains devient négligeable. Les profils festonnés des intervalles fixes se reproduisent avec une constance morphologique proche de celle observée en biochimie ou en cristallographie.
D’autres expérimentateurs de renom, tels que Murray Sidman dans ses recherches sur l’évitement opérant non signalé (l’évitement dit de Sidman), ont mis en évidence sur tracés cumulatifs comment un organisme intègre un délai de sécurité : l’animal produit des réponses à une cadence hautement prédictible, empêchant systématiquement l’administration d’un choc électrique programmable sans qu’aucun indice sensoriel d’alerte externe ne lui soit fourni.
12. Considérations culturelles et contextuelles
L’essor et la réception de l’enregistrement cumulatif reflètent des différences épistémologiques marquées selon les traditions géographiques et culturelles de la psychologie scientifique :
Aux États-Unis, l’appareil a incarné l’idéal béhavioriste d’une science naturelle du comportement, pragmatique, autonome, technologique et affranchie de la physiologie sous-jacente. Il s’inscrivait parfaitement dans l’ambition américaine de contrôle et de prédiction de l’activité motrice.
En revanche, dans l’espace européen (particulièrement en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne), la psychologie est restée plus longuement imprégnée d’approches cognitivistes, structuralistes, cliniques ou psycho-physiologiques. Les chercheurs français, tout en intégrant les techniques opérantes dans certains laboratoires du CNRS ou sous l’impulsion de psychologues comme Paul Fraisse, ont souvent critiqué la focalisation exclusive sur la vitesse motrice externe, réclamant des corrélats électroencéphalographiques ou des formulations théoriques faisant droit aux processus intérieurs.
Dans l’ex-Union Soviétique, la physiologie de l’activité nerveuse supérieure héritée d’Ivan Pavlov privilégiait le recueil des sécrétions salivaires par fistules ou les décharges réflexes à des conditionnements moteurs libres. Bien que les Soviétiques aient reconnu la valeur instrumentale de l’enregistreur skinnerien, ils ont dénoncé son substrat idéologique individualiste et son désintérêt affiché pour les substrats corticaux de la réflexologie dialectique.
13. Critiques, débats et limites
En dépit de son élégance mécanique et méthodologique, l’enregistrement cumulatif a fait l’objet de controverses nourries :
Le reproche le plus fréquent formulé par les statisticiens et les partisans de la psychologie cognitive réside dans la difficulté à comparer objectivement des tracés d’une session à l’autre par de simples méthodes d’inspection visuelle. L’illusion d’optique inhérente au format cumulatif tend à aplatir artificiellement des variations locales drastiques si l’échelle verticale est condensée. Les psychologues cognitivistes soulignent que deux courbes d’aspect extérieur identique peuvent dissimuler des dynamiques cognitives très divergentes (par exemple, des délais attentionnels ou des stratégies d’encodage mémoriel inaccessibles à l’enregistrement).
Une deuxième limite méthodologique concerne la manipulation des réponses à cadence très faible. Lorsque le comportement cible ne se manifeste que quelques fois par heure, la pente cumulée demeure désespérément plate, empêchant toute observation fine de la structure temporelle des inter-réponses à moins d’augmenter artificiellement la vitesse de défilement du papier jusqu’à des seuils opérationnels déraisonnables.
Enfin, Ogden Lindsley, un ancien élève de Skinner devenu le fondateur de l’Enseignement de Précision (Precision Teaching), a lui-même développé un outil concurrent : le Tableau Standard de Célération (Standard Celeration Chart). Lindsley reprochait aux graphiques cumulatifs leur échelle linéaire additive. Il a soutenu que l’apprentissage humain évolue de façon exponentielle et multiplicative, ce qui rend l’échelle semi-logarithmique infiniment plus pertinente que le cumul arithmétique pour dépister les rythmes réels d’accélération comportementale.
14. Termes connexes et distinctions
Afin de prévenir toute confusion terminologique fréquente dans les manuels, il importe de distinguer précisément l’enregistrement cumulatif des concepts avoisinants :
- Graphe de fréquence discrète (ou graphique en bâtons / courbes standard) : À la différence de l’enregistrement cumulatif, le graphique de fréquence absolue dresse le bilan des réponses par unité de temps indépendante (ex. nombre de réponses par bloc de 5 minutes). Contrairement au tracé cumulatif, cette courbe peut monter et descendre librement.
- Enregistreur d’événements (Event recorder) : Dispositif polygraphique qui trace de simples impulsions binaires présence/absence sur des canaux parallèles distincts sans en faire la somme continue sur l’axe vertical.
- Tableau standard de célération (Standard Celeration Chart) : Représentation semi-logarithmique proportionnelle visualisant le taux d’accélération ou de décélération d’un comportement par unité de temps calendaire, là où l’enregistrement cumulatif classique emploie une ordonnée linéaire arithmétique brute.
- Kymographe classique : Dispositif cylindrique enregistrant la cinétique physique ou physiologique instantanée (amplitude musculaire, pression osmotique), sans additionner les événements successifs sous forme d’intégrale continue.
15. Synthèse et points clés à retenir
L’enregistrement cumulatif demeure l’une des signatures techniques et conceptuelles les plus remarquables de la psychologie expérimentale du XXe siècle. Ses caractéristiques majeures se résument comme suit :
- Il assure une accumulation stricte de l’activité sur l’axe vertical au fil du défilement horizontal du temps, garantissant un tracé non décroissant.
- La pente locale du graphique traduit directement et fidèlement le débit instantané de réponse de l’organisme sans nécessiter d’artifices statistiques de lissage.
- Il a permis d’identifier avec précision les signatures comportementales typiques induites par les programmes de renforcement (festons à intervalle fixe, phases de pause-course à ratio fixe).
- Bien que les mécanismes électromécaniques traditionnels aient cédé la place aux logiciels d’acquisition numérique, le principe de la courbe cumulative reste un standard analytique indispensable dans l’analyse du comportement, la pharmacologie comportementale et les thérapies comportementales appliquées.
Références
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- Cooper, J. O., Heron, T. E., & Heward, W. L. (2020). Applied Behavior Analysis (3rd ed.). Pearson.
- Ferster, C. B., & Skinner, B. F. (1957). Schedules of reinforcement. Appleton-Century-Crofts. https://doi.org/10.1037/10627-000
- Lattal, K. A. (2004). Steps and pips in the history of the cumulative recorder. Journal of the Experimental Analysis of Behavior, 82(3), 329–355. https://doi.org/10.1901/jeab.2004.82-329
- Skinner, B. F. (1938). The behavior of organisms: An experimental analysis. Appleton-Century.
- Skinner, B. F. (1976). About Behaviorism. Vintage Books.