Déviance communicationnelle : Les failles du sens

La déviance communicationnelle (DC) désigne un style discursif altérant le partage de l’attention et du sens dans l’interaction verbale, étudié en psychopathologie.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · novembre 1, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : novembre 1, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

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Au croisement de la linguistique clinique, de la psychiatrie et des théories systémiques de la communication, la déviance communicationnelle désigne une altération spécifique du partage de l’attention et du sens au sein de l’interaction verbale. Loin d’être un simple défaut syntaxique ou une maladresse d’élocution, ce phénomène met en lumière la fragilisation structurelle des processus pragmatiques indispensables à la construction d’une réalité partagée. Comprendre ce construit permet de mieux appréhender la dynamique des interactions familiales et les facteurs de vulnérabilité associés aux troubles du spectre de la schizophrénie.

Déviance communicationnelle (DC)

1. Définition concise

La déviance communicationnelle (souvent abrégée DC, ou CD d’après l’anglais Communication Deviance) renvoie à un ensemble de particularités discursives et interactionnelles qui perturbent la focalisation conjointe de l’attention et compromettent l’établissement d’une signification partagée entre les interlocuteurs. Elle ne découle pas d’un déficit intellectuel global ou d’une anomalie grammaticale primaire, mais d’une incapacité récurrente à formuler des messages clairs, structurés et adaptés aux besoins cognitifs et attentionnels du récepteur.

Dans le champ de la psychopathologie développementale et de la psychiatrie relationnelle, la déviance communicationnelle est appréhendée comme un style d’échange flou, morcelé, contradictoire ou tangentiel. Les locuteurs présentant un niveau élevé de déviance communicationnelle produisent des énoncés qui désorientent continuellement l’interlocuteur, rendant impossible la clôture normale des séquences conversationnelles et l’ancrage stable d’un référent commun.

2. Étymologie et origine linguistique

L’expression est issue de la traduction directe de l’anglais communication deviance, concept introduit dans la littérature psychiatrique nord-américaine au début des années 1960 par le psychiatre Lyman Wynne et la psychologue clinicienne Margaret Singer. Le substantif « communication » tire ses racines du latin communicare, qui signifie « mettre en commun », « partager » ou « entrer en relation », lui-même dérivé de communis (« commun, partagé »). Ce radical souligne que l’essence de l’acte communicatif réside dans la coproduction d’un espace de compréhension mutuelle.

Le terme « déviance », quant à lui, provient du bas-latin deviare, formé du préfixe de- (marquant l’éloignement ou l’écart) et de via (« la voie », « le chemin »). Littéralement, la déviance caractérise l’action de s’écarter de la voie tracée. Transposée à la pragmatique linguistique, la déviance communicationnelle désigne donc un déroutement hors des conventions normatives régissant la clarté et la pertinence du discours interactif. Le terme est apparu pour la première fois sous une forme formalisée dans les travaux fondateurs de Singer et Wynne publiés entre 1963 et 1965 dans les Archives of General Psychiatry.

3. Prononciation et forme grammaticale

En français, le syntagme nominal s’articule phonétiquement sous la forme /de.vjɑ̃s kɔ.my.ni.ka.sjɔ.nɛl/. Il s’agit d’un groupe nominal féminin singulier constitué du nom commun « déviance » et de l’adjectif qualificatif relationnel « communicationnelle » (au pluriel : déviances communicationnelles).

Sur le plan morphosyntaxique, le terme s’emploie principalement comme un nom indénombrable lorsqu’il désigne le concept clinique global (« évaluer la déviance communicationnelle parentale »), ou comme un nom dénombrable pour répertorier des manifestations ponctuelles observées au sein d’un protocole d’analyse de discours (« ce sujet manifeste plusieurs déviances communicationnelles au cours de l’épreuve projective »). Dans les publications académiques francophones, le sigle francisé DC alterne fréquemment avec l’acronyme anglophone d’origine CD.

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour saisir la déviance communicationnelle dans toute sa complexité, il convient de la situer à la frontière de l’analyse du discours, des sciences cognitives et de la psychopathologie transactionnelle. Le cœur de ce concept repose sur le principe de l’attention conjointe : toute communication efficace exige que deux personnes dirigent simultanément leur attention sur un objet, une idée ou un percept précis, tout en validant mutuellement cette focalisation à travers des signaux de rétroaction verbale et non verbale. Dans la déviance communicationnelle, ce mécanisme d’accordage attentionnel est défaillant de manière chronique.

Cette perturbation ne se manifeste pas nécessairement par des propos délirants ou des néologismes évidents au premier abord. Elle opère souvent à un niveau beaucoup plus insidieux et subtil. L’orateur commence une phrase pour l’abandonner subitement sans en expliciter la fin ; il emploie des pronoms indéfinis sans antécédents discernables ; il répond à une question par une digression qui donne l’illusion de la pertinence sans jamais aborder le nœud du problème ; ou encore, il associe des idées par des glissements sémantiques imperceptibles qui laissent l’interlocuteur dans une perplexité grandissante. Les frontières conceptuelles entre les objets évoqués deviennent perméables et instables.

Le destinataire d’un tel discours se trouve confronté à une tâche cognitive éreintante. Pour tenter de préserver la cohérence de l’interaction, il doit constamment deviner, combler des lacunes logiques béantes, réinterpréter des expressions contradictoires et réajuster son propre cadre de référence sans jamais recevoir la confirmation explicite de sa compréhension. Wynne et Singer qualifiaient cette ambiance communicative d’« amorphe » ou de « fragmentée », décrivant des dynamiques dans lesquelles la réalité interpersonnelle perd sa consistance logique élémentaire.

Il importe de distinguer la déviance communicationnelle des troubles formels de la pensée observables dans les épisodes psychotiques aigus. Si la déviance communicationnelle partage avec ces derniers des analogies morphologiques, elle peut être observée chez des individus ne présentant aucun trouble psychiatrique manifeste, notamment chez les parents au premier degré de personnes diagnostiquées avec une schizophrénie. Elle se définit donc davantage comme un style transactionnel stable qu’une décompensation psychopathologique bruyante.

5. Évolution et développement historique

L’émergence du concept de déviance communicationnelle s’inscrit dans le grand mouvement des théories familiales et relationnelles de la psychiatrie des années 1950 et 1960. À cette époque, des cliniciens tels que Gregory Bateson, Donald Jackson et Jay Haley développaient à Palo Alto la célèbre hypothèse de la double contrainte (double bind), tandis que Theodore Lidz à Yale décrivait les distorsions maritales (schisme et asymétrie familiale). Ces chercheurs postulaient tous que des anomalies spécifiques dans l’environnement relationnel précoce pouvaient jouer un rôle pathogénétique direct dans l’éclosion des troubles psychotiques.

Toutefois, la majorité de ces approches pionnières souffraient d’un manque d’opérationnalisation empirique et reposaient largement sur des impressions cliniques non standardisées. C’est pour remédier à cette faille méthodologique que Lyman Wynne, chercheur au National Institute of Mental Health (NIMH), s’associa à Margaret Singer. Ensemble, ils entreprirent de mettre au point une méthode rigoureuse, reproductible et quantitative permettant d’évaluer les anomalies de la communication au sein des familles de patients schizophrènes.

Leur démarche constitua une percée méthodologique majeure : au lieu de s’appuyer sur des entretiens rétrospectifs ou des observations subjectives, ils eurent l’idée d’analyser les transcriptions verbatim des réponses fournies par les parents lors de passations de tests projectifs standardisés, notamment le test de Rorschach et le Thematic Apperception Test (TAT). À partir de ce matériel linguistique brut, Singer et Wynne élaborèrent un système de cotation détaillé recensant les ruptures d’attention, les contradictions et les flous discursifs.

Dans les décennies qui suivirent, notamment durant les années 1970 et 1980, le modèle fut affiné par d’autres équipes de recherche, en particulier celle de Michael Goldstein et Keith Nuechterlein à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA). Ces auteurs adaptèrent l’analyse de la déviance communicationnelle aux conversations familiales directes via des paradigmes d’interaction filmée, intégrant la DC dans un modèle de vulnérabilité au stress beaucoup plus moderne, libéré des thèses culpabilisantes de la « mère schizophrénogène » qui avaient prévalu au milieu du XXe siècle.

6. Fondements théoriques

L’architecture théorique de la déviance communicationnelle s’articule autour de trois piliers principaux : la théorie des systèmes et de l’information, la pragmatique linguistique et les théories contemporaines du traitement de l’information cognitive.

Le premier fondement repose sur la théorie pragmatique de la communication humaine formulée par Paul Watzlawick et le groupe de Palo Alto. Selon cette perspective, tout message comporte deux volets indissociables : le contenu (l’information transmise) et la relation (la manière dont le locuteur définit le lien avec l’interlocuteur). La déviance communicationnelle s’interprète comme un brouillage structurel entre ces deux niveaux : le contenu s’avère insuffisant ou équivoque pour spécifier le sens, tandis que la composante relationnelle déstabilise l’aptitude de l’autre à valider ses propres perceptions cognitives.

Le deuxième ancrage théorique est emprunté à la philosophie du langage et aux maximes conversationnelles de Paul Grice. Grice a démontré que l’interaction humaine repose sur un principe de coopération généralisé, décliné en quatre maximes fondamentales :

  • La maxime de quantité (donner autant d’informations que nécessaire, ni plus, ni moins) ;
  • La maxime de qualité (ne pas affirmer ce que l’on croit faux ou ce pour quoi l’on manque de preuves) ;
  • La maxime de relation (être pertinent, faire le lien avec le sujet en cours) ;
  • La maxime de manière (être clair, éviter l’obscurité d’expression, être bref et ordonné).

La déviance communicationnelle peut être conceptuellement définie comme une violation chronique et involontaire de ces maximes, particulièrement des maximes de relation et de manière. Le discours produit enfreint perpétuellement les attentes heuristiques de l’interlocuteur, brisant le pacte de coopération communicative indispensable à l’intersubjectivité.

Enfin, le troisième pilier s’inscrit dans les modèles neuropsychologiques du traitement de l’attention et des fonctions exécutives. Dans cette optique, la déviance communicationnelle n’est pas uniquement un dysfonctionnement relationnel ; elle constitue la manifestation observable d’un déficit sous-jacent de l’inhibition cognitive et de la mémoire de travail chez le locuteur, qui éprouve des difficultés à maintenir une tâche attentionnelle précise face à des interférences internes ou environnementales.

7. Composantes clés, types et dimensions

Dans le manuel de codage établi par Margaret Singer et Lyman Wynne, puis révisé par l’équipe de l’UCLA, la déviance communicationnelle regroupe des dizaines d’indices empiriques regroupés en sous-catégories distinctes. On distingue habituellement deux grandes formes structurales de DC :

  • La déviance amorphe (ou vague) : Le discours se caractérise par une absence de contour précis, une mollesse sémantique et un manque flagrant d’intégration logique. Le locuteur utilise des généralisations excessives, des qualificatifs flottants ou des phrases qui dérivent sans fin sans jamais formuler de conclusion perceptible. L’interlocuteur est plongé dans une sensation de brouillard cognitif.
  • La déviance fragmentée : Contrairement au style amorphe, le discours fragmenté est heurté, brisé, discontinu. Il est ponctué de faux départs, de téléscopages d’idées non reliées, de ruptures syntaxiques brutales et d’interruptions inopinées du fil de la pensée, créant une impression de collage désordonné.

Sur le plan des comportements verbaux précis, les manuels de codage identifient plusieurs dimensions opérationnelles récurrentes :

  • Les problèmes d’engagement et de désengagement : Retraits brusques au cours d’un échange, hésitations paralysantes, déclarations d’impuissance cognitive répétitives (« je ne sais pas », « cela dépasse mon entendement ») utilisées pour esquiver la réponse demandée.
  • Les idées inachevées et phrases tronquées : Énoncés amorcés avec une intonation assertive qui s’interrompent en plein milieu sans qu’aucun prédicat ne vienne compléter le sujet.
  • L’incohérence et les références ambiguës : Emploi récurrent de termes vagues (« cette chose-là », « les éléments habituels ») ou de pronoms (« il », « eux ») sans jamais expliciter qui ou quoi est désigné dans la scène étudiée.
  • Les contradictions et invalidations spontanées : Phrases au sein desquelles le locuteur affirme une proposition puis la réfute immédiatement (« C’est un homme en colère… non, en fait il n’a rien à voir avec ça, il sourit peut-être »), annulant le sens sans fournir de synthèse explicative.
  • L’utilisation idiosyncrasique du langage : Association inhabituelle de mots ordinaires détournés de leur acception usuelle ou attribution de propriétés insolites à des objets communs, sans aller jusqu’au néologisme délirant pur.

8. Exemples et illustrations cliniques

Pour mieux matérialiser ces anomalies abstraites, observons des transcriptions typiques obtenues lors d’une épreuve standardisée où il est demandé au participant de décrire ce qu’il perçoit sur la planche I du test de Rorschach.

Illustration 1 : Problème de référence et contradiction (Style amorphe)
Examinateur : « Que voyez-vous sur cette planche ? »
Participant : « Eh bien, c’est comme une sorte d’organisme qui… vous voyez bien comment ils se comportent d’habitude. C’est noir, mais ce n’est pas vraiment une couleur sombre, c’est plus léger, comme s’il y avait une présence qui fait partie de tout le reste. On ne peut pas savoir s’il monte ou s’il s’en va, mais il est certainement là, enfin je veux dire qu’il n’est pas là pour de vrai. »
Dans cet échange, le pronom « ils » surgit sans antécédent, la qualification de la couleur s’auto-annule (« noir mais pas sombre »), et la conclusion dissout totalement la description (« il est là… il n’est pas là »). L’examinateur ne peut former aucune représentation visuelle stable de ce que le participant perçoit.

Illustration 2 : Rupture syntaxique et faux départs (Style fragmenté)
Participant : « C’est un… on dirait deux créatures qui… parce que quand on regarde le fond, la forme extérieure me rappelle quand j’étais… enfin, les ailes sont déployées, mais pas comme des ailes d’oiseau, plutôt comme deux personnes qui se disputent une branche, mais cette branche est brisée. »
Ici, le fil conducteur change trois fois en l’espace de deux lignes : la phrase commence par identifier deux créatures, bifurque brutalement vers une réminiscence personnelle non formulée, saute aux ailes, puis transforme ces ailes en personnes qui se disputent une branche. L’interlocuteur subit un désalignement attentionnel permanent.

9. Évaluation et mesure psychométrique

L’évaluation quantitative de la déviance communicationnelle s’effectue exclusivement à l’aide d’instruments standardisés appliqués à des verbatim d’entretiens transcrits intégralement mot à mot, pauses et bégaiements inclus.

L’outil le plus historique et le plus documenté est le Singer-Wynne Communication Deviance Scoring Manual, spécialement conçu pour analyser les réponses au Rorschach et au TAT. Deux tiers des protocoles de recherche utilisent une version dérivée de ce système. Les transcriptions anonymisées sont confiées à des évaluateurs indépendants préalablement formés, qui surlignent chaque occurrence correspondant à l’un des codes préétablis. Le score total de DC est généralement normalisé en fonction du nombre total de mots ou du nombre de réponses formulées par le sujet, évitant ainsi le biais de la volubilité (un sujet très bavard ne doit pas être qualifié de déviant simplement parce qu’il produit plus de mots).

Pour mesurer la déviance communicationnelle dans des contextes d’interaction directe plutôt que dans des passations de tests projectifs individuels, Goldstein et ses collaborateurs ont développé le Family Interaction Schedule et le système d’évaluation des discussions de groupe. Dans ces paradigmes, les membres de la famille sont réunis pour débattre d’un sujet conflictuel ou résoudre une tâche commune pendant dix à quinze minutes. Les échanges verbaux sont ensuite disséqués pour identifier les micro-perturbations transactionnelles qui brisent l’effort de concertation.

Ces outils présentent d’excellentes qualités métrologiques : la fidélité inter-juges (mesurée par le coefficient Kappa de Cohen ou le coefficient de corrélation intraclasse) dépasse régulièrement 0,80 lorsque les cotateurs ont suivi un entraînement intensif. De plus, la consistance interne et la stabilité temporelle sur plusieurs années de ces scores chez des adultes non psychotiques se révèlent remarquablement élevées, confirmant qu’il s’agit d’un trait cognitivo-communicationnel stable plutôt que d’un état transitoire lié à l’anxiété du moment.

10. Applications cliniques et portée pratique

La compréhension et le repérage de la déviance communicationnelle ont des répercussions directes dans le domaine de la pédopsychiatrie, de la thérapie familiale et de la remédiation cognitive.

Sur le plan préventif, la DC constitue un marqueur d’alerte dans les cohortes d’enfants ou d’adolescents présentant un risque génétique élevé de trouble psychotique (progéniture de parents souffrant de schizophrénie ou sujets présentant un état mental à ultra-haut risque). Identifier un haut niveau de déviance communicationnelle dans le milieu de vie d’un jeune vulnérable permet aux équipes soignantes de cibler des interventions précoces adaptées avant l’apparition de prodromes sévères.

En psychothérapie familiale, ce concept a permis de concevoir des approches de psychoéducation interactionnelle. L’objectif n’est en aucun cas d’adopter une attitude accusatrice envers les parents, mais de leur faire prendre conscience des écueils du discours flou et de leur enseigner des stratégies discursives structurantes :

  • Formuler des consignes univoques, limitées à une idée principale par phrase ;
  • Marquer des pauses délibérées et demander un retour explicite (« Qu’as-tu compris de ce que je viens de dire ? ») pour vérifier l’alignement mental ;
  • Nommer précisément les émotions et les événements au lieu de recourir à des formules ambiguës ou elliptiques ;
  • Aider le proche vulnérable à ordonner ses pensées en servant d’ancrage logique (« Restons sur le premier point avant d’aborder le second »).

11. Recherche empirique et données probantes

Depuis plus de cinq décennies, un corpus substantiel de recherches empiriques est venu étayer la pertinence du concept de déviance communicationnelle. L’une des études les plus célèbres et méthodologiquement rigoureuses est l’Étude longitudinale finlandaise sur les enfants adoptés (Finnish Adoptive Family Study of Schizophrenia), dirigée par le Pr Pekka Tienari et ses collaborateurs, dont Lyman Wynne lui-même.

Cette étude a suivi pendant plusieurs décennies des enfants nés de mères biologiques schizophrènes, adoptés dès leur plus jeune âge par des familles d’accueil ordinaires sans lien génétique avec la maladie, ainsi qu’un groupe contrôle d’enfants adoptés nés de mères sans antécédents psychiatriques. Les résultats ont révélé une interaction gène-environnement spectaculaire : les enfants porteurs d’une vulnérabilité génétique (mère schizophrène) présentaient un taux significativement accru de troubles du spectre schizophrénique à l’âge adulte uniquement lorsqu’ils avaient été élevés au sein de familles adoptives caractérisées par un niveau élevé de déviance communicationnelle. En revanche, lorsqu’ils grandissaient dans un foyer adoptif présentant une communication claire et bien structurée, leur risque de développer la maladie n’était pas supérieur à celui de la population générale. Ces données fournissent une démonstration incontournable que la clarté du style communicationnel de l’environnement peut agir comme un puissant facteur protecteur ou, à l’inverse, précipitant.

Parallèlement, d’autres travaux conduits par des chercheurs comme Jill Hooley et David Miklowitz ont cherché à positionner la déviance communicationnelle par rapport à un autre construit familial majeur : l’émotion exprimée (Expressed Emotion, EE), qui évalue l’hostilité, les critiques et le surinvestissement affectif. Ces investigations ont mis en évidence que la déviance communicationnelle et la haute émotion exprimée sont des construits largement indépendants : le premier mesure un déficit du traitement cognitif de l’information et du langage, tandis que le second mesure un climat affectif conflictuel. Cependant, la co-occurrence d’une haute déviance communicationnelle et d’une haute émotion exprimée chez les proches constitue le prédicteur statistique le plus puissant de rechute clinique chez les patients schizophrènes stabilisés.

12. Considérations culturelles et transculturelles

L’universalité de la déviance communicationnelle fait l’objet de vifs débats au sein de la psychiatrie transculturelle et de l’anthropologie linguistique. La majeure partie des critères définis par Wynne et Singer repose sur des normes discursives implicites propres aux cultures occidentales individualistes, où la clarté, la concision, la franchise et la linéarité causale sont considérées comme l’étalon d’un discours réussi.

Or, dans de nombreuses sociétés traditionnelles ou collectivistes (notamment en Asie de l’Est ou dans certaines régions d’Afrique et du Moyen-Orient), la communication privilégie un contexte fort (high-context communication), valorisant l’implicite, la métaphore, le contournement poli du sujet et l’ellipse afin de préserver l’harmonie du groupe ou de respecter la hiérarchie sociale. Dans ces milieux, un discours perçu comme évasif ou indirect par un clinicien occidental ne relève absolument pas d’une déviance pathologique, mais d’une compétence pragmatique raffinée.

Par conséquent, les chercheurs insistent sur la nécessité absolue d’étalonner les grilles de cotation de la DC à l’intérieur de chaque communauté linguistique et culturelle. La déviance communicationnelle ne doit être diagnostiquée que si les perturbations du discours violent les normes conversationnelles propres au groupe socioculturel d’appartenance du locuteur, et seulement si ces perturbations entravent concrètement la compréhension mutuelle entre membres d’une même communauté.

13. Critiques, controverses et limites

Le concept de déviance communicationnelle a soulevé de nombreuses critiques théoriques et méthodologiques au fil de son histoire. La controverse la plus aiguë concerne la directionnalité de la causalité. Dans les années 1960 et 1970, l’hypothèse sous-jacente des travaux de Wynne et Singer laissait entendre que la déviance communicationnelle des parents causait directement la schizophrénie chez l’enfant. Cette position a suscité une vive indignation chez les associations de familles de patients, qui y voyaient une résurgence culpabilisante et non prouvée de la théorie de la mère responsable des maux de sa progéniture.

Aujourd’hui, le consensus scientifique reconnaît que la déviance communicationnelle n’est pas la cause unilatérale de la maladie. La relation est désormais envisagée sous un angle bidirectionnel ou transactionnel : vivre au quotidien auprès d’un enfant manifestant des troubles cognitifs subtils, des déficits de l’attention ou un discours morcelé peut altérer et déstabiliser les habitudes de communication des parents eux-mêmes, dans un processus d’adaptation en miroir.

D’autre part, la déviance communicationnelle parentale est de plus en plus considérée comme une expression du phénotype élargi ou de l’endophénotype cognitif de la schizophrénie. Autrement dit, les anomalies de communication observées chez les parents non malades résulteraient du même patrimoine de prédisposition génétique que celui transmis à l’enfant, se traduisant chez l’adulte sous la forme d’un déficit subclinique de l’attention sélective sans décompensation psychiatrique.

Enfin, sur le plan pratique, la lourdeur extrême du protocole d’évaluation (transcription mot à mot, formation de plusieurs dizaines d’heures pour maîtriser le codage, double cotation systématique) a grandement freiné l’utilisation de la DC dans la pratique clinique quotidienne, la cantonnant quasi exclusivement aux laboratoires de recherche académique.

14. Notions connexes et distinctions différentielles

Pour éviter toute confusion diagnostique et méthodologique, il est crucial de différencier nettement la déviance communicationnelle de concepts apparentés :

  • Troubles formels de la pensée (Thought Disorder) : Bien que morphologiquement très proches, les troubles formels de la pensée (comme la fuite des idées, la salade de mots ou les néologismes cryptiques) sont évalués chez le patient lui-même lors d’un examen psychiatrique clinique. La déviance communicationnelle, en revanche, s’évalue principalement au niveau de la dyade ou du style discursif de l’entourage face à une épreuve standardisée, souvent en l’absence de toute rupture psychotique manifeste.
  • Émotion exprimée (High Expressed Emotion) : L’émotion exprimée mesure la composante émotionnelle et affective des attitudes familiales (critiques ouvertes, hostilité verbale, surprotection suffocante). La déviance communicationnelle s’intéresse exclusivement à la structure cognitive et logique des messages échangés, indépendamment de toute agressivité ou chaleur affective.
  • Double contrainte (Double Bind) : La double contrainte batesonienne repose sur deux ordres contradictoires assortis d’une interdiction de méta-communiquer sur le paradoxe sous peine de punition. La déviance communicationnelle n’implique pas nécessairement d’intention paradoxale ni de menace relationnelle ; elle consiste en un manque généralisé de structure et de clarté du référent.
  • Trouble pragmatique du langage (Spectre de l’autisme) : Dans les troubles du spectre autistique, les atteintes pragmatiques portent sur la compréhension des intentions d’autrui, le second degré et les règles de politesse sociale. Dans la déviance communicationnelle, la sociabilité et la volonté d’interagir sont souvent présentes, mais c’est le maintien conjoint de la cible attentionnelle qui fait défaut.

15. Synthèse et points clés à retenir

La déviance communicationnelle demeure l’un des concepts les plus novateurs et rigoureux issus de la psychiatrie transactionnelle du XXe siècle. Voici les éléments majeurs à retenir pour sa compréhension :

  • Elle désigne une altération de la capacité à guider et focaliser l’attention conjointe de l’interlocuteur, générant des messages imprécis, contradictoires ou morcelés.
  • Initialement formalisée par Margaret Singer et Lyman Wynne à travers l’analyse des tests projectifs de parents de schizophrènes, elle a été étendue à l’analyse des interactions verbales directes.
  • Elle se décline sous deux formes morphologiques dominantes : le style amorphe (flou, sans délimitation claire) et le style fragmenté (discontinu, heurté, interrompu).
  • Elle constitue un puissant facteur de stress cognitif au sein de l’environnement familial, capable d’interagir avec la vulnérabilité génétique d’un individu pour précipiter des décompensations cliniques, comme l’ont validé les études longitudinales d’adoption.
  • Elle s’interprète contemporainement non pas comme une marque de malveillance éducative, mais comme un endophénotype de vulnérabilité cognitive partagé par la lignée biologique et exacerbé par les rétroactions mutuelles au sein du système familial.

Références

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  • Miklowitz, D. J., Velligan, D. I., Goldstein, M. J., Nuechterlein, K. H., & Gitlin, M. T. (1991). Communication deviance in families of schizophrenic and manic patients. Journal of Abnormal Psychology, 100(2), 163–173. https://doi.org/10.1037/0021-843X.100.2.163
  • Singer, M. T., & Wynne, L. C. (1965). Thought disorder and family relations of schizophrenics: IV. Results and implications. Archives of General Psychiatry, 12(2), 201–212. https://doi.org/10.1001/archpsyc.1965.01720320093010
  • Tienari, P., Wynne, L. C., Sorri, A., Lahti, I., Läksy, K., Moring, J., Naarala, M., Nieminen, P., & Wahlberg, K. E. (2004). Genotype-environment interaction in schizophrenia-spectrum disorder: Long-term follow-up study of Finnish adoptees. British Journal of Psychiatry, 184(3), 216–222. https://doi.org/10.1192/bjp.184.3.216
  • Wynne, L. C., & Singer, M. T. (1963). Thought disorder and family relations of schizophrenics: II. A classification of forms of thinking. Archives of General Psychiatry, 9(3), 199–206. https://doi.org/10.1001/archpsyc.1963.01720150019003

Citer cet article

Looti, M. (2026, novembre 1). Déviance communicationnelle : Les failles du sens. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=deviance-communicationnelle
Looti, Mohammed. “Déviance communicationnelle : Les failles du sens.” Base de données de psychologie en français, 1 novembre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=deviance-communicationnelle.
Looti, Mohammed. “Déviance communicationnelle : Les failles du sens.” Base de données de psychologie en français. novembre 1, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=deviance-communicationnelle.