Dans le champ foisonnant de la psychologie sociale et de la cognition sociale contemporaine, les mécanismes par lesquels les individus évaluent autrui et catégorisent les groupes sociaux révèlent une dynamique d’équilibre cognitif particulièrement fascinante. Loin de formuler des jugements uniformément positifs ou négatifs, l’esprit humain déploie fréquemment des stratégies perceptives nuancées visant à balancer les forces et les faiblesses perçues des cibles évaluées. L’effet de compensation constitue précisément l’une de ces manifestations structurales majeures, démontrant comment la perception de la compétence et de la chaleur humaine s’organise selon un principe d’ajustement compensatoire systématique.
Effet de compensation
1. Définition concise
L’effet de compensation désigne le phénomène cognitif et psychosocial par lequel un évaluateur, lorsqu’il compare deux individus ou deux groupes sociaux distincts, a tendance à attribuer à l’une des cibles un niveau élevé sur une dimension fondamentale du jugement social tout en lui assignant un niveau inférieur sur une seconde dimension, réservant le profil inverse à l’autre cible. En d’autres termes, si une entité est perçue comme hautement compétente, elle est fréquemment jugée moins chaleureuse, tandis que son homologue perçue comme moins compétente se voit gratifiée d’une chaleur, d’une sociabilité ou d’une moralité supérieures.
Ce biais de jugement structural opère principalement à travers les deux dimensions cardinales de la cognition sociale théorisées par le modèle du contenu des stéréotypes : l’agence (compétence, efficacité, intelligence) et la communion (chaleur, bienveillance, moralité). Plutôt que d’admettre la supériorité ou l’infériorité absolue d’une cible sur l’ensemble des critères d’évaluation, le système cognitif produit un arbitrage compensatoire qui restaure une forme de parité symbolique ou de justice distributive imaginaire entre les parties comparées.
Dans une perspective psychodynamique et clinique plus large, le terme renvoie également aux processus compensatoires inconscients décrits initialement par Alfred Adler, par lesquels un sujet tente de surmonter une infériorité réelle ou imaginaire dans un domaine spécifique en développant de manière hyperbolique des aptitudes ou des comportements alternatifs dans un autre registre comportemental.
2. Étymologie et origines linguistiques
Le terme « compensation » dérive directement du substantif latin compensatio, lui-même issu du verbe compensare, composé du préfixe com- (exprimant l’ensemble, la conjonction) et de pendere (peser, soupeser, suspendre). Le sens étymologique originel renvoie à l’acte de peser ensemble deux éléments dans les plateaux d’une balance afin d’en rétablir l’équilibre ou d’en compenser la masse respective par un contrepoids équivalent. Dans le vocabulaire juridique romain, la compensatio représentait l’extinction simultanée de deux dettes réciproques entre deux mêmes personnes.
Le mot « effet » provient quant à lui du latin effectus, dérivé de efficere (accomplir, produire, achever, exécuter), désignant le résultat direct ou la conséquence produite par une cause opérante. Introduit dans la langue française au Moyen Âge, le concept de compensation a d’abord enrichi le droit des obligations et les sciences physiques (comme le balancier de compensation en horlogerie) avant d’être transposé dans la philosophie de l’esprit et la psychopathologie à la fin du dix-neuvième siècle.
Son incorporation formelle au sein de la psychologie sociale expérimentale anglo-saxonne sous l’expression compensation effect s’est cristallisée au tournant des années 2000, notamment sous la plume des chercheurs Vincent Yzerbyt, Charles Judd et Olivier Corneille, pour formaliser les régularités d’attribution asymétrique entre la chaleur et la compétence dans les contextes comparatifs intergroupes.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, l’expression se prononce en français standard international [e.fɛ də kɔ̃.pɑ̃.sa.sjɔ̃]. L’élision phonologique s’opère couramment dans la chaîne parlée fluide, avec une nasalisation marquée des voyelles médianes et finales du substantif féminin « compensation » ([ɔ̃] et [ɑ̃]).
D’un point de vue grammatical, « effet de compensation » est une locution nominale masculine singulière, constituée d’un nom noyau masculin (« effet »), d’une préposition de relation génitive (« de ») et d’un nom recteur féminin sans article (« compensation »). Au pluriel, la locution devient « effets de compensation ». On rencontre parfois dans la littérature scientifique des tournures périphrastiques synonymes telles que « mécanisme de compensation perceptive », « biais de compensation sociale » ou « patron de compensation bidimensionnelle ».
4. Explication conceptuelle détaillée
L’effet de compensation se situe au carrefour de la psychologie de la perception d’autrui et des relations intergroupes. Lorsque des individus sont confrontés à la tâche d’évaluer deux entités en présence — qu’il s’agisse de deux collègues, de deux candidats à un poste ou de deux groupes ethniques ou nationaux —, leur perception n’opère que très rarement de manière isolée ou absolue. Elle s’inscrit au contraire dans une démarche intrinsèquement comparative où chaque cible sert de point de référence implicite ou explicite pour juger l’autre.
Ce phénomène se caractérise par une corrélation négative artificielle ou induite entre les deux métadimensions fondamentales de la perception sociale : la compétence et la chaleur. Si la cible A est manifestement décrite comme brillante, instruite, organisée et ambitieuse, les juges auront spontanément tendance à lui prêter une nature froide, calculatrice, distante ou peu empathique. Réciproquement, la cible B, présentée comme modeste, maladroite ou moins efficace sur le plan technique, sera systématiquement gratifiée de qualités morales remarquables, perçue comme profondément chaleureuse, solidaire, honnête et digne de confiance. Le contraste établi entre les deux protagonistes produit ainsi un tableau croisé où la supériorité instrumentale de l’un est équilibrée par la supériorité affective et morale de l’autre.
La recherche démontre avec force que l’effet de compensation ne survient pas de manière anarchique ; il obéit à des conditions contextuelles strictes. Premièrement, il requiert impérativement un cadre de comparaison directe : lorsqu’une cible est évaluée de manière isolée sans mise en vis-à-vis, l’effet tend à s’estomper au profit d’un effet de halo où compétence et chaleur varient de manière positive. Deuxièmement, la compensation est catalysée dès lors que l’une des deux dimensions fait l’objet d’une asymétrie évidente et non ambiguë. La certitude qu’une cible surpasse l’autre sur le plan de la compétence déclenche presque automatiquement une compensation sur la dimension de la chaleur, et inversement.
Cette mécanique remplit une fonction fondamentale d’apaisement social et de régulation normative. L’affirmation d’une supériorité totale d’un individu ou d’un groupe sur un autre violerait les normes démocratiques d’égalité et de politesse sociale, perçue comme une agression ou une forme intolérable d’arrogance. En octroyant à la partie dominée un avantage moral ou relationnel, l’évaluateur préserve l’illusion d’une justice fondamentale où chacun reçoit sa part de mérites et de reconnaissance symbolique.
5. Évolution historique
L’histoire intellectuelle de l’effet de compensation prend racine dans les travaux pionniers de la psychologie individuelle du début du vingtième siècle. Alfred Adler a été le premier théoricien à ériger la compensation au rang de concept psychologique central, suggérant que le sentiment universel d’infériorité motive l’individu à compenser ses vulnérabilités physiques ou psychologiques par le développement d’aptitudes substitutives surcompensatoires.
Au cours des années 1950 et 1960, les théoriciens de la dissonance cognitive comme Leon Festinger et les tenants de l’équilibre structural comme Fritz Heider ont posé les jalons théoriques de la recherche d’harmonie dans les représentations sociales. Ils ont démontré que l’esprit réprouve les configurations cognitives dissonantes et tend à réorganiser les éléments perçus pour maintenir un état de cohérence globale et d’équité subjective.
Cependant, l’émergence formelle de l’effet de compensation tel qu’il est étudié aujourd’hui en cognition sociale date des travaux fondateurs de Susan Fiske, Amy Cuddy et Peter Glick sur le modèle du contenu des stéréotypes (Stereotype Content Model) au tournant du vingt-et-unième siècle. Ces auteurs ont mis en évidence l’existence de stéréotypes mixtes ambivalents caractérisant une immense majorité des groupes sociaux : les stéréotypes paternalistes (chaleureux mais incompétents, comme les personnes âgées) et les stéréotypes envieux (compétents mais froids, comme les élites financières).
S’appuyant sur ces découvertes, l’équipe de chercheurs belges et américains dirigée par Vincent Yzerbyt, Charles Judd et Olivier Corneille a formalisé en 2005 l’effet de compensation empirique. À travers une série d’expérimentations rigoureuses, ils ont démontré que la compensation ne constituait pas simplement un état statique reflétant la structure sociétale, mais un processus dynamique et actif de jugement comparatif, systématiquement mobilisé dès lors que deux cibles sont mises en contraste direct.
6. Fondements théoriques
L’effet de compensation s’articule autour de plusieurs cadres conceptuels majeurs de la psychologie cognitive et sociale contemporaine. Le socle fondamental réside dans la théorie de la bidimensionnalité de la perception sociale. Toutes les cultures et tous les individus structurent prioritairement leur grille de lecture d’autrui autour de deux questions existentielles : « Quelles sont les intentions de cette personne à mon égard ? » (dimension de communion, chaleur, moralité) et « Cette personne a-t-elle la capacité de concrétiser ses intentions ? » (dimension d’agence, compétence, puissance).
Un deuxième pilier théorique relève de la théorie de la comparaison sociale et de la quête de différenciation positive théorisée par Henri Tajfel et John Turner au sein de la théorie de l’identité sociale. Lorsqu’un groupe dominant reconnaît la supériorité d’un groupe subordonné sur un domaine non menaçant (la chaleur, la convivialité, l’expressivité émotionnelle), il s’autorise à maintenir sans culpabilité son hégémonie sur le domaine stratégique de la compétence et du pouvoir décisionnel. Cette concession magnanime a été théorisée sous le concept de créativité sociale, où le groupe dominé trouve refuge dans l’excellence morale tandis que le groupe dominant préserve son avantage instrumental.
Le troisième fondement théorique s’appuie sur la théorie de la justification du système de John Jost. Selon cette approche, les individus sont profondément motivés à percevoir l’ordre social existant comme juste, équitable et légitime. L’effet de compensation fonctionne comme un puissant anesthésiant idéologique : si les pauvres sont réputés heureux, honnêtes et chaleureux alors que les riches sont perçus comme stressés, froids et égoïstes, les disparités socioéconomiques objectives perdent leur caractère révoltant pour devenir une simple répartition complémentaire des félicités humaines.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’analyse fine de l’effet de compensation permet d’en isoler les rouages internes et les différentes manifestations observables en psychologie :
- La dimension de compétence (agence) : Elle regroupe les traits d’intelligence, d’efficacité, de prévoyance, d’ingéniosité, de rigueur technique et de leadership. C’est la dimension de l’action opératoire sur l’environnement.
- La dimension de chaleur (communion) : Elle rassemble les traits de gentillesse, d’empathie, de moralité, de sincérité, de sociabilité et d’écoute d’autrui. C’est la dimension du lien et de la préservation de la communauté.
- La compensation intragroupe versus intergroupe : Le phénomène s’observe à la fois lors de la comparaison entre individus (deux collaborateurs d’une même équipe) et lors de la comparaison entre groupes constitués (deux départements d’une entreprise, deux nationalités).
- La compensation descendante (du statut élevé vers le statut bas) : Tendance des groupes dominants à concéder une supériorité de chaleur aux groupes dominés pour mieux consolider leur monopole de la compétence.
- La compensation ascendante (du statut bas vers le statut élevé) : Tendance des groupes défavorisés à admettre l’efficacité technique du groupe dominant tout en revendiquant hautement leur propre supériorité éthique et relationnelle.
- La directionnalité de l’ancrage : L’effet peut être initié par une manipulation de la compétence (qui entraîne une déduction inverse sur la chaleur) ou par une manipulation de la chaleur (qui entraîne une réévaluation compensatoire de la compétence).
8. Exemples et cas illustratifs
Dans le monde du travail, l’effet de compensation se manifeste de manière flagrante lors des processus de recrutement. Imaginons un comité d’embauche évaluant deux candidats finalistes pour un poste de cadre de direction. Le premier candidat présente un dossier technique irréprochable, une formation prestigieuse et une grande expertise analytique. Spontanément, les membres du jury auront tendance à formuler des réserves quant à ses capacités d’intégration humaine : « Il risque d’être trop rigide, froid ou condescendant avec l’équipe. » À l’inverse, face au second candidat dont le parcours technique est perçu comme plus fragile, le jury soulignera d’emblée : « C’est indéniablement quelqu’un d’une immense gentillesse, d’une grande écoute, doté d’une intelligence émotionnelle exceptionnelle. » Sans preuve formelle de l’hostilité du premier ni de la sociabilité extraordinaire du second, l’esprit du jury compense les profils pour les équilibrer.
Dans le registre des stéréotypes nationaux et régionaux, les dynamiques territoriales fournissent un réservoir inépuisable de compensation sociale. Dans de nombreux pays, une dichotomie géographique structure l’imaginaire collectif : les habitants du Nord sont traditionnellement stéréotypés comme des travailleurs acharnés, rigoureux, organisés mais distants, austères et peu conviviaux ; simultanément, les habitants du Sud sont caractérisés comme chaleureux, festifs, accueillants et généreux, mais supposés moins ponctuels, plus désinvoltes ou moins portés sur l’efficacité industrielle. Cet équilibre caricatural neutralise le sentiment de supériorité unilatérale de l’un ou l’autre territoire.
Un autre cas marquant concerne les stéréotypes de genre. Pendant des décennies, la division traditionnelle des rôles a produit une compensation archétypale : aux hommes étaient assignés la compétence instrumentale, le sens des affaires et l’autorité managériale, au détriment de la sensibilité ; aux femmes étaient attribuées la prévenance, la douceur, l’écoute bienveillante et le soin d’autrui, au prix d’une dévalorisation systématique de leur autorité décisionnelle et de leur acuité stratégique.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation empirique de l’effet de compensation repose sur des protocoles expérimentaux hautement standardisés en laboratoire de cognition sociale. Les chercheurs soumettent généralement les participants à des scénarios fictifs comparatifs (paradigme des deux cibles) dans lesquels des vignettes descriptives présentent deux personnes ou deux groupes arbitraires créés artificiellement (paradigme du groupe minimal).
L’une des cibles est décrite à l’aide d’adjectifs opérationnalisant un niveau élevé sur une dimension cible (par exemple, des comportements témoignant d’une compétence remarquable dans la résolution d’une tâche logistique complexe), tandis que l’autre cible est décrite avec des comportements de performance modérée. On demande ensuite aux participants d’évaluer les deux protagonistes sur une batterie d’échelles de Likert mesurant à la fois la compétence (intelligent, efficace, compétent, capable) et la chaleur (chaleureux, bienveillant, digne de confiance, amical).
Statistiquement, l’effet de compensation se traduit par une interaction significative croisée entre la cible évaluée et la dimension de jugement. Les chercheurs calculent des scores différentiels et analysent la covariance entre les dimensions. L’usage de temps de réaction via des protocoles informatisés permet également de vérifier la nature automatique ou délibérée de cette compensation perceptive : plus l’association entre compétence élevée et déficit de chaleur est rapide, plus le processus traduit un automatisme cognitif profondément ancré dans la structure des schémas mentaux.
10. Applications et portée pratique
La compréhension fine de l’effet de compensation revêt une importance déterminante dans le domaine des ressources humaines et du management. Les responsables de recrutement formés à ce biais apprennent à déconstruire le réflexe consistant à présumer l’incompétence sociale d’un expert technique ou, à l’inverse, à surévaluer les compétences d’encadrement d’un collaborateur simplement parce qu’il manifeste une cordialité remarquable. Dans la gestion des évaluations de performance annuelles, neutraliser ce biais évite de pénaliser injustement les salariés perçus comme hautement performants en leur prêtant une prétendue mauvaise intégration collective.
Dans la communication d’entreprise, le marketing et le branding, les marques exploitent délibérément ou subissent les effets de compensation. Une marque technologique perçue comme un géant tout-puissant, ultra-efficace et dominateur court le risque constant d’être perçue comme une corporation déshumanisée, froide et prédatrice. Pour y remédier, ses campagnes de communication évitent de vanter davantage sa puissance technologique et investissent massivement le registre de l’humanité, du caritatif, de l’artisanat et de la chaleur communautaire afin de restaurer son image d’amabilité.
Sur le plan politique et diplomatique, l’effet de compensation façonne les dynamiques électorales. Un candidat qui projette une image technocratique infaillible et maîtrisant parfaitement ses dossiers doit impérativement déployer des efforts compensatoires pour se montrer proche des gens ordinaires, affectueux et accessible, sous peine d’être rejeté par un électorat percevant sa compétence comme menaçante ou arrogante.
11. Recherche et données empiriques
Les données accumulées depuis plus de deux décennies confirment la robustesse de l’effet de compensation à travers une vaste diversité de méthodologies. Dans une étude devenue classique menée par Judd, James et Yzerbyt (2005), des participants devaient évaluer deux groupes distincts après avoir pris connaissance d’informations démontrant la supériorité claire de l’un sur la dimension de compétence. Les résultats ont révélé que les participants ont spontanément conclu que le groupe le moins compétent était significativement plus chaleureux et sociable que le groupe performant, en dépit d’une absence totale d’information empirique sur leur comportement social.
Des travaux ultérieurs conduits par Kervyn, Yzerbyt et Judd (2010) ont analysé le mécanisme sous l’angle de la communication indirecte et de ce qu’ils ont nommé l’effet d’omission délibérée (in-nuendo effect). Lorsqu’un locuteur décrit une cible en faisant exclusivement l’éloge dithyrambique de sa gentillesse et de sa prévenance tout en taisant soigneusement toute mention de son travail ou de ses capacités intellectuelles, les destinataires du message en déduisent quasi unanimement que la personne en question est incompétente. Le silence stratégique sur une dimension fondamentale opère comme un signal compensatoire négatif implicite.
Les recherches en neurosciences sociales utilisant l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), notamment celles associées aux travaux de Lasana Harris et Susan Fiske, ont mis en lumière que les représentations de cibles perçues de manière compensatoire activent des zones cérébrales différenciées : les cibles jugées compétentes mais froides activent des circuits neuronaux associés à l’envie et à la méfiance défensive, tandis que les cibles chaleureuses mais incompétentes activent les réseaux associés à la compassion et au paternalisme émotionnel.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’universalité apparente de la compétence et de la chaleur en tant que prismes de perception humaine ne signifie pas que l’effet de compensation se manifeste avec la même intensité dans toutes les aires géoculturelles. Dans les cultures individualistes occidentales (Amérique du Nord, Europe occidentale), l’indépendance de l’individu et la compétition méritocratique favorisent particulièrement le recours à la compensation : l’équilibre symbolique compense les inégalités issues du culte de la performance individuelle.
Dans les cultures collectivistes, particulièrement en Asie de l’Est (Japon, Corée, Chine), l’effet de compensation s’exprime selon des modalités distinctes en raison de la primauté accordée à l’harmonie du groupe et à la modestie sociale (norme de retenue). La valorisation explicite de sa propre compétence ou de celle de son groupe d’appartenance y est fréquemment sanctionnée socialement. Par conséquent, les attributions compensatoires peuvent privilégier la moralité et le sens du devoir communautaire comme dimensions premières d’arbitrage de l’estime collective.
De plus, l’impact de la distance hiérarchique au sein d’une société donnée influe sur la légitimation des asymétries : dans les sociétés à forte distance hiérarchique, les groupes dominants ont moins besoin de concéder de la chaleur aux subalternes pour justifier leur autorité, ce qui peut atténuer le besoin psychologique de recourir à une compensation systématique.
13. Critiques, débats et limites
En dépit de son élégance expérimentale, l’effet de compensation suscite des débats académiques stimulants et fait face à des limites méthodologiques bien documentées. La première critique majeure concerne l’effet de halo, qui constitue en quelque sorte l’opposé direct de la compensation. Dans de nombreuses situations de la vie quotidienne, la supériorité constatée d’une cible sur un trait entraîne une impression globale positive qui rehausse l’évaluation de tous les autres traits (l’individu compétent est également présumé chaleureux et honnête). Les chercheurs ont dû préciser les conditions limites : la compensation nécessite une comparaison explicite entre au moins deux entités sur un fond de ressources symboliques perçues comme finies, tandis que l’évaluation isolée favorise presque toujours le halo.
Une seconde controverse porte sur la dimension de moralité au sein de la communion. Des psychologues sociaux comme Naomi Ellemers et Bogdan Wojciszke ont démontré que la moralité (honnêteté, intégrité, loyauté) ne se confond pas totalement avec la sociabilité pure (amabilité, extraversion, chaleur relationnelle). Lorsque la moralité est mise en jeu de manière grave, la compensation cesse généralement de fonctionner : un individu jugé hautement compétent mais avéré profondément immoral et malhonnête ne bénéficie d’aucune clémence compensatoire, car la menace morale l’emporte sur toute volonté d’équilibrage cognitif.
Enfin, certains théoriciens critiques reprochent à cette littérature une dérive fonctionnaliste excessive qui postule que l’esprit cherche systématiquement la justice ou l’harmonie, occultant les situations de pure domination sociale où les groupes stigmatisés sont relégués dans une infériorité globale tant sur le plan de la compétence que sur celui de la chaleur (comme c’est le cas des populations marginalisées sans domicile fixe ou des réfugiés perçus comme des envahisseurs hostiles).
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Il importe de distinguer rigoureusement l’effet de compensation d’autres notions psychologiques proches qui lui sont parfois abusivement assimilées :
- Effet de halo : Biais cognitif par lequel la perception d’un trait positif chez un individu biaise positivement l’ensemble de ses autres traits. Le halo prédit une corrélation positive entre compétence et chaleur, tandis que la compensation induit une corrélation négative en contexte comparatif.
- Modèle du contenu des stéréotypes (SCM) : Théorie structurelle décrivant l’organisation globale des stéréotypes sociétaux selon la chaleur et la compétence. Si le SCM décrit un état cartographique des représentations d’un corps social, l’effet de compensation décrit le processus cognitif dynamique qui produit cette différenciation croisée lors d’un acte de comparaison.
- Mécanisme de défense compensatoire (Adler) : Processus intrapsychique individuel par lequel un sujet développe une compétence réelle pour masquer un sentiment d’infériorité personnel. L’effet de compensation en cognition sociale s’intéresse à la manière dont un observateur juge autrui, et non à l’adaptation personnelle du moi.
- Créativité sociale : Stratégie identitaire collective par laquelle un groupe dominé redéfinit les dimensions de comparaison sociale en valorisant un domaine alternatif pour préserver son estime de soi. La compensation englobe également le regard porté par le groupe dominant ou par des observateurs tiers neutres.
- Dissonance cognitive : État de tension psychologique provoqué par des cognitions contradictoires. La compensation peut être mobilisée pour réduire la dissonance issue d’un jugement perçu comme trop inéquitable ou unilatéral.
15. Synthèse et points clés à retenir
L’effet de compensation offre un éclairage indispensable sur la complexité et les paradoxes de l’évaluation humaine. Il nous rappelle que nos jugements sur autrui sont rarement impartiaux ou absolus, mais toujours façonnés par le contraste, le contexte et la recherche d’un équilibre socialement acceptable :
- Il se manifeste par l’attribution asymétrique et inversée de la compétence et de la chaleur humaine lors de la comparaison simultanée de deux personnes ou de deux groupes distincts.
- Il est déclenché par une asymétrie manifeste sur une première dimension, obligeant le système cognitif à concéder un avantage à la cible dominée sur la seconde dimension.
- Il s’oppose à l’effet de halo, qui domine lorsque les cibles sont évaluées individuellement sans mise en concurrence directe.
- Il assure une fonction idéologique de régulation des conflits et de justification des hiérarchies existantes, offrant une consolation symbolique de moralité aux dominés et un gage de modération aux dominants.
- La prise de conscience lucide de cet automatisme mental constitue un impératif pour tout praticien soucieux d’équité dans le recrutement, l’évaluation organisationnelle et la lutte contre les discriminations subtiles.
Références
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- Fiske, S. T., Cuddy, A. J., Glick, P., & Xu, J. (2002). A model of (often mixed) stereotype content: Competence and warmth respectively follow from perceived status and competition. Journal of Personality and Social Psychology, 82(6), 878-902. https://doi.org/10.1037/0022-3514.82.6.878
- Judd, C. M., James-Hawkins, L., Yzerbyt, V., & Kashima, Y. (2005). Fundamental dimensions of social judgment: Understanding the relations between judgments of competence and warmth. Journal of Personality and Social Psychology, 89(6), 899-913. https://doi.org/10.1037/0022-3514.89.6.899
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