Conflit évitement-évitement : choisir le moindre mal

Le conflit évitement-évitement est une dynamique psychologique dans laquelle un individu doit choisir entre deux options indésirables, provoquant paralysie et anxiété.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 25, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 25, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Le conflit psychologique constitue l’un des moteurs les plus puissants de la détresse émotionnelle et de la prise de décision humaine. Lorsqu’un individu se retrouve contraint d’arbitrer entre deux options aux conséquences mutuellement indésirables, il fait l’expérience d’une tension motivationnelle particulièrement aiguë, théorisée sous le nom de conflit évitement-évitement. Cette dynamique interne, souvent assimilée au choix classique du « moindre mal », met en jeu des gradients de force psychologiques qui paralysent l’action et incitent à la fuite.

Conflit évitement-évitement

1. Définition concise

Le conflit évitement-évitement désigne une configuration psychologique et motivationnelle dans laquelle un individu est confronté à au moins deux options, objectifs ou stimuli qui possèdent tous deux une valence négative équivalente ou comparable. L’obligation de choisir l’un de ces éléments indésirables engendre une répulsion simultanée envers chaque alternative disponible.

Dans le cadre de la psychologie dynamique et expérimentale, cette forme de dilemme se caractérise par une forte tendance à la procrastination, à l’indécision chronique et à des tentatives d’échappement tant comportementales que psychiques. Plus l’individu s’approche conceptuellement ou spatialement de l’une des options aversives pour résoudre la situation, plus la force de répulsion de cette dernière s’intensifie, ce qui le repousse inexorablement vers l’autre option, créant un phénomène d’oscillation et d’anxiété soutenu.

Contrairement aux situations d’attraction où l’anticipation d’un bénéfice encourage la résolution rapide de la tâche, le conflit évitement-évitement plonge le sujet dans une impasse décisionnelle où chaque issue perçue engendre une perte, une douleur ou un préjudice subjectif direct.

2. Étymologie et origine linguistique

Le terme « conflit » trouve ses origines dans le substantif latin conflictus, signifiant « choc, heurt ou lutte », lui-même dérivé du verbe confligere composé du préfixe con- (« ensemble ») et de fligere (« heurter, frapper »). Initialement employé dans le registre militaire et physique pour désigner l’affrontement armé, le terme a été transposé au champ psychologique au tournant du XXe siècle pour décrire la collision intrapsychique de pulsions, de besoins ou d’exigences contraires.

Le vocable « évitement » dérive du verbe français « éviter », issu du latin evitare, formé du préfixe e- (« hors de ») et de vitare (« fuir, esquiver, chercher à échapper »). Dans le contexte de l’anglais scientifique, l’expression avoidance-avoidance conflict a été formalisée à partir des travaux du psychologue germano-américain Kurt Lewin, qui utilisait initialement les notions de forces répulsives et de valences négatives.

La structure syntaxique redoublée « évitement-évitement » souligne l’existence de deux vecteurs négatifs opposés, formalisant une situation symétrique d’aversion où le sujet est pris en étau entre deux polarités coercitives.

3. Prononciation et forme grammaticale

Sur le plan grammatical, l’expression « conflit évitement-évitement » est une locution nominale masculine (au pluriel : « conflits évitement-évitement » ou parfois « conflits d’évitement-évitement »). La prononciation phonétique en français standard s’établit selon l’Alphabet Phonétique International (API) comme suit : /kɔ̃.fli e.vit.mɑ̃ e.vit.mɑ̃/.

En contexte académique et clinique, l’expression s’emploie principalement comme un syntagme nominal autonome ou apposé (« une dynamique de conflit évitement-évitement »). On rencontre également la variante prépositionnelle « conflit d’évitement-évitement » ou l’abréviation anglophone usuelle « conflit type -/- ».

L’usage adjectival ou adverbial se décline généralement au travers de périphrases telles que « situation aversive conflictuelle » ou « prise de décision sous double contrainte négative ».

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour saisir l’architecture du conflit évitement-évitement, il est impératif de comprendre le postulat de la topologie psychologique élaborée par Kurt Lewin. Dans ce modèle, le comportement individuel est fonction de l’interaction constante entre la personne et son environnement, une zone dynamique appelée « espace de vie ». Chaque objet, événement ou finalité présent dans cet espace se voit attribuer une valence, c’est-à-dire une charge affective ou motivationnelle positive (attraction) ou négative (répulsion). Lorsqu’un sujet est positionné entre deux zones de valence négative, les forces psychologiques résultantes s’exercent dans des directions diamétralement opposées, chaque force cherchant à éloigner le sujet du stimulus menaçant.

La singularité dynamique de ce conflit repose sur le concept de gradient d’évitement formalisé ultérieurement par Neal E. Miller. Le gradient stipule que la force d’évitement à l’égard d’un objet perçu comme aversif augmente de manière exponentielle à mesure que la distance spatiale, temporelle ou psychologique avec cet objet diminue. Ainsi, si une personne tente de résoudre le dilemme en s’orientant vers l’alternative A afin d’échapper à l’alternative B, le rapprochement avec A amplifie brutalement l’anxiété et la répulsion associées à celle-ci. Cette amplification freine la progression, immobilise le sujet ou déclenche un mouvement de recul vers B, où le même phénomène se reproduit immédiatement en miroir.

Cette oscillation continue engendre un équilibre instable. L’individu demeure suspendu au point médian exact où les deux forces d’éloignement se neutralisent mathématiquement, tout en expérimentant une détresse psychologique maximale. Cette position d’équilibre n’est pas un état de repos, mais une zone d’extrême contention énergétique où l’appareil psychique consomme des ressources cognitives colossales pour maintenir la cohérence interne face à la menace.

L’issue la plus spontanée d’un tel agencement vectoriel est ce que Lewin nommait le « départ du champ » (leaving the field). Puisque s’approcher de l’une ou l’autre option provoque de la souffrance, l’individu cherche naturellement à fuir le cadre même qui impose cette alternative. Cette fuite peut être physique (démissionner, quitter un lieu, abandonner une négociation) ou psychologique (procrastination pathologique, refuge dans la rêverie, somatisation, consommation de substances psychoactives). C’est pourquoi le conflit évitement-évitement ne produit une action effective que si des barrières infranchissables — institutionnelles, morales, légales ou physiques — empêchent toute sortie latérale, forçant ainsi le sujet à capituler et à endurer l’une des deux sanctions.

5. Développement historique

La formalisation conceptuelle du conflit évitement-évitement s’inscrit dans l’histoire de la psychologie de la motivation du début du XXe siècle. Dès les années 1930, Kurt Lewin, figure majeure de l’école de la psychologie de la Forme (Gestalt-psychologie), propose une classification systématique des conflits intrapsychiques au sein de sa théorie du champ. Lewin distingue trois typologies fondamentales : le conflit attraction-attraction (+/+), le conflit attraction-évitement (+/-) et le conflit évitement-évitement (-/-). Lewin démontre expérimentalement que le conflit évitement-évitement est intrinsèquement le plus instable et le plus débilitant pour l’organisme, provoquant fréquemment des comportements de régression ou d’agressivité dirigée contre l’autorité qui maintient les barrières du champ.

Au cours des années 1940 et 1950, le psychologue néo-béhavioriste Neal E. Miller, travaillant à l’Université de Yale dans le cadre de la théorie de l’apprentissage de Clark Hull, intègre les intuitions lewiniennes dans un paradigme expérimental rigoureux. Miller quantifie la pente des gradients en mesurant littéralement la force de traction physique d’animaux de laboratoire harnachés et exposés à des stimuli douloureux ou gratifiants. Ses publications de 1944 et 1959 confirment que la pente du gradient d’évitement est significativement plus abrupte que celle du gradient d’attraction, ce qui valide scientifiquement la dynamique de blocage propre au modèle évitement-évitement.

Durant la seconde moitié du XXe siècle, avec l’avènement des sciences cognitives et des neurosciences, le concept s’émancipe de son cadre purement comportemental. Des chercheurs comme Leon Festinger, en développant la théorie de la dissonance cognitive, mettent en lumière la manière dont les individus rationalisent après coup un choix forcé entre deux options indésirables. Plus récemment, les théories computationnelles de la décision et la neurobiologie ont exploré les circuits cérébraux spécifiques activés lors des situations de choix contraint à perte certaine, reliant ce conflit classique aux mécanismes du stress chronique et de l’inhibition de l’action.

6. Fondements théoriques

L’assise théorique du conflit évitement-évitement repose sur plusieurs piliers fondamentaux des sciences du comportement :

La théorie du champ de Lewin fournit le cadre topologique primaire. Dans cette perspective, le comportement humain est modélisé par des vecteurs de force déployés dans un espace hodologique. L’intensité d’une force répulsive est proportionnelle à la valeur négative perçue de l’état final et inversement liée à la distance psychologique perçue. Lorsque deux vecteurs négatifs convergent vers un même point central où réside le sujet, l’espace décisionnel se transforme en une zone de compression psychique dont le sujet ne peut s’extraire que par rupture du cadre environnemental.

Le modèle de gradient de Neal Miller offre la structure mathématique et expérimentale. En confrontant des réponses conditionnées à la peur, Miller a démontré que la répulsion s’intensifie de manière quasi-asymptotique à proximité immédiate de l’objet aversif. Dans une situation évitement-évitement, l’intersection des deux pentes d’évitement crée une cuvette de potentiel instable : chaque velléité de mouvement vers l’avant provoque une résistance accrue, contraignant l’organisme à faire marche arrière, d’où l’inhibition motrice caractéristique observée en laboratoire.

La théorie des perspectives (Prospect Theory) de Daniel Kahneman et Amos Tversky apporte un éclairage cognitif moderne sur ce phénomène. Selon cette théorie, les individus présentent une asymétrie de perception face aux gains et aux pertes, connue sous le terme d’aversion aux pertes. Face à un choix formulé exclusivement en termes de pertes inévitables (ce qui est l’exact équivalent cognitif du conflit évitement-évitement), les individus manifestent une forte recherche de risque (risk-seeking behavior). Pris au piège entre deux maux prévisibles, le décideur préférera souvent une option aléatoire hautement risquée si elle offre une chance infinitésimale d’échapper aux deux pertes, confirmant l’urgence psychique de casser le cadre du choix binaire négatif.

Enfin, le modèle de l’inhibition de l’action développé par Henri Laborit décrit les conséquences neurophysiologiques de cette configuration. Lorsque l’action efficace de fuite ou de combat est rendue impossible par la présence de contraintes insurmontables, le système nerveux bascule dans une inhibition comportementale pathogène, activant massivement l’axe corticotrope et déclenchant la libération prolongée de glucocorticoïdes délétères pour l’organisme.

7. Composantes clés, types et dimensions

Le conflit évitement-évitement peut être décomposé en sous-ensembles structurels, typologiques et dimensionnels précis :

  • La symétrie de valence négative : Degré d’équivalence de la gravité perçue entre les deux options aversives. Si une option est nettement moins pénible que l’autre, le conflit se résout rapidement par le choix de la moindre peine ; si les valences sont strictement égales, la paralysie décisionnelle atteint son paroxysme.
  • La nature des barrières de contention : Dispositifs qui empêchent la fuite hors du champ. Ces barrières peuvent être physiques (confinement, prison), institutionnelles (menace de licenciement, sanction légale), sociales (regard d’autrui, pression communautaire) ou internes (valeurs morales rigides, surmoi punitif, culpabilité).
  • La proximité temporelle ou spatiale : Distance qui sépare le sujet de l’échéance fatidique. Le conflit reste dormant tant que les deux options sont lointaines dans le temps ; il explose en anxiété aiguë lorsque l’échéance se rapproche, obligeant à une prise de décision imminente.
  • Le sous-type à issue certaine contre issue probabiliste : Opposition entre des alternatives dont les conséquences dommageables sont garanties (ex. payer une amende forfaitaire ou effectuer des travaux d’intérêt général) et des alternatives où le dommage est conditionnel (ex. subir une intervention chirurgicale lourde ou risquer une dégradation progressive mais incertaine de son état de santé).
  • La dimension de contrôle perçu : Sentiment d’auto-efficacité de l’agent. Un faible sentiment de contrôle exacerbe l’impuissance apprise et fige le sujet dans une passivité totale, tandis qu’un contrôle perçu élevé favorise les stratégies créatives de contournement du problème.

8. Exemples et cas illustratifs

Les manifestations du conflit évitement-évitement jalonnent le quotidien, les parcours médicaux et les décisions stratégiques les plus critiques.

Dans le domaine médical, considérons le cas d’un patient atteint d’une affection articulaire sévère et invalidante. Le médecin lui présente deux options thérapeutiques exclusives : subir une intervention chirurgicale complexe comportant des risques notables de complications et une longue rééducation douloureuse, ou refuser l’opération et accepter la détérioration progressive et irréversible de sa mobilité quotidienne. Aucune de ces perspectives n’est désirable. Le patient se trouve enfermé dans un conflit évitement-évitement classique. Tantôt il planifie l’opération par peur du handicap, puis annule son rendez-vous à mesure que la date approche en raison de l’angoisse chirurgicale, oscillant indéfiniment entre deux formes de souffrance.

Dans le contexte professionnel et organisationnel, un employé subit un management toxique et un harcèlement moral continu au sein de son entreprise. Les deux options immédiates consistent à démissionner sans disposer d’une autre opportunité d’embauche, risquant la précarité financière immédiate, ou rester en poste et continuer à subir une altération destructrice de sa santé psychologique. En l’absence d’une opportunité tierce, le salarié reste figé au travail dans un état d’épuisement professionnel (burnout), incapable de trancher entre la ruine matérielle et l’effondrement psychologique.

Dans la sphère de la justice et de l’éthique, le cas d’un témoin menacé par une organisation criminelle illustre le dilemme : comparaître au tribunal et s’exposer à des représailles physiques directes contre sa famille, ou commettre un parjure en fuyant ses obligations légales, au risque d’une condamnation pénale sévère pour complicité. La tension psychologique extrême générée par cette configuration pousse souvent ces individus à des conduites d’évitement radicales, telles que la fuite clandestine ou l’amnésie psychogène.

9. Mesure et évaluation

L’évaluation empirique et clinique du conflit évitement-évitement nécessite des outils multidimensionnels capables de capturer l’ambivalence décisionnelle, la latence de réponse et la charge de stress physiologique associée.

Au plan psychologique expérimental, les paradigmes de temps de réaction informatisés sont couramment employés. Les sujets sont soumis à des tâches de choix binaire forcé sous différentes conditions de valence (attraction-attraction, attraction-évitement, évitement-évitement). On mesure systématiquement la latence de décision (qui s’avère considérablement plus longue lors des conflits évitement-évitement), les micromouvements d’hésitation de la souris informatique ou du regard (via l’eye-tracking), et la fréquence des abandons de tâche.

Au plan clinique et psychométrique, l’intensité du conflit intrapsychique et de l’évitement est mesurée à l’aide d’échelles validées telles que :

  • Le questionnaire d’acceptation et d’action (AAQ-II), qui évalue la flexibilité psychologique et la propension à l’évitement expérientiel face aux états émotionnels désagréables.
  • L’échelle d’évitement et de prise de décision de Melbourne (Melbourne Decision Making Questionnaire), qui identifie les styles dysfonctionnels de coping tels que la temporisation, la procrastination et l’évitement défensif.
  • Les inventaires de styles de conflit (comme le Rahim Organizational Conflict Inventory ou le Thomas-Kilmann Conflict Mode Instrument), qui permettent de cartographier la tendance d’un sujet à éluder systématiquement les confrontations aversives.

Sur le plan neurovégétatif, la confrontation à un conflit évitement-évitement se traduit par des biomarqueurs mesurables : élévation rapide de la conductance cutanée (réponse électrodermale traduisant l’activation du système sympathique), décélération initiale suivie d’une accélération brutale du rythme cardiaque, augmentation des micro-tremblements musculaires et élévation significative des taux de cortisol salivaire.

10. Applications et portée pratique

La compréhension du conflit évitement-évitement possède des retombées directes dans plusieurs champs d’application de la psychologie contemporaine :

En psychothérapie cognitivo-comportementale (TCC) et dans les thérapies d’acceptation et d’engagement (ACT), le thérapeute aide le patient à identifier les situations où il s’épuise à osciller entre deux maux redoutés. Le travail clinique consiste souvent à déconstruire les barrières illusoires qui retiennent le patient dans l’impasse, ou à introduire une nouvelle perspective axée sur les valeurs personnelles fondamentales, transformant un choix négatif subi en un engagement librement consenti porteur de sens.

Dans le domaine du management et des relations industrielles, les négociateurs chevronnés utilisent la dynamique du conflit évitement-évitement pour débloquer des crises. Lorsqu’une partie refuse tout compromis, lui présenter deux alternatives aversives sans échappatoire possible peut la forcer à choisir le moindre mal. À l’inverse, un encadrement bienveillant cherchera à briser ce conflit en introduisant une troisième voie valorisante afin de prévenir la démotivation massive et l’absentéisme des collaborateurs.

En santé publique et en communication persuasive, concevoir des campagnes de prévention nécessite d’éviter d’enfermer le citoyen dans un conflit évitement-évitement stérile (par exemple : « faire un dépistage douloureux et effrayant » ou « risquer de mourir d’un cancer non diagnostiqué »). Les recherches démontrent que si le message anxiogène n’est pas immédiatement couplé à une solution simple, rassurante et facilement accessible, le public opère un « départ du champ » par déni cognitif ou rejet de l’information.

11. Recherche et données empiriques

La recherche moderne s’est focalisée sur les mécanismes neurobiologiques qui sous-tendent l’incapacité à choisir entre deux options aversives. Des études d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) menées sur des volontaires confrontés à des dilemmes de perte monétaire ont mis en évidence l’implication prépondérante du cortex cingulaire antérieur (CCA) dorsal et de l’insula antérieure. Le cortex cingulaire antérieur s’active fortement lors de la détection d’un conflit motivationnel et signale la nécessité d’un contrôle cognitif accru, tandis que l’insula antérieure reflète l’intensité du dégoût, de la douleur anticipée et de l’affect négatif.

Des travaux fondamentaux conduits en neurosciences décisionnelles indiquent que lorsque le sujet fait face à un conflit évitement-évitement, une compétition féroce s’installe au niveau du striatum ventral et du cortex préfrontal ventromédian (vmPFC). Contrairement aux choix impliquant des récompenses où le cerveau calcule facilement une valeur attendue positive, les choix à double perte perturbent l’intégration des signaux de valeur. Cette perturbation se manifeste par une inhibition réciproque des circuits préfrontaux, ralentissant l’accès aux commandes motrices exécutives situées dans l’aire motrice supplémentaire.

Par ailleurs, la littérature sur la dépression majeure a révélé que les personnes souffrant de troubles de l’humeur présentent une sensibilité disproportionnée aux gradients d’évitement. Leurs biais cognitifs les amènent à surestimer le coût et le danger de n’importe quelle initiative comportementale, transformant la majorité des choix de vie ordinaires en conflits insolubles de type évitement-évitement, ce qui entretient l’apathie clinique et le repli dépressif.

12. Considérations culturelles et transculturelles

La manière dont les individus appréhendent, tolèrent et résolvent un conflit évitement-évitement est profondément modulée par le contexte culturel et normatif dans lequel ils évoluent.

Dans les cultures individualistes occidentales, caractérisées par une valorisation de l’autonomie personnelle, de l’affirmation de soi et du libre arbitre, être contraint de choisir entre deux maux est perçu comme une atteinte insupportable à la liberté individuelle (provoquant une vive réactance psychologique). Les sujets issus de ces cultures manifestent une tendance marquée à contester ouvertement le cadre contraignant, à exprimer de la colère contre la source de limitation ou à rechercher activement une rupture de la relation contractuelle pour retrouver leur souveraineté.

À l’inverse, dans les cultures collectivistes (notamment en Asie de l’Est), l’accent mis sur l’interdépendance, l’harmonie communautaire et l’endurance morale (concepts tels que le gaman au Japon) modifie la signification du compromis sacrificiel. Les membres de ces sociétés sont socialisés pour accepter que les devoirs sociaux impliquent fréquemment des arbitrages pénibles entre obligations contradictoires sans possibilité d’échappatoire valorisante. Le choix de la solution la moins néfaste pour le groupe — même si elle s’avère hautement dommageable pour soi — y est culturellement perçu non pas comme un échec personnel ou une défaite humiliante, mais comme un acte d’honneur, de maturité émotionnelle et de solidarité partagée.

13. Critiques, débats et limites

Malgré sa valeur explicative indéniable, le concept classique de conflit évitement-évitement suscite plusieurs réserves et débats épistémologiques dans la psychologie contemporaine :

Une première critique porte sur le caractère réducteur du modèle vectoriel binaire de Lewin et Miller. Dans la vie réelle, les décisions humaines complexes ne se limitent presque jamais à deux options pures dotées de valences exclusivement négatives. La plupart des choix constituent des « doubles conflits attraction-évitement » (double approach-avoidance conflicts), au sein desquels chaque option comporte à la fois des aspects aversifs et des compensations positives secondaires. Réduire un choix de vie difficile à un simple « évitement-évitement » relève souvent d’une simplification analytique commode en laboratoire, mais déconnectée des réalités écologiques du fonctionnement psychique.

Un deuxième débat concerne la nature de la passivité observée. Tandis que l’approche béhavioriste originelle voyait dans l’immobilité du sujet une neutralisation mécanique de forces motrices opposées, les théoriciens de la cognition sociale avancent que cette inertie est en réalité un choix stratégique actif. Suspendre la décision est une tactique rationnelle visant à gagner du temps dans l’espoir qu’une modification imprévue de l’environnement vienne altérer les termes du problème ou dissoudre la menace la plus imminente.

Enfin, les modèles basés sur l’intelligence artificielle et la rationalité limitée contestent la fixité des valences négatives. Les individus ne possèdent pas des fonctions d’utilité prédéterminées et statiques ; sous la pression de la nécessité de choisir, l’esprit humain met en œuvre des mécanismes de réévaluation cognitive instantanée. Par un processus de refocalisation attentionnelle, le sujet peut amplifier artificiellement les défauts d’une option et minimiser ceux de l’autre pour créer un différentiel de valence suffisant afin de débloquer l’action, invalidant la prédiction déterministe d’un blocage perpétuel.

14. Termes connexes et distinctions

Pour éviter toute confusion terminologique, il convient d’expliciter les frontières conceptuelles entre le conflit évitement-évitement et d’autres notions voisines :

  • Conflit attraction-attraction : Dilemme dans lequel l’individu doit choisir entre deux buts mutuellement exclusifs mais tous deux attractifs (+/+). Ce conflit est généralement instable et rapidement résolu, car tout rapprochement vers l’une des options augmente son attrait et déclenche la décision sans détresse majeure.
  • Conflit attraction-évitement : Situation dans laquelle un seul et même objectif possède simultanément des caractéristiques hautement désirables et des aspects franchement aversifs (+/-) (par exemple, accepter une promotion gratifiante qui exige un déménagement non désiré).
  • Double contrainte (Double bind) : Concept formulé par Gregory Bateson désignant une situation paradoxale où deux injonctions contradictoires de niveaux logiques différents se neutralisent mutuellement, assorties d’une interdiction formelle de commenter l’absurdité du piège sous peine de punition.
  • Dilemme cornélien : Choix tragique opposant deux devoirs moraux impérieux ou deux sentiments nobles incompatibles (l’honneur contre l’amour), où chaque terme de l’alternative est valorisé mais conduit inévitablement au déchirement éthique, contrairement à l’évitement-évitement qui porte sur des options intrinsèquement aversives.
  • Aversion au regret : Biais cognitif et émotionnel caractérisé par l’anticipation coupable des conséquences d’une mauvaise décision, pouvant aggraver l’indécision mais ne reposant pas obligatoirement sur un cadre exclusif de pertes doubles.

15. Résumé et points clés

Le conflit évitement-évitement constitue un état psychologique de forte tension généré par la nécessité incontournable d’arbitrer entre deux issues présentant des valences négatives équivalentes.

Issu des formalisations pionnières de Kurt Lewin et des expérimentations de Neal Miller, ce modèle démontre que la répulsion s’accentue à proximité de l’obstacle, ce qui condamne le sujet à l’hésitation, à la procrastination et à une instabilité comportementale marquée.

La réaction la plus commune consiste à chercher une issue de secours en s’extrayant du champ du conflit. Ce n’est qu’en présence de barrières institutionnelles, matérielles ou psychologiques étanches que l’individu se retrouve contraint de trancher en sélectionnant le « moindre mal ».

Sur le plan pratique et clinique, la résolution de ce type de dilemme impose d’assouplir les contraintes perçues, de développer la flexibilité cognitive, de dédramatiser l’inconfort expérientiel ou de redéfinir la situation à la lumière de valeurs positives fondamentales.

Références

  • Festinger, L. (1957). A theory of cognitive dissonance. Stanford University Press.
  • Kahneman, D., & Tversky, A. (1979). Prospect theory: An analysis of decision under risk. Econometrica, 47(2), 263-291. https://doi.org/10.2307/1914185
  • Lewin, K. (1935). A dynamic theory of personality: Selected papers. McGraw-Hill.
  • Miller, N. E. (1944). Experimental studies of conflict. Dans J. McV. Hunt (Éd.), Personality and the behavior disorders (Vol. 1, pp. 431-465). Ronald Press.
  • Miller, N. E. (1959). Liberalization of basic S-R concepts: Extensions to conflict, displacement, motivation, and social learning. Dans S. Koch (Éd.), Psychology: A study of a science (Vol. 2, pp. 196-292). McGraw-Hill.

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 25). Conflit évitement-évitement : choisir le moindre mal. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=conflit-evitement-evitement
Looti, Mohammed. “Conflit évitement-évitement : choisir le moindre mal.” Base de données de psychologie en français, 25 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=conflit-evitement-evitement.
Looti, Mohammed. “Conflit évitement-évitement : choisir le moindre mal.” Base de données de psychologie en français. octobre 25, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=conflit-evitement-evitement.