Tandis que l’embrasement passionnel captive l’imaginaire collectif par sa ferveur et ses turbulences affectives, la psychologie contemporaine démontre que la longévité et la sérénité des unions humaines reposent sur une modalité affective bien plus tempérée et résiliente. L’amour-camaraderie incarne cette convergence singulière entre une intimité émotionnelle profonde, un engagement inébranlable et une tendresse partagée, constituant l’ancre psychologique des relations qui résistent à l’épreuve du temps.
Amour-camaraderie
1. Définition concise
L’amour-camaraderie (souvent désigné sous les termes d’amour-amitié ou d’amour compagnon) renvoie à un état affectif caractérisé par une affection profonde, un attachement mutuel stable, une estime réciproque et un engagement durable envers un partenaire avec lequel la vie est étroitement entremêlée. Contrairement aux formes d’amour dominées par l’urgence pulsionnelle, cette modalité privilégie la sécurité psychologique, la complicité intellectuelle et le confort relationnel.
Sur le plan conceptuel, ce construit s’oppose directement à l’amour passionné (ou engouement amoureux), lequel est marqué par une excitation physiologique aiguë, une incertitude anxiogène et une idéalisation obsessionnelle de l’autre. Dans l’amour-camaraderie, l’intensité neurovégétative cède la place à une homéostasie émotionnelle où prévalent la confiance réciproque, le souci du bien-être d’autrui et la cohésion des trajectoires de vie.
Ce sentiment ne se restreint pas exclusivement aux couples conjugaux ayant traversé la phase initiale de séduction ; il constitue également le fondement affectif des amitiés exceptionnellement profondes et des liens familiaux choisis, dans lesquels l’intimité psychologique ne dépend pas de l’attraction sexuelle pour s’épanouir et perdurer.
2. Étymologie et origines linguistiques
L’expression française « amour-camaraderie » est un calque direct du concept anglo-saxon de companionate love, formalisé dans le corpus de la psychologie sociale au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Le substantif « amour » dérive du latin classique amor, exprimant à la fois l’affection, le désir et l’attachement viscéral.
Le terme « camaraderie », quant à lui, trouve sa source étymologique dans l’espagnol camarada, qui désignait initialement les membres d’une même chambrée militaire (de cámara, la chambre, issue du latin camera). Le mot a progressivement évolué pour désigner la relation de solidarité, d’entraide et de partage quotidien qui unit des individus confrontés aux mêmes épreuves. L’adjectif anglais companionate puise quant à lui ses racines dans le bas-latin companio, signifiant littéralement « celui avec qui l’on partage le pain » (cum, avec, et panis, pain).
L’introduction formelle du syntagme dans la littérature scientifique est attribuable aux travaux pionniers d’Elaine Hatfield (alors Walster) et Ellen Berscheid dans les années 1970, qui ont scindé l’expérience amoureuse en deux catégories opérationnelles fondamentales : l’amour passionné (passionate love) et l’amour-camaraderie (companionate love).
3. Prononciation et forme grammaticale
En langue française, « amour-camaraderie » est un syntagme nominal masculin singulier (phonétique internationale : /a.muʁ ka.ma.ʁa.dʁi/). Bien que le terme « amour » puisse historiquement adopter le genre féminin au pluriel dans la langue poétique ou littéraire, l’usage terminologique en psychologie clinique et sociale impose le genre masculin invariable : « un amour-camaraderie protecteur », « des formes d’amour-camaraderie ».
Dans la littérature scientifique francophone, plusieurs variantes synonymiques coexistent selon les cadres théoriques privilégiés : on rencontre fréquemment amour-amitié, amour d’affection ou amour compagnon. Il convient toutefois de distinguer scrupuleusement l’amour-camaraderie d’une simple « camaraderie amicale », cette dernière étant dépourvue du niveau d’interdépendance structurelle, de projection temporelle et d’intimité profonde propre au lien conjugal ou dyadique accompli.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender l’amour-camaraderie dans toute sa complexité, il est indispensable d’explorer son substrat phénoménologique, affectif et comportemental. Lorsque deux individus interagissent sur une période prolongée, les décharges d’hyperexcitation du système nerveux autonome qui caractérisent les premiers stades de la rencontre amoureuse s’atténuent inévitablement en raison d’un phénomène d’habituation hédonique. L’amour-camaraderie émerge précisément au terme de cette transition adaptative, substituant à la tension de la conquête une certitude apaisante.
Cette dynamique relationnelle repose sur trois piliers majeurs :
En premier lieu, l’interdépendance cognitive et comportementale y est particulièrement élevée. Les partenaires ne se perçoivent plus uniquement comme deux entités autonomes en négociation perpétuelle, mais développent une identité partagée ou un « soi relationnel » (le passage psychologique du « je » au « nous »). Cette interdépendance se manifeste dans la synchronisation des habitudes quotidiennes, le partage équitable des ressources matérielles et psychologiques, et la co-construction de projets à long terme.
En second lieu, la sécurité de l’attachement y joue un rôle modulateur décisif. Dans le cadre de l’amour-camaraderie, l’autre fonctionne comme un sanctuaire émotionnel (« havre de sécurité ») et un point d’ancrage (« base de sécurité ») à partir duquel l’individu peut explorer le monde extérieur sans craindre l’abandon ou le rejet. L’anxiété relationnelle y est considérablement réduite au profit d’une vulnérabilité consentie et sereine.
En troisième lieu, le soubassement neurobiologique de l’amour-camaraderie diffère nettement de celui de la passion amoureuse. Alors que cette dernière est orchestrée par les voies dopaminergiques mésolimbiques de la récompense et par une baisse de la sérotonine (rappelant les états obsessionnels), l’amour-camaraderie implique de manière prédominante le système des neuropeptides, singulièrement l’ocytocine et la vasopressine, combinés aux endorphines endogènes. Ces substances favorisent la sédation de l’amygdale cérébrale, la diminution des hormones de stress (cortisol) et la consolidation des comportements d’affiliation et d’apaisement.
5. Évolution historique
La distinction entre la fougue amoureuse et l’attachement complice trouve ses premiers échos théoriques dans la philosophie de la Grèce antique. Dans l’Éthique à Nicomaque, Aristote formalisait déjà la philia — l’amitié vertueuse et bienveillante fondée sur le bien mutuel — en la distinguant rigoureusement de l’eros, passion dévorante souvent perçue par les penseurs antiques comme une forme d’égarement temporaire de l’âme ou une divine folie (theia mania).
Durant le Moyen Âge et l’époque moderne en Occident, le mariage constituait avant tout une alliance économique, dynastique et patrimoniale où la passion individuelle était considérée comme un danger pour la stabilité sociale. Ce n’est qu’au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, sous l’influence du Romantisme et de l’individualisme naissant, que l’idéal de l’amour comme condition préalable à l’union conjugale s’est imposé dans les représentations collectives.
Toutefois, la sociologie de la famille a documenté une mutation essentielle au milieu du XXe siècle : l’émergence de ce que les sociologues Ernest Burgess et Harvey Locke ont qualifié en 1945 de « mariage de camaraderie » (companionate marriage). Cette transition historique marquait le passage d’une institution matrimoniale rigide, fondée sur l’autorité patriarcale et le devoir économique, à une union fondée sur l’affection mutuelle, la sympathie, la communication égalitaire et le partenariat démocratique.
Dans le domaine de la psychologie empirique, c’est au début des années 1970 qu’Ellen Berscheid et Elaine Hatfield ont sorti l’étude de l’amour du domaine de la spéculation philosophique. En 1978, la publication de leur ouvrage séminal Interpersonal Attraction a établi la dichotomie opérationnelle entre passionate love et companionate love, incitant les chercheurs à examiner scientifiquement les déterminants de l’affection durable. Cette approche a ensuite été enrichie et systématisée par la psychologie cognitive et la théorie de l’attachement à partir du milieu des années 1980.
6. Fondements théoriques
L’amour-camaraderie s’articule autour de plusieurs cadres conceptuels majeurs de la psychologie contemporaine :
Le premier et le plus influent est la théorie triangulaire de l’amour développée par le psychologue Robert Sternberg en 1986. Selon ce modèle structural, l’amour s’analyse à travers trois composantes fondamentales : l’intimité (sentiments de proximité, de connexion et de confiance), la passion (pulsions conduisant à l’attirance physique et à l’union sexuelle) et la décision/engagement (décision cognitive d’aimer quelqu’un et engagement à préserver cet amour dans le temps). Dans cette taxonomie, l’amour-camaraderie résulte directement de la conjonction exclusive de l’intimité et de l’engagement, en l’absence relative ou après l’atténuation sensible de la passion physique.
Le second pilier théorique réside dans la théorie de l’attachement, originellement formulée par John Bowlby pour caractériser le lien mère-enfant, puis transposée aux relations amoureuses adultes par Cindy Hazan et Phillip Shaver en 1987. L’amour-camaraderie correspond à l’expression la plus pure d’un style d’attachement sécure à l’âge adulte. Il intègre harmonieusement le système d’attachement (recherche de réconfort auprès du partenaire), le système de soin (caregiving, c’est-à-dire la capacité d’offrir une sollicitude empathique et désintéressée) et le système d’affiliation amicale, tout en régulant de manière équilibrée les angoisses de séparation.
Enfin, la théorie de l’interdépendance de Harold Kelley et John Thibaut, complétée par le modèle d’investissement de Caryl Rusbult, offre un éclairage psychosocial précieux. Selon cette perspective, l’amour-camaraderie prospère lorsque les partenaires constatent une équité relationnelle constante, accumulent des investissements conjoints significatifs (enfants, réseaux d’amis, souvenirs, biens partagés) et perçoivent que la valeur intrinsèque de la relation dépasse largement les alternatives relationnelles externes potentielles. La longévité du lien découle alors d’un calcul conscient et d’une loyauté internalisée.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
La décomposition analytique de l’amour-camaraderie permet d’isoler plusieurs dimensions fonctionnelles interdépendantes :
- Intimité psychologique et vulnérabilité : Capacité à se dévoiler authentiquement à l’autre sans craindre le jugement, le mépris ou la trahison ; communication transparente touchant aux peurs, aux espoirs et aux doutes existentiels.
- Engagement délibéré et pérennité : Volonté explicite ou implicite de maintenir la relation à travers les vicissitudes de l’existence, impliquant une fidélité morale et un dévouement qui transcendent les fluctuations d’humeur quotidiennes.
- Affection et tendresse non érotisée : Présence constante de marques d’affection physiques (étreintes, caresses bienveillantes, proximité corporelle rassurante) qui visent l’apaisement et le contact chaleureux plutôt que l’excitation sexuelle immédiate.
- Soutien social et instrumental réciproque : Entraide concrète dans la gestion des exigences matérielles, parentales et professionnelles, couplée à une validation inconditionnelle de l’estime de soi du partenaire.
- Similarité axiologique et vision partagée : Concordance relative des valeurs fondamentales, des orientations éthiques et des conceptions de l’existence, facilitant la prise de décision conjointe et la résolution harmonieuse des conflits.
- Tolérance bienveillante des imperfections : Acceptation lucide des limites, des faiblesses et des traits idiosyncrasiques de l’autre, marquant la rupture définitive avec l’idéalisation projectologique propre au coup de foudre.
8. Exemples et illustrations cliniques
Pour mieux appréhender la réalité clinique de l’amour-camaraderie, considérons le cas de Marc et Hélène, mariés depuis vingt-huit ans. Lorsqu’ils décrivent leur relation, ils soulignent spontanément la disparition de l’urgence sensuelle et des exaltations vertigineuses de leurs premières années. En revanche, ils rapportent un sentiment d’harmonie quasi télépathique, une profonde gratitude mutuelle et une capacité à désamorcer les tensions par l’humour partagé. Lorsqu’Hélène a traversé un épisode dépressif majeur consécutif à un deuil professionnel, Marc a assumé une posture de soutien inconditionnel sans manifester de détresse d’évitement. Leur union ne repose plus sur la peur de perdre l’autre, mais sur la certitude paisible d’une alliance indestructible : c’est l’archétype même de l’amour-camaraderie conjugal.
Un autre exemple concret se manifeste dans les amitiés de très longue durée, comme celle qui unit Julien et Thomas depuis l’adolescence. Bien qu’aucune composante érotique n’ait jamais existé entre eux et qu’ils mènent des vies conjugales indépendantes, leur lien présente toutes les caractéristiques de l’intimité et de l’engagement inaltérable : ils sont réciproquement les dépositaires de leurs secrets les plus intimes et se mobiliseraient sans hésiter en cas de crise majeure. Cette amitié profonde relève structurellement du spectre de l’amour-camaraderie.
Sur le plan de la consultation de couple, les thérapeutes rencontrent régulièrement des partenaires désemparés par la transition entre passion et camaraderie. Sophie et David, ensemble depuis sept ans, consultent en affirmant avec anxiété : « Nous nous aimons profondément, mais nous sommes devenus comme frère et sœur ». L’intervention clinique consiste alors souvent à dépathologiser cette évolution en leur démontrant que l’amour-camaraderie ne constitue pas une dégradation ou une mort du sentiment amoureux, mais son aboutissement adaptatif normal, tout en explorant les moyens de réinsuffler, si le couple le désire, des espaces de sensualité récréative.
9. Mesure et évaluation psychométrique
L’évaluation empirique de l’amour-camaraderie s’effectue à l’aide d’instruments psychométriques validés, conçus pour mesurer spécifiquement ses composantes sans les confondre avec l’obsession passionnelle :
L’outil le plus emblématique demeure l’Échelle triangulaire de l’amour de Sternberg (Sternberg’s Triangular Love Scale, STLS). Composée généralement de 45 items (ou de versions abrégées à 15 ou 21 items) évalués sur une échelle de Likert, elle mesure de manière distincte les trois sous-échelles d’intimité, de passion et d’engagement. Un profil caractérisé par des scores très élevés sur les dimensions Intimité et Engagement, accompagnés de scores modérés ou faibles sur l’échelle de Passion, opérationnalise quantitativement l’amour-camaraderie.
Un second instrument fondamental est l’Échelle d’amour passionné et d’amour d’affection (Passionate and Companionate Love Scales), initiée par Hatfield et Sprecher. Si la Passionate Love Scale (PLS) isole la composante obsessionnelle et physiologique, l’échelle d’amour-camaraderie évalue des propositions telles que : « J’ai une confiance absolue en mon partenaire », « Mon partenaire est l’une des personnes qui comptent le plus pour ma paix intérieure », ou « Je ressens une profonde tendresse et un attachement inaltérable pour lui/elle ».
D’autres batteries psychométriques sont fréquemment mobilisées de manière complémentaire, à l’instar de l’Échelle d’évaluation relationnelle de Hendrick (Relationship Assessment Scale, RAS) pour quantifier la satisfaction globale, ou de l’Échelle des expériences de relations proches (ECR de Brennan, Clark et Shaver) qui permet de corréler l’expression de l’amour-camaraderie avec les scores d’évitement et d’anxiété de l’attachement adulte.
10. Applications et portée pratique
La compréhension scientifique de l’amour-camaraderie possède des retombées directes dans plusieurs sphères de la pratique psychologique et sociale :
En thérapie de couple et médiation conjugale, la psychoéducation relative aux trajectoires amoureuses s’avère cruciale. Nombreux sont les couples qui rompent prématurément parce qu’ils interprètent l’extinction naturelle de la passion incendiaire comme la preuve erronée d’un désamour. Les cliniciens s’appuient sur le modèle de l’amour-camaraderie pour aider les conjoints à valoriser la sécurité affective, la complicité et l’amitié conjugale (concept central dans l’approche de John Gottman) comme les véritables garants de la pérennité du foyer.
En gérontologie et psychologie du vieillissement, l’amour-camaraderie s’affirme comme un facteur de protection biopsychosocial déterminant. Les recherches sur les couples âgés démontrent que la présence d’un attachement compagnon solide atténue le déclin cognitif perçu, optimise la prise en charge des maladies chroniques grâce au soutien mutuel et réduit drastiquement les risques de morbidité cardiovasculaire liés à l’isolement social ou au veuvage imminent.
Dans le champ organisationnel et le travail d’équipe, l’étude des liens de « camaraderie professionnelle étroite » (workplace companionate love) — conceptualisée notamment par Sigal Barsade et Olivia O’Neill — a mis en évidence qu’un climat d’affection bienveillante, de compassion et de sollicitude mutuelle au sein des organisations accroît significativement l’engagement des employés, diminue l’absentéisme et favorise une résilience collective accrue face au stress professionnel.
11. Recherche contemporaine et preuves empiriques
La recherche contemporaine en neurosciences affectives et en psychologie sociale a apporté des éclairages majeurs sur les mécanismes et les bénéfices de l’amour-camaraderie :
Dans le domaine de la neuroimagerie fonctionnelle (IRMf), les travaux conduits par Bianca Acevedo et Arthur Aron ont examiné le cerveau d’individus engagés dans des relations conjugales de très longue durée (plus de vingt ans en moyenne) affirmant ressentir toujours un amour profond. Si certains couples préservent une part d’activation dans les circuits dopaminergiques de la récompense (aire tegmentale ventrale), la signature cérébrale dominante des relations stables et apaisées mobilise massivement le raphé dorsal (lié à la régulation de la sérotonine et à la satiété), le striatum ventral et les régions riches en récepteurs d’ocytocine et d’endorphines, confirmant que l’amour au long cours s’apparente sur le plan neural à un système d’attachement sécurisant plutôt qu’à une dépendance addictive.
Sur le plan longitudinal, les travaux emblématiques du Gottman Institute ont révélé que la solidité de l’amitié au sein du couple — définie comme une connaissance intime du monde intérieur du partenaire, une tendresse manifestée au quotidien et une bienveillance réciproque — constitue le prédicteur le plus puissant de la stabilité conjugale et de la prévention du divorce, surpassant largement la fréquence initiale des relations sexuelles ou l’intensité du coup de foudre originel.
Par ailleurs, les études épidémiologiques en psycho-neuro-immunologie indiquent que les individus vivant une relation caractérisée par un amour-camaraderie robuste présentent des profils inflammatoires plus bas (niveaux réduits de protéine C-réactive et d’interleukine-6), une régulation plus saine de la tension artérielle nocturne et une réponse immunitaire plus efficace aux infections, illustrant l’impact somatique direct de la sécurité affective.
12. Considérations transculturelles
L’expression et la valorisation de l’amour-camaraderie varient considérablement d’une culture à l’autre, reflétant les orientations sociétales individualistes ou collectivistes :
Dans les sociétés individualistes occidentales, l’idéologie romantique dominante continue de survaloriser la passion, l’attirance érotique et la gratification personnelle comme critères prioritaires du choix conjugal. En conséquence, l’amour-camaraderie y est parfois perçu avec une certaine ambivalence, suspecté de représenter une forme d’ennui, d’usure du couple ou d’échec de la flamme érotique, ce qui alimente une quête perpétuelle d’exaltation émotionnelle susceptible d’accroître l’instabilité conjugale.
À l’inverse, dans de nombreuses sociétés collectivistes (notamment en Asie du Sud, au Moyen-Orient ou dans certaines régions d’Asie de l’Est), l’amour-camaraderie est culturellement sanctifié comme l’idéal suprême et le point d’ancrage fondamental de l’alliance matrimoniale. Dans les contextes de mariages arrangés ou semi-arrangés, il est traditionnellement attendu que l’amour ne précède pas l’union, mais s’édifie patiemment au fil des années à travers le partage des responsabilités, le respect mutuel, la loyauté familiale et la camaraderie du quotidien. Les études transculturelles révèlent souvent que la satisfaction relationnelle à long terme dans ces unions égale, voire dépasse parfois celle mesurée dans les mariages d’amour occidentaux, précisément en raison de la primauté accordée d’emblée aux composantes de l’amour-camaraderie.
Enfin, les codes linguistiques témoignent de ces nuances : plusieurs langues disposent de termes intraduisibles désignant spécifiquement cette affection profonde construite par la durée et la traversée commune des épreuves, là où la langue courante occidentale tend parfois à confondre l’amour avec l’éphémère étincelle passionnelle.
13. Critiques, controverses et limites conceptuelles
En dépit de sa robustesse théorique, le concept d’amour-camaraderie fait l’objet de plusieurs débats et controverses au sein de la communauté scientifique :
La critique la plus fréquente concerne le risque d’extinction de la sexualité et la dérive vers ce que les cliniciens nomment le « syndrome des colocataires » (roommate syndrome). Plusieurs sexologues et psychanalystes soutiennent qu’un niveau excessif de familiarité, de prévisibilité et de sécurité psychologique étouffe la tension érotique et le désir, lequel se nourrirait fondamentalement de mystère, d’altérité et d’une certaine distance psychologique. Selon cette optique, l’amour-camaraderie, poussé à l’extrême, aliénerait la dimension pulsionnelle indispensable à l’épanouissement complet de nombreux couples contemporains.
Une seconde controverse théorique, animée notamment par Acevedo et Aron, remet en cause la dichotomie stricte de Hatfield opposant passion et camaraderie. Ces auteurs défendent l’existence d’une troisième voie : l’« amour romantique durable » (romantic love without obsession), qui combinerait l’intimité et l’engagement de l’amour-camaraderie avec le maintien sur plusieurs décennies d’une intensité sexuelle et passionnelle vibrante, débarrassée toutefois de l’anxiété obsessionnelle des premiers mois. Selon eux, ranger toutes les relations durables sous l’étiquette apaisée de la camaraderie minimiserait le potentiel érotique de la longévité amoureuse.
Enfin, sur le plan méthodologique, certains chercheurs soulignent la difficulté persistante à fixer la frontière exacte entre une amitié platonique d’une rare intensité et un amour-camaraderie non sexuel, suggérant que le concept souffre parfois d’une élasticité nosologique excessive.
14. Notions connexes et distinctions différentielles
Afin de prévenir toute confusion conceptuelle, il importe de distinguer méthodiquement l’amour-camaraderie des notions psychologiques adjacentes :
- Amour passionné (ou engouement) : Se caractérise par une intensité émotionnelle écrasante, une attraction sexuelle dominante, une angoisse d’abandon et une idéalisation de l’autre. Il s’oppose à l’amour-camaraderie par sa volatilité et son niveau élevé d’activation physiologique.
- Amour accompli (ou consommé) : Dans la théorie triangulaire de Sternberg, cette forme idéale associe simultanément les trois sommets du triangle : intimité, passion et engagement. L’amour-camaraderie en est la variante privée de la dimension passionnelle.
- Amour vide : Caractérisé par un engagement formel maintenu en l’absence totale d’intimité émotionnelle et de passion physique (par exemple, des conjoints restant ensemble uniquement pour des motifs financiers ou conventionnels sans partager d’affection réelle).
- Amitié platonique simple : Repose sur l’intimité et des affinités partagées, mais sans le niveau d’interdépendance structurelle, de co-résidence, d’engagement contractuel ou de fusion patrimoniale et existentielle propre à l’amour-camaraderie conjugal.
- Attachement insécure-anxieux : Modalité relationnelle régie par la dépendance affective, l’hyperactivation du besoin de réassurance et la peur de la perte, aux antipodes de la quiétude et de la confiance mutuelle inhérentes à l’amour-camaraderie.
15. Synthèse et points clés
L’amour-camaraderie constitue l’une des structures affectives les plus étudiées et les plus résilientes de la psychologie des relations interpersonnelles. Loin d’être une version affadie ou dégradée de l’aventure amoureuse, il représente l’infrastructure psychologique fondamentale qui permet aux liens humains de perdurer au-delà des turbulences passionnelles initiales.
Ses points cardinaux se résument comme suit :
- Il conjugue une intimité émotionnelle profonde et un engagement résolu, tout en s’affranchissant de l’urgence pulsionnelle et de l’anxiété inhérentes à la passion naissante.
- Il repose sur une signature neurobiologique apaisante dominée par l’ocytocine, la vasopressine et les endorphines, favorisant l’homéostasie, la réduction du stress et la santé somatique.
- Il trouve son expression théorique maîtresse dans la théorie triangulaire de Sternberg et la théorie de l’attachement adulte sécure.
- Dans la pratique clinique, sa reconnaissance et sa valorisation s’avèrent indispensables pour prévenir les désillusions conjugales et consolider le partenariat existentiel du couple face au temps.
Références
- Acevedo, B. P., & Aron, A. (2009). Does a long-term relationship kill romantic love? Review of General Psychology, 13(1), 59–65. https://doi.org/10.1037/a0014226
- Berscheid, E., & Hatfield, E. (1978). Interpersonal attraction (2nd ed.). Addison-Wesley.
- Gottman, J. M., & Silver, N. (2015). The seven principles for making marriage work (2nd ed.). Harmony Books.
- Hazan, C., & Shaver, P. (1987). Romantic love conceptualized as an attachment process. Journal of Personality and Social Psychology, 52(3), 511–524. https://doi.org/10.1037/0022-3514.52.3.511
- Sternberg, R. J. (1986). A triangular theory of love. Psychological Review, 93(2), 119–135. https://doi.org/10.1037/0033-295X.93.2.119