Le contrôle communautaire représente l’un des piliers cardinaux de la psychologie sociale critique et de la psychologie communautaire contemporaine. Loin de se réduire à une simple modalité d’administration décentralisée, il incarne l’affirmation politique et psychologique par laquelle un collectif historiquement marginalisé s’approprie le pouvoir de décision sur les structures, ressources et politiques déterminant son existence. Cette dynamique dialectique d’émancipation collective et de gouvernance directe redéfinit la relation entre le citoyen, l’institution et le bien-être partagé.
Contrôle communautaire
1. Définition concise
Le contrôle communautaire désigne la capacité effective, institutionnalisée et légitime des membres d’une communauté géographique, culturelle ou d’intérêt à exercer une autorité décisionnelle prépondérante sur la conception, la gouvernance, l’allocation des ressources et l’évaluation des programmes et institutions qui affectent leur vie quotidienne.
Au carrefour de la psychologie communautaire, de la sociologie politique et de la santé publique, ce concept postule que l’autonomie collective et la participation démocratique substantielle constituent des conditions indispensables à la santé mentale positive, à la justice sociale et à la résilience écologique des populations. Il s’oppose aux modèles paternalistes et technocratiques de prise en charge descendante (top-down), en favorisant un pouvoir d’agir endogène qui transforme les usagers en maîtres d’œuvre de leur destinée collective.
Sur le plan psychologique, le contrôle communautaire ne se limite pas à un agencement de structures administratives ; il façonne la conscience critique, l’identité collective et le sentiment d’efficacité collective. Il transforme l’impuissance acquise générée par l’oppression systémique en une agentivité partagée capable d’altérer les déterminants structurels de la vulnérabilité sociopsychologique.
2. Étymologie et origines linguistiques
L’expression est la traduction directe du terme anglo-américain community control, émergé avec vigueur dans le contexte des luttes sociales des années 1960 aux États-Unis. Le substantif « contrôle » dérive de l’ancien français contre-rôle (registre conservé en double pour vérifier l’exactitude des écritures financières ou administratives), lui-même composé de « contre » (du latin contra, face à, en opposition ou en miroir) et « rôle » (du bas latin rotulus, petit rouleau de parchemin contenant un texte ou une liste). Cette étymologie révèle que contrôler consistait originellement à surveiller, vérifier et opposer un contre-pouvoir vérificateur à une autorité instituée.
Le terme « communauté » provient quant à lui du latin classique communitas (état de ce qui est commun, société, communauté, bienveillance partagée), dérivé de communis, issu des racines indo-européennes ko-moin-i désignant des devoirs partagés ou des obligations mutuelles (munus signifiant don, charge ou office). Le terme s’est enrichi de la tradition sociologique de Ferdinand Tönnies opposant la Gemeinschaft (communauté organique fondée sur l’affect et la solidarité vécue) à la Gesellschaft (société formelle et contractuelle).
L’introduction de ce vocable dans le corpus des sciences humaines francophones s’est opérée au cours des années 1970 et 1980, en étroite corrélation avec l’essor de la psychiatrie désinstitutionnalisée, de la santé communautaire inspirée des modèles québécois (notamment les Centres locaux de services communautaires) et des pédagogies critiques d’inspiration latino-américaine. Dans la littérature contemporaine, le terme s’articule couramment avec l’empowerment et le « pouvoir d’agir » théorisé par Yann Le Bossé.
3. Prononciation et formes grammaticales
Le syntagme s’énonce selon l’alphabet phonétique international sous la forme : /kɔ̃.tʁol kɔ.my.no.tɛʁ/. Il s’agit d’un groupe nominal masculin singulier (au pluriel : contrôles communautaires, bien que l’usage théorique privilégie le singulier générique pour désigner le paradigme politique ou psychosocial).
Sur le plan morphologique et lexical, il s’associe couramment à des prépositions (« sous contrôle communautaire », « pour un contrôle communautaire ») ou fonctionne comme complément de détermination (« transfert vers le contrôle communautaire », « mécanismes de contrôle communautaire »). Les variantes lexicales francophones comprennent parfois « contrôle par la communauté », « autorégulation communautaire », « autogestion communautaire » ou « gouvernance citoyenne territoriale », chacune introduisant de subtiles inflexions politiques ou organisationnelles sans altérer le noyau sémantique de l’autonomie décisionnelle.
4. Explication conceptuelle détaillée
Le contrôle communautaire dépasse le cadre d’une simple technique d’intervention psycho-sociale ; il constitue un paradigme épistémologique et praxéologique qui redéfinit fondamentalement l’étiologie du malaise social et les voies de sa résolution. Les modèles traditionnels de services sociaux et psychologiques tendent à localiser les déficits au sein des individus ou de leurs microréseaux immédiats, préconisant des interventions curatives, médicalisées ou adaptatives qui laissent intactes les asymétries de pouvoir structurelles. À l’opposé, le contrôle communautaire pose pour axiome que le désengagement civique, la détresse psychologique et la dégradation sociale sont largement attribuables à l’aliénation institutionnelle et à la dépossession du pouvoir décisionnel.
L’étendue du contrôle communautaire englobe plusieurs périmètres cruciaux de la vie publique : les établissements d’enseignement de proximité, les cliniques et centres de santé mentale communautaire, les projets d’aménagement urbain et de logement social, ainsi que la surveillance policière et l’administration de la sécurité publique. Dans chacun de ces domaines, le modèle implique que les conseils d’administration soient majoritairement composés de résidents élus démocratiquement, que les priorités budgétaires reflètent les besoins auto-identifiés par la population, et que les professionnels soient redevables directement devant la communauté plutôt que devant des bureaucraties centralisées distantes.
Sur le versant psychologique, le contrôle communautaire agit comme un catalyseur puissant d’appropriation subjective et de rétablissement de la dignité collective. Lorsque les citoyens constatent que leur participation produit des transformations tangibles dans leur écologie immédiate, les schémas d’impuissance intériorisée cèdent la place à un sentiment affirmé d’efficacité politique et d’appartenance collective. La communauté cesse d’être une cliente passive de politiques conçues par autrui pour devenir le sujet agissant de son propre développement historique.
Cependant, les frontières du contrôle communautaire requièrent une délimitation rigoureuse. Il ne doit pas être confondu avec le simple délestage étatique caractéristique des doctrines néolibérales, qui délèguent des responsabilités écrasantes à des collectifs démunis tout en leur refusant les financements afférents. Le véritable contrôle communautaire exige le transfert concomitant de l’autorité politique, de l’indépendance juridique et de ressources financières structurelles garanties par la collectivité publique élargie.
5. Évolution historique
Les racines historiques du contrôle communautaire sont indissociables des mouvements d’émancipation politique et des luttes pour les droits civiques. Bien que des formes embryonnaires de gouvernance communautaire aient existé au sein des mutuelles ouvrières du XIXe siècle et des conseils de quartier des traditions anarchistes et autogestionnaires européennes, la conceptualisation moderne du terme émerge avec éclat aux États-Unis à la fin des années 1960. Les mouvements du Black Power, de la jeunesse chicana et les organisations indigènes ont vigoureusement dénoncé le colonialisme interne et la tutelle paternaliste exercée par les élites blanches sur les quartiers ségrégués.
L’un des tournants fondateurs s’est produit lors de la crise scolaire d’Ocean Hill-Brownsville à New York en 1968, où une communauté afro-américaine et portoricaine a revendiqué le pouvoir d’administrer directement ses écoles publiques, de recruter un personnel enseignant représentatif et d’adapter les programmes d’études aux réalités des élèves. Cet épisode a catalysé un débat national virulent sur les rapports d’autorité entre syndicats professionnels centralisés et aspirations communautaires d’autonomie locale.
Simultanément, dans le champ de la santé mentale, la signature du Community Mental Health Act en 1963 sous l’administration Kennedy a initié un vaste mouvement de désinstitutionnalisation. Des théoriciens pionniers comme Seymore B. Sarason ont alors fait valoir que sans un véritable contrôle communautaire, les centres de santé mentale de proximité ne feraient que reproduire les écueils coercitifs des asiles psychiatriques traditionnels dans un emballage décentralisé. Sarason a insisté sur l’impératif de créer un « sens psychologique de communauté » (psychological sense of community) enraciné dans l’appropriation des structures d’aide par les résidents eux-mêmes.
Dans les décennies 1970 et 1980, le concept a trouvé un écho fertile en Amérique latine sous l’impulsion de la pédagogie des opprimés de Paulo Freire et de la psychologie de la libération théorisée par Ignacio Martín-Baró. Ce dernier a démontré comment l’assujettissement des populations opprimées repose sur une « déshumanisation » entretenue par le déni de contrôle sur leur quotidien. Durant les décennies 1990 et 2000, le modèle a intégré les théories de l’empowerment développées par Julian Rappaport et Marc Zimmerman, s’étendant aux problématiques de santé environnementale, de souveraineté alimentaire et de réappropriation de l’espace public face à la gentrification.
6. Fondements théoriques
Le cadre théorique du contrôle communautaire repose sur une architecture pluridisciplinaire où convergent la psychologie communautaire, l’écologie du développement humain et la sociologie critique du pouvoir. Au premier rang de ces fondements se trouve la théorie écologique du développement formulée par Urie Bronfenbrenner et adaptée à la santé communautaire par James G. Kelly. Kelly postule quatre principes régissant les écosystèmes sociaux : l’interdépendance des composantes, le cycle des ressources, l’adaptation et la succession temporelle. Le contrôle communautaire est conceptualisé comme le régulateur principal du cycle des ressources et de l’adaptation institutionnelle, garantissant que les interventions correspondent aux dynamiques spécifiques de l’écosystème local.
Le deuxième édifice conceptuel majeur réside dans la théorie de l’empowerment développée par Julian Rappaport (1981, 1987) et opérationnalisée par Marc Zimmerman. Selon Rappaport, l’empowerment est à la fois un processus et un résultat par lesquels des individus, des organisations et des communautés accèdent à la maîtrise de leurs propres affaires. Le contrôle communautaire représente l’expression la plus aboutie de l’empowerment au niveau organisationnel et communautaire : il transforme la simple participation consultative en une gouvernance opérationnelle et idéologique pérenne.
Un troisième ancrage découle de la théorie de l’efficacité collective formalisée par Albert Bandura et transposée à la sociologie urbaine par Robert J. Sampson. L’efficacité collective réfère à la croyance partagée par un groupe en sa capacité d’organiser et d’exécuter les actions requises pour atteindre des objectifs communs de régulation sociale et de cohésion. Le contrôle communautaire institutionnalise cette efficacité : il transforme une capacité latente de solidarité en un levier d’action formel doté d’outils contraignants et de moyens légitimes d’intervention.
Enfin, la typologie des niveaux de pouvoir développée par Sherry Arnstein (1969) dans son célèbre modèle de l’« échelle de la participation citoyenne » fournit une grille de lecture décisive. Arnstein situe le contrôle citoyen (citizen control) au barreau supérieur de son échelle, le distinguant catégoriquement des degrés de non-participation (manipulation, thérapie) et des degrés de compromis symbolique (information, consultation, concertation). Pour Arnstein, seule la détention pleine et entière du contrôle garantit que les populations marginalisées ne soient pas instrumentalisées pour légitimer des décisions conçues unilatéralement par les structures dominantes.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
L’analyse structurelle du contrôle communautaire permet d’identifier plusieurs dimensions interconnectées qui caractérisent sa mise en œuvre fonctionnelle :
- L’autorité décisionnelle souveraine : Prérogative statutaire et juridique accordée aux instances communautaires pour déterminer les orientations stratégiques, les règlements intérieurs et les choix programmatiques sans veto hiérarchique extérieur.
- La maîtrise budgétaire et fiscale : Capacité du collectif à allouer, auditer et réaffecter les ressources financières, qu’elles proviennent de subventions publiques inconditionnelles, d’activités autogérées ou de taxes locales affectées.
- La politique des ressources humaines et de recrutement : Droit exclusif ou majoritaire de sélectionner, superviser et congédier le personnel d’encadrement, les professionnels soignants, éducateurs ou experts techniques, en assurant leur conformité avec les valeurs et intérêts locaux.
- La conscience critique et l’éducation populaire : Dispositifs continus d’alphabétisation politique et méthodologique permettant aux résidents d’acquérir les compétences analytiques et délibératives requises pour une gouvernance éclairée.
- La redevabilité interne et la transparence : Procédures démocratiques ouvertes (assemblées plénières régulières, révocabilité des mandats, publication exhaustive des comptes) garantissant que les représentants ne se muent pas en une nouvelle oligarchie de quartier.
- L’évaluation endogène et la pertinence culturelle : Définition des indicateurs de réussite et des critères de qualité des services à partir des normes et des besoins formulés par les usagers eux-mêmes, plutôt que par des barèmes standardisés extérieurs.
8. Exemples et cas illustratifs
L’histoire sociale fournit des incarnations remarquables du contrôle communautaire, révélant à la fois son potentiel transformateur et ses défis opérationnels. L’un des exemples les plus documentés en santé publique demeure l’expérience des Community Health Centers initiés dans le Mississippi (notamment le Delta Health Center de Mound Bayou fondé par Jack Geiger et John Hatch en 1965). Dans ce bastion de ségrégation raciale et de pauvreté extrême, le centre ne s’est pas borné à administrer des soins médicaux ; il a confié sa gouvernance à un conseil de résidents locaux. Ces derniers ont immédiatement identifié la malnutrition et l’absence d’eau potable comme les causes réelles de la morbidité, utilisant les fonds médicaux pour prescrire de la nourriture issue de coopératives agricoles créées par la communauté elle-même.
Au Canada, particulièrement au Québec, le réseau des Centres locaux de services communautaires (CLSC), lors de leur création initiale dans les années 1970 à la suite de la Commission Castonguay-Nepveu, s’appuyait explicitement sur l’idéal du contrôle communautaire. Les conseils d’administration devaient être composés en majorité de résidents et d’usagers, ce qui a permis de développer des pratiques pionnières en périnatalité sociale, en action communautaire concertée et en maintien à domicile fondé sur les solidarités naturelles du milieu de vie.
Un autre cas emblématique est représenté par les fiducies foncières communautaires (Community Land Trusts), dont l’origine remonte au projet New Communities Inc. fondé en Géorgie en 1969 par des militants afro-américains des droits civiques. Ces structures juridiques retirent de façon perpétuelle le sol du marché spéculatif en confiant sa propriété à une corporation communautaire démocratique. Les résidents possèdent leur logement individuel mais le sol demeure la propriété inaliénable du collectif, ce qui garantit la pérennité de logements abordables face aux pressions de la gentrification et renforce le pouvoir des habitants sur la trajectoire urbaine de leur quartier.
9. Mesure et évaluation
La documentation empirique du contrôle communautaire soulève des défis méthodologiques considérables, dans la mesure où il s’agit d’un construit multiniveau mêlant des perceptions psychologiques individuelles et des réalités organisationnelles objectives. La psychologie communautaire a toutefois mis au point des batteries d’instruments fiables pour opérationnaliser ses différentes facettes.
À l’échelle individuelle et organisationnelle, l’Instrument de mesure de l’empowerment psychologique (Psychological Empowerment Scale) développé par Marc Zimmerman et Douglas Perkins évalue l’intrapersonnel (sentiment de contrôle, efficacité politique), l’interactionnel (compréhension critique de l’environnement sociopolitique) et le comportemental (participation active à des actions collectives de contrôle). Ces dimensions permettent de quantifier dans quelle mesure l’individu s’investit et s’estime apte à infléchir les dynamiques collectives.
Au niveau de la communauté et des organisations, les chercheurs emploient la Community Efficacy Scale ainsi que des grilles d’audit de gouvernance participative. Ces instruments examinent le ratio de membres résidents au sein des comités directeurs, l’accès réel aux registres comptables, le pourcentage du budget directement contrôlé par les commissions citoyennes (comme dans les processus de budgets participatifs inspirés de Porto Alegre), ainsi que le degré de transparence des délibérations décisionnelles. L’évaluation s’appuie également sur des méthodes qualitatives et participatives, notamment la recherche-action participative (RAP), les cartes cognitives communautaires et l’analyse des réseaux d’acteurs.
10. Applications et portée pratique
L’application du contrôle communautaire s’étend désormais bien au-delà de ses sphères d’origine, s’infiltrant dans de multiples domaines de l’ingénierie psychosociale et des politiques publiques :
En santé mentale et psychiatrie sociale, le contrôle communautaire se traduit par l’émergence d’organisations dirigées exclusivement par des pairs-aidants et des usagers psychiatrisés (mouvement des entendeurs de voix, maisons d’accueil de crise alternatives). Ces environnements récusent la dichotomie rigide entre soignants et soignés, offrant des espaces de réhabilitation où le pouvoir normatif est partagé, ce qui réduit drastiquement les hospitalisations récurrentes et les rechutes invalidantes.
Dans le secteur de l’éducation et de l’encadrement de la jeunesse, le contrôle communautaire des établissements scolaires favorise l’alignement pédagogique sur le patrimoine culturel des élèves, diminue l’absentéisme et combat le phénomène du « pipeline de l’école à la prison » en remplaçant les mesures disciplinaires punitives par des cercles de justice réparatrice administrés par la communauté scolaire locale.
Dans le champ de la sécurité publique et de la justice pénale, les initiatives de contrôle communautaire ont donné naissance à des brigades citoyennes de désescalade et à des comités civils de surveillance des forces de l’ordre. Dans des contextes de tensions systémiques, ces dispositifs permettent de réduire les brutalités policières, de restaurer un sentiment de légitimité institutionnelle et d’accroître le sentiment de sécurité globale des citoyens ordinaires.
11. Recherche et données empiriques
Un ensemble robuste d’études quantitatives et longitudinales atteste des effets bénéfiques du contrôle communautaire sur les indicateurs de santé biopsychosociale. Les recherches menées par Robert J. Sampson et ses collègues à Chicago sur l’efficacité collective et le contrôle informel ont mis en évidence qu’un niveau élevé de cohésion sociale conjugué à une volonté partagée d’intervenir pour le bien commun était corrélé de manière statistiquement significative à des baisses substantielles des taux de criminalité violente, même après contrôle strict du niveau socio-économique et de l’hétérogénéité démographique.
Dans le domaine de la santé des populations autochtones, les travaux fondamentaux de Michael Chandler et Christopher Lalonde (1998, 2008) en Colombie-Britannique ont apporté une preuve éclatante de l’impact salvateur du contrôle communautaire. En étudiant les taux de suicide chez les jeunes des Premières Nations, les chercheurs ont démontré que les communautés qui possédaient un niveau élevé de « continuité culturelle » — opérationnalisée par l’autonomie gouvernementale, le contrôle direct sur les services de santé, d’éducation, de police et d’installations culturelles, ainsi que la revendication des titres ancestraux — affichaient des taux de suicide nuls ou très faibles, comparativement aux communautés dépossédées de ces leviers de gouvernance.
D’autres travaux longitudinaux, à l’instar de ceux de Mark R. Warren et Douglas Perkins, confirment que la participation continue à des structures sous contrôle communautaire produit des bénéfices durables au plan individuel : développement du capital social relationnel, réduction des symptômes dépressifs liés à l’isolement, augmentation du sentiment d’auto-efficacité et accroissement durable de la participation électorale et civique.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’opérationnalisation du contrôle communautaire varie considérablement selon les contextes culturels, anthropologiques et géopolitiques. Dans les sociétés occidentales industrialisées, dominées par l’individualisme méthodologique, le contrôle communautaire doit souvent être réinventé et institutionnalisé de manière formelle pour contrebalancer l’érosion des solidarités spontanées et l’atomisation sociale.
À l’inverse, dans les contextes marqués par des philosophies relationnelles holistiques — telles que l’Ubuntu en Afrique australe (« je suis parce que nous sommes ») ou le Buen Vivir (Sumak Kawsay) des Andes quechuas et aymaras —, le contrôle communautaire s’enracine dans des traditions séculaires de réciprocité et de prise de décision collective par consensus. Dans ces sociétés, l’autorité n’est pas déléguée à une bureaucratie distante mais s’exerce à travers des assemblées traditionnelles où l’éthique de la responsabilité collective envers les générations futures prime sur l’efficacité managériale à court terme.
Il importe toutefois d’éviter toute romantisation essentialiste. Dans certains contextes traditionnels, un contrôle communautaire non adossé à des principes universels d’équité peut reproduire des dynamiques de domination patriarcale, d’exclusion des minorités de genre ou d’ostracisation des nouveaux arrivants. L’exportation de modèles de contrôle communautaire requiert donc une sensibilité transculturelle rigoureuse, soucieuse de respecter les cosmologies locales tout en protégeant les droits fondamentaux de chaque membre du collectif.
13. Critiques, débats et limites
Malgré ses vertus reconnues, le paradigme du contrôle communautaire fait l’objet de vifs débats théoriques et de critiques pratiques formulées par des politologues, sociologues et praticiens du travail social :
La première critique majeure concerne le risque d’instrumentalisation néolibérale. Des analystes soulignent que sous prétexte de promouvoir l’autonomie et l’autonomisation locale, les gouvernements centraux réduisent les dépenses publiques universelles et abandonnent des communautés structurellement précarisées à leur propre sort. Le contrôle communautaire devient alors une responsabilité sans moyens, contraignant les bénévoles épuisés à gérer la pénurie et à assumer la faute en cas d’échec des services de base.
Le second écueil réside dans le phénomène de cooptation et de bureaucratisation interne, décrit par la célèbre « loi d’airain de l’oligarchie » de Robert Michels. Au fil du temps, les structures communautaires ont tendance à se professionnaliser pour dialoguer avec les bailleurs de fonds publics. Les administrateurs communautaires adoptent le jargon technocratique, adoptent des pratiques d’exclusion et s’éloignent de la base citoyenne, recréant en miniature l’aliénation qu’ils visaient initialement à abattre.
Enfin, le danger de la fragmentation territorialiste ou identitaire constitue un sujet d’inquiétude persistant. Un contrôle communautaire intransigeant peut déboucher sur le repli communautariste, la compétition fratricide pour des subventions limitées (le syndrome NIMBY : Not In My Back Yard) et le refus de solidarités régionales ou nationales plus larges. Les théoriciens contemporains insistent donc sur l’importance du « contrôle communautaire connecté », capable de nouer des alliances stratégiques avec d’autres territoires et avec les institutions démocratiques universelles.
14. Notions connexes et distinctions conceptuelles
Pour assurer une rigueur théorique optimale, il est indispensable de dissocier le contrôle communautaire de notions voisines fréquemment confondues dans le langage courant :
- Contrôle communautaire vs Participation citoyenne : La participation citoyenne est un terme générique désignant toute forme d’implication des administrés, y compris de simples consultations formelles ou des questionnaires d’opinion sans aucune garantie d’impact. Le contrôle communautaire se situe à l’extrémité décisionnelle de ce spectre : il n’y a contrôle que s’il y a pouvoir de veto et d’allocation budgétaire contraignante.
- Contrôle communautaire vs Contrôle social : Le contrôle social (au sens sociologique fonctionnaliste de Talcott Parsons ou d’Émile Durkheim) désigne l’ensemble des pressions, normes et sanctions formelles ou informelles par lesquelles une société contraint ses membres à la conformité comportementale. Le contrôle communautaire est au contraire un processus d’émancipation politique et organisationnelle dirigé vers les institutions.
- Contrôle communautaire vs Décentralisation administrative : La décentralisation consiste souvent en un transfert de tâches d’une bureaucratie centrale vers des agences locales qui appliquent les mêmes directives avec le même personnel d’État. Le contrôle communautaire implique un transfert réel de souveraineté décisionnelle aux résidents et usagers de ces services.
- Contrôle communautaire vs Empowerment individuel : L’empowerment individuel renvoie au sentiment d’auto-détermination et d’efficacité personnelle d’un individu isolé face à ses défis personnels. Le contrôle communautaire exige une structuration organisationnelle et une action collective concertée qui modifient les rapports de domination institutionnels à l’échelle d’une population entière.
15. Synthèse et points clés à retenir
Le contrôle communautaire constitue l’un des paradigmes les plus stimulants et transformateurs de la psychologie communautaire contemporaine. En replaçant le pouvoir souverain entre les mains des collectifs les plus affectés par les inégalités, il opère une synthèse féconde entre santé mentale, justice distributive et démocratie participative substantielle.
Pour être authentique et durable, le contrôle communautaire doit s’incarner dans des structures institutionnelles solides, bénéficier d’un financement public garanti sans tutelle idéologique, et maintenir une dynamique d’éducation populaire vigilante contre les dérives oligarchiques et néolibérales. Loin de représenter un repli corporatiste, il préfigure une réorganisation radicale et humaniste de l’action publique au XXIe siècle.
Références
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- Rappaport, J. (1987). Terms of empowerment/exemplars of prevention: Toward a theory for community psychology. American Journal of Community Psychology, 15(2), 121-148. https://doi.org/10.1007/BF00919275
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