Au cœur de la métapsychologie freudienne réside une tension fondamentale entre le déferlement pulsionnel brut et la capacité de l’esprit à contenir, structurer et différer cette force vitale. La notion d’énergie liée constitue la clé de voûte de cette régulation, permettant à l’appareil psychique d’échapper au chaos de la décharge immédiate pour construire la pensée, le langage et la conscience réflexive. Sans cette opération de liaison énergétique, l’expérience humaine demeurerait asservie aux automatismes du réflexe et aux hallucinations du désir inassouvi.
Énergie liée
1. Définition concise
En psychanalyse et en métapsychologie, l’énergie liée (traduction de l’allemand gebundene Energie) désigne un mode de fonctionnement économique de la libido et des pulsions dans lequel l’excitation psychique est retenue, stabilisée et canalisée par des représentations mentales stables, plutôt que d’être déchargée immédiatement. Elle caractérise le passage au processus secondaire, où les investissements d’énergie psychique sont régulés par le Moi afin de suspendre la réaction motrice et de rendre possible l’activité de pensée, l’épreuve de réalité et l’adaptation au monde extérieur.
Contrairement à l’énergie libre — qui circule sans entrave d’une représentation à une autre selon les mécanismes de condensation et de déplacement propres au processus primaire —, l’énergie liée impose une résistance au flux d’excitation. Elle maintient les investissements sur des objets et des signifiants durables, empêchant ainsi l’effondrement psychique sous le coup de tensions internes excessives.
Ce concept ne constitue pas une simple métaphore thermodynamique : il décrit l’acte fondateur par lequel l’appareil mental transforme l’excitation somatique brute en représentations articulées, fondant ainsi la possibilité même du jugement, du raisonnement logique et de l’équilibre psychopathologique.
2. Étymologie et origines linguistiques
L’expression française « énergie liée » traduit directement la locution allemande gebundene Energie, forgée par Sigmund Freud à la fin du XIXe siècle. Le terme allemand gebunden est le participe passé du verbe binden, signifiant « attacher », « nouer », « ligoter » ou « relier », issu du proto-germanique *bindaną. Le mot « énergie », quant à lui, dérive du grec ancien energeia (ἐνέργεια), composé du préfixe en- (« dans ») et du radical ergon (« œuvre », « travail »), signifiant littéralement « force en action » ou « efficacité motrice ».
L’origine épistémologique du concept est double : elle puise d’une part dans la neurophysiologie mécaniste de l’école de Berlin, menée par Ernst von Brücke (maître de Freud), et d’autre part dans les travaux du physicien et physiologiste Hermann von Helmholtz. En 1882, Helmholtz a formalisé la distinction thermodynamique entre l’énergie libre (freie Energie), capable de produire du travail mécanique direct, et l’énergie liée (gebundene Energie), disséminée sous forme de chaleur et incapable de conversion spontanée en travail utile sans modification du système. Freud a transposé cette nomenclature physique au fonctionnement neuronal et psychique, conférant au verbe « lier » (binden) une portée métapsychologique singulière.
Dans la littérature psychanalytique de langue française, formalisée par Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis dans leur Vocabulaire de la psychanalyse (1967), le terme a été conservé sous la forme « énergie liée » pour souligner la continuité avec les notions d’investissement (Besetzung) et d’élaboration psychique (psychische Bearbeitung).
3. Prononciation et forme grammaticale
En français, le terme se prononce phonétiquement /e.nɛʁ.ʒi lje/. Il s’agit d’une locution nominale féminine invariable au pluriel dans son noyau conceptuel (« des formes d’énergie liée »), bien que l’on puisse rencontrer « énergies liées » lorsqu’il s’agit de distinguer différents réseaux d’investissements.
Sur le plan morphosyntaxique, l’adjectif « liée » qualifie le substantif « énergie » pour exprimer un état résultatif : l’énergie n’est pas simplement passive, elle a subi l’opération active de « liaison » (Bindung). Dans le discours académique, on emploie fréquemment les dérivés nominaux « la liaison » (l’acte de transformer l’énergie libre en énergie liée) et son antonyme structural, « la déliaison » (Entbindung), qui qualifie la régression vers un état d’énergie libre ou déstructurée.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender l’énergie liée, il est indispensable de comprendre le modèle économique de l’esprit développé par la métapsychologie freudienne. L’appareil psychique est initialement conçu comme un dispositif réflexe soumis au principe de constance : son but premier est de maintenir l’excitation interne et externe au niveau le plus bas possible, voire de la ramener à zéro (principe de déplaisir et principe de Nirvâna). Lorsqu’une pulsion somatique émerge — par exemple la faim chez le nourrisson —, elle génère un afflux d’excitation qui cherche une évacuation immédiate. C’est l’état d’énergie libre.
Toutefois, la satisfaction des besoins vitaux exige une action spécifique dans le monde réel (trouver de la nourriture, solliciter un tiers secourable). Une décharge motrice aveugle ou une simple hallucination de l’objet ne procurent pas une baisse durable de la tension biologique. C’est ici qu’intervient la nécessité de la liaison : le psychisme doit inhiber la tendance immédiate à la décharge motrice. L’énergie pulsionnelle est alors « capturée » et investie sur des réseaux complexes de traces mnésiques. En étant retenue sur ces représentations, l’énergie devient liée. Elle cesse d’être une force motrice aveugle pour devenir une charge potentielle qui alimente l’activité de pensée.
L’énergie liée se caractérise par une forte limitation de sa mobilité. Dans le système inconscient régi par le processus primaire, l’énergie saute d’une idée à l’autre par affinité associative de surface, provoquant des condensations métaphoriques ou des déplacements métonymiques extrêmes. En revanche, dans le système préconscient-conscient régi par le processus secondaire, l’énergie liée maintient les représentations à un niveau d’investissement constant. Cela permet à l’individu de comparer des souvenirs, d’anticiper les conséquences d’un comportement, d’élaborer des raisonnements abstraits et de maintenir son identité subjective à travers le temps.
De surcroît, le processus de liaison crée une barrière contre l’angoisse traumatique. Un traumatisme psychique se définit précisément par une irruption massive d’énergie libre excédant les capacités d’accueil et de liaison de l’appareil mental. La constitution d’énergie liée est donc l’armature protectrice du psychisme : en fixant l’excitation dans un tissu de symboles et de significations, elle préserve l’intégrité du Moi contre l’effraction pulsionnelle ou externe.
5. Évolution historique
L’élaboration de la notion d’énergie liée traverse l’ensemble de l’œuvre freudienne et peut être articulée en trois grandes étapes historiques :
La première phase correspond à la période pré-psychanalytique et neurologique, incarnée par l’Esquisse d’une psychologie scientifique (1895). Freud y propose un modèle purement neuronal où il distingue deux types de neurones et deux régimes de circulation de la quantité neuronale ($Qeta$) : les neurones perméables ($phi$) laissant passer librement le courant sans retenir de charge, et les neurones imperméables ($psi$) capables d’offrir une résistance et d’emmagasiner de l’énergie. Pour Freud, l’ensemble des neurones $psi$ forme le substrat biologique du Moi, capable d’exercer une « inhibition latérale » qui retient la quantité d’énergie libre en la transformant en une charge statique ou tonique. C’est la naissance conceptuelle de l’énergie liée.
La deuxième étape se déploie avec la publication de L’Interprétation des rêves (1900), notamment dans le célèbre Chapitre VII. Freud y délaisse le langage anatomique pour fonder la métapsychologie. L’énergie libre y est attribuée au système Inconscient (Incs) et au processus primaire, caractérisé par la recherche de l’identité de perception (revivre l’expérience de satisfaction originelle par la voie la plus courte, y compris hallucinatoire). L’énergie liée est attribuée au système Préconscient-Conscient (Pcs-Cs) et au processus secondaire, visant l’identité de pensée (modifier la réalité extérieure au moyen d’un plan d’action structuré). La liaison apparaît alors comme la condition de l’attention et de la vigilance diurne.
La troisième étape, inaugurée par le tournant métapsychologique de 1920 avec Au-delà du principe de plaisir, confère à la liaison une portée ontologique et biologique fondamentale. Freud y révise sa théorie des pulsions en introduisant la pulsion de mort (Thanatos). Il redéfinit la liaison (Bindung) comme une tâche préliminaire essentielle de l’appareil psychique, antérieure à la domination du principe de plaisir. L’Éros est assimilé à la force qui assemble, unit et maintient l’énergie liée, tandis que la pulsion de mort tend vers la désarticulation intégrale, la déliaison absolue et le retour à l’état inorganique.
6. Fondements théoriques
Le concept d’énergie liée repose sur trois piliers théoriques majeurs au sein de la métapsychologie : le point de vue économique, le point de vue topique et le point de vue dynamique.
Sur le plan économique, le concept postule que l’appareil mental gère des grandeurs quantitatives mesurables en termes d’intensité d’affect et de force pulsionnelle. La liaison est une opération thermodynamique d’abaissement du gradient d’entropie locale : l’énergie cinétique, volatile et déstabilisatrice est transformée en énergie potentielle stable au sein de la structure du Moi. Cette transformation est régie par le principe de réalité, qui suspend la satisfaction pulsionnelle pour permettre une négociation efficace avec les contraintes environnementales.
Sur le plan topique, l’énergie liée est indissociable de la formation et du fonctionnement du Moi (qu’il s’agisse de la première topique avec le système Pcs-Cs ou de la seconde topique structurale de 1923 avec le Ça, le Moi et le Surmoi). Le Moi agit comme un accumulateur et un réseau régulateur. Il oppose une contre-charge (ou contre-investissement) aux pulsions brutes du Ça. C’est par cette armature de contre-investissements que le Moi retient l’énergie à l’état lié, fournissant le substrat indispensable aux opérations cognitives supérieures.
Sur le plan dynamique, la liaison représente un compromis permanent entre les exigences conflictuelles de la vie pulsionnelle et les impératifs d’autoconservation. Le symptôme névrotique lui-même peut être conçu comme une tentative partielle de liaison : face à un conflit intrapsychique insupportable, le psychisme lie l’énergie d’un affect refoulé à une idée substitutive ou à une conversion somatique afin d’éviter un débordement émotionnel généralisé.
À l’époque contemporaine, cette architecture théorique a trouvé des résonances profondes avec la théorie du cerveau bayésien et le principe de l’énergie libre formulé par le neuroscientifique Karl Friston. Dans ce paradigme, le cerveau minimise l’entropie et l’erreur de prédiction sensorielle par des modèles hiérarchiques descendants qui stabilisent l’activité neuronale, réinterprétant ainsi mathématiquement le mécanisme de liaison freudien.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’opération de liaison et l’énergie liée se manifestent sous différentes dimensions cliniques et théoriques :
- L’investissement tonique du Moi : La réserve énergétique de base maintenue par le Moi pour assurer la cohésion de ses frontières et résister aux stimulations pulsionnelles imprévues.
- La liaison représentative (Vorstellungsrepräsentanz) : Le rattachement de la poussée pulsionnelle biologique à un représentant idéique (mot, image mnésique, symbole), rendant l’énergie manipulable par l’appareil psychique.
- La liaison affective : Le processus par lequel l’affect brut (angoisse diffuse, terreur) est rattaché à une signification discursive, permettant son intégration sous forme de sentiment nommable (tristesse, jalousie, nostalgie).
- L’inhibition motrice : La capacité structurelle du système nerveux et psychique d’interrompre l’arc réflexe entre stimulus et décharge musculaire afin d’intercaler un temps de délibération cognitive.
- La déliaison pathologique : L’effondrement de la structure liée sous la pression traumatique ou psychotique, laissant libre cours à des affects destructeurs et à une fragmentation de la pensée.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la notion d’énergie liée dans la vie quotidienne et en clinique psychodynamique, plusieurs scénarios paradigmatiques peuvent être analysés :
Le premier exemple relève du développement de la petite enfance : le sevrage et l’attente du repas. Le tout jeune nourrisson en proie à la faim réagit d’abord par l’énergie libre : cris spasmodiques, agitation motrice diffuse, pleurs ininterrompus et tentative d’hallucination du sein (décharge aveugle). Progressivement, avec le soutien de l’environnement maternant, l’enfant intériorise l’image de la mère et la certitude de son retour. L’énergie pulsionnelle est alors liée : le bambin peut tolérer un délai d’attente en suçant son pouce, en manipulant un objet transitionnel ou en écoutant une voix rassurante. L’excitation brute a été métabolisée en une représentation psychique porteuse de sens.
Un deuxième cas clinique est celui de la névrose obsessionnelle. Chez le patient souffrant de pensées intrusives sévères, on observe une tentative d’hyper-liaison énergétique. L’angoisse pulsionnelle est immobilisée par une batterie de rituels rigides, de formules magiques et de ruminations intellectualisées. Bien que ce mécanisme soit dysfonctionnel et invalidant, il illustre comment le Moi mobilise de l’énergie liée sous forme de contre-investissements massifs pour empêcher l’irruption de pulsions agressives ou sexuelles inconscientes non tolérées.
À l’inverse, l’état de stress post-traumatique aigu (ESPT) témoigne d’une faillite de la liaison. Lors d’un événement d’une violence extrême (attentat, accident industriel, catastrophe naturelle), le pare-excitation psychique est déchiré. Une quantité massive d’énergie libre submerge l’individu, qui ne parvient pas à traduire l’événement en mots ou en souvenirs intégrés. Les symptômes consécutifs — reviviscences sensorielles brutes, terreurs nocturnes sans récit, attaques de panique somatiques — révèlent un psychisme aux prises avec une énergie non liée qui s’évacue anarchiquement sans pouvoir s’inscrire dans la trame narrative du sujet.
9. Mesure et évaluation
Parce qu’elle constitue une construction métapsychologique qualitative et économique plutôt qu’une grandeur physique mesurable en joules, l’énergie liée ne se quantifie pas directement par des instruments biomécaniques conventionnels. Son évaluation s’effectue au travers d’indicateurs cliniques, projectifs et, plus récemment, électrophysiologiques.
Sur le plan clinique psychanalytique, la présence et l’efficacité de la liaison s’évaluent par la capacité du patient à utiliser l’association libre, à élaborer des métaphores, à différer la satisfaction de ses désirs et à tolérer la frustration sans passage à l’acte (acting out). L’absence de liaison se trahit par des symptômes de débordement somatique, des conduites impulsives explosives ou un délire hallucinatoire caractérisé par le retour du processus primaire.
Dans le domaine des tests projectifs, notamment le test de Rorschach (méthode intégrative ou méthode psychanalytique française), l’évaluation de la liaison est opérationnalisée à travers la balance entre les réponses de Forme pure (F) et les réponses de Couleur brute (C) ou d’Estompage (E). Une prédominance de formes de bonne qualité (F+) reflète une excellente capacité du Moi à lier l’angoisse et les affects par des représentations structurées. À l’opposé, une avalanche de réponses couleur pures (C) sans contour formel traduit un échec de la liaison, où l’affect déborde les capacités d’élaboration mentale du sujet.
Dans la recherche neuroscientifique contemporaine, les pionniers de la neuropsychoanalyse ont proposé des marqueurs indirects de l’énergie liée à l’aide de l’électroencéphalographie quantitative (EEG) et de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf). La synchronisation des bandes de fréquence gamma et l’intégrité fonctionnelle du réseau du mode par défaut (Default Mode Network, DMN) sont considérées comme l’équivalent neurobiologique de l’énergie liée, maintenant la stabilité de l’identité subjective face aux fluctuations de l’entropie corticale.
10. Applications et pertinence clinique
La compréhension de l’énergie liée structure l’ensemble de la pratique psychothérapeutique d’orientation analytique et de la psychothérapie institutionnelle :
Dans la cure psychanalytique classique, le dispositif (divan-fauteuil, neutralité bienveillante, suspension de l’action motrice) vise précisément à créer un laboratoire d’observation de l’énergie psychique. Le cadre invite le patient à délier temporairement ses représentations figées (par la règle fondamentale de l’association libre) afin d’accéder aux contenus refoulés, pour ensuite les « relier » à nouveau dans un réseau symbolique plus souple et moins pathogène grâce au travail d’interprétation et de perlaboration (Durcharbeitung).
Dans le traitement des états limites (ou borderline), la dynamique de la liaison est au premier plan. Les patients borderline souffrent d’une défaillance chronique du Moi à maintenir l’énergie liée, ce qui se traduit par des sentiments de vide intérieur, des angoisses d’abandon cataclysmiques et des décharges par auto-mutilations ou passages à l’acte addictifs. La posture thérapeutique doit alors agir comme un Moi auxiliaire, fournissant un cadre étayant qui aide le sujet à endiguer l’énergie libre en mettant des mots sur des éprouvés bruts non mentalisés.
En victimologie et psychotraumatologie, toute prise en charge efficace vise la transformation de l’énergie libre issue du choc traumatique en énergie liée. Qu’il s’agisse de thérapies verbales, de l’art-thérapie ou de protocoles neuro-émotionnels, l’objectif fondamental demeure la « narration du trauma », c’est-à-dire l’enchâssement de l’impact sensoriel brut au sein de la mémoire autobiographique explicite.
11. Recherches et preuves empiriques
Au cours des dernières décennies, la métapsychologie freudienne de la liaison a bénéficié d’un regain d’intérêt spectaculaire à l’intersection de la psychologie cognitive, de la psychiatrie biologique et des neurosciences computationnelles.
Le neuropsychoanalyste Mark Solms et le théoricien Karl Friston ont jeté des ponts explicites entre la métapsychologie freudienne et les modèles cybernétiques du cerveau. Dans une série d’articles influents, ils ont démontré que la théorie bayésienne du « codage prédictif » correspond terme à terme à la dynamique énergie libre / énergie liée. Selon ce modèle, le cerveau est une machine d’inférence qui génère des modèles prédictifs descendants pour minimiser la surprise sensorielle (l’énergie libre variationnelle). Lorsque ces prédictions descendantes s’ajustent correctement, elles « contraignent » et absorbent l’afflux d’excitation ascendante non prévisible : c’est l’équivalent biologique exact de la transformation de l’énergie libre en énergie liée par le Moi.
Par ailleurs, les travaux sur les états modifiés de conscience menés par Robin Carhart-Harris à l’Imperial College de Londres ont apporté une confirmation expérimentale saisissante de ce postulat. Dans le modèle REBUS (Relaxed Beliefs Under Psychedelics), l’administration de substances psychédéliques comme la psilocybine entraîne une désactivation temporaire des nœuds clés du réseau du mode par défaut (DMN). Cette suppression induit un effondrement des « croyances préalables de haut niveau » qui maintiennent habituellement l’énergie sous forme liée. Le sujet entre alors dans un état dit « entropique », caractérisé par la réapparition sans filtre du processus primaire freudien : pensée magique, plasticité associative débridée, hallucinations et abolition temporaire des frontières du Moi.
12. Considérations culturelles et contextuelles
Bien que le concept d’énergie liée ait été forgé dans le contexte européen de la Vienne fin-de-siècle, fortement imprégné par le positivisme scientifique et la révolution industrielle thermo-mécanique, ses implications anthropologiques méritent un examen approfondi.
Dans les cultures occidentales, la valorisation précoce de l’énergie liée est corrélée à l’idéal d’autonomie individuelle, de contrôle émotionnel rationnel et de planification temporelle linéaire. La capacité de différer la gratification immédiate (étudiée en psychologie expérimentale par le fameux test du marshmallow de Walter Mischel) y est perçue comme le baromètre de la maturité psychique et du succès social.
À l’inverse, dans d’autres traditions philosophiques et culturelles, la circulation non entravée de l’énergie vitale (telle que le concept de Qi dans la pensée chinoise ou de Prâna dans la tradition hindoue) n’est pas considérée comme une menace de décharge chaotique, mais comme une communion fluide avec le cosmos. Dans ces contextes, une hyper-liaison occidentale peut être interprétée comme un blocage pathogène de l’énergie vitale, responsable de somatisations et d’un rétrécissement de l’expérience intérieure. Les rituels de transe ou de possession chamanique, loin d’être des épisodes de décompensation psychotique déliée, représentent des cadres culturels précisément régulés où l’énergie est temporairement libérée de ses amarres rationnelles pour être réinvestie collectivement à un niveau symbolique communautaire.
13. Critiques, controverses et limites
Le statut théorique de l’énergie liée a fait l’objet de vives contestations, tant au sein du mouvement psychanalytique qu’auprès des philosophes des sciences.
La critique majeure, formulée notamment par l’épistémologue Karl Popper et reprise par de nombreux psychologues cognitivistes, concerne le statut métaphorique et non réfutable du modèle énergétique freudien. Pour les détracteurs du physicalisme du XIXe siècle, postuler l’existence d’une « substance énergétique » immatérielle circulant dans l’esprit relève d’une mythologie scientifique (le mythe de la machine hydraulique), incapable d’être falsifiée au sens expérimental strict.
Au sein même de la psychanalyse française, le philosophe Paul Ricœur et le psychanalyste Jacques Lacan ont pris leurs distances avec l’énergétisme freudien. Lacan a notamment subordonné la pulsion et son économie au primat du signifiant et du langage. Pour l’école lacanienne, ce n’est pas une énergie substantielle qui est liée, mais le désir qui est articulé dans les chaînes de la structure linguistique (« l’inconscient est structuré comme un langage »). La notion de liaison énergétique risquait, selon eux, d’ancrer la psychanalyse dans un réductionnisme biologisant désuet.
Enfin, les modèles contemporains des neurosciences connexionnistes soulignent que le cerveau ne stocke pas de « fluide » d’excitation. Le cerveau traite des flux d’information distribués sous forme d’assemblées cellulaires en perpétuelle réorganisation. L’énergie biologique réelle (le métabolisme du glucose et la consommation d’ATP) est mobilisée aussi bien lors de l’inhibition que lors de l’action, ce qui invalide l’équation naïve entre repos psychique et conservation d’énergie.
14. Termes connexes et distinctions
Pour clarifier la spécificité conceptuelle de l’énergie liée, il est utile de la distinguer de notions contiguës avec lesquelles elle est parfois confondue :
- Énergie liée vs Énergie libre : L’énergie libre circule rapidement sans fixation durable et recherche la décharge immédiate selon le principe de plaisir (processus primaire) ; l’énergie liée est retenue, stabilisée sur des représentations et canalisée par l’inhibition du Moi (processus secondaire).
- Liaison (Bindung) vs Investissement (Besetzung / Cathexis) : L’investissement désigne l’action globale d’attribuer une charge psychique à une représentation ou à un objet ; la liaison est la transformation qualitative spécifique de cet investissement pour le rendre tonique, stable et résistant à la dispersion.
- Énergie liée vs Sublimation : La sublimation est une déviation du but pulsionnel vers des objets hautement valorisés socialement (l’art, la recherche scientifique) ; l’énergie liée est la condition métapsychologique préalable qui rend possible cette réorientation par le Moi.
- Liaison vs Refoulement : Le refoulement est un mécanisme de défense spécifique rejetant une représentation insoutenable dans l’Inconscient ; la liaison est un processus intégratif plus vaste et fondamental d’assimilation et d’élaboration de l’excitation.
- Entropie psychique vs Énergie liée : Dans les formulations modernes neuropsychoanalytiques, l’entropie mesure le désordre et l’incertitude informationnelle du système nerveux ; l’énergie liée représente les structures de contrainte diminuant activement ce taux d’entropie.
15. Résumé et points clés
En synthèse, la notion d’énergie liée représente un socle fondamental de la compréhension psychanalytique et cognitive de l’esprit humain :
Elle désigne l’état stabilisé et inhibé de la charge pulsionnelle au sein de l’appareil psychique, permettant la transition vitale entre la décharge réflexe immédiate et la pensée constructive.
Fondée par Freud au croisement de la neurophysiologie de Helmholtz et de la métapsychologie, elle définit le passage indispensable du processus primaire au processus secondaire, régulé par les structures du Moi.
Cliniquement, la réussite de la liaison protège le sujet contre l’angoisse traumatique et fonde l’adaptation à la réalité, tandis que son effondrement (déliaison) sous-tend les passages à l’acte, la névrose aiguë, les états limites et les tableaux psychotiques.
La convergence contemporaine entre la métapsychologie économique et le principe d’énergie libre neuroscientifique confirme l’actualité de ce concept pour éclairer la manière dont le cerveau humain résiste au désordre et construit le sens.
Références
- Carhart-Harris, R. L., & Friston, K. J. (2019). REBUS and the anarchic brain: Toward a unified model of the brain action of psychedelics. Pharmacological Reviews, 71(3), 316-344. https://doi.org/10.1124/pr.118.017160
- Freud, S. (1950 [1895]). Esquisse d’une psychologie scientifique (dans La Naissance de la psychanalyse). Presses Universitaires de France.
- Freud, S. (1900). L’Interprétation du rêve. Œuvres complètes de Freud / Psychanalyse, Volume IV. Presses Universitaires de France.
- Freud, S. (1920). Au-delà du principe de plaisir. Œuvres complètes de Freud / Psychanalyse, Volume XV. Presses Universitaires de France.
- Friston, K. (2010). The free-energy principle: A unified brain theory?. Nature Reviews Neuroscience, 11(2), 127-138. https://doi.org/10.1038/nrn2787
- Laplanche, J., & Pontalis, J.-B. (1967). Vocabulaire de la psychanalyse. Presses Universitaires de France.
- Solms, M. (2021). The Hidden Spring: A Journey to the Source of Consciousness. W. W. Norton & Company.